Le Soulier de satin (page 8)

Paul Claudel · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Soulier de satin · 30 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

La terre ne serait point ce qu’elle est si elle n’avait ce carreau de feu sur le ventre, ce cancer rongeur, ce rayon qui lui dévore le foie, ce trépied attisé par le souffle des océans, cet antre fumant, ce fourneau où vient se dégraisser l’ordure de toutes les respirations animales !

Nous ne sommes pas toute chose entre nos quatre murs.

Vous avez beau tout fermer, vous avez beau vous arranger entre vous, vous ne pouvez pas exclure cette plus grande part de l’humanité dont vous avez convenu de vous passer et pour laquelle le Christ aussi cependant est mort.

Ce souffle sur vous qui fait frémir vos feuillages et battre vos jalousies, c’est l’Afrique qui l’appelle, en proie à son éternel supplice !

D’autres explorent la mer, et moi, pourquoi ne m’enfoncerais-je pas aussi loin qu’il est possible d’aller, vers cette autre frontière de l’Espagne, le feu !

DONA PROUHÈZE. ― Les capitaines que le Roi envoie vers ces Indes nouvelles ne travaillent pas pour eux, mais pour leur maître.

DON CAMILLE. ― Je n’ai pas besoin de penser tout le temps au Roi d’Espagne, n’est-il pas là partout où il y a un de ses sujets ? Tant mieux pour lui que je pénètre où son nom ne peut passer.

Moi, ce n’est pas un monde nouveau qu’on m’a donné pour le pétrir à ma fantaisie,

C’est un livre vivant que j’ai à étudier et le commandement que je désire ne s’acquiert que par la science.

Un Alcoran dont les lignes sont faites de ce rang de palmiers là-bas, de ces villes nacrées sur le bord de l’horizon comme un titre,

Et les lettres, de ces foules dans l’ombre des rues étroites aux yeux de braise, de ces formes qui ne peuvent sortir une main sans qu’elle devienne de l’or.

Comme les Hollandais vivent de la mer, ainsi ces peuples à la frontière même de l’humanité (non parce que la terre cesse mais parce que le feu commence) de l’exploitation de ces rives au delà du lac ardent.

C’est là que je me taillerai un domaine pour moi, une insolente petite place pour moi seul entre les deux mondes.

DONA PROUHÈZE. ― Pour vous seul ?

DON CAMILLE. ― Pour moi seul. Une petite place que j’y sois plus perdu qu’une pièce d’or dans une cassette oubliée. Telle que nulle autre que vous jamais est capable de venir m’y rechercher.

DONA PROUHÈZE. ― Je ne viendrai pas vous rechercher.

DON CAMILLE. ― Je vous donne rendez-vous.

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SCÈNE IV DONA ISABEL, DON LUIS

Une rue dans une ville d’Espagne quelconque. Une haute fenêtre garnie de barreaux de fer. Derrière les barreaux DONA ISABEL, et dans la rue DON LUIS.

DONA ISABEL. ― Je jure de ne pas être la femme d’un autre que Votre Seigneurie. Demain mon frère, ce cruel tyran, m’arrache à Ségovie. Je suis une des filles d’honneur qui accompagnent Notre-Dame quand elle s’en va à la Porte de Castille recevoir l’hommage de Santiago. Armez-vous, emmenez quelques compagnons courageux. Il vous sera facile dans quelque défilé de montagne de m’enlever à la faveur de la nuit et de la forêt. Ma main. (Elle la lui donne.)

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SCÈNE V DONA PROUHÈZE, DON BALTHAZAR

Même lieu qu’à la scène II. Le soir. Toute une caravane prête à partir. Mules, bagages, armes, chevaux sellés, etc.

DON BALTHAZAR. ― Madame, puisqu’il a plu à votre époux par une inspiration subite de me confier le commandement de Votre Seigneurie hautement respectée,

Il m’a paru nécessaire, avant de partir, de vous donner communication des clauses qui doivent régler notre entretien.

DONA PROUHÈZE. ― Je vous écoute avec soumission.

