Le Pédagogue (page 16)

Clément d'Alexandrie · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — pedagogue1–6.htm — trad. de Genoude 1839 · 18 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Telles sont les paroles de l'Écriture, qui nous apprend ainsi que les parfums nous ont été donnés pour notre santé et non pour chatouiller voluptueusement les organes de nos sens. Il faut donc rejeter ce qu'ils ont de voluptueux, et choisir ce qu'ils ont d'utile ; car Dieu lui-même a fait naître les fruits qui produisent l'huile afin que nous y trouvions un secours contre les fatigues du travail. Les femmes dont le fol usage est de couvrir leurs cheveux de pommades et de les colorer quand ils sont blancs, les voient blanchir plus vite encore sous l'influence pernicieuse de ces aromates, qui dessèchent leur corps et le maigrissent. Il importe peu que ce soit le défaut de chaleur ou d'humidité qui produise cet effet, il n'en est pas moins réel. Comment donc pouvons-nous aimer des parfums qui absorbent l'humeur dont les cheveux se nourrissent, et qui les blanchissent , nous qui craignons tant de blanchir? Comme les chiens de chasse découvrent à l'odeur les bêtes fauves qu'ils poursuivent, ainsi les parfums recherchés qu'exhalent les vo-129 luptueux les trahissent soudain et nous les font reconnaître. C'est le vin et la débauche qui ont introduit dans les festins ce criminel usage des couronnes. Pourquoi me couronner de fleurs au moment où le doux printemps en revêt toute la nature? Dans ces prés brillants de rosée et parsemés de fleurs naissantes aux milles couleurs variées, n'est-il pas meilleur de se promener et d'en respirer, comme l'abeille, les suaves exhalaisons ? Pourquoi dépouiller les prairies de leur ornement et s'en faire dans sa maison une ridicule parure? Pourquoi, dans les festins, charger sa tête de bouquets de roses, de lis, de violettes et de mille autres fleurs ou herbes brillantes? Cette folie, indigne de tout homme sage, est encore nuisible à tous ceux à qui elle est commune. L'humidité des fleurs refroidit le cerveau, déjà trop froid par lui-même, comme le prouvent assez les divers remèdes que l'expérience des médecins emploie pour le réchauffer. Il est donc absurde et dangereux de le charger de ces couronnes humides qui le refroidissent encore. D'ailleurs ceux qui se couronnent de fleurs se privent ainsi des plaisirs qu'il est de leur nature de procurer à la vue et à l'odorat. Placées sur leur tête, au-dessus des organes de ces sens, comment verraient-ils leurs fraîches couleurs, comment pourraient-ils respirer les doux parfums qu'elles exhalent? Il est dans la nature de la fleur, comme dans celle de la beauté, de charmer les regards des hommes ; de leur peindre la gloire du Créateur, et de leur faire chanter ses louanges dans la reconnaissance de ses bienfaits. Mais ces choses, si douces à voir, sont dangereuses à toucher. Il ne s'en faut approcher qu'avec défiance ; leur usage d'un jour laisse de longs regrets. Les fleurs refroidissent, la beauté brûle et enflamme quiconque les touche. Enfin des plaisirs qu'elles donnent, un seul est légitime, c'est celui de la vue; les autres sont trompeurs et criminels. Suivons donc en ceci 130 comme en tout, les instructions de l'Écriture, et que nos plaisirs sur la terre soient aussi purs, s'il est possible, que ceux qu'on goûte dans le paradis.

L'homme est le chef et l'ornement de la femme, le mariage est la couronne de l'homme. Les enfants qui naissent du mariage en sont comme les fleurs que le divin jardinier cueille dans des prairies vivantes.

« Les enfants des enfants sont la couronne des vieillards, et les pères sont la gloire des enfants. »

Jésus-Christ, qui est le père universel de la nature, est le chef et la couronne de l'Église universelle ; les fleurs ont, comme les plantes et les racines, des qualités qui leur sont propres. De ces qualités les unes sont utiles, les autres nuisibles ou dangereuses. Le lierre est rafraîchissant. Le noyer exhale une vapeur léthargique qui engourdit et qui endort. L'odeur trop forte du narcisse attaque les nerfs et les affaiblit ; l'odeur plus douce de la rose et de la violette calme et dissipe les pesanteurs du cerveau. Quant à nous, l'ivresse qui naît des parfums ne nous est pas moins défendue que celle que produit le vin. Le safran et le troène procurent un doux sommeil. Un nombre infini d'autres fleurs réchauffent d'un parfum bienfaisant la froideur du cerveau et dissipent les vapeurs grossières qui s'y condensent. De là vient peut-être que le nom grec de la rose exprime la richesse de ses parfums, richesse prodigue qui l'épuise et la flétrit si vite.

