Stromates — Livre IV (page 10)

Clément d'Alexandrie · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — stromates4/41/42/43/44.htm — trad. de Genoude 1839 · 13 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Devoirs d'une femme de bonnes mœurs. Euripide, en traçant dans les vers et honnête, lui donne ces conseils : « Quoi que dise un époux, il faut que sa compagne le trouve bon, même quand il ne dirait rien de bon. Pour elle, elle met tous ses soins à plaire à son époux. » Le même poète dit ailleurs quelque chose de semblable : « Il est doux, aux jours de l'adversité, que la femme s'afflige avec son mari, et prenne la moitié de ses douleurs et de ses joies. » Puis, venant à peindre la douceur et la tendresse de la femme pour son mari quand les tribulations sont arrivées, il ajoute : « Je m'affligerai de ton affliction ; je partagerai tes chagrins, de moitié dans tous tes maux. Et ailleurs : 337 « Rien ne m'est dur de ce que je souffre pour toi. Il faut partager la bonne et la mauvaise fortune de ceux qu'on aime. L'amitié, qu'est-ce autre chose ? » Voilà pourquoi aussi le mariage selon le Verbe est sanctifié, pourvu que le couple conjugal se soumette à la volonté de Dieu, et se conduise

« avec un cœur sincère et une foi parfaite, l'âme purifiée des souillures de la mauvaise conscience, et le corps lavé dans l'eau pure, demeurant ferme dans la profession qu'il a faite d'espérer ce qui a été promis, puisque l'auteur de la promesse est fidèle. »

Mais le bonheur du mariage, il ne faudra le placer ni dans les richesses, ni dans la beauté. Où donc réside-t-il ? dans la vertu. « La beauté d'une femme ne l'a jamais aidée à retenir le cœur d'un époux, dit la tragédie. Au contraire, la vertu a été utile à un grand nombre d'entre elles. »

En effet, toute femme qui est bonne, une fois attachée à un époux, demeure strictement renfermée dans les devoirs de la pudeur.

Puis le poète ajoute sous forme d'avertissement : « Le premier point est celui-ci : Tout homme, fût-il difforme, doit paraître beau à sa femme, pour peu qu'elle ait d'intelligence. Car ce n'est pas l'œil, mais l'intelligence qui juge, etc. » L'Écriture a dit avec beaucoup de sagesse que la femme a été donnée par Dieu à l'homme comme une aide. De là, ses devoirs et son but. Elle opposera aux tribulations qui peuvent venir de l'époux, dans l'intérieur de la communauté, le remède d'une raison, à la fois forte et persuasive. Son époux refuse-t-il de se laisser convaincre, qu'elle s'efforce, autant qu'il est donné à la nature humaine, de se tenir à l'abri du péché, soit qu'il faille mourir, soit qu'il faille vivre, toujours fidèle au Verbe ; bien persuadée que, durant sa vie, ou à l'heure de sa mort, elle aura pour aide et pour appui, le Dieu dont l'assistance, en effet, ne manque jamais, le Dieu qui sauve dans le présent comme dans l'avenir ; le prenant pour guide de toutes Ses actions, estimant que ses devoirs sont la chasteté et la justice, sa fin dernière, l'obligation de plaire à Dieu. J'ouvre l'épitre que l'apôtre adresse à 338 Tite. J'y lis ces sages conseils :

« Les femmes avancées en âge, doivent faire voir dans tout leur extérieur une sainte modestie ; ne point médire, ne point s'adonner au vin, afin qu'elles inspirent la sagesse aux jeunes femmes, leur apprenant à aimer leurs maris et leurs enfants, à être prudentes, chastes, sobres, vigilantes dans leur maison, bonnes, soumises à leurs maris, de sorte que la parole de Dieu ne soit point exposée au blasphème. »

Mais plutôt, dit encore ailleurs l'apôtre,

« tâchez d'avoir la paix avec tout le monde, et la sainteté sans laquelle personne ne verra Dieu. Prenez garde qu'il ne se trouve quelque fornicateur, ou quelque profane comme Esaü, qui, pour se rassasier une fois, vendit son droit d'aînesse ; que quelque racine amère, poussant en haut ses rejetons, n'étouffe la bonne semence et ne souille l'âme de plusieurs. »

