Stromates — Livre III (page 9)
Il explique quelques passages de saint Paul. Mais ne voilà-t-il pas que l'hérésiarque, par une interprétation forcée, contraint l'apôtre d'attribuer malgré lui la génération à la chute primitive dans le passage suivant.
« Je crains que, comme Eve fut séduite par le serpent, vos esprits, de même, ne se corrompent et ne dégénèrent de la simplicité chrétienne. » Il est plus vrai de dire, avec tous, que le Seigneur est venu vers ce qui était égaré; égaré, non pas de la demeure céleste pour tomber dans l'œuvre terrestre de la génération; la génération est elle-même une institution du Tout-Puissant, qui n'eût jamais précipité l'âme d'uu état de félicité pour la plonger dans une situation inférieure ; c'est pour sauver ceux qui s'égaraient dans leurs pensées; c'est vers nous que le Seigneur est descendu. Nos pensées avaient été corrompues par la violation des commandements, avides que nous étions de voluptés, et fils d'un père prévaricateur, qui, devançant le temps marqué, avait convoité prématurément les douceurs du mariage. En effet,
« quiconque aura regardé une femme pour la convoiter, a déjà commis l'adultère dans son cœur, » pour n'avoir pas attendu le temps marqué par la volonté divine. C'était donc le même Seigneur qui alors condamnait aussi les désirs prématurés. L'apôtre, en nous disant :
« Revêtez-vous de l'homme nouveau, qui est créé à la ressemblance de Dieu, »
s'adresse à nous, que la volonté du Tout-Puissant a faits tels que nous avons été faits. Toutefois, par le mot de vieil homme, Paul n'entend ni la génération, ni la régénération ; il parle de la vie de désobéissance et de la vie de révolte. Cassien veut que les tuniques de peau soient le corps. Sur ce point, il s'est trompé, lui et ceux qui ont embrassé la même opinon. Nous le prouverons plus tard, lorsque, amené par une discussion qu'il faut placer auparavant, nous aborderons la naissance de l'homme.
« Car, dit-il, ceux qui sont assujettis 257 aux choses de la terre, engendrent et sont engendrés; mais nous, nous vivons déjà dans le ciel; c'est de là aussi que nous attendons le Sauveur. »
Paroles pleines de sens, nous le savons aussi, et où nos devoirs sont tracés! Étrangers et voyageurs ici-bas, il nous faut vivre comme des étrangers et des voyageurs; dans le mariage, comme n'étant pas mariés; possédant, comme ne possédant pas; engendrant des enfants, comme engendrant des êtres destinés à mourir ; disposés à abandonner tout ce qui est à nous; prêts à vivre sans femme, s'il est besoin ; n'apportant que des désirs modérés daus l'usage des créatures ; n'en usant qu'avec actions de grâces, les yeux de l'âme toujours fixés sur nos hautes destinées.
Il explique plusieurs autres passages des saintes Ecritures. Lorsque l'apôtre dit encore :
« Il est avantageux à l'homme. de ne s'appiochcr d'aucune femme ; mais, pour éviter la fornication,que chaque homme vive avec sa femme,»
il ajoute, comme pour expliquer ses paroles :
« De peur que Satan ne vous tente.»
Est-ce à ceux qui usent avec tempérance du mariage, et dans l'unique but de la génération, qu'il adresse ces mots :
«A cause de votre incontinence ? »
Non sans doute; il les dit pour ceux qui veulent s'affranchir des œuvres de la génération elle-même. Il craint que le démon en les encourageant par son assentiment perfide, ne soulève en eux les flots de la concupiscence, pour les précipiter daus des voluptés étrangères. Peut-être aussi que jaloux et opiniâtre antagoniste de ceux qui pratiquent la justice, l'adversaire essaie de les attirer dans ses rangs par ce piège, et leur fournit une occasion de chute dans une continence pleine de labeurs. L'apôtre a donc raison de dire :
« Il vaut mieux se marier que de brûler,»
afin que le mari rendant a sa femme ce qu'il lui doit et la femme ce qu'elle doit à son mari, ils ne se frustrent ni l'un ni l'autre de ce divin secours donné pour la reproduction de l'homme. 258 — Mais le Seigneur a dit :
« Quiconque ne hait point son père et sa mère, ou sa femme et ses enfants, ne peut être mon disciple.» Le Seigneur n'ordonne point par là de haïr sa propre famille. N'est-ce point lui qui a prononcé cet oracle ?
« Honore ton père et ta mère, afin que tout prospère pour toi.»
Il veut nous dire seulement : ne vous laissez point entraîner à des désirs contraires à la raison, et fuyez tout contact avec les mœurs étrangères; car la famille se maintient par la race et la cité par la famille. C'est ainsi que Paul dit également,
« que ceux qui s'occupent des choses du mariage plaisent au monde.»
« Si vous êtes marié, ne repoussez point votre épouse ; si vous ne l'êtes pas, ne vous mariez pas.»