[2,8e] Cet usage des couronnes était inconnu aux anciens Grecs. Nous ne le trouvons établi ni chez les amants de Pénélope ni chez les Phéaciens, peuple mou et efféminé. La première fois qu'on en ait distribué, c'est aux athlètes après le combat. D'abord on se contentait de les récompenser par de vifs applaudissements; ensuite on leur offrit des branches et des feuilles vertes ; plus tard enfin, lorsque, après les triomphes de la Grèce sur la Perse et sur la Médie, les mœurs publi- 131 ques se furent amollies et corrompues, on chargea leurs têtes de couronnes. Ceux qui vivent selon le Verbe, c'est-à-dire selon la raison , doivent s'interdire ce fol usage et ne pas enchaîner leur raison dans son siège même, qui est le cerveau. La couronne, en effet, n'est pas seulement le symbole de cette joie licencieuse qui s'allume dans les festins, elle est encore consacrée au culte i mpur des idoles. Sophocle appelle le narcisse l'antique couronne des grands dieux. Sapho couronne les muses de roses.

Qu'avons-nous de commun avec les roses de ces divinités païennes?

Le lis est consacré à Junon, et le myrthe à Diane. Ainsi les fleurs qu'un Dieu bienfaisant avait créées pour l'usage des hommes, et dont ils pouvaient jouir en lui en payant le prix par une juste reconnaissance, leur folie les a ravies et les a transportées au ministère ingrat des démons. C'est donc un devoir de conscience de s'en abstenir. Ainsi employées, elles trahissent un amour oisif du repos et un lâche dégoût de tout mouvement. De là vient que les païens en couronnent les morts, attestant ainsi que les idoles, à qui ils rendent le même honneur, sont elles-mêmes des dieux morts. Ils ne peuvent sans ces couronnes célébrer les folles orgies de Bacchus, et il semble que cet ornement excite en eux une fureur plus ardente et plus insensée. Il ne faut donc ni communiquer avec les démons , ni couronner la vivante image de Dieu des mêmes fleurs dont on couronne des simulacres morts. On offre, il est vrai, une couronne d'amaranthe à celui qui se conduit bien ; mais la terre ne produit point cette fleur, c'est une fleur céleste que le ciel seul peut produire. Est-ce à nous d'ailleurs, qui savons que notre Seigneur a été couronné d'épines, est-ce à nous d'insulter aux souffrances adorables t!e sa passion en nous couronnant de roses? Ne serait-ce pas le comble de la déraison et de la folie? La couronne d'épines 132 du Seigneur était le symbole de notre ancienne stérilité, stérilité qu'il a fait cesser en nous unissant à l'Église, dont il est le chef. Elle est de plus le type de la foi : de la vie, à cause de la substance du bois; de la joie, à cause du nom de couronne ; de la douleur, à cause de l'épine, car il est impossible d'approcher du Verbe sans répandre du sang. Ces bouquets de fleurs tressés en couronne se flétrissent, sèchent et meurent ; ainsi est morte la gloire de ceux qui ne crurent point au Seigneur. Ils l'élevèrent cependant et le couronnèrent, attestant ainsi la profondeur de leur aveuglement. Ils appelèrent, ils appellent encore outrage et infamie du Sauveur l'accomplissement d'une prophétie qui fait sa gloire et que la dureté de leur cœur les a empêchés de comprendre.

[2,8f] Ce peuple, qui s'était éloigné des voies du Seigneur, ne l'a point connu quand il s'est présenté à lui. Circoncis de corps, il ne l'était plus de raison et d'intelligence. Les ténèbres dont son orgueil l'avait entouré étaient si épaisses, que la lumière divine n'a pu les percer. Il a méconnu Dieu, il l'a nié, il a cessé d'être Israel. Il a persécuté Dieu, il a follement espéré de pouvoir outrager le Verbe ; et celui qu'il a crucifié comme malfaiteur, il l'a couronné comme roi. Mais, dans cet homme qu'ils ont méconnu, ils reconnaîtront le Seigneur, Dieu juste et clément : sa divinité, que leurs outrages se sont efforcés de lui faire manifester à leurs yeux par quelque signe éclatant, eux-mêmes l'ont manifestée et lui ont rendu témoignage en l'élevant en haut et en plaçant sur sa tête, au-dessus de tout nom humain, ce diadème de justice dont l'épine n'a pas cessé depuis sa mort et ne cessera jamais de fleurir. Cette couronne fait la perte des incrédules et le salut des fidèles qu'elle rassemble et qu'elle entoure comme d'un rempart. Elle est la brillante et l'éternelle parure de tous ceux qui ont cru à la glorification du Sauveur; elle punit, elle blesse, elle ensanglante 133 ceux qui l'ont niée.