DON BALTHAZAR. ― Ah ! je voudrais être encore à la retraite de Bréda ! Oui, plutôt que le commandement d’une jolie femme,

Je préfère celui d’une troupe débandée de mercenaires sans pain que l’on conduit à travers un pays de petits bois vers un horizon de potences !

DONA PROUHÈZE. ― Ne vous désolez pas, Seigneur, et donnez-moi ce papier que je vois tout prêt dans votre main.

DON BALTHAZAR. ― Lisez-le, je vous prie, et veuillez y mettre votre seing à la marque que j’ai faite.

Oui, je me suis senti tout soulagé depuis que j’ai couché ainsi mes ordres sur ce papier. C’est lui qui nous commandera à tous désormais, moi le premier.

Vous y trouverez toute chose bien indiquée, les étapes, les heures du départ et des repas,

Et ces moments aussi où vous aurez permission de m’entretenir, car je sais qu’on ne saurait condamner les femmes au silence.

Alors je vous raconterai mes campagnes, les origines de ma famille, les mœurs de la Flandre, mon pays.

DONA PROUHÈZE. ― Mais moi aussi, n’aurai-je pas licence de dire un mot parfois ?

DON BALTHAZAR. ― Sirène, je ne vous ai prêté déjà les oreilles que trop !

DONA PROUHÈZE. ― Est-il si désagréable de penser que pendant quelques jours mon sort et ma vie ne seront pas moins pour vous que votre propre vie ?

Et qu’étroitement associés, vous sentirez bien à chaque minute que j’ai pour défenseur vous seul !

DON BALTHAZAR. ― Je le jure ! on ne vous tirera pas d’entre mes mains.

DONA PROUHÈZE. ― Pourquoi essayerais-je de fuir alors que vous me conduisez là précisément où je voulais aller ?

DON BALTHAZAR. ― Et ce que j’avais refusé, c’est votre époux qui me l’enjoint !

DONA PROUHÈZE. ― Si vous m’aviez refusé, alors je serais partie seule. Oui-dà, j’aurais trouvé quelque moyen.

DON BALTHAZAR. ― Dona Merveille, je suis fâché d’entendre ainsi parler la fille de votre père.

DONA PROUHÈZE. ― Était-ce un homme qu’on avait habitude de contrarier dans ses desseins ?

DON BALTHAZAR. ― Non, pauvre Comte ! Ah ! quel ami j’ai perdu ! Je me ressens encore de ce grand coup d’épée qu’il me fournit au travers du corps un matin de carnaval. C’est ainsi que commença notre fraternité.

Il me semble que je le revois quand je vois vos yeux, vous y étiez déjà.

DONA PROUHÈZE. ― Je ferais mieux de ne pas vous dire que j’ai envoyé cette lettre.

DON BALTHAZAR. ― Une lettre à qui ?

DONA PROUHÈZE. ― À Don Rodrigue, oui, pour qu’il vienne me retrouver en cette auberge précisément où vous allez me conduire.

DON BALTHAZAR. ― Avez-vous fait cette folie ?

DONA PROUHÈZE. ― Et si je n’avais pas profité de l’occasion inouïe de cette gitane qui gagnait directement Avila où je sais qu’est la résidence de ce cavalier,

N’aurait-ce pas été un péché, comme disent les Italiens ?

DON BALTHAZAR. ― Ne blasphémez pas, — et veuillez ne pas me regarder ainsi, je vous prie, fi ! N’avez-vous point vergogne de votre conduite ? et aucune crainte de Don Pélage ? que ferait-il s’il venait à l’apprendre ?

DONA PROUHÈZE. ― Il me tuerait, nul doute, sans hâte comme il fait tout et après avoir pris le temps de considérer.

DON BALTHAZAR. ― Aucune crainte de Dieu ?

DONA PROUHÈZE. ― Je jure que je ne veux point faire le mal, c’est pourquoi je vous ai tout dit. Ah ! ce fut dur de vous ouvrir mon cœur et je crains que vous n’ayez rien compris,

Rien que ma bonne affection pour vous. Tant pis ! Maintenant c’est vous qui êtes responsable et chargé de me défendre.

