Le Pédagogue (page 17)

Clément d'Alexandrie · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — pedagogue1–6.htm — trad. de Genoude 1839 · 18 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

[2,10h] En un mot, il faut, ou connaître les femmes par le mariage, ou ne les pas connaître du tout. C'est ce qui est ici en question, et ce que j'ai déjà examiné et résolu dans le livre où j'ai traité de la continence. Mais si l'on peut mettre en doute l'utilité même du mariage, comment en permettre les plaisirs sans règle ni mesure ? Ces plaisirs répétés brisent les nerfs de l'homme comme de faibles fils qu'on tire avec trop de violence ; ils obscurcissent les sens et détruisent les forces. Cet effet se remarque dans les animaux même privés de raison et dans tous ceux, soit hommes, soit brutes, qui se livrent à des exercices violents. La privation de ce plaisir conserve entières toutes leurs forces et leur fait vaincre leurs adversaires dans les combats : son usage, au contraire, les leur ravit et énerve leur âme et leur corps. Le sophiste d'Abdère, regardant cet acte comme un mal incurable, l'appelait une courte épilepsie. Ses effets désastreux sont aussi grands que la cause qui les produit : l'homme, en effet, est arraché de l'homme avec violence. Vous pouvez juger de la grandeur de sa perte par l'affaiblissement qu'il en éprouve.

« Voici, dit-il, l'os de mes os et la chair de ma chair. »

Ce qu'il perd dans cet acte étant le principe de la vie, est-il étonnant que cette perte l'épuise? D'abord l'ébullition de la matière trouble et ébranle tout l'édifice de son corps. Celui donc à qui l'on demandait comment le traitaient l'amour et les femmes, fit une réponse tout à la fois honnête et enjouée, en disant qu'il les avait fui comme un maître cruel et insensé. Cependant je n'attaque point l'institution du mariage en 147 elle-même, car c'est le moyen par lequel Dieu a voulu que la race humaine se perpétue. Mais il n'a point dit : Soyez voluptueux, et n'a point voulu que l'homme s'abandonne tout entier à ce plaisir comme s'il n'était né que pour lui. Ces paroles que le Pédagogue met dans la bouche d'Ézéchiel nous doivent remplir de honte :

« Circoncisez votre fornication. »

Les animaux, privés de raison , ne s'accouplent que dans certains temps : s'abstenir de sa femme de peur d'en avoir des enfants, c'est faire outrage à la nature, dont les intentions doivent toujours être consultées et respectées. Elle nous indique elle-même quel est l'âge propre au commerce des femmes. Elle en exclut les enfants et les vieillards; ceux-ci ne le peuvent plus, ceux-là ne le peuvent pas encore ; mais elle ne veut pas que les hommes faits abusent à tout moment du plaisir qu'elle leur accorde. Le but du mariage est la procréation des enfants et non la débauche. Nous marcherons dont sincèrement dans les véritables voies de la nature, si nous enchaînons nos passions, et si nous n'empêchons pas, par des artifices impies, la propagation de l'espèce humaine, qui est selon l'ordre et les vues de la providence divine. Il est des femmes, en effet, qui, pour ne pas interrompre le cours de leurs débauches, se dépouillent de tout sentiment humain, et détruisent leur fruit dans leur sein par des remèdes malfaisants. Ceux à qui le mariage a été permis ont besoin des leçons divines pour jouir de ses privilège en temps convenable.