Elle atteste la bonté infinie de Jésus-Christ , qui a chargé sa tête du poids de nos crimes, souffrant ainsi les peines que nous devions souffrir. Car lorsqu'il nous eût délivrés des épines de nos péchés par celles de sa passion ; lorsqu'il eut vaincu le démon et anéanti sa puissance, il eut raison de s'écrier :

« O mort, où est ton aiguillon ? » Nous cueillons des raisins parmi les épines et des figues sur les buissons ; mais les mains du peuple infidèle et stérile vers lequel le Verbe étend vainement les siennes, s'y blessent et s'y déchirent. Ce sujet que je traite est tout plein de mysticité ; car lorsque le Créateur tout-puissant de la nature commença à donner sa loi, et qu'il voulut manifester sa puissance à Moïse, il lui apparut en forme de lumière dans un buisson ardent, qui brûlait sans se consumer. De même lorsque le Verbe eut établit sa loi et cessé de converser avec les hommes, il remonta au ciel, d'où il était descendu, avec une mystique couronne d'épines sur la tête, unissant ainsi les deux époques de la promulgation de sa loi, afin de prouver que c'est un seul et même Dieu, le père et le fils, principe et fin du siècle, qui les a données.

[2,8g] J'ai quitté la manière pédagogique pour prendre la dogmatique ; mais je rentre dans mon sujet et je retourne à ma méthode. Nous avons prouvé que les fleurs peuvent être employées comme remèdes contre les maladies et pour réjouir modérément la vue, et qu'on ne se doit pas priver de l'utilité des parfums qu'elles exhalent. Si quelqu'un me demande de quelle utilité elles peuvent être à ceux qui ne s'en servent point, je lui répondrai qu'on en compose divers onguents dont l'usage est très salutaire. L'onguent de lis, par exemple , est chaud et apéritif; il attire, il humecte, il nettoie, il remue les parties subtiles de la bile, adoucit l'àcreté des humeurs. L'onguent de narcisse fait à peu près les mêmes effets que celui du lis. L'onguent de myrte constipe, mais il corrige les mauvaises odeurs 134 que le corps exhale. L'onguent de rose rafraîchit. Enfin, tous ces parfums nous ont été donnés afin que nous en fassions un bon usage.

« Une voix me dit : Écoutez-moi, germes divins; fructifiez comme les rosiers plantés près du courant des eaux ; répandez des parfums comme le Liban, et bénissez le Seigneur dans ses œuvres. »

On pourrait dire encore une infinité d'autres choses sur ce que les parfums nous ont été donnés pour nous être utiles et non pour nous aider à nous plonger dans la mollesse et la volupté. Que si l'on veut accorder encore quelque chose à la faiblesse des hommes, il suffit qu'ils jouissent de l'odeur des fleurs ; mais il ne faut jamais, et en aucun cas, qu'ils s'en tressent des couronnes. Le Créateur apprend lui-même à l'homme, qui est son ouvrage, tous les arts dont il a besoin pour subsister.

« Le nécessaire pour la vie de l'homme, dit l'Écriture, c'est l'eau, le feu et le fer; le sel, le lait et le pain de fleur de farine ; le miel et le raisin, l'huile et les vêtements. »

Toutes ces choses sont des biens pour les saints, et elles se changent en maux pour les méchants et pour les pécheurs.

CHAPITRE IX.

Du sommeil, et de la manière de s'y livrer et d'en jouir.