DON BALTHAZAR. ― Il faut m’aider, Prouhèze.

DONA PROUHÈZE. ― Ah ! ce serait trop facile ! Je ne cherche point d’occasion, j’attends qu’elle vienne me trouver.

Et je vous ai loyalement averti, la campagne s’ouvre.

C’est vous qui êtes mon défenseur. Tout ce que je pourrai faire pour vous échapper et pour rejoindre Rodrigue,

Je vous donne avertissement que je le ferai.

DON BALTHAZAR. ― Vous voulez cette chose détestable ?

DONA PROUHÈZE. ― Ce n’est point vouloir que prévoir. Et vous voyez que je me défie tellement de ma liberté que je l’ai remise entre vos mains.

DON BALTHAZAR. ― N’aimez-vous point votre mari ?

DONA PROUHÈZE. ― Je l’aime.

DON BALTHAZAR. ― L’abandonneriez-vous à cette heure où le Roi lui-même l’oublie,

Tout seul sur cette côte sauvage au milieu des infidèles,

Sans troupes, sans argent, sans sécurité d’aucune sorte ?

DONA PROUHÈZE. ― Ah ! cela me touche plus que tout le reste. Oui, l’idée de trahir ainsi l’Afrique et notre pavillon,

Et l’honneur du nom de mon mari, je sais qu’il ne peut se passer de moi,

Ces tristes enfants que j’ai recueillis, à la place de ceux que Dieu ne m’a pas donnés, ces femmes qu’on soigne à l’infirmerie, ces partisans rares et pauvres qui se sont donnés à nous, abandonner tout cela,

Je peux dire que cela me fait horreur.

DON BALTHAZAR. ― Et qu’est-ce donc qui vous appelle ainsi vers ce cavalier ?

DONA PROUHÈZE. ― Sa voix.

DON BALTHAZAR. ― Vous ne l’avez connu que peu de jours.

DONA PROUHÈZE. ― Sa voix ! Je ne cesse de l’entendre.

DON BALTHAZAR. ― Et que vous dit-elle donc ?

DONA PROUHÈZE. ― Ah ! si vous voulez m’empêcher d’aller à lui,

Alors du moins liez-moi, ne me laissez pas cette cruelle liberté !

Mettez-moi dans un cachot profond derrière des barres de fer !

Mais quel cachot serait capable de me retenir quand celui même de mon corps menace de se déchirer ?

Hélas ! il n’est que trop solide, et quand mon maître m’appelle, il ne suffit que trop à retenir cette âme, contre tout droit, qui est à lui,

Mon âme qu’il appelle et qui lui appartient !

DON BALTHAZAR. ― L’âme et le corps aussi ?

DONA PROUHÈZE. ― Que parlez-vous de ce corps quand c’est lui qui est mon ennemi et qui m’empêche de voler d’un trait jusqu’à Rodrigue ?

DON BALTHAZAR. ― Ce corps aux yeux de Rodrigue n’est-il que votre prison ?

DONA PROUHÈZE. ― Ah ! c’est une dépouille que l’on jette aux pieds de celui qu’on aime !

DON BALTHAZAR. ― Vous le lui donneriez donc si vous le pouviez ?

DONA PROUHÈZE. ― Qu’ai-je à moi qui ne lui appartienne ? Je lui donnerais le monde entier si je le pouvais !

DON BALTHAZAR. ― Partez. Rejoignez-le !

DONA PROUHÈZE. ― Seigneur, je vous ai déjà dit que je me suis placée non plus en ma propre garde, mais en la vôtre.

DON BALTHAZAR. ― C’est Don Pélage seul qui est votre gardien.

DONA PROUHÈZE. ― Parlez. Dites-lui tout.

DON BALTHAZAR. ― Ah ! pourquoi vous ai-je donné si vite ma parole ?

DONA PROUHÈZE. ― Quoi, la confiance que j’ai mise en vous, n’en êtes-vous pas touché ? Ne me forcez pas à avouer qu’il y a des choses que je ne pouvais dire qu’à vous seul.

