Stromates — Livre III (page 7)
«La loi de l'esprit m'affranchit de la loi du péché et de la mort, puisque Dieu, par son fils, a condamné le péché dans la chair, afin que la justice de la loi soit accomplie en nous, qui ne marchons pas selon la chair, [mais selon l'esprit.»
En outre, expliquant encore ce qu'il a déjà dit, il s'écrie:
«Le corps est mort à cause du péché;»
montrant ainsi que le corps n'est pas le temple, mais le sépulcre de l'âme.
« Car, depuis qu'il a été consacré à Dieu, l'esprit de celui qui a ressuscité le Christ, ajoute Paul, habite en vous, et rendra la vie à vos corps mortels, à cause de son esprit qui habite en vous. »
Puis reprenant encore une fois les voluptueux :
« L'amour des choses de la chair est la mort, dit-il, parce que ceux qui vivent selon la chair, aiment et goûtent les choses de la chair ; et l'amour des choses de la chair est ennemi de Dieu, parce qu'il n'est point soumis à la loi de Dieu. Ceux qui sont charnels, »
non comme l'entendent plusieurs hérétiques, mais comme nous l'avons expliqué nous-mêmes, ne peuvent plaire à Dieu. Pour distinguer ces hommes charnels des autres, il dit à l'Église :
« Pour vous, vous ne vivez point selon la chair, mais selon l'esprit; si toutefois l'esprit de Dieu est en vous : or, celui qui n'a pas l'esprit de Jésus- 246 Christ, n'est point à lui. Mais si Jésus-Christ est en vous, quoique le corps soit mort à cause du péché, l'esprit est vivant à cause de la justice. Ainsi, mes frères, nous ne sommes point redevables à la chair, pour vivre selon la chair. Que si vous vivez selon la chair, vous mourrez ; mais si vous faites mourir par l'esprit les passions de la chair, vous vivrez ; car tous ceux qui sont poussés par l'esprit de Dieu, sont enfants de Dieu. »
Puis, condamnant indirectement cette prétendue noblesse et cette royale indépendance, si honteusement proclamée par des hommes qui tirent vanité de leurs dissolutions, il ajoute:
«Aussi n'avez-vous point reçu l'esprit de servitude, pour vous conduire encore par la crainte, mais vous avez reçu l'esprit d'adoption des enfants, par lequel nous crions mon Père, mon Père ! »
Nous l'avons reçu! qu'est-ce à dire? afin de connaître celui auquel nous adressons nos prières, le père véritable, le père unique de toutes les Créatures, celui qui comme un père, nous forme au salut par les leçons de l'enseignement et les menaces de la crainte.
Il explique plusieurs passages de saint Paul et des saintes Écritures. Ce passage :
« Les époux qui, d'un consentement mutuel, vaquent pour un temps à la prière, » est pour nous une règle de continence. Car l'apôtre ajoute ces mots d'un consentement mutuel, afin que personne ne soit tenté de rompre les liens du mariage ; pour un temps, de peur que le mari, lié par une continence forcée, ne tombe dans la prévarication, et qu'en épargnant la couche conjugale, il ne convoite celle d'autrui. Voilà pourquoi Paul dit ailleurs :
« Si quelqu'un croit qu'il est honteux pour lui de garder sa fille sans la marier, il peut la donner en mariage. »
Mais la résolution, soit de rester vierge, soit de s'engager dans les liens du mariage, une fois arrêtée, doit persévérer inébranlable, sans jamais incliner à la faiblesse. Si la chasteté parvient à se raidir contre 247 la chair, dans le régime qu'elle a embrassé, elle croit en dignité auprès du Seigneur, par cette continence pleine de pureté et conforme à l'esprit du Verbe. Vient-elle, au contraire, à tomber des hauteurs de la règle, elle se relève dans les bras de l'espérance pour monter à une gloire plus belle. Ainsi que la virginité, le mariage a ses désirs et ses fonctions spéciales, honorables aux yeux du Seigneur, je veux dire, le soin et l'entretien de la femme et des enfants. Car les relations habituelles du lien conjugal font de l'époux parfait une sorte de providence qui veille à tous les besoins de la communauté. Voilà pourquoi il faut, dit l'apôtre, n'instituer évêques que ceux qui se sont préparés, par le gouvernement de la famille, au gouvernement de l'Église entière. « Que chacun accomplisse donc son œuvre dans le ministère qu'il remplissait lorsqu'il a été appelé, »
afin qu'il devienne libre en Jésus-Christ, et qu'il reçoive la récompense due à son ministère. Et ailleurs, à l'occasion de la loi, l'apôtre dit encore par figure :
« Ainsi une femme mariée est liée par la loi à son mari, tant qu'il est vivant; etc... »
« La femme est liée tant que son mari est vivant ; mais si son mari meurt, elle est libre de se marier, pourvu que ce soit selon le Seigneur. Néanmoins, elle sera heureuse si elle demeure veuve, et c'est ce que je lui conseille. »