Le jour ne doit point éclairer ces actes mystérieux de la nature ; il ne faut les accomplir ni au sortir de l'Église, ni le matin, ni dans les moments destinés à la méditation, à la lecture et à la prière. Le soir, après avoir rendu grâces à Dieu des bienfaits de la journée, il faut jouir du repos qui nous est nécessaire. La nature même ne permet pas toujours cette action : moins elle est fréquente , plus elle donne de 148 plaisir. Enfin, il faut surtout prendre garde que les ténèbres de la nuit ne nous rendent intempérants et immodestes. La pudeur, qui est comme la lumière de la raison, ne doit jamais cesser d'éclairer notre âme. Si nous observons pendant le jour les règles de la tempérance et que nous les violions la nuit, nous serons comme Pénélope , qui défaisait la nuit l'ouvrage qu'elle avait fait le jour. S'il n'est jamais permis de rien faire contre l'honnêteté, à plus forte raison est-on obligé de donner à son épouse des exemples de pudeur et d'éviter toute impudicité dans le commerce qu'on a avec elle. Votre chasteté dans l'intérieur de votre maison doit répondre à vos frères de votre chasteté au dehors. Comment d'ailleurs votre femme pourrait-elle vous croire chaste si vous ne l'êtes pas dans les plaisirs que vous avez avec elle? L'amour insensé que vous prétendez lui prouver par vos emportements ne dure qu'un moment et vieillit avec le corps. Souvent même il vieillit avant par lassitude et dégoût d'un plaisir dont un usage modéré aurait sanctifié et prolongé la douceur.

[2,10i] Ignorez-vous que l'amour est une passion volage, sujette au dégoût, au changement, au remords, et qui souvent se tourne en haine? Ceux qui marchent sur les traces du saint apôtre ne doivent pas même connaître les noms et les mots qui servent à exprimer des choses obscènes et impudiques :

« Qu'on n'entende pas même parler parmi vous de fornication, ni de quelque impureté que ce soit, ni d'avarice comme il convient à des saints. »

C'est donc avec raison que quelqu'un a dit que le commerce des femmes n'a jamais été avantageux à personne, et que le plus heureux est celui à qui il n'est point nuisible ; lors même qu'il est légitime il ne laisse pas d'être dangereux , si ce n'est quand il se borne à la procréation des enfants. Quant à celui qui est illégitime, l'Écriture sainte nous dit que la femme débauchée est sem- 149 blable à un sanglier, et que celle qui est au pouvoir d'un mari est un instrument de mort pour ceux qui l'approchent; elle compare l'amour des courtisanes à un amour de bouc et de sanglier ; elle dit que commettre clandestinement l'adultère, c'est chercher la mort ; elle maudit la maison et la ville où se commettent ces infamies. La poésie même profane tonne hautement contre ces vices :

« O ville impure » et corrompue, dit-elle , ville souillée d'impudicité et de luxure! » Elle n'a point assez de termes d'admiration pour ceux qui, se conservant purs au milieu de tant de désordres, n'ont jamais honteusement désiré les plaisirs du lit d'autrui ni enfermé des hommes dans leurs infâmes embrassements. Plusieurs pensent que les plaisirs contre-nature sont les seuls qui soient des péchés; d'autres, moins endurcis, avouent que toutes les impudicités sont effectivement des péchés ; mais leurs passions les emportent, et les ténèbres servent de voile à leurs vices. Ils déshonorent la sainteté du mariage, et font eux-mêmes de leur femme une impudique courtisane; sourds à ces divines paroles :

« L'homme qui sort de son lit, méprisant son âme, et disant : Qui me voit? Les ténèbres m'environnent et les murailles me couvrent, et nul ne m'aperçoit; qui craindrai-je! le Très-Haut ne se souviendra pas de mes péchés. »

Malheureux ! qui ne craint que les regards des hommes et s'imagine follement pouvoir échapper à ceux de Dieu ! Il ignore ce passage de l'Écriture :

« Et cet homme n'a pas su que les yeux du Seigneur, plus lumineux que le soleil, pénètrent toutes les voies des mortels, et la profondeur des abîmes, et l'intime des cœurs et les lieux les plus cachés. »

Le Pédagogue les menace encore par la bouche d'Isaïe, leur disant :

« Malheur à vous, qui voulez cacher vos projets dans la profondeur de vos cœurs ! vous marchez dans les ténèbres et vous dites : qui nous voit? »

En effet, quelqu'un d'entre eux évitera peut-être 150 la lumière sensible du monde ; mais comment pourraient-ils éviter cette lumière intellectuelle qui pénètre tout ! Est-il possible , demande Héraclite, d'échapper aux rayons d'un astre qui ne se couche jamais? N'espérons donc pas de lui échapper clans les ténèbres, car la lumière habite en nous, et les ténèbres ne l'ont point comprise. Une pensée honnête et chaste est comme un flambeau dans la nuit. Les pensées des hommes vertueux sont,- dans le langage de l'Écriture, des lampes qui ne s'endorment point. S'efforcer de cacher ses actions , c'est pécher, cela est hors de doute ; celui qui pèche fait aussitôt injure, non point tant à son prochain, s'il corrompt sa femme, qu'à lui-même, pour l'avoir corrompue. Devenu plus vil et plus méchant, il est aussi plus méprisé.