DON BALTHAZAR. ― Après tout je ne fais qu’obéir à Don Pélage.

DONA PROUHÈZE. ― Ah ! que vous allez bien me garder et que je vous aime ! Je n’ai plus rien à faire, on peut s’en remettre à vous.

Et déjà je concerte dans mon esprit mille ruses pour vous échapper.

DON BALTHAZAR. ― Il y aura un autre gardien qui m’aidera et auquel vous n’échapperez pas si aisément.

DONA PROUHÈZE. ― Lequel, Seigneur ?

DON BALTHAZAR. ― L’Ange que Dieu a placé près de vous, dès ce jour que vous étiez un petit enfant innocent.

DONA PROUHÈZE. ― Un ange contre les démons ! et pour me défendre contre les hommes il me faut une tour comme mon ami Balthazar,

La Tour et l’Épée cheminant d’un seul morceau, et cette belle barbe dorée qui montre de loin où vous êtes !

DON BALTHAZAR. ― Vous êtes restée Française.

DONA PROUHÈZE. ― Comme vous êtes resté Flamand ; n’est-ce pas joli, mon petit accent de Franche-Comté ?

Ce n’est pas vrai ! mais tous ces gens avaient bien besoin de nous pour apprendre à être Espagnols, ils savent si peu s’y prendre !

DON BALTHAZAR. ― Comment votre mari a-t-il pu vous épouser, lui vieux déjà, et vous si jeune ?

DONA PROUHÈZE. ― Je m’arrangeais sans doute avec les parties de sa nature les plus sévèrement maintenues, les plus secrètement choyées.

De sorte que quand j’accompagnai mon père à Madrid où les affaires de sa province l’appelaient,

L’accord ne fut pas long à établir entre ces deux hauts seigneurs,

Que j’aimasse Don Pélage aussitôt qu’on me l’aurait présenté, par-dessus toute chose et pour tous les jours de ma vie, comme cela est légal et obligatoire entre mari et femme.

DON BALTHAZAR. ― Lui, du moins, vous ne pouvez pas douter qu’il ne remplisse pas envers vous sa part.

DONA PROUHÈZE. ― S’il m’aime, je n’étais pas sourde pour que je l’entende me le dire.

Oui, si bas qu’il me l’aurait avoué, un seul mot, j’avais l’oreille assez fine pour le comprendre.

Je n’étais pas sourde pour entendre ce mot auquel mon cœur était attentif.

Bien des fois j’ai cru le saisir dans ces yeux dont le regard changeait dès que le mien voulait y pénétrer.

J’interprétais cette main qui se posait une seconde sur la mienne.

Hélas ! je sais que je ne lui sers de rien, ce que je fais jamais je ne suis sûre qu’il l’approuve,

Je n’ai même pas été capable de lui donner un fils.

Ou peut-être, ce qu’il éprouve pour moi, j’essaye parfois de le croire,

C’est chose tellement sacrée peut-être qu’il faut la laisser s’exhaler seule, il ne faut pas la déranger avec les paroles qu’on y mettrait.

Oui, il m’a fait entendre quelque chose de ce genre une fois, à sa manière étrange et détournée.

Ou peut-être est-il si fier que pour que je l’aime il dédaigne de faire appel à autre chose que la vérité.

Je le vois si peu souvent ! et je suis si intimidée avec lui !

Et cependant longtemps je n’imaginais pas que je pouvais être ailleurs qu’à son ombre.

Et vous voyez que c’est lui-même aujourd’hui qui me congédie et non pas moi qui ai voulu le quitter.

Presque tout le jour il me laisse seule, et c’est bien lui, cette maison déserte et sombre ici, si pauvre, si fière,

Avec ce tuant soleil au dehors et cette odeur délicieuse qui la remplit !

Oui, on dirait que c’est sa mère qui l’a laissée ainsi dans un ordre sévère et qui vient de partir à l’instant,

Une grande dame infiniment noble et qu’on oserait à peine regarder.

DON BALTHAZAR. ― Sa mère est morte en lui donnant la vie.