Dans la première proposition, l'apôtre nous dit :
et non au mariage comme le veulent nos adversaires,
« pour être la fiancée et l'Église d'un autre qui est ressuscité d'entre les morts. »
Fiancée, Église qui doit fermer son cœur à toutes tes pensées contraires à la vérité; ses oreilles, à toutes les hérésies qui nous poussent à délaisser notre époux unique, le Tout-Puissant, pour nous prostituer ailleurs ! Sans cette vigilance, trompés par les pièges de l'hérésie, comme autrefois Ève, surnommée la Vie, nous transgresserions les commandements. Le second verset prescrit le mariage unique; mais, il ne faut pas croire, avec plusieurs, que l'apôtre ait voulu dire que le lien de la femme avec l'homme est l'union de la chair avec la mort. Nullement; il s'élève contre l'opinion des Impies, qui osent attribuer au démon l'institution 248 du mariage, et livrent le nom du législateur véritable aux blasphèmes des païens. Tatien de Syrie n'a pas craint de professer ces doctrines. Il écrit, dans son livre De la perfection selon le Sauveur :
« L'apôtre applique le consentement à la prière ; mais la communauté de la mort et de la corruption rompt tout commerce avec Dieu. Sa prudente concession n'est qu'un avertissement de nous abstenir. Car, en permettant aux époux de vivre encore ensemble, à cause de Satan et de l'incontinence, il déclare que profiter de cette permission c'est servir deux maîtres; Dieu, par le consentement; l'incontinence, la fornication, le démon, par la dissidence. » C'est ainsi que Tatien interprète les paroles de l'apôtre. Mais, en appelant ce qui n'est pas au secours de ce qui est, il nous donne des sophismes pour la vérité. Nous aussi, nous convenons que l'incontinence et la fornication sont des suggestions de Satan ; mais le consentement, intervenant dans un mariage pudique, porte les deux époux, ici, à la prière par la continence ; là, les rapproche réciproquement dans de chastes nœuds, pour la génération des enfants. Il n'en faut point douter ; l'Écriture donne au temps de la procréation le nom de connaissance, lorsque nous lisons :
« Adam connut Eve, sa femme, laquelle conçut et enfanta un fils, en disant : Le Dieu m'a donné un autre fils au lieu d'Abel. »
Comprenez-vous maintenant à qui s'attaquent les blasphémateurs qui ont en abomination les chastes relations de la chair, et qui attribuent au démon l'œuvre de la génération? Moïse ne dit pas simplement Dieu ; mais en faisant précéder ce mot de l'article le, il désigne celui auquel appartient la toute-puissance. Ces mots ajoutés par l'apôtre :
« Et de nouveau vivez ensemble comme auparavant, à cause de Satan, »
n'ont pour objet que de retrancher d'avance dans notre cœur toute convoitise étrangère. Car ce consentement pudique de se refuser pour un temps l'un à l'autre, ne repousse pas à tout jamais comme honteux les appétits de la nature, puisque c'est par le consentement que l'apôtre rapproche de 249 nouveau les deux époux, non pour qu'ils se livrent à l'incontinence, à la fornication et aux œuvres du démon, mais de peur qu'ils ne succombent à l'incontinence, à la fornication, aux attaques du démon.
Tatien distingue encore l'homme ancien de l'homme nouveau, mais dans un autre sens que nous. D'accord avec lui, nous entendons par l'homme ancien, la loi de Moïse ; par l'homme nouveau, l'Évangile. Mais où nous différons, c'est quand il abroge la loi ancienne comme émanant d'un autre Dieu. Selon nous, l'Homme-Dieu, renouvelant ce qui était suranné, ne permet plus la polygamie que Dieu lui-même exigeait, quand elle était nécessaire à ses desseins pour l'accroissement et la multiplication des hommes. Mais le Seigneur, en conservant le mariage pour la propagation de l'espèce, et pour le soin de la maison où la femme apporte son assistance, établit qu'on ne se mariera qu'une fois, bien que la condescendance de l'apôtre, afin d'empêcher quelques-uns de brûler ou de tomber dans l'incontinence, leur accorde la faveur d'un second mariage. Toutefois, l'homme qui contracte une seconde union, ne pèche pas aux termes de la nouvelle alliance; la loi ne la lui interdit pas ; seulement il n'atteint pas à cette haute perfection que propose l'Évangile. Au contraire, quelle gloire n'acquiert-on pas dans les cieux, lorsque, renfermé en soi-même, on conserve pur le lien qu'a brisé la mort, et qu'on accepte résolument et avec reconnaissance cette viduité qui consacre toutes les facultés de l'homme au sacerdoce du Seigneur?