Le péché avilit l'homme et le fait descendre au rang de la brute parce qu'il ne sait pas plus qu'elle commander à ses passions et les vaincre : le fornicateur est entièrement mort à Dieu, et son âme, privée de raison, ressemble à un cadavre que le souffle de la vie a abandonné. Il est naturel que ce qui est saint craigne l'approche de tout ce qui peut le souiller, et s'unisse volontiers à ce qui est saint. Le pur seul peut toucher le pur. Craignons, en dépouillant nos vêtements, de dépouiller aussi la pudeur ; cela n'est jamais permis au juste. Notre corps, qui est sujet à la corruption, devient en quelque sorte incorruptible, lorsque cette insatiable cupidité qui nous entraîne aux plaisirs charnels, vaincue par la continence et la haine du mal, n'empêche plus l'homme de marcher dans les voies de la tempérance éternelle.

« Les enfants de ce siècle épousent des femmes, et les femmes des maris; mais ceux qui seront dignes du siècle à venir et de la résurrection des morts ne se marieront point, et ils ne pourront mourir, car ils seront semblables aux anges.» [2,10j] Platon, philosophe païen, appelle, dans le Philèbe, impies et ennemis de Dieu ceux qui, en s'abandonnant au 151 vice, corrompent, autant qu'il est en leur pouvoir de le faire, le Dieu qui habite en eux ; c'est-à-dire leur raison. Ceux donc qui sont sanctifiés et immortels en Dieu ne doivent plus jamais vivre mortellement. Ne savez-vous pas que vos corps sont les membres de Jésus-Christ? Arracherai-je donc à Jésus-Christ ses propres membres pour en faire les membres d'une prostituée ? Ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint-Esprit ? en arracherez-vous le Saint-Esprit pour en faire le temple des passions impures ? A Dieu ne plaise. Rappelez-vous que vingt-quatre mille hommes, furent punis pour avoir été impudiques, et réfléchissez que leur châtiment a été écrit pour votre instruction. Écoutez ces avertissements frappants et si souvent répétés du saint Pédagogue :

« Ne va pas à la suite de tes désirs, et détourne-toi de ta volonté. Le vin et les femmes font tomber les sages et accusent les hommes sensés. Celui qui se livre aux prostituées sera dans la honte : la pourriture et les vers hériteront de lui, et il sera élevé comme un grand exemple, et son âme sera retranchée du livre de vie. »

Ne se lassant pas de nous instruire, il s'écrie ailleurs :

« Celui qui hait la volupté se tresse une couronne qui ne se flétrira point. » Ne vous laissez donc pas vaincre par ces plaisirs impurs, cela est honteux et criminel ; ne courez point tellement après eux, ne cédez point à des appétits brutaux et ennemis de la raison, ne désirez point vous-même votre souillure et votre honte. L'époux légitime, semblable à un laboureur, a seul le droit d'ensemencer une terre vivante, en choisissant le temps convenable. La raison est, contre ces plaisirs, le remède le plus sûr et le frein le plus solide ; la sobriété, qui éteint les flammes delà concupiscence, nous est aussi du plus grand secours. Il ne faut donc ni se vêtir ni se nourrir avec recherche. 152 [2,10k] Dieu, qui a partagé ses préceptes entre l'âme et le corps et les choses extérieures, nous permet de nous procurer tout ce dont nous avons besoin pour la conservation de notre corps: par ses soins, l'âme gouverne le corps; lui-même instruit et gouverne l'âme.

