Stromates — Livre III (page 8)

Clément d'Alexandrie · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — stromates3/31/32.htm — trad. de Genoude 1839 · 11 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Toutefois, que celui qui ne s'abstient pas rende grâces au Seigneur comme celui qui s'abstient, usant du mariage avec tempérance et dans l'esprit du Verbe. En somme, toutes les épitres où l'apôtre nous enseigne la modération et la continence, renferment sur le mariage, sur la procréation des enfants, sur le gouvernement de la famille, une foule de préceptes. Nulle part je ne les vois prohiber l'union conjugale que règle la chasteté. Loin de là ! fidèles à l'harmonie qui règne entre la loi et l'Évangile, elles admettent également, et celui qui use du mariage avec tempérance, en rendant grâces à Dieu, et celui qui s'impose la continence que désire le Seigneur, chacun selon qu'il a été appelé, irréprochable et pur dans son choix.

« La terre de Jacob était louée au-dessus de toute autre, dit le prophète, pour glorifier le sanctuaire de l'esprit qui l'inspirait. » « Ne me parlez pas de la génération, dit je ne sais quel hérétique. Elle donne le jour à des enfants qui naissent pour la corruption et la mort. »

Et ici, par une interprétation for- 252 cée, il veut que le Sauveur ait fait allusion à la procréation des enfants quand il a dit :

« N'amassez pas des trésors sur la terre, où la rouille et les vers les dévorent. »

Il ne rougit pas d'attribuer le même sens à ces paroles du prophète :

« Vous tous, vous vieillirez comme un vêtement et vous serez la pâture des vers. »

Assurément nous n'imaginons pas de contredire les Écritures, en niant que nos corps soient d'une nature corruptible et caduque; mais ne serait-il pas possible que le prophète adressât cette menace aux pécheurs avec lesquels il s'entretenait ? Quant au Seigneur, loin de songer à condamner la procréation des enfants, il avait en vue d'exhorter à l'aumône et à la charité ceux qui ne s'occupent que d'amasser, sans vouloir secourir les indigents.

« Travaillez, dit-il, non pour la nourriture qui périt, mais pour celle qui demeure dans la vie éternelle. » On s'arme encore de cette parole du Christ sur la résurrection des morts :

« Les enfants de ce siècle n'épousent pas de femmes, ni les femmes de maris. »

Mais qu'on se rappelle et la nature de l'interrogation et le caractère de ceux qui interrogeaient, on reconnaîtra que, loin de rejeter le mariage, le Seigneur guérit ceux qui le questionnent du grossier espoir qu'ils se plaisaient à nourrir jusqu'après la résurrection. Ces mots :

le Christ ne les a pas prononcés pour les appliquer spécialement aux enfants de quelque autre siècle ; c'est comme s'il avait dit :

« Ceux qui sont nés dans ce siècle, fils de la génération, engendrent et sont engendrés, puisque nul, sans la génération ne peut franchir les limites de cette vie; mais la faculté de se reproduire, périssable comme l'homme, lui est refusée une fois que l'existence lui a échappé. »

Nous n'avons donc qu'un seul père qui est dans les cieux ; mais qui, par la création, est lui-même le père de toutes choses.

« N'appelez sur la terre personne votre père, dit le Seigneur ; »

« N'imaginez pas que l'homme, par qui vous avez été engendrés selon la chair, soit l'auteur de votre être; il n'a été que l'auxiliaire, ou plutôt le ministre de votre naissance. »

Ainsi donc, il veut que, convertis au Seigneur, nous 253 redevenions comme des enfants qui reconnaissent leur véritable père, régénérés qu'ils sont par l'eau du baptême, autre création dans la création. Mais l'apôtre dit :

« Celui qui n'est point marié s'occupe du soin des choses du Seigneur, celui qui est marié, au contraire, s'occupe de plaire à sa femme. »

— Quoi donc ? Celui qui plait, selon le Seigneur, à sa femme, ne peut-il pas rendre grâces à Dieu ? Tout marié qu'il est, ne peut-il pas vaquer eu même temps an soin de la famille et aux œuvres du Seigneur? Or, de même qu'une

« femme qui n'est point mariée s'occupe du soin des choses du Seigneur, afin d'être sainte de corps et d'esprit, »

ainsi celle qui a un époux s'occupe dans le Seigneur du soin des choses qui regardent son époux, et du soin des choses du Seigneur, afin d'être sainte de corps et d'esprit. Toutes les deux sont saintes dans le Seigneur, l'une comme épouse, l'autre comme vierge. L'apôtre, pour la honte et la répression de ceux qui ont du penchant aux secondes noces, s'écrie d'une voix haute, mais juste :

« Tout péché est hors du corps ; mais celui qui commet la fornication pèche contre son propre corps. » Soutenir encore que le mariage est une fornication, je le répète, c'est blasphémer la loi et le Seigneur ; car, de même qu'on nomme fornication la soif des richesses, parce qu'elle est l'ennemie d'une sage modération ; de même que l'idolâtrie consiste à partager l'unité divine en plusieurs dieux, ainsi la fornication passe d'un seul mariage à plusieurs mariages. N'avons-nous pas déjà vu l'apôtre distinguer trois sortes de fornication et d'adultère ? Le prophète y fait allusion dans ces mots :

