Le Pédagogue (page 5)
Cette nourriture est l'image évidente de la foi et de la promesse. Par ce breuvage et cet aliment, l'Église, semblable à un homme formé de plusieurs membres, est arrosée et solidifiée. Elle nourrit son corps et son âme : son corps, de foi; son âme, d'espérance. Elle devient comme le Seigneur, qui est un composé de chair et de sang. L'espérance est le sang de la foi, c'est elle qui l'anime et la fait vivre dans notre âme. Détruisez l'espérance, la vie de la foi s'éteint comme celle d'un homme qui perd son sang.
Si quelques personnes veulent s'opiniâtrer à dire que l'apôtre, sous le symbole du lait, a entendu parler des premières instructions qui sont comme la première nourriture de l'âme, et que par les aliments plus solides il a entendu les connaissances spirituelles qui leur servent de degré pour arriver à une plus haute science, qu'ils sachent, lorsqu'ils disent que la chair et le sang de Jésus-Christ sont une nourriture solide, que cette science, dont ils sont si vains, les abuse. Le sang est, en effet, la première chose qui se fasse dans la formation du corps de l'homme. C'est même pour cela que quelques philosophes n'ont pas craint de le regarder comme l'essence de l'âme. Le sang, après que la femme a conçu, change de nature comme par une espèce de coction. Il s'épaissit, il se décolore, il perd de la vie. L'amour maternel croît en même temps pour assurer l'existence de l'en- 34 fant.
Le sang est plus fluide que la chair ; car il est comme une espèce de chair liquide, et le lait est la partie la plus douce et la plus subtile du sang. Cependant il n'est que du sang qui change de forme et monte vers les mamelles qui commencent alors à se gonfler, par l'ordre de Dieu, auteur de la génération et qui nourrit tout : là, changeant de nature, à l'aide d'une douce chaleur, il s'élabore en une nourriture très agréable à l'enfant. Le lait provient donc du sang. Partant des veines nombreuses qui traversent en tous sens les mamelles, le sang se réfugie dans les réservoir naturels où se forme le lait. Ce sang, agité par les esprits vitaux, blanchit comme blanchissent les vagues de ja mer lorsque bouleversées par le souffle impétueux des vents, elles vomissent leur écume sur le rivage. Cependant la substance du sang ne change pas, pour nous servir de l'expression des poètes.
C'est ainsi que l'eau des fleuves, lorsqu'elle est emportée par un courant rapide et qu'elle lutte contre les vents, se change à sa surface en une blanche écume qui rejaillit au loin sur ses rives. C'est ainsi que la salive blanchit dans notre bouche sous l'influence de notre haleine.
Qu'y aurait-il donc d'extraordinaire à prétendre que le sang pût prendre cette couleur éclatante à l'aide de la chaleur intérieure? Le lait ne change pas de substance, mais de qualité; et certes vous ne trouverez pas d'aliment qui soit plus nourrissant, plus doux et plus blanc que le lait. Le lait est donc semblable en tout à la nourriture spirituelle, qui est douce comme la grâce, nourrissante comme la vie, blanche comme le Christ. Nous avons déjà prouvé que le sang du Verbe possède toutes les propriétés du lait. Le Christ nous offre son sang de la même manière que le lait est fourni à l'enfant après sa naissance. Les mamelles, qui se tenaient droites et fermes, il semble qu'elles soient instruites à lui présenter une nourri- 35 ture facile à prendre, nourriture élaborée précédemment par la nature. C'est ainsi que le fidèle puise le lait du salut. Les mamelles ne sont pas pleines d'un lait disposé d'avance, comme les sources qui contiennent une onde pure : le lait s'y élabore à mesure que les aliments changent de nature, et il en jaillit. C'est ainsi que Dieu, nourricier et père de tous les êtres engendrés et régénérés, prépare de ses propres mains la nourriture la plus convenable à l'enfant nouveau-né; comme la manne, aliment céleste des hommes, était répandue du haut du ciel pour les anciens Hébreux. De là vient sans doute que les nourrices donnent encore aujourd'hui le nom de manne au premier lait qui s'échappe de leur sein. Au reste, les femmes enceintes, lorsqu'elles deviennent mères, donnent naturellement du lait. Notre Seigneur Jésus-Christ, le fruit d'une vierge, n'appelle point heureuses les mamelles d'une femme. Il n'en tire point sa subsistance: mais, envoyé du haut du ciel, comme une rosée, par un père plein de bonté et d'amour pour les hommes, il se donne lui-même aux hommes sages, comme une nourriture spirituelle.
