Le Pédagogue (page 4)

Clément d'Alexandrie · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — pedagogue1–6.htm — trad. de Genoude 1839 · 18 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

De là vient que ce qu'il a caché aux sages et aux prudents du siècle, il l'a révélé aux enfants. Nous sommes donc à juste titre enfants de Dieu, nous qui, après avoir dépouillé le vieil homme, quitté la tunique du vice, et revêtu l'incorruptibilité de Jésus-Christ, afin de de devenir un peuple nouveau et saint, conservons l'homme 28 pur et incorruptible, régénérés que nous sommes et purifiés de la souillure du vice, comme des nourrissons de Dieu. L'apôtre saint Paul a décidé cette question en termes fort clairs, lorsqu'il a dit, dans sa première épître aux Corinthiens :

« Mes frères, ne soyez point sans prudence et sans discernement comme les enfants ; mais soyez comme des enfants pour le vice, et comme des hommes faits pour la prudence. »

Ces expressions du même apôtre, dont il se sert en parlant de lui-même :

« Quand j'étais enfant, je parlais en enfant, je jugeais en enfant; »

ces mots signifient la conduite qu'il menait, sous l'empire de l'ancienne loi, alors que ses paroles et ses actions n'étaient pas celles d'un homme simple, mais celles d'un insensé ; alors qu'il persécutait les disciples du Verbe, qu'il outrageait le Verbe lui-même par des injures et des blasphèmes. Il faut remarquer ici que le mot népios, qui veut dire enfant, se prend aussi dans le sens de fou ou insensé.

« Mais lorsque je suis devenu homme, » ajoute-t-il, je me suis dégagé de tout ce qui était de l'enfance. » L'apôtre ne parle point ici d'un âge moins avancé, ni du temps que la nature a fixé à la vie de l'homme. Il ne fait point allusion à ces sciences profondes et abstraites où les hommes faits peuvent seuls atteindre ; il ne méprise pas non plus cette véritable enfance, dont, au contraire, il annonce le nouveau règne dans tous ses écrits. Mais il appelle enfants ceux qui, soumis à la loi, sont troublés par de vaines craintes, comme les enfants le sont par des masques de théâtre. Au contraire, il nous appelle hommes faits, nous qui, maîtres de notre volonté, obéissons au Verbe et croyons en lui ; nous qui, sauvés par son choix volontaire, n'éprouvons pas de folles terreurs, mais une crainte sage et réglée. L'apôtre rend témoignage de cette vérité, lorsqu'il dit que les juifs sont héritiers, suivant l'ancien Testament ; et nous, 29 suivant la promesse:

«Je dis plus : Tant que l'héritier est encore enfant, il ne diffère en rien du serviteur, quoi qu'il soit le maître de tous ; mais il est sous la puissance des tuteurs et des curateurs jusqu'au temps marqué par son père ; ainsi nous, lorsque nous étions encore enfants, nous étions assujettis aux premiers éléments qui ont été enseignés au monde. Mais lorsque les temps ont été accomplis, Dieu a envoyé son fils formé d'une femme et soumis à la loi, afin qu'il rachetât ceux qui étaient sous sa loi, et que nous devinssions par lui enfants de Dieu. » Voyez comme il appelle enfants ceux qui sont soumis à la crainte et au péché, comme il appelle fils et ensuite hommes faits ceux qui vivent sous la foi, afin de les mieux distinguer des enfants; c'est-à-dire de ceux que la loi gouverne.

« Aucun de vous, dit-il au même endroit, n'est plus esclave, mais fils ; et s'il est fils, il est aussi héritier par la grâce de Dieu. »

Que manque-t-il donc au fils qui hérite? Voici l'explication que l'on peut donner à ces paroles de saint Paul :

« Quand j'étais encore enfant, c'est-à-dire quand j'étais juif (l'apôtre, en effet, était juif de naissance), je pensais en enfant, parce que je suivais la loi ; lorsque je suis devenu homme, c'est-à-dire d'une manière digne du Christ, que l'Écriture appelle l'homme par excellence, comme nous l'avons déjà dit, je me suis dégagé de tout ce qui était de l'enfance. »

Mais l'enfance, selon le Christ, est la perfection. Nous devons donc ici défendre notre enfance contre l'enfance de la loi ; et ici nous devons encore donner l'interprétation des paroles suivantes du même apôtre :

« Je vous ai fait boire du lait comme à des enfants dans le Christ ; je ne vous ai pas donné une autre nourriture parce que vous n'en étiez pas alors capables, et à présent même vous ne l'êtes pas encore. »

Je ne crois pas qu'il faille entendre 38 cette parole d'une manière judaïque, et je lui opposerai cette autre parole de l'Écriture :

« Je vous conduirai dans une terre fertile où coulent le lait et le miel. »

Un doute extrême naît de la comparaison de ces deux passages. Si le commencement de la foi en Jésus-Christ est l'enfance désignée par le lait, et si cette enfance doit être méprisée comme futile et de nul prix, comment se fait-il que le repos accordé après le festin à l'homme parfait et au vrai Gnostique soit figuré par le lait, qui semble ne devoir être que le soutien de l'enfance? Ne pourrait-on pas éclaircir la difficulté que présentent ces deux passages, en lisant le premier de la manière

« Je vous ai donné un breuvage en Jésus-Christ, »

et ajouter, après un court intervalle,

afin que de la séparation que j'indique dans la prononciation il résulte ce sens : Je vous ai instruits en Jésus-Christ, j'ai fait couler dans votre âme une nourriture simple, naturelle, spirituelle, telle qu'est le lait, qui est la nourriture des animaux, jaillissant de mamelles pleines d'amour, comme une fontaine de sa source. Ainsi, on entendra le passage de l'apôtre de la manière suivante :