« Vous avez été vendus à vos péchés ; »

« Vous vous êtes souillés sur une terre étrangère, »

réputant criminelle toute union de la chair avec une femme autre que celle qui est donnée à l'homme par le mariage pour en avoir des enfants. De là aussi ce langage de l'apôtre :

« J'aime mieux que les jeunes filles se marient, qu'elles aient des enfants, qu'elles soient mères de famille, et qu'elles ne fournissent à nos ennemis aucune occasion de parler de nous ; car il y en a déjà quelques unes qui se sont égarées .254 pour suivre Satan. »

Il y a mieux. L'apôtre accueille avec faveur quiconque ne s'est marié qu'une fois, prêtre, diacre, laïque, usant du mariage d'une manière irréprochable :

« Il se sanctifiera par les enfants qu'il mettra au monde. » Quand le Seigneur nomme les Juifs génération mauvaise et adultère, il nous enseigne qu'au lieu de comprendre la loi comme la loi veut être entendue,

« ils suivaient la tradition des anciens et les commandements des hommes, »

se prostituant à une loi étrangère, et infidèles à celle qui leur avait été donnée comme maitresse et gardienne de leur virginité. Peut-être aussi le Seigneur les voit-il asservis aux désirs étrangers par lesquels ils passaient de l'esclavage du péché a la captivité chez les nations étrangères. La législation juive, en effet, loin d'admettre la communauté des femmes, défendait l'adultère. Cette parabole qui dit :

« J'ai épousé une femme ; je ne puis aller au banquet divin, »

est un exemple bien fait pour condamner ceux que leurs plaisirs éloignent de l'observation des commandements. Si la vérité était du côté de nos adversaires, ni les justes qui précédèrent l'avènement du Seigneur, ni ceux qui se marièrent depuis, ne seraient sauvés, fussent-ils apôtres. Que s'ils s'appuyaient enfin sur cette parole du prophète ;

« Je me suis consumé au milieu de mes ennemis, »

répondons-leur que ces ennemis sont les péchés. Oui, il y a un péché, ce n'est pas le mariage, mais la fornication ; si je me trompe, qu'ils continuent d'appeler péché la génération et l'auteur de la génération !

Réponse à Jules Cassien et à un passage que celui-ci avait puisé dans un évangile apocryphe. J'arrive à Jules Cassien, chef de la secte des Docètes. Il s'exprime comme il suit dans son livre de la Continence ou de la Chasteté :

«Qu'on ne vienne pas me dire que l'homme, étant conformé d'une certaine manière, et la femme d'une autre, pour engendrer, la femme pour concevoir, les rap- 255 prochements de la chair sont permis par Dieu. Si cette institution émanait vraiment du Dieu vers lequel nous avons hâte d'arriver, eût-il dit : Heureux les eunuques ! Ces paroles seraient-elles sorties de la bouche du prophète ? Les eunuques ne sont point un arbre sans fruit, prenant ainsi métaphoriquement l'arbre pour l'homme que sa volonté a fait eunuque de toute pensée charnelle ?

Défenseur de sa doctrine impie, Cassien ajoute :

« Qui ne serait en droit de faire alors le procès au Sauveur pour avoir transformé notre être, et nous avoir affranchis de l'erreur et des sens par lesquels les deux sexes se rapprochent et s'unissent ? »

Ici Tatien, sorti de l'école de Valentin, s'accorde avec Cassien. L'hérétique poursuit :

« Salomé demande au Seigneur quand viendra le temps où seront connus les mystères sur lesquels elle l'interroge. — Lorsque vous aurez foulé aux pieds le vêtement de la pudeur, répond le Christ, lorsque les deux ne feront qu'un, le mâle et la femelle, et qu'il n'y aura plus ni mâle ni femelle. » D'abord les quatre Évangiles qui nous ont été transmis ne renferment pas ce passage : il ne se trouve que dans l'Evangile selon les Égyptiens. Ensuite, Cassien me semble ignorer que les appétits du mâle signifient la colère, et ceux de la femelle, le désir, qui, transformés en actes, ont pour conséquence le repentir et la honte. Lorsque cessant de flatter la colère et le désir, qui, fortifiés par l'habitude et une éducation vicieuse, couvrent d'épaisses ténèbres la lumière de l'intelligence, on dissipe, sous l'influence du repentir, ces vapeurs grossières, et que l'on recueille son âme pour la concentrer en un point unique, dans l'obéissance au Verbe ; c'est alors que suivant le langage de Paul, il n'y a plus en nous ni homme ni femme. L'âme, se dégageant de l'enveloppe charnelle par laquelle on distingue les sexes, passe à l'état d'unité, et n'est plus ni mâle ni femelle. L'illustre Cassien se rapproche trop ici du sentiment de Platon, lorsqu'il affirme que l'âme, divine dans son principe, mais efféminée par le désir, descend ici-bas pour la génération et pour la mort.

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