O miracle mystique ! Il n'y a qu'un Père, un Verbe, un Saint-Esprit. Ce Dieu unique est le père de tous les êtres, et il est présent partout. Il n'y a qu'une mère qui soit vierge, c'est l'Église, à qui j'aime à donner ce doux nom de mère. C'est là seule mère qui n'ait point eu de lait parce qu'elle est la seule qui n'ait point été femme. Elle est tout ensemble vierge et mère, pure comme une vierge, tendre comme une mère. Elle appelle et réunit autour d'elle ses enfants, qu'elle nourrit du lait de sa parole ; elle n'a point eu de lait parce que le corps de Jésus-Christ est la nourriture qu'elle donne à ses enfants, à ce peuple nouveau que les souffrances du Seigneur ont produit, dont lui-même a enveloppé le corps naissant et qu'il a lavé de son sang précieux. O saint enfantement ! ô soins admirables ! le Verbe est tout pour l'enfant à qui il 36 a donné la naissance. Il est son père et sa mère, son Pédagogue et sa nourrice.
« Mangez ma chair, nous dit-il, et buvez mon sang. »
C'est la nourriture exquise que le Seigneur nous donne : il offre sa chair, il verse son sang, afin que ses enfants ne manquent de rien pour se nourrir et pour croître. O mystère qui surpasse la raison. Il nous ordonne de dépouiller l'homme charnel et corrompu ; de nous abstenir des anciens aliments, afin que, participant à la nouvelle nourriture qu'il nous a préparée, et le recevant lui-même dans notre sein, lui notre Père et notre Sauveur, nous puissions par sa présence purifier notre âme des passions ! Désirez-vous de ces mystères une explication moins savante et plus commune ? Écoutez ce que je vais vous dire. Le Saint-Esprit, qui a formé la chair du Sauveur, est le symbole de la chair; le sang nous désigne le Verbe. Le Seigneur, qui est à la fois l'esprit et le Verbe, car le Verbe s'est répandue dans la vie, comme un sang riche et fécond, le Seigneur est la réunion du Verbe et de l'Esprit. Le Seigneur, qui est à la fois l'Esprit et le Verbe, est la nourriture des enfants. Cet aliment est notre Seigneur Jésus-Christ ; cet aliment est le Verbe de Dieu ; cet aliment est l'Esprit fait chair, la chair céleste sanctifiée, le lait du Père, la seule nourriture des enfants ; le Verbe qui est notre ami et notre nourricier, dont le sang a coulé pour nous, le Sauveur de l'humanité, par qui nous croyons en Dieu, par qui nous courons nous désaltérer à la mamelle du Père, dont le lait nous fait oublier nos peines. C'est lui seul qui dispense à ses enfants le lait de l'amour. Heureux, véritablement heureux ceux qu'il abreuve et nourrit de cette mystérieuse boisson ! Voilà pourquoi l'apôtre Saint-Pierre disait :
« Dépouillez-vous donc de toute sorte de malice, de tromperie, de 37 dissimulation, d'envie et de médisance ; et comme des enfants nouvellement nés, désirez le lait spirituel, afin qu'il vous fasse croître pour le salut, si toutefois vous avez goûté combien le Seigneur est doux. »
Nos adversaires prétendent-ils que le lait n'est point un aliment solide ? il est facile de leur prouver qu'ils se trompent et qu'ils n'ont pas bien étudié les opérations mystérieuses de la nature. Lorsque l'hiver resserre les pores du corps, et ne laisse à la chaleur intérieure aucune issue pour s'exhaler, les aliments bien digérés portent une grande abondance de sang dans les veines, d'autant plus que le corps ne perd rien par la transpiration. De là vient que les nourrices ont plus de lait en cette saison qu'en toute autre ; car nous avons prouvé un peu plus haut que le sang se change en lait dans les femmes enceintes, sans que ce changement altère en rien sa substance. Il en est de même de la chevelure des vieillards, qui devient blanche, de blonde qu'elle était auparavant. Pendant l'été, au contraire, les pores étant plus ouverts, cette circonstance est cause que la nourriture se digère plus rapidement ; aussi le lait est moins abondant, et le sang pareillement, parce que la nourriture n'y contribue pas tout entière.