DONA PROUHÈZE montrant la statue au-dessus de la porte. — Peut-être est-ce de celle-ci que je parle.

DON BALTHAZAR ôte gravement son chapeau. Tous deux regardent la statue de la Vierge en silence.

DONA PROUHÈZE comme saisie d’une inspiration. — Don Balthazar, voudriez-vous me rendre le service de tenir cette mule ?

DON BALTHAZAR tient la tête de la mule. PROUHÈZE monte debout sur la selle et se déchaussant elle met son soulier de satin entre les mains de la Vierge.

Vierge, patronne et mère de cette maison,

Répondante et protectrice de cet homme dont le cœur vous est pénétrable plus qu’à moi et compagne de sa longue solitude,

Alors si ce n’est pas pour moi, que ce soit à cause de lui,

Puisque ce lien entre lui et moi n’a pas été mon fait, mais votre volonté intervenante :

Empêchez que je sois à cette maison dont vous gardez la porte, auguste tourière, une cause de corruption !

Que je manque à ce nom que vous m’avez donné à porter, et que je cesse d’être honorable aux yeux de ceux qui m’aiment.

Je ne puis dire que je comprends cet homme que vous m’avez choisi, mais vous, je comprends, qui êtes sa mère comme la mienne.

Alors, pendant qu’il est encore temps, tenant mon cœur dans une main et mon soulier dans l’autre,

Je me remets à vous ! Vierge mère, je vous donne mon soulier ! Vierge mère, gardez dans votre main mon malheureux petit pied !

Je vous préviens que tout à l’heure je ne vous verrai plus et que je vais tout mettre en œuvre contre vous !

Mais quand j’essayerai de m’élancer vers le mal, que ce soit avec un pied boiteux ! la barrière que vous avez mise,

Quand je voudrai la franchir, que ce soit avec une aile rognée !

J’ai fini ce que je pouvais faire, et vous, gardez mon pauvre petit soulier,

Gardez-le contre votre cœur, ô grande Maman effrayante !

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SCÈNE VI LE ROI, LE CHANCELIER

LE ROI D’ESPAGNE entouré de sa cour dans la grande salle du palais de Belem qui domine l’estuaire du Tage.

LE ROI. ― Seigneur Chancelier, vous qui avez le poil blanc alors que le mien ne fait encore que grisonner,

Ne dit-on pas que la jeunesse est le temps des illusions,

Alors que la vieillesse peu à peu

Entre dans la réalité des choses telles qu’elles sont ?

Une réalité fort triste, un petit monde décoloré qui va se rétrécissant.

LE CHANCELIER. ― C’est ce que les anciens moi-même m’ont toujours instruit à répéter.

LE ROI. ― Ils disent que le monde est triste pour qui voit clair ?

LE CHANCELIER. ― Je ne puis le nier contre tous.

LE ROI. ― C’est la vieillesse qui a l’œil clair ?

LE CHANCELIER. ― C’est elle qui a l’œil exercé.

LE ROI. ― Exercé à ne plus voir ce qui lui est utile.

LE CHANCELIER. ― À elle et à son petit royaume.

LE ROI. ― Le mien est grand ! oui, et si grand qu’il soit, mon cœur qui le réunit

Dénie à toute frontière le droit de l’arrêter, alors que la Mer même, ce vaste Océan à mes pieds,

Loin de lui imposer des limites ne faisait que réserver de nouveaux domaines à mon désir trop tardif !

Et je voudrais la trouver enfin, cette chose dont vous auriez le droit de dire au Roi d’Espagne qu’elle n’était pas pour lui.

Triste ? Comment dire sans impiété que la vérité de ces choses qui sont l’œuvre d’un Dieu excellent

Est triste ? et sans absurdité que le monde qui est à sa ressemblance et à son émulation

Est plus petit que nous-même et laisse la plus grande part de notre imagination sans support ?

Et je dis en effet que la jeunesse est le temps des illusions, mais c’est parce qu’elle imaginait les choses infiniment moins belles et nombreuses et désirables qu’elles ne sont et de cette déception nous sommes guéris avec l’âge.

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