C'est-à-dire, vous qui, dans un but de chasteté, avez fait vœu de ne point vous marier, persévérez dans le célibat. Le Seigneur vous fait à l'un et à l'autre des promesses analogues, par la bouche du prophète Isaïe :
« Eunuque, ne t'écrie plus : je ne suis qu'un bois aride ; car le Seigneur dit aux eunuques : si vous gardez le sabbat que j'ai établi, si vous accomplissez tout ce que j'ai commandé, je vous donnerai une place d'un plus grand prix que des fils et des filles.»
Qu'importe, en effet, la chasteté ? Qu'importe le sabbat de l'eunuque? Il faut encore pour sa justification qu'il observe les commandements.
« Les élus ne travailleront pas en vain; les femmes n'enfanteront plus dans la malédiction, parce que leur postérité a été bénie par le Seigneur. » C'est qu'à l'homme qui, animé de l'esprit du Verbe, a procrée, instruit, élevé des enfants dans le Seigneur, comme aussi à celui qui a engendré spirituellement, par la parole et l'enseignement véritable, une récompense est promise, comme à une race de bénédiction et d'élection.
Selon quelques uns, le mot malédiction est ici le synonyme de procréation des enfants. Insensés qui ne comprennent pas que c'est à eux-mêmes que l'Écriture applique cet anathême I En effet, les vrais élus du Seigneur n'engendrent ni dogmes, ni enfants de malédiction, à la manière de l'hérésie. Le mot evnvguv, dans la bouche du Seigneur, ne signifie donc pas celui que 259 le fer a mutilé par la violence, ni même celui qui persévère dans le célibat, mais l'esprit stérile qui ne peut enfanter la vérité. Tout à l'heure ce n'était qu'un bois aride ; voilà qu'il a prêté l'oreille au Verbe, qu'il a gardé le sabbat, en renonçant an péché ; qu'il a été fidèle aux commandements : il sera plus élevé en dignité que ceux qui se sont bornés à recevoir l'enseignement de la parole, sans y joindre la régularité de la vie.
« Mes petits enfants, dit le maître, encore un peu de temps je suis avec vous. »
Voilà pourquoi Paul, dans l'épître aux Galates, dit à son tour :
« Mes petits enfants, pour qui je sens de nouveau les douleurs de l'enfantement, jusqu'à ce que Jésus-Christ soit formé en vous. »
Puis, dans l'épître aux Corinthiens :
« Quand vous auriez dix mille maîtres en Jésus-Christ, vous n'avez pas néanmoins plusieurs pères, puisque c'est moi qui vous ai engendrés en Jésus-Christ par l'Évangile. »
Aussi l'eunuque n'eûtrera-t-il point dans l'assemblée du Seigneur, c'est-à-dire, celui dont la conduite et les discours ne portent point de fruits.
« Mais ceux qui se sont faits eunuques eux-mêmes »
de tout péché, à cause du royaume de Dieu, ceux-là sont les heureux qui jeûnent de toutes les choses de la terre.
Il explique divers autres passages des saints livres. « Maudit soit le jour ou je suis né, et qu'il ne soit pas béni! »
S'écrie Jérémie. Le prophète ne charge pas ici d'imprécations la naissance ; dans l'indignation qui l'entraîne, il ne peut supporter le spectacle des prévarications et de la révolte d'Israël. Aussi ajoute-t-il :
« Pourquoi ai-je été enfanté pour voir le travail et la douleur, et pour consumer mes jours dans l'opprobre ? »
A cette époque, tous ceux qui prêchaient la vérité, poursuivis par l'indocilité des auditeurs, étaient livrés sur le champ à la colère publique.
« Pourquoi, s'écrie le prophète Esdras, les flancs de ma mère ne sont-ils pas devenus mon sépulcre, afin que 260 je ne visse pas l'affliction de Jacob et le travail de la race d'Israël? »
« Nul n'est sorti pur d'une source impure, dit Job, sa vie ne durât-elle qu'un jour.»
Mais qu'on nous dise où l'enfant qui vient de naître aurait pu pécher, et, comment, sans avoir rien fait, il a pu tomber sous la malédiction d'Adam. Conséquemment, il ne reste plus, ce semble, à nos adversaires, d'autre parti que de déclarer mauvaise non-seulement la naissance du corps, mais aussi la naissance de l'âme, pour laquelle le corps existe. Quand David s'écrie :
« J'ai été conçu dans le péché, et ma mère m'a enfanté dans l'iniquité, »
le prophète appelle Eve du nom de mère. Eve, en effet, fut la mère des vivants; et si lui-même fut conçu dans le péché, il n'est donc pas pécheur par lui-même au moment de sa naissance, il n'est donc pas lui-même le péché. Mais que tout homme, en passant du péché à la foi, se détache des liens du péché comme l'enfant brise le sein maternel pour arriver à la vie, je ne veux en témoignage de cette vérité, que ces mots de l'un des douze prophètes :
« Donnerai-je pour mon impiété mon premier fils, s'écrie-t-il, et pour le péché de mon âme le fruit de mes entrailles? »
Loin d'accuser celui qui a dit :
« Croissez, et multipliez-vous, »