Si les aliments préparés par la chaleur naturelle se changent en sang, et si le sang se convertit en lait, on ne peut nier que le sang ne soit la matière première du lait, comme le vin vient de la vigne. A peine sommes-nous sortis du sein de nos mères, qu'on nous donne du lait, symbole de la nourriture dont le Seigneur fait vivre nos âmes ; à peine sommes-nous régénérés, que nous sommes bercés de l'espérance du repos dans la céleste Jérusalem qu'on nous annonce, où il doit pleuvoir du miel et du lait, suivant l'Écriture : marquant ainsi par un aliment matériel la nourriture spirituelle qui nous est promise.
« Car 38 le corps ne s'y nourrira point d'aliment, »
comme dit l'apôtre. Mais la nourriture dont il est parlé ici sous l'emblème du lait, nourrit les habitants de la cité celeste et ceux qui conduisent les chars des anges, et elle a pour objet de nous ouvrir les portes du ciel. Comme le Verbe est une source d'où jaillit la vie, et qu'il est appelé un fleuve d'huile, c'est pour continuer cette allégorie que Saint Paul lui donne avec raison le nom de lait, et qu'il ajoute :
Car le Verbe se boit; le Verbe, nourriture de vérité. La boisson est certainement un aliment liquide ; la même substance peut fournir à boire et à manger, selon les diverses manières de l'envisager; le lait condensé sert d'aliment, le lait liquide sert de boisson. Je ne veux point présentement chercher d'autres exemples; il me suffit de dire que la même substance peut donner deux espèces d'aliment. Le lait seul suffit pour nourrir les petits enfants ; il les désaltère et les nourrit.
« J'ai à manger, dit le Seigneur, d'une nourriture que vous ne connaissez point ; ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a enroyé. »
Voici donc encore une autre espèce de nourriture, allégorique comme le lait, la volonté de Dieu. Bien plus, il a donné le nom de calice aux souffrances destinées à sa passion ; à ce calice amer qu'il devait boire seul et jusqu'à la lie. Ainsi la nourriture de Jésus-Christ, c'était l'accomplissement de la volonté de son père. A nous autres qui sommes enfants, à nous autres qui suçons en quelque sorte le lait du Verbe, le Christ est notre nourriture. Les Grecs se servent du mot masnusai, pour exprimer l'action d'un enfant qui cherche la mamelle de sa mère. Nous ressemblons à ces enfants, lorsque nous cherchons le lait du Verbe, dont la tendresse pour nous est inépuisable. Enfin le Verbe déclare lui-même qu'il est le pain des cieux :
« En vérité, en vérité, je vous le dis, Moïse ne vous a point 39 donné le pain du ciel ; mais mon Père vous donne le véritable pain du ciel; car le pain de Dieu, est celui qui est descendu du ciel et qui donne la vie au monde. Le pain que je vous donnerai est ma chair, ma chair que je donnerai pour la vie du monde. » Remarquez ici le mystère de ce pain que Jésus-Christ appelle sa chair. Comme un grain de blé est ensemencé, et pourrit avant de s'élever en épi, de même la chair sortira du tombeau. Elle sera également une nourriture qui comblera l'Église de joie, comme le blé, lorsqu'il se trouve transformé en pain par la cuisson.
Mais nous traiterons plus ouvertement de cette matière au livre de la résurrection. Le Seigneur a dit :
« Le pain que je vous donnerai, c'est ma chair. »
Or, la chair est arrosée par le sang, à qui l'on donne allégoriquement le nom de vin. Il faut savoir que le pain, coupé par petits morceaux et jeté dans du vin trempé, attire le vin à lui et laisse l'eau. Ainsi la chair du Seigneur, qui est le pain des cieux, attire le sang ; c'est-à-dire qu'elle nourrit pour l'incorruptibilité ceux qui aspirent au ciel, et qu'elle abandonne à la corruption les passions charnelles.