Puis, comme pour ajouter le dernier trait à la question du mariage, l'apôtre ajoute :

« Qu'en toutes choses le mariage soit respecté et que le lit nuptial soit sans tache ; car Dieu condamne les fornicateurs et les adultères. »

Comme il n'y a qu'un seul et même but, qu'une seule et même lin pour l'homme ainsi que pour la femme, Pierre a dit du Chrétien parfait, dans sa première épître :

« C'est ce qui doit vous transporter de joie, maintenant même que pour un temps si court, vous êtes affligés de plusieurs tentations; afin que votre foi, affermie et beaucoup plus précieuse que l'or périssable qui est éprouvé par le feu, se trouve digne de louanges, d'honneur et de gloire, au jour de la révélation de Jésus-Christ ; lui que vous aimez, quoique vous ne l'ayez point vu, et en qui vous croyez, quoique vous ne le voyiez point encore. C'est parce que vous croyez que vous serez comblés d'une joie ineffable et glorieuse, remportant le prix de votre foi, qui est le salut de vos âmes. Voilà pourquoi Paul aussi se glorifie d'avoir essuyé plus de travaux, reçu plus de coups que personne, et de s'être vu souvent près de la mort, tout cela à cause de Jésus-Christ.

Du Chrétien parfait, ou du véritable Gnostique.

Ici, la perfection, à mon avis du moins, peut s'entendre de plusieurs manières, selon la nature de la vertu dans laquelle on excelle. Il y a la perfection de la piété, de la patience, de la chasteté, de la tempérance, des bonnes œuvres, du martyre et de la connaissance. Mais, être à la fois parfait dans chacune de ces vertus, je ne sais s'il est donné à aucun homme, du moins aussi longtemps qu'il est homme, excepté à celui qui a revêtu notre humanité, de réaliser cette sublime prérogative, même aux yeux de la loi considérée isolément. Quel sera donc l'homme parfait? celui qui fait profession de s'abstenir de tout mal. Telle est la voie qui mène à l'Évangile et à la pratique du bien. Mais la perfection gnostique, pour tout homme qui vit sous la loi, c'est de croire en outre à l'Évangile. Par lui, l'homme de la loi s'élève à la perfection. Moïse, qui vivait sous l'empire de la loi ancienne, a prédit qu'il fallait écouter avec ces dispositions, afin que nous recevions, suivant le langage de l'apôtre, le Christ, qui est l'accomplissement et la plénitude de la loi. Or, le Gnostique avance à grand pas dans l'Évangile, non pas seulement parce que la loi lui a servi d'échelon pour arriver au code nouveau, mais parce qu'il a entendu et compris la loi telle que l'a transmise aux apôtres, le Seigneur, qui est l'auteur des deux Testaments. Que s'il a réglé sagement sa vie, comme cela n'est point douteux, puisqu'il est impossible que la gnose marche péniblement dans le bien ; que si en outre, après un témoignage irrépréhensible rendu à Dieu, il est martyr, et martyr par amour, acquérant par cette confession la plus grande gloire que l'on puisse obtenir parmi les hommes, avec tous ces mérites, il ne sera pas encore proclamé parfait, tant qu'il sera dans la prison du corps. Ce titre auguste est réservé exclusivement au dernier acte de la vie, lorsque le martyr gnostique sera enfin parvenu à manifester au grand jour la perfection de ses œuvres dans 340 leurs dernières conséquences ; lorsque, soutenu par la charité, éclairé par la sagesse, il aura consommé le sacrifice de son sang, et rendu à Dieu cet esprit qu'il en avait reçu. C'est à partir de ce moment qu'il est bienheureux, et qu'il est proclamé de droit consommé dans Injustice,

« afin que ce qu'il y a de sublime parmi nous soit attribué à la puissance de Dieu, et non pas à nous, » l'apôtre. Seulement conservons la liberté et la charité. « Nous subissons toute sorte d'afflictions, mais nous n'en sommes point accablés ; nous nous trouvons dans de grandes difficultés, mais nous n'y succombons pas. Nous sommes persécutés, mais nous ne sommes pas abandonnés ; nous sommes renversés, mais nous ne sommes pas perdus.» Il faut, poursuit l'apôtre que ceux qui tendent à la perfection évitent de donner aucun scandale, et qu'ils se rendent recommandables en toutes choses, non aux hommes, mais à Dieu ; ajoutez : et qu'ils obéissent aussi aux hommes. La raison le veut, à cause des violences et des malédictions qu'entraînerait le refus.