Il faut maintenant appliquer au sommeil les règles de la modestie chrétienne dont nous sommes ici les précepteurs. Le repas fini, après avoir béni et loué Dieu de ce qu'il a bien voulu nous accorder, avec l'usage des choses nécessaires à la vie, la faveur de passer heureusement le jour, nous nous préparerons au sommeil par la raison, en ayant soin de bannir de nos lits une vaine magnificence : les oreil- 135 lers, les couvertures enrichies d'or et de broderies, les manteaux précieux, les rideaux et les voiles étincelants d'une pourpre poétique, et mille autres inventions du luxe plus molles et voluptueuses que le sommeil même. Car, outre que cette volupté molle et excitante est aussi honteuse que blâmable, il est nuisible à la santé de dormir dans une plume moelleuse où le corps, entraîné par son poids, s'enfonce tout entier, et pour ainsi dire, s'ensevelit. La vive chaleur de cette plume, qui s'élève comme une montagne de chaque côté du corps, arrête la digestion, brûle, et corrompt les aliments. Les lits fermes et tout unis, qui sont comme le gymnase naturel du sommeil, facilitent la digestion, la rendent plus saine et moins incommode, et nous donnent la force, la souplesse et l'agilité dont nous avons besoin pour les actions du lendemain. Il ne faut dormir ni dans des lits à pieds et à colonnes d'argent, qui trahissent un excessif orgueil ; ni dans des lits enrichis d'ivoire, cette dépouille inanimée de l'éléphant. Ces vaines recherches de l'art, follement appliquées au sommeil, sur lequel elles ne peuvent rien, sont expressément défendues aux disciples du Christ; ils ne doivent ni les aimer ni les désirer. L'usage de ces meubles n'est point interdit à ceux qui les possèdent ; mais il ne faut point qu'ils s'y attachent avec une folle ardeur et ne les puissent perdre sans chagrin, car ils ne peuvent rien pour leur félicité.

C'est encore une vaine gloire dont l'exemple des cyniques nous fournit une preuve que de s'exercer, comme Diomède, à dormir à terre sur des peaux de bêtes.

Il ne le faut faire que lorsqu'une pressante nécessité nous y oblige. Ulysse relevait avec une pierre son lit nuptial, qui penchait d'un côté, tant était grande la simplicité primitive des meubles, non seulement chez les particuliers, mais chez les rois et les chefs de l'ancienne Grèce. Qu'ai-je besoin toutefois 136 d'emprunter de pareils exemples ? Jacob dormait sur la terre, une pierre était son oreiller ; et cependant, dès ce temps-là même, il fut jugé digne d'avoir une vision au-dessus de la nature et de l'intelligence de l'homme. Nous qui vivons selon le Verbe, contentons-nous d'un lit simple et sans faste, convenable à la modération de nos habitudes; n'ayant absolument que ce qui est nécessaire pour nous protéger, suivant les saisons, contre le froid ou la chaleur. Qu'il ne soit point travaillé avec une vaine et curieuse recherche ; que les pieds qui le supportent soient simples et tout unis. Les innombrables ciselures dont l'art du tourneur les embellit servent souvent de retraite à des insectes nuisibles qui s'y cachent et que la main n'y peut aller chercher pour les détruire. Un lit mou et efféminé ne convient pas à la noble virilité de l'homme ; le sommeil ne doit point être une pleine dissolution, mais un relâchement des forces vitales. Il ne s'y faut point livrer par amour d'une lâche paresse, mais pour se préparer, par le repos, au mouvement et aux affaires. Il faut donc dormir de manière à se réveiller facilement.

« Que vos reins soient entourés d'une ceinture et que vos lampes brûlent en vos mains, comme des serviteurs qui attendent que leur maître revienne des noces, se tenant prêts à lui ouvrir dès qu'il frappera à la porte. Bienheureux sont ces serviteurs que leur maître trouvera veillant quand il viendra. » Le sommeil est inutile et silencieux comme la mort. Levons-nous donc souvent de notre couche durant la nuit pour louer Dieu. Bienheureux ceux qui veillent en lui et s'assimilent ainsi aux anges que nous appelons vigilants; c'est-àdire qui ne dorment point ! Celui qui dort n'a pas plus de prix que celui qui ne vit point. Mais le vrai chrétien veille dans les ténèbres et le sommeil même, qui n'ont point de pouvoir sur lui ; il veille dans le Dieu qui l'éclaire ; il est le 137 seul qui vive d'une véritable vie. En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes.

« Heureux ceux qui gardent mes voies ! heureux l'homme qui m'écoute, qui passe les jours à l'entrée de ma maison, et qui veille au seuil de ma porte ! Ne nous laissons donc point aller au sommeil comme les autres , mais veillons et soyons sobres. Car ceux qui dorment, dorment durant la nuit; et ceux qui s'enivrent, s'enivrent durant la nuit ; c'est-à-dire dans les ténèbres de l'ignorance. »

Mais nous qui sommes enfants du jour, soyons sobres ; car vous êtes tous des enfants du jour.