La divine sagesse n ordonne pas davantage, par la bouche du Seigneur, que l'époux, au sortir du lit conjugal, recoure à la coutume des ablutions antiques; car le Seigneur ne contraint pas les fidèles à s'abstenir de la génération. Par un baptême unique, il purifie pour toute la durée des rapprochements charnels les serviteurs qui lui appartiennent, renfermant dans une seule immersion les nombreuses ablutions de Moïse. La loi ancienne, qui cachait dès l'origine le symbole de notre régénération future sous la génération charnelle, associait son 250 baptême à la faculté génératrice de la semence humaine, comme pour attester qu'elle n'avait pas la procréation en horreur. En effet, l'homme tout entier est contenu dans le germe primordial.
Ce qui constitue la génération, ce n'est pas le nombre des actes de la chair, mais la fécondation du laboratoire de la nature où la semence s'épaissit en embryon. Je le demande, comment le mariage institué par la loi serait-il le seul mariage? Comment celui de Moïse et celui du Christ seraient-ils en opposition puisque nous avons conservé le même Dieu ? L'homme n'a point autorité pour dissoudre ce que Dieu a joint. A plus forte raison le fils maintiendra-t-il les institutions du père. Et si la loi et l'Évangile émanent du même législateur, il est donc d'accord avec lui-même ; car la loi vit, spirituelle qu'elle est et comprise dans son sens mystique. Mais nous, nous sommes morts à la loi par te corps de Jésus-Christ, pour être à un autre maître qui est ressuscité d'entre les morts, et dont l'avènement a été prédit par la loi, afin que nous portions des fruits pour Dieu. Voilà pourquoi la loi est sainte et le commandement saint, juste et bon. Nous sommes donc morts à la loi, qu'est-ce à dire? morts au péché que manifeste la loi, que la loi n'engendre pas, mais qu'elle met en lumière, ici, par le précepte, là, par la prohibition, reprenant le péché présent, afin qu'il nous apparaisse comme prévarication.
Le mariage établi par la loi est un péché, dites-vous? — Se ne sais plus, dès-lors, comment on peut se glorifier de connaître Dieu, puisque cela revient à dire que Dieu commande le péché. Si la loi est sainte, saint aussi est le mariage. L'apôtre applique donc ce sacrement à l'union mystique de Jésus-Christ et de l'Église :
« De même que ce qui est né de la chair est chair, ainsi ce qui est né de l'esprit est esprit, »
dans le double enfantement soit de la chair, soit de l'intelligence. Conséquemment, ce sont des enfants saints et agréables à Dieu, que les paroles du Seigneur, par lesquelles ont été consommées les fiançailles de notre âme. Bien donc de commun entre la fornication et le mariage, puisqu'il y a loin de Satan à Dieu.
« C'est pourquoi vous êtes vous-mêmes morts à la loi par le 251 corps de Jésus-Christ, pour être à un autre, qui est ressuscité d'entre les morts. »
Mais, en même temps, il est entendu par là : SI vous avez été obéissants; puisque, d'après la vérité de la loi, nous obéissons au même Seigneur qui nous a parlé dans les deux Testaments. L'Esprit saint a donc raison quand il désigne ouvertement ces docteurs de mensonges :
« Dans la suite des temps, plusieurs abandonneront la fol pour suivre des esprits d'erreur, des doctrines de démons et des «imposteurs pleins d'hypocrisie, qui auront la conscience cautérisée, qui interdiront le mariage et l'usage des viandes que Dieu a créées pour être mangées avec actions de grâces par les fidèles et par ceux qui connaissent la vérité. Tout ce que Dieu a créé est bon, et l'on ne doit rejeter aucune des choses qui peuvent être prises avec actions de grâces, parce qu'elles sont sanctifiées par la parole de Dieu et par la prière. »
Il n'est donc pas nécessaire de prohiber le mariage, les viandes elle vin; car il est écrit :
« Il est bon de ne point manger de chair, ni de boire de vin, si on le fait avec scandale ; et il est bon de demeurer dans l'état où je suis moi-même. »