On représente le Verbe sous plusieurs allégories. On l'appelle chair, pain, sang, lait, tout ce qui nourrit et désaltère, parce que le Seigneur se donne à nous qui croyons en lui, sous toutes ces formes, pour nous faire jouir de lui. Qu'on ne me blâme donc point de donner le nom de lait au sang de notre Seigneur, puisque l'Ecriture lui donne aussi le nom de vin :
« Celui qui lave sa robe dans le vin et son manteau dans le sang de la vigne. »
L'Écriture dit qu'elle aimera dans son esprit le corps du Verbe, comme elle nourrira dans son esprit ceux qui ont faim du Verbe. Que le sang fait le Verbe ou la parole, cela est prouvé par le sang d'Abel, qui crie vers Dieu. Le sang n'élèverait point la voix, si le sang n'était pas le Verbe. L'ancien juste est l'image et le type du nouveau juste; l'ancien 40 sang qui crie vengeance, crie vengeance pour le nouveau. Le sang qui est le Verbe, interpelle Dieu, pour indiquer les souffrances futures du Verbe. Mais la chair et le sang qui est en elle sont arrosés de lait, en retour de ce qu'ils le produisent, et lui doivent une nouvelle reproduction. Car la formation de l'enfant, dans le sein de sa mère, a lieu par suite du mélange de la semence de l'homme avec le sang de la femme, après la purification mensuelle. Cette semence a la faculté de réunir le sang en globules autour d'elle, comme la presure fait coaguler le lait, et forme enfin une substance, qui devient le corps de l'enfant, ni trop froide, ni trop ardente ; une nature bien tempérée est généralement productive ; les tempéraments dont les qualités sont extrêmes, sont une cause de stérilité. C'est ainsi que le grain pourrit dans une terre trop délayée par les eaux, et qu'il se flétrit dans une terre excessivement sèche. Au contraire, une terre où les sucs abondent, ni trop humide, ni trop ferme, conserve le grain et le fait pousser. Quelques naturalistes établissent que la semence des animaux est l'écume de leur sang. Aussi Diogène Apolloniate a appelé ces opérations aphrodisia, mot qui veut dire provenant de l'écume.
Il est donc clair, d'après ce que nous venons de dire, que le sang est la substance du corps humain. D'abord, le sang déposé dans l'utérus, est une espèce de substance humide et laiteuse. Cette substance devient compacte et se fait chair; elle devient embryon et prend vie. C'est le même sang qui nourrit l'enfant, lorsqu'il a vu le jour. Il est dans la nature du sang de couler en lait. Le lait est la source de la nourriture pour l'enfant. C'est la marque par où l'on connaît qu'une femme est véritablement mère, et le principe de cette tendresse naturelle qu'elle a pour ses enfants. C'est pourquoi le Saint-Esprit, qui était dans l'apôtre, nous dit 41 mystiquement, en se servant du langage du Seigneur :
« Je vous ai donné du lait à boire. »
Si, en effet, nous sommes régénérés dans le Christ, celui qui nous a régénérés nous nourrit du lait qui lui est propre, c'est-à-dire de sa parole. Car il est juste que celui qui donne la vie prenne aussitôt le soin de nourrir l'enfant à qui il l'a donnée. Comme cette régénération est toute spirituelle, il faut aussi que la nourriture le soit. Nous sommes donc intimement unis à Jésus-Christ ; d'abord, nous sommes ses parents et ses alliés par son sang, qui lui a servi à nous racheter ; nous sympathisons avec lui par la parole dont il nous nourrit; enfin, nous serons incorruptibles, si nous voulons suivre ses institutions.
« Il arrive souvent que les nourrices ont pour les enfants qui leur sont confiés un amour plus vif et plus tendre que les véritables mères de ces enfants. »
Ce sang donc, qui est la même substance que le lait, est le symbole de la passion et de la doctrine de Jésus-Christ. Chacun de nous est donc en droit de se glorifier d'être enfant de Dieu et de s'écrier :
«Je me glorifie d'être issu d'un bon père et d'un sang illustre. »
Il est évident que le lait se forme du sang, comme nous l'avons déjà prouvé. Ce qui arrive aux vaches et aux brebis en est encore une autre preuve. En effet, ces animaux, durant la saison du printemps, où l'air est plus humide et où les herbes qui les nourrissent, tout imprégnées de rosée, ont plus de suc, se remplissent d'abord de sang, comme on peut le voir à la grosseur des veines de leurs mamelles entièrement tendues. Cette abondance de sang produit aussi une grande abondance de lait. Au contraire, en été, leur sang brûlé et desséché par la chaleur, fournit peu de lait : aussi les traites sont-elles moins abondantes qu'au printemps.