Nous ne sommes les enfants ni des ténèbres ni de la nuit, mais de celui qui, nous apprenant la véritable vie et prenant de nous le plus tendre soin, s'est exercé aux plus longues veilles, et ne s'est réservé de sommeil que ce qui en était indispensable à sa santé. On ne craint les veilles que parce qu'on ne s'exerce point à les soutenir. L'habitude les rend faciles. Il faut éviter de manger trop, afin que le poids des viandes ne nous accable pas dans le sommeil, comme un lourd fardeau accable un nageur dans les ondes. Cette sobriété nous arrachera du sommeil comme d'un abîme, et nous réveillera sans effort à l'heure fixée pour la veille. Le sommeil, semblable a la mort, nous prive de l'usage des sous, et, abaissant nos paupières, empêche la lumière de pénétrer jusqu'à nos yeux. Nous qui sommes les enfants de la vraie lumière, ne nous privons pas volontairement de la douceur de ses rayons, rentrons en nous-mêmes, éclairons l'homme intérieur, contemplons le soleil de la vérité, et, participant aux flammes qui en découlent, que notre âme veilie avec sagesse et prudence dans le sommeil même. L'oppression qui suit la débauche, les bâillements, les nausées, les mouvements forcés et involontaires qu'elle excite éteignent l'œil de l'âme, et peuplent l'imagination de vains fantômes qui la tourmentent. Sous ce poids qui opprime le 138 corps, l'âme elle-même devient insensible et inanimée.

L'excès du dormir est nuisible au corps et à l'âme, et quoiqu'il soit selon la nature, il est contraire à ces actions qui vivent et tournent, sans en sortir, dans le cercle de la vérité. Le juste Loth n'eût pas commis un horrible inceste, si, enivré d'avance par ses filles, un lourd et long sommeil ne l'eût accablé. Soyons sobres, et nous dormirons sobrement. N'éteignons point toute la nuit cette lumière de la raison qui veille et habite en nous. Employons surtout la longueur des nuits, lorsque les jours deviennent plus courts, les hommes à l'étude des lettres ou à l'état que nous exerçons, les femmes au travail utile ou de l'aiguille ou du fuseau. En un mot, combattons sans cesse contre le sommeil, et efforçons-nous, en nous accoutumant sans relâche à le vaincre, de lui arracher le plus de notre vie que nous le pourrons ; car, semblable à un publicain, il fait deux parts de notre vie, nous laissant l'une et prenant l'autre. Ne nous dédommageons pas, en dormant le jour, des veilles, même les plus longues, que nous aurons soutenues la nuit. Ces assoupissements inquiets , ces bâillements prolongés, ces troubles, ces palpitations, ne sont qu'un dégoût passager de l'âme. L'âme n'a pas besoin de sommeil ; car sa nature est d'être dans une perpétuelle activité. Lorsque le corps, auquel elle est unie, s'affaisse et se détend dans le sommeil, n'agissant plus par lui, elle agit et pense par elle seule. De là vient qu'il y a de véritables songes, pensées libres d'une substance spirituelle dégagée du joug des passions, et n'ayant plus entre elle et sa volonté aucun obstacle qui l'empêche de choisir ce qui lui est bon. Si l'âme pouvait complètement cesser d'être active, elle cesserait d'être. C'est pourquoi, lorsqu'elle ne cesse pas d'agir en Dieu et de dompter le corps par les veilles, elle égale la nature de l'homme à celle de l'ange, unissant par la méditation le ciel à la terre et le temps à l'éternité.

139 CHAPITRE X. De la procréation des enfants. C'est aux seules personnes que le mariage unit à juger de l'opportunité de son action. Le but de cette institution est d'avoir des enfants ; sa fin, que ces enfants soient bons : de même que le laboureur sème dans le but de se nourrir, et que la récolte est la fin de son travail. Mais le laboureur qui cultive une terre vivante est bien au-dessus de celui qui cultive une terre morte; l'un travaille seulement pour se nourrir un court espace de temps, l'autre pour entretenir et perpétuer l'univers; celui-là sème pour lui, celui-ci pour Dieu. Car c'est Dieu qui a dit :