« Comme les nourrices prodiguent leur lait aux enfants naissants, ainsi je vous ai nourris du Verbe, du lait de Jésus-Christ, en versant dans votre âme une nourriture spirituelle. » Le lait est donc le plus parfait des aliments, et il conduit à la vie éternelle. De là vient que l'Écriture nous promet le lait et le miel après la cessation de nos fatigues. C'est avec justice également que le Seigneur promet le lait aux justes, afin de prouver que le Verbe est deux choses à la fois, l'alpha et l'oméga, le commencement et la fin. Il semble qu'Homère ait deviné, comme malgré lui, cette nature mystérieuse du lait, lorsqu'il donne aux hommes vertueux, un nom qui signifie qu'ils se nourrissent de lait. On peut donc 31 prendre dans le même sens cette parole du même apôtre :

« Et moi, mes frères, je n'ai pu vous parler comme à des hommes spirituels, mais comme à des personnes encore charnelles, et comme des enfants en Jésus-Christ. »

L'apôtre entend par les personnes spirituelles ceux qui croyaient déjà au Saint-Esprit, et par les personnes charnelles, les catéchumènes qui n'étaient pas encore purgés de leurs anciennes erreurs. Il les appelle charnels, parce que leurs pensées, comme celles des Gentils, étaient encore des pensées selon la chair.

« Puisqu'il y a parmi vous des jalousies et des disputes, n'est-il pas visible que vous êtes charnels et que vous vous conduisez selon l'homme ? »

C'est donc pour cela qu'il leur dit :

« Je vous ai nourris de lait, »

c'est à dire j'ai répandu en vous, par mes instructions, des connaissances qui vous serviront de nourriture pour la vie éternelle. Ce mot, je vous ai donné à boire du lait, est le symbôle de la félicité parfaite qu'ils attendent. En effet, les hommes faits boivent, et les enfants tètent.

« Mon sang, dit le Seigneur, est un véritable breuvage. »

Lors donc que l'apôtre dit qu'il nous a donné à boire du lait, n'est-il pas clair qu'il veut parler de cette joie parfaite, c'est-à-dire la connaissance de la vérité qu'on trouve dans le Verbe, qui est notre lait, notre nourriture ? Ces mots qu'il ajoute,

« je ne vous ai pas nourris de viandes solides, parce que vous n'en étiez pas encore capables, »

peuvent signifier, sous la figure d'une plus forte nourriture, cette grande révélation qui aura lieu dans la vie future, lorsque nous verrons Dieu face à face.

— « Car maintenant, dit le même apôtre, nous voyons comme à travers un miroir; nous verrons alors face à face. »

Poursuivant le même sujet, il ajoute :

« Mais vous ne le pouvez pas maintenant, car vous êtes encore charnels. Vos pensées, vos désirs, vos amitiés, vos jalousies, vos colères enfin sont toutes char- 32 nelles. »

Car nous ne serons plus alors dominés par la chair, comme quelques uns l'ont pensé, mais ayant avec notre chair un visage semblable à celui des anges, nous verrons la promesse face à face. Comment donc, si l'accomplissement de cette promesse nous attend au sortir de la vie, comment peuvent-ils se vanter de savoir

« des choses que l'œil n'a point vues, que l'esprit humain ne saurait comprendre, »

puisque tout ce qu'ils savent ils l'ont appris par le ministère des hommes plutôt que par le ministère du Saint-Esprit ! Comment comprendraient-ils ces mystères qui n'ont été révélés qu'à celui qui fut ravi au troisième ciel, mystères impénétrables qu'on lui ordonna de couvrir d'un profond silence ? Mais si c'est la sagesse humaine qui les fait parler, et c'est le seul motif que nous puissions leur prêter, ne peut-on pas dire qu'ils tirent une vaine gloire de leur science ? Écoutez la règle que prescrit l'Écriture :

« Que le sage ne se glorifie point dans sa sagesse, ni le fort dans sa force ; mais que celui qui se glorifie ne se glorifie que dans le Seigneur. »

Nous donc que le Seigneur a instruits, nous nous glorifions dans le nom du Christ. Comment donc ne pas supposer que l'apôtre a parlé ici du lait que l'on donne aux enfants, puisque nous sommes les pasteurs qui gouvernons les églises à l'image du bon pasteur, et que vous êtes les brebis qui nous sont confiées ? En disant que le Seigneur est le lait du troupeau, ne dit-on pas allégoriquement qu'il en est le gardien ? Mais appliquons de nouveau notre esprit au véritable sens de ces paroles :

« Je ne vous ai nourris que de lait, et non point d'une nourriture solide, parce que vous n'en étiez pas alors capables. »

C'est-à-dire que vous ne soupçonniez pas qu'il y eût d'autre nourriture que le lait qui est cependant une nourriture aussi substantielle que les autres. Car le Verbe est tour à tour doux et fluide comme le lait, tour à tour 33 compacte et resserré comme les autres aliments. En y réfléchissant bien, nous comparerons le lait à la prédication de la parole divine qui coule et se répand de tous côtés, et la nourriture solide à la foi qui, aidée de l'instruction, devient le fondement inébranlable de toutes nos actions. Par cette nourriture, notre âme se change pour ainsi dire en un corps ferme et solide. Telle est la nourriture dont le Seigneur nous parle dans l'évangile selon saint Jean, lorsqu'il nous dit :

« Mangez ma chair et buvez mon sang. »

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