Il y a de grands rapports entre le lait et l'eau, comme entre la nourrjlure spirituelle et le baptême spirituel. Les personnes qui 42 mêlent un peu d'eau froide dans leur lait en éprouvent de suite d'heureux résultats. L'affinité qui existe entre l'eau et le lait ne permet pas à ce dernier de s'aigrir, à cause de l'espèce de sympathie que ces deux liqueurs ont entre elles. Il y a entre le lait et l'eau le même rapport à peu près qu'entre le Verbe et le baptême. Le lait, qui est celui de tous les liquides qui supporte le mieux le mélange de l'eau, purifie le corps de l'homme, comme le baptême purifie l'âme par la remise des péchés. On mêle encore le lait et le miel, et ce mélange est une nourriture agréable pour le corps et le purge en même temps. Le Verbe, la parole tempérée par l'amour des hommes, nous guérit tout à la fois de nos passions et nous purge de nos vices. Ces paroles :
« Ses discours couleront plus doux que le miel, »
me paraissent pouvoir être appliquées au Verbe, qui est le miel. Les prophètes, en mille passages, élèvent la douceur du Verbe au-dessus de celle d'un rayon de miel. On mêle enfin le lait avec le vin doux. Ce mélange est fort salutaire pour le corps : il me présente l'image des passions corrigées par une union avec la pureté. Le vin attire les sérosités du lait et tous les corps étrangers qui pourraient le troubler ou l'altérer. Telle est aussi l'union spirituelle de la foi avec l'homme qui est sujet aux passions. Elle étouffe la malignité de ses concupiscences charnelles, le conduit à l'éternité et lui fait partager l'immortalité de Dieu. Il en est qui se servent de la partie grasse du lait qu'on appelle beurre pour nourrir le feu de leur lampe. C'est encore une allégorie représentant la miséricorde infinie du Verbe lumineux qui seul nourrit, fait croître et éclaire les enfants. C'est pour cela que l'Écriture dit du Seigneur :
«Il les a nourris des productions des champs ; ils ont exprimé avec leur bouche le miel de la pierre et l'huile du rocher, le beurre des vaches et le lait des brebis et la graisse des agneaux. »
« voici ce qu'il leur a 43 donné. »
Un autre prophète prédisant la naissance de l'enfant, disait :
« Il mangera le beurre et le miel. »
Je me surprends souvent à admirer l'audace de ceux qui ne craignent pas de se regarder comme parfaits et vrais gnostiques, qui sont enflés de leur vaine science, et qui ont d'eux-mêmes une opinion beaucoup plus haute que l'apôtre n'avait de son propre mérite. Voyez, en effet, ce qu'il dit :
«Non que j'aie déjà atteint jusque-là, ou que je sois déjà parfait, mais je poursuis ma course pour tâcher de parvenir où Jésus-Christ m'a destiné en me prenant. Non, mes frères, je ne pense point être encore arrivé au but. Mais tout ce que je prétends, c'est qu'oubliant ce qui est derrière moi et m'avançant vers ce qui est devant moi, je m'efforce d'atteindre le but pour remporter le prix auquel Dieu m'a appelé d'en haut par Jésus-Christ. »
L'apôtre ne se croit parfait que parce qu'il a renoncé à son ancienne vie pour s'attacher à une meilleure ; il ne se vante point d'avoir des connaissances parfaites, mais il désire la perfection. Voilà pourquoi il ajoute :
« Nous donc qui voulons être parfaits soyons dans ce sentiment, »
nous donnant ainsi à entendre que la perfection consiste à renoncer au péché et à être régénéré dans la loi de celui qui est seul parfait pour marcher dans une voie toute-à-fait différente de celle qu'on a laissée.
LE DIVIN MAITRE, ou LE PÉDAGOGUE
Quel est notre Pédagogue et quelle est son institution.
Après avoir démontré que nous sommes tous appelés enfants par l'Écriture sainte ; que ce nom a été principalement donné par allégorie à ceux qui suivent les traces de Jésus-Christ ; qu'il n'y a que Dieu, le père de l'univers, qui soit parfait ; que le Fils est en lui et le père dans le Fils; nous dirons maintenant, pour suivre un ordre méthodique, quel 44 est notre Pédagogue. Son nom est Jésus; mais lui-même se donne souvent le nom de pasteur :
« Je suis, dit-il, le bon pasteur. »
Métaphore prise des bergers qui conduisent les troupeaux. Celui qui conduit les enfants doit être regardé comme un Pédagogue : c'est un pasteur qui gouverne les enfants. Les enfants peuvent être comparés à des brebis pour la simplicité.