commandement après lequel il faut sous-entendre que l'homme devient l'image de Dieu, en tant qu'il coopère à la génération de l'homme. Toute terre n'est pas propre à recevoir la semence, ni tout laboureur à ensemencer celle même qui est propre à la recevoir. Il ne faut ni semer sur la pierre, ni outrager la semence, qui est le principe de la génération, et la substance par laquelle la nature se conserve et se perpétue dans les voies que Dieu lui a tracées. S'écarter de ces voies, et transmettre ignominieusement la semence dans des vaisseaux qui ne lui sont pas naturellement destinés, c'est le comble de l'impiété et du crime. Voyez sous quelle figure le sage Moïse défend l'ensemencement d'un sol infertile :

« Vous ne mangerez, dit-il, ni de la chair du lièvre, ni de celle de l'hyène. »

Dieu ne veut point que l'homme ait rien de commun avec la nature impure de ces animaux, ni qu'il égale leur lubricité, qui est si ardente, qu'elle les excite sans cesse à la satisfaire avec une sorte de fureur stupide. La femelle du lièvre a, dit-on, autant de matrices qu'elle a vécu 140 'années ;

ainsi, en nous défendant l'usage de la chair de cet animal, il nous défend l'amour des garçons. On dit de l'hyène qu'elle change annuellement de sexe, et de mâle devient femelle ; de là vient que la défense de sa chair équivaut à celle de l'adultère. Pour moi, je suis convaincu que le sage Moïse a eu en vue, par ces défenses, de nous interdire toute ressemblance avec ces animaux; mais je ne crois point à la vérité de ces changements contre nature dont je me suis servi seulement comme d'une image symbolique.

[2,10b] La nature ne peut jamais être violentée à ce point. Ce qu'elle a fait, la passion ne peut le défaire. On corrompt l'usage des choses, on n'en détruit point l'essence. Plusieurs oiseaux changent de voix et de plumage suivant les saisons. Les plumes noires du merle deviennent jaunes, et son chant, qui était doux et harmonieux, se change en un son aigre et désagréable. Le plumage et la voix du rossignol éprouvent aussi des changements analogues; mais on ne voit point que ces divers oiseaux changent de nature, ni que les mâles deviennent femelles. Leurs plumes, semblables à un vêtement nouveau, renaissent avec le printemps, et se teignent de couleurs brillantes, qui s'effacent bientôt après, et se flétrissent comme la fleur sous la rude influence de l'hiver. Leur voix, en même temps, s'affaiblit et s'éteint, parce que leur peau extérieure, resserrée par l'action du froid, comprime les artères de leur gosier, qui ne peut plus rendre qu'un son rauque et étouffé ; mais quand vient la belle saison, la douceur de leur voix renaît avec celle de l'air, car leurs artères se dilatent, et lui rouvrent le passage qu'elles lui avaient momentanément fermé. Leur chant, de faible et de languissant, redevient éclatant et harmonieux, et, se répandant au loin de tous côtés, il est l'hymne de la nature renaissant avec le printemps.

[2,10c] Il ne faut donc pas croire que l'hyène change jamais de nature, comme on le dit. Le même animal n'a point 141 à la fois le double appareil mâle et femelle de la génération. La nature, qui est toujours égale et constante dans ses voies, ne se prête point aux écarts de notre imagination, et c'est pour n'avoir point réfléchi avec quel soin et quel amour elle conserve les êtres dont elle est la mère, que quelques hommes ont imaginé follement des hermaphrodites, c'est-à-dire des êtres possédant les deux sexes, moitié homme et moitié femelle, créations monstrueuses qui n'existent réellement point. Seulement, comme l'animal dont je parle, je veux dire l'hyène, est prodigieusement lascif, il a sous la queue, un peu au-dessus du canal par où passent les excréments, une certaine excroissance de chair parfaitement semblable aux parties honteuses de la femelle ; mais cette masse de chair n'est qu'une cavité, sans utilité et sans issue, où la fureur lubrique de ces animaux se puisse assouvir quand les conduits naturels s'y refusent avec dégoût, occupés qu'ils sont par la conception du fœtus. Elle est commune au mâle et à la femelle, qui sont l'un et l'autre également et extraordinairement amoureux. Le mâle agit et souffre tour à tour; de sorte qu'il est très rare de trouver une hyène femelle. Enfin, cet animal conçoit rarement, parce qu'il fait un abus continuel et stérile de la semence destinée à reproduire son espèce; de là vient, il me semble, que Platon, dans le Phèdre, condamnant l'amour des garçons, appelle brutes ceux qui s'y livrent, parce qu'ils s'accouplent à l'exemple de ces animaux, et ensemencent un sol stérile.