« Ne vous inquiétez point, dit-il, pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps comment vous vous vêtirez. »

La vie n'est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement?

« Regardez, ajoute-t-il pour mieux nous instruire, regardez les oiseaux du ciel, ils ne sèment, ni ne moissonnent, ni n'amassent dans les greniers, et votre Père les nourrit. N'êtes-vous pas beaucoup plus qu'eux? » Voilà pour la nourriture. Voici pour les vêtements : Et pour le vêtement, de quoi vous inquiétez-vous? Considérez comment croissent les lis des champs; ils ne travaillent ni ne filent. Or, je vous dis que Salomon même, dans toute sa gloire, n'était pas vêtu comme l'un d'eux. Quelles richesses cependant furent jamais égales à celles de Salomon, et quoi de plus beau que les lis et les roses? Si donc Dieu revêt ainsi l'herbe des champs, qui aujourd'hui est, et qui demain sera jetée dans la fournaise, combien plutôt vous, hommes de peu de foi ! Ne vous inquiétez donc point, disant : Que mangerons-nous, ou que boirons-nous, ou de quoi nous vêtirons-nous? Ces soins excessifs accusent un coupable amour des superfluités et des délices ; car il faut manger simplement pour la nécessité. Tout ce qui va au-delà est superflu.

« Or, ce qui est superflu vient du diable, comme le dit l'Écriture. »

Ce que l'Évangile ajoute décide nettement la question :

« Ne demandez donc point ce que vous mangerez ou ce que vous boirez, et ne tâchez point de vous élever : l'arrogance, les délices, les superfluités transportent l'âme et l'entraînent hors des voies delà vérité. »

Aussi l'écrivain sacré ajoute-t-il immédiatement : « Car les gens du monde cherchent 153 toutes ces choses. »

Quels sont donc ces gens du monde? Ce sont tous ceux qui, sans mesure et sans raison, se plongent dans toutes les délices les plus infâmes de la bonne chère et de l'amour. Il ne faut se mettre en peine que de ce qui est précisément nécessaire pour apaiser la faim et la soif; car votre Père céleste sait que vous en avez besoin. Que s'il est dans l'homme de toujours désirer, au lieu de perdre cette noble faculté à désirer des choses impures, employons-la plutôt avec ardeur à la recherche de la vérité.

« Cherchez donc d'abord le royaume de Dieu et sa justice; et tout le reste vous sera donné. » [2,10l] Si donc Dieu condamne tout ce qu'il peut y avoir de superflu dans la manière de se vêtir et de se nourrir, de quel œil doit-il regarder l'amour immodéré des vaines parures, les couleurs d'étoffe vives et variées, les pierreries, les métaux précieux et artistement travaillés, et cet artifice des cheveux tressés et bouclés ? Que ne doit-il pas dire encore du fard dont ou teint les yeux et les joues, des poils que le caprice arrache, et de toutes ces préparations et artifices trompeurs et criminels? Ne peut-on pas dire de ceux qui les aiment et les recherchent ce que nous venons tout à l'heure de dire de l'herbe inutile des champs? Le monde, en effet, est comme un champ cultivé dont nous sommes l'herbe que la grâce de Dieu arrose, et qui renaît après qu'elle a été coupée, comme il sera prouvé à plusieurs au jour et au livre de la résurrection. Cette foule, mêlée et tumultueuse, qui s'abandonne à une joie trompeuse et passagère, dont la vie n'a point de durée, follement avide de vains ornements et d'une fausse gloire, et, pour mieux dire, de tout ce qui n'est point la vérité, est comparée au foin et en reçoit le nom, parce que, comme lui, elle n'est bonne qu'à être jetée au feu. Le Seigneur nous propose cette parabole :

« Un homme était riche, vêtu de pourpre et de lin, 154 et donnait tous les jours de magnifiques repas. »

« Et un homme nommé Lazare mendiait, couché à sa porte et couvert d'ulcères, souhaitant de se rassasier des miettes qui tombaient de la table du riche. »