« Ils ne formeront plus, dit-il, qu'un seul troupeau, et il n'y aura qu'un seul pasteur. » Le Verbe est donc à bon droit appelé Pédagogue, puisqu'il nous conduit au salut, nous qui sommes ses enfants. C'est évidemment de lui-même qu'il parle, lorsqu'il prête ces paroles au prophète Osée :
« Je suis votre instituteur. »
L'institution est la religion qui est l'enseignement du culte divin, et la science qui nous conduit à la vérité. C'est une règle et une méthode de vie qui nous fait arriver au ciel.
Le mot d'institution se prend dans plusieurs sens. C'est l'action de celui qui est dirigé et instruit, aussi bien que celle de celui qui dirige et instruit. Ce mot se prend aussi dans le sens de conduite et enfin pour les choses mêmes qu'on ordonne de faire, telles que les préceptes. Qu'est-ce donc que l'institution divine? C'est une direction que la vérité nous prescrit elle-même pour nous conduire à la contemplation de Dieu. C'est un modèle d'actions saintes qu'elle met incessamment sous nos yeux pour nous faire persévérer dans la justice. Comme un bon général gouverne sagement sa phalange et prend soin de la vie de chacun de ses soldats, comme un sage pilote dirige le gouvernail de son navire de manière à sauver tous ceux qui le montent, ainsi le Verbe Pédagogue, plein de sollicitude pour ses enfants, les conduit dans une route qui doit assurer leur salut. En un mot, tout ce que nous demandons raisonnablement à Dieu nous sera accordé si nous obéissons au Pédagogue. Comme le pilote ne cède pas toujours aux vents, 45 mais lutte contre eux et leur résiste en opposant la proue de son navire à la violence de la tempête, ainsi le Pédagogue ne cède jamais au souffle inconstant des lois de ce monde, et il n'expose pas plus son enfant au choc violent et brutal des passions, que le pilote n'expose son vaisseau à être brisé par les rochers. Mais il ne déploie les voiles qu'au vent prospère de la vérité et il s'attache à maîtriser le gouvernail de son enfant ; c'est-à-dire qu'il s'empare de ses oreilles pour que le mensonge n'y pénètre jamais, jusqu'à ce qu'il l'ait conduit sain et sauf dans l'heureux port du royaume des cieux. Les coutumes auxquelles ils donnent le nom de coutumes de leurs ancêtres, passent rapidement; les institutions divines durent éternellement.
Phœnix, dit-on, fut le précepteur d'Achille, et Adraste celui des enfants de Crésus. Alexandre eut pour précepteur Léonide, et Philippe Nausithous. Mais Phœnix brûlait pour les femmes d'un amour insensé. Les crimes d'Adraste l'avaient fait bannir. Léonide ne put étouffer dans le cœur d'Alexandre l'arrogance macédonienne, ni Nausithous guérir Philippe du vice de l'ivrognerie. Le Thrace Zopire ne réprima point l'impudicité d'Alcibiade. Zopire d'ailleurs était un esclave acheté à prix d'argent. Les enfants de Thémistocle eurent pour précepteur Sicimus, esclave frivole et efféminé, inventeur d'une danse à qui les Grecs ont donné son nom. Personne n'ignore que les rois de Perse confiaient l'éducation de leurs enfants à quatre hommes choisis parmi les plus distingués de la nation, et qu'on appelait instituteurs royaux ; mais ces enfants des rois de Perse n'apprennent qu'à tirer de l'arc, et, à peine parvenus à l'âge de puberté, on les voit semblables à des béliers, se livrer a toutes sortes d'impudicités avec leurs sœurs, leurs mères et une infinité de femmes qu'ils rassemblent dans leur palais, sous le nom d'épouses et de concubines. Mais notre Péda- 46 gogue est Jésus, Dieu saint, le Verbe, chef suprême de l'humanité tout entière, plein de douceur et de clémence.
C'est de lui que l'Esprit saint dit quelque part dans le cantique :
« Le Seigneur a fourni à son peuple dans le désert tout ce dont il avait besoin ; il l'a défendu contre la soif et la faim dans des lieux arides et sauvages ; il l'a instruit, il l'a gardé comme la prunelle de son œil. De même que l'aigle protège ses petits et leur donne des marques de sa tendresse, ainsi le Seigneur a étendu ses ailes sur son peuple et il l'a pris, et il l'a porté sur ses épaules. Le Seigneur seul fut son guide et aucun dieu étranger n'était avec lui »