« C'est pourquoi, dit l'apôtre, Dieu les a livrés aux passions de l'ignominie; car les femmes, parmi eux, ont changé l'usage qui est selon la nature en un autre qui est contre la nature. Les hommes, de même, rejetant l'union des deux sexes qui est selon la nature, ont été embrasés de désirs les uns pour les autres, l'homme commettant avec l'homme des crimes infâmes, 142 et recevant ainsi par eux-mêmes la peine qui était due à leur égarement. »

[2,10d] La nature n'a pas permis que dans les animaux, même les plus lubriques, le conduit qui sert à l'éjection des excréments pût servir de passage à la semence ; l'urine descend dans la vessie, l'aliment dans le ventre, les larmes dans les yeux, le sang coule dans les veines, les oreilles s'emplissent d'une sorte de boue, les narines servent de conduit-à la morve, et le canal intestinal est encore un passage commun aux excréments. Il n'y a que l'hyène à qui la nature ait donné cette excroissance superflue de chair pour assouvir une passion stérile et infructueuse; mais cette cavité est aveugle et sans issue parce qu'elle n'a point été faite pour la génération. Il est donc défendu à l'homme, cela est clair et manifeste, de s'accoupler avec l'homme. Rien ne lui est permis, ni de ces ensemencements stériles ni de ces accouplements contre la nature et dans une situation qui lui est contraire, ni de ces unions monstrueuses tenant de l'homme et de la femme, et n'étant ni l'un ni l'autre ; car la nature avertit l'homme, par la constitution même de son corps, qu'elle l'a fait pour transmettre la semence et non pas pour la recevoir. Lorsque le prophète Jérémie, ou plutôt le Saint-Esprit parlant par sa bouche, dit que la maison de Dieu est devenue semblable à la caverne de l'hyène, cette énergique allégorie veut nous faire entendre que nous devons détester le culte des idoles, qui sont des dieux morts, à qui l'on offre une nourriture morte, et que la maison du Dieu vivant serait profanée parleur présence.

[2,10e] Ainsi Moïse a défendu l'usage de la chair de lièvre parce que cet animal, toujours en chaleur, s'accouple en toute saison et qu'il saillit naturellement sa femelle par derrière et dans une position qui paraît honteuse. La femelle conçoit tous les mois et reçoit le mâle 143 pendant même qu'elle est pleine. Après qu'elle a mis bas, elle s'accouple indifféremment avec tous les lièvres, ne se contentant pas d'un seul mâle, et elle conçoit incontinent, quoiqu'elle allaite encore ses petits. Elle a deux conduits dans sa matrice, parce qu'un seul ne lui saurait suffire pour contenir tout ce qu'elle reçoit. Lorsque l'un de ces conduits est plein, l'autre cherche à se remplir par une inclination naturelle à tout ce qui est vide; de sorte qu'elle désire le mâle et conçoit encore, toute pleine qu'elle est. Le sage Moïse, sous cette figure allégorique, nous défend la violence des désirs, l'approche des femmes enceintes, la fornication, l'adultère, l'impudicité. Ailleurs, parlant naturellement et sans figure, il nous dit :

« Tu ne commettras point de fornication et d'adultère, tu ne t'approcheras point d'un homme comme d'une femme. » Il faut observer exactement ces ordres fondés sur la raison , et ne jamais rien nous permettre de contraire aux lois et aux commandements de Dieu. Platon, qui avait lu sans doute ce passage du texte sacré :

« Ils sont devenus comme des chevaux qui courent et qui hennissent après les cavales, » compare les hommes qui s'abandonnent à cette insolente lubricité, et cette lubricité elle-même, à un cheval indompté, furieux et sans frein. Les anges qui entrèrent dans Sodome nous apprendront de quel genre de supplice elle est punie. Ceux qui voulurent les outrager furent dévorés avec leur ville par le feu du ciel, pour nous apprendre, par ce prodige, que le feu est le supplice des impudiques. Les châtiments infligés aux anciens pécheurs sont écrits, comme je l'ai déjà dit, pour notre instruction, afin qu'évitant les mêmes vices, nous évitions les mêmes peines.