Voilà l'herbe. Or, il arriva que ce pauvre mourut, et qu'il fut porté par les anges dans le sein d'Abraham ; et le riche mourut aussi, et il fut enseveli dans l'enfer, tandis que le pauvre revivait, pour ne plus mourir, dans le sein du Père. Je loue et j'admire l'ancienne république de Lacédémone, qui permettait aux seules femmes débauchées les habits de pourpre et les ornements d'or ; car, par cette seule raison qu'elle les permettait aux courtisanes, elle empêchait les femmes chastes de les porter. Les archontes d'Athènes, au contraire, ville corrompue et efféminée, foulant aux pieds leur dignité d'hommes et de magistrats, n'avaient pas honte de porter des robes traînantes d'une étoffe précieuse, et de mêler des cigales d'or dans leur chevelure ; accusant ainsi, par l'insolence de leur faste, leur corruption et leurs vices. Une folle émulation s'empara bientôt des peuples de l'Ionie, qui imitèrent ces modes impures, et dont Homère peint la mollesse par l'épithète de peuples aux robes traînantes, qui lui sert à les désigner.

[2,10m] Ceux qui recherchent de frivoles parures, préférant ainsi l'apparence du beau à sa réalité, et s'adonnant à une coupable idolâtrie, la vérité les repousse loin d'elle avec horreur, parce qu'ils jugent de la nature de la beauté d'après la seule folie de leurs préjugés et de leurs passions. Leur vie ici-bas n'est autre chose qu'un profond et ignorant sommeil. Mais nous, que Dieu lui même a pris soin d'éveiller, comment ne nous efforcerions-nous pas d'atteindre à la connaissance de la vraie beauté et à sa possession, laissant au monde les faux ornements du monde, et jouissant des vrais, en attendant que nous nous endormions du sommeil de paix? Je dis donc 155 que l'homme n'a besoin d'habits que pour se mettre à l'abri du chaud et du froid, et ne pas être incommodé par les intempéries des saisons. Si c'est là l'unique cause de la nécessité de se vêtir, pourquoi les vêtements des femmes seraient-ils différents de ceux des hommes, puisque cette nécessité est commune aux deux sexes, comme celle de se nourrir ? Pourquoi la forme de leurs habits serait-elle différente, puisqu'ils en font le même usage?

Les mêmes choses, en effet, doivent pouvoir satisfaire les mêmes besoins, et je ne crains pas de dire que le voile dont les femmes se couvrent les yeux ne serait pas inutile aux hommes; car, quoique la concupiscence s'allume plus facilement dans les femmes à cause de leur faiblesse qui leur est naturelle, il arrive cependant que les hommes, par la mauvaise éducation qu'on leur a donnée, sont souvent en cela plus femmes que les femmes mêmes. Exposés donc aux mêmes périls, pourquoi ne prendraient-ils pas les mêmes précautions ? S'il faut accorder quelque chose à cette faiblesse naturelle des femmes, permettons-leur l'usage d'étoffes plus douces et moins grossières; mais défendons à leur vanité ces longs vêtements, travaillés avec une curieuse recherche où brillent et s'entremêlent des fils légers d'or et de soie. Le ver à soie est d'abord un petit ver ; mais en peu de temps il devient chenille, et, par une troisième métamorphose, il se change en un papillon à qui les Grecs donnent le nom de nêcudalos, et il compose un tissu à peu près semblable à la toile de l'araignée. Ces voiles de soie légers et transparents trahissent une faiblesse vaniteuse et un coupable désir de laisser voir aux yeux ce qu'on fait semblant de leur cacher. En effet, loin de couvrir le corps, ils en font ressortir les formes en s'y attachant et s'y imprimant mollement, de sorte qu'il n'y a guère de différence entre une femme ainsi habillée et une femme entièrement nue. Il faut 156 aussi rejeter les couleurs éclatantes ; elles sont inutiles et attirent à la corruption de ceux qui s'en parent de justes reproches. Ces vêtements magnifiques n'ont rien de plus que les autres pour défendre contre le froid : je me trompe, ils ont de plus la honte et le blâme des mauvaises mœurs, et ils affaiblissent bientôt la vue par le plaisir trop vif qu'ils lui donnent.

[2,10n] Les hommes d'innocence et de vérité doivent avoir des vêtements simples comme eux, des vêtements qui soient, si je puis m'exprimer ainsi, blancs comme leur âme.

« Je regardais, dit Daniel, jusqu'à ce que les trônes fussent placés, et l'Ancien des jours s'assit. Son vêtement était blanc comme la neige. »

« Je vis sous l'autel, dit saint Jean dans l'Apocalypse, les âmes de ceux qui ont donné leur vie pour la parole de Dieu et pour lui rendre témoignage, et on leur donna à chacun une robe blanche. »

Si l'on veut se servir d'autres couleurs, il faut du moins qu'elles soient naturelles. Les vêtements semblables à des prés émaillés de fleurs ne sont propres qu'à la célébration des bacchanales et des autres fêtes païennes. Laissons-les donc à ces insensés. Les habits de pourpre, les vases d'or et d'argent sont utiles à la pompe des tragédies et inutiles à la vie. N'estimerons-nous pas notre vie plus qu'une vaine pompe ? Toutes ces innombrables couleurs de mille différentes sortes sont le fruit d'une pensée pernicieuse qui détourne les vêtements de leur usage naturel, comme pour les faire servir seulement au plaisir des yeux. Loin de nous donc tous les habits où brille l'or, où la pourpre éclate, où flottent les plumes, où la richesse des couleurs se mêle à celle des parfums , et sur lesquelles sont imprimées les trompeuses images des fleurs, des plantes et des animaux! Loin de nous ces vêtements impurs, et l'art corrupteur qui les produit! Qu'y a-t-il de sage et de beau dans ces femmes chargées de 157 fleurs et imprégnées de fard ?

« Ne te glorifie jamais en tes vêtements, dit le sage, ne t'enorgueillis point d'une magnificence illégitime.»

L'Évangile ajoute par raillerie de ceux qui se couvrent d'étoffes moelleuses :

« Ceux qui sont vêtus mollement habitent les palais des rois ; »

c'est-à-dire les palais périssables, où sont la vaine opinion du bien, la fausse gloire, l'ambition, l'erreur et la flatterie. Mais ceux qui suivent la céleste cour où règne le Roi des rois ne cessent pas de sanctifier leur corps, afin d'en faire à leur âme un vêtement incorruptible et de se rendre immortels tout entiers. Comme la femme qui ne se marie point s'occupe de Dieu seul, dont aucun soin ne la sépare, ainsi l'épouse chaste partage sa vie entre son Dieu et son mari ; celle qui vit autrement, appartient tout entière à l'homme, et dès lors son mariage n'étant plus dans les voies de Dieu, on peut dire , quoique mariée, quelle appartient tout entière au vice. La femme modeste qui aime son mari aime aussi son Dieu. Il n'y a dans son amour et sa piété, qui sont également sincères , ni affectation ni artifice. Mais celle qui préfère à son mari de vains ornements, se sépare à la fois de lui et de Dieu, semblable à cette courtisane d'Argos qui vendit son époux pour une somme d'argent.

[2,10o] Je rends au sophiste de Chios les louanges qui lui sont dues pour avoir fait du vice et de la vertu deux portraits parfaitement appropriés à l'un et à l'autre. Il peint la vertu debout, dans une posture simple et modeste, vêtue d'un habit blanc et parée de sa seule pudeur, véritable modèle d'une femme chaste et vertueuse. Il peint au contraire le vice revêtu d'habits magnifiques, s'enorgueillissant de leurs vives et vaines couleurs, et dans une posture indécise et voluptueuse, semblable à celle qu'affectent les courtisanes. Ceux donc qui suivent la raison ne se doivent attacher à aucune honteuse volupté. Quoique le roi-prophète ait dit en parlant du 158 Seigneur :

« La myrrhe, l'ambre et le santal s'exhalent de vos vêtements et des palais d'ivoire, où les filles des rois font vos délices et votre gloire ; la reine, votre épouse, est restée debout à votre droite, revêtue de l'or d'Ophir. »

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