[2,10f] Il faut regarder chaque garçon comme notre fils, et les femmes d'autrui comme nos propres filles. La lubricité et la gourmandise sont des passions violentes auxquelles il est dif- 144 ficile, mais honorable de commander. Si, comme l'avouent les stoïques, la raison ne permet pas au sage de remuer même un doigt seulement, au hasard et sans motif, combien plus les véritables sages, qui sont les Chrétiens, ne doivent-ils pas s'efforcer de commander à ces parties du corps, que la nature a destinées à la génération? On les a, je pense, appelées honteuses à cause qu'il s'en faut servir avec plus de pudeur que de toutes les autres.

La nature permet l'usage du mariage, comme des aliments, autant qu'il est utile, convenable et nécessaire ; elle permet de souhaiter d'avoir des enfants. Mais ceux qui n'y gardent point de mesures s'éloignent de ses sages intentions par l'abus même qu'ils en font, et ruinent leur santé par des plaisirs que leur excès rend criminels. Par dessus tout, il est défendu d'user des hommes comme des femmes. C'est à ce crime que Moïse fait allusion, lorsqu'il dit :

« qu'on ne doit point semer sur la pierre et sur les cailloux , parce que le grain n'y saurait germer et prendre racine. »

Ailleurs encore , obéissant au Verbe, qui parle par sa bouche, il dit ouvertement :

« Tu ne coucheras point avec un homme comme avec une femme, car c'est une abomination. »

Platon, qui avait fondé sa loi sur divers passages de l'Écriture, défend d'avoir commerce avec une autre femme que la sienne. N'approchez point de la femme de votre prochain de peur de vous souiller par ses approches. Fuyez tout commerce adultère, et par conséquent stérile. Ne semez point où vous ne voulez point récolter. N'approchez d'aucune autre femme que de la vôtre, qui peut seule légitimer vos plaisirs par l'intention d'avoir des enfants. Respectez cette participation de l'homme à la puissance créatrice de Dieu, et n'outragez point la semence, qui en est l'instrument, en la répandant contre ce but.

[2,10g] Moïse défend aux Juifs d'approcher de leurs femmes pen- 145 dant qu'elles sont dans leur temps accoutumé, afin que cette semence créatrice, qui doit bientôt être un homme, ne soit point souillée par le mélange de ce sang impur ; car la semence, détournée de sa voie , dégénère aussitôt et perd sa force. Il leur défend aussi l'approche de leurs femmes enceintes jusqu'à ce qu'elles soient délivrées de leur fruit, parce qu'il est contre la raison et contre les lois de ne rechercher que le seul plaisir dans l'acte du mariage. La matrice, avide de concevoir, s'ouvre pour recevoir la semence , et se referme quand elle a conçu. Je nomme sans honte, pour l'utilité de mes lecteurs, ces parties du corps où le fœtus se forme et se nourrit. Comment, en effet, aurais-je honte de les nommer, puisque Dieu n'en a point eu de les créer? Une fois que la matrice a conçu, elle se refuse à un plaisir désormais inutile et honteux. Ses désirs, qui s'assouvissaient tout à l'heure encore dans des embrassements amoureux, se concentrent en elle-même, et, ne s'occupant que de la formation du fœtus, y travaillent de concert avec la nature. Il est donc criminel de la détourner de ce travail légitime par une volupté qui ne l'est point. Cette volupté amoureuse prend mille formes et reçoit mille noms ; portée au dernier excès, les Grecs l'appelèrent lubricité, mot qui signifie un penchant public, désordonné et incestueux au plaisir. De ce penchant sont nés une multitude infinie de maladies, le désir des mets délicats et des boissons excitantes, les recherches du luxe, l'amour outré des femmes et ces voluptés innombrables qui obsèdent l'homme, le tyrannisent, et font descendre les mœurs d'un peuple au dernier degré d'infamie.

Mais l'Écriture a soin de nous rappeler que ces vices ne demeurent point impunis. C'est encore pour cela que le sage dit :

« Éloigne de tes serviteurs les espérances vaines et honteuses ; éloigne de moi les cupidités ; ne permets point que l'amour de la table et des femmes s'empare de moi. » 146 Loin de nous donc les hommes corrompus, leurs maléfices et leur pièges ! Loin de nous les parasites, les fornicateurs, les courtisanes ou tout autre monstre semblable de volupté! Ce n'est pas seulement la besace de Cratès, mais notre ville encore, qui leur est fermée. Occupons-nous toute notre vie à semer autour de nous de bonnes œuvres.

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