« Or, on se recommande par une grande patience dans les maux, dans les nécessités, dans les afflictions, sous les coups, dans les prisons, dans les séditions, dans les travaux, dans les veilles, dans les jeûnes, par la pureté, par la connaissance, par une douceur persévérante, par la bonté, par les fruits du Saint-Esprit, par une charité sincère, par la parole de vérité, par la force de Dieu, afin que nous soyons des temples consacrés à Dieu et purifiés de tout ce qui souille le corps et l'esprit. Et je vous recevrai ; et je serai votre père, et vous serez mes fils et mes filles, dit le Seigneur tout-puissant. Achevons donc, dit l'apôtre, l'œuvre de notre sanctification dans la crainte de Dieu. »

Car, bien que la crainte engendre la tristesse,

«je me réjouis, non de ce que vous avez eu de la tristesse, mais de ce que votre tristesse vous a portés à la pénitence. La tristesse que vous avez éprouvée a été selon Dieu, de sorte qu'en cela nous ne vous avons fait aucun tort. La tristesse qui est selon Dieu produit pour le salut une pénitence stable, au lieu que la tristesse de ce monde produit la mort. Voyez, en effet, ce qu'a produit en vous cette tristesse selon Dieu que vous 341 avez ressentie, quelle sollicitude! quel soin de vous justifier! quelle indignation ! quelle crainte ! quel désir ! quel zèle ! quelle ardeur pour punir le crime ! Vous avez montré par toute votre conduite que vous étiez purs et irréprochables en cela. »

Tels sont les exercices préparatoires avant d'entrer dans la carrière gnostique. Mais, puisque le Tout-Puissant lui-même

« a fait les uns apôtres, les autres prophètes ; ceux-ci évangélistes, ceux-là pasteurs et docteurs, afin qu'ils travaillent à la perfection des saints, aux fonctions de leur ministère, à l'édification du corps de Jésus-Christ, jusqu'à ce que nous parvenions tous à l'unité d'une même foi et d'une même connaissance du fils de Dieu, à l'âge de l'homme parfait et de la plénitude de Jésus-Christ ; »

il faut nous efforcer de devenir hommes par la connaissance, de nous approcher le plus possible de la perfection, quoique retenus encore dans la chair. Nous y parviendrons si, unis ici-bas de cœur et de pensée avec Dieu, nous nous conformons à sa volonté, pour reconquérir le privilège de notre noblesse et de notre parenté sublimes, dans la plénitude du Christ en qui réside toute perfection absolue et consommée. Nous comprenons déjà pourquoi, comment, quand on est parfait aux yeux de l'apôtre, et quelles sont les différences qu'il établit entre les hommes parfaits.

« Les dons du Saint-Esprit qui se manifestent au dehors, dit-il ailleurs, sont départis à chacun pour l'utilité de l'Église. L'un reçoit du Saint-Esprit le don de parler avec sagesse, l'autre reçoit du même Esprit le don de parler avec science, un autre reçoit le don de la foi par le même Esprit; un autre reçoit du même Esprit le don de guérir les maladies; un autre, le don des miracles; un autre, le don des prophéties ; un autre, le don de discerner les esprits; un autre, le don de parler diverses langues; un autre le don de les interpréter. Or, c'est un seul et même Esprit qui opère toutes ces choses, distribuant à chacun ses dons selon qu'il lui plait. »

Puisque les choses se gouvernent ainsi, les prophètes sont parfaits dans la prophétie, les justes dans la justice, les martyrs dans le témoignage du sang, les 342 autres dans la prédication. Nous ne voulons pas dire qu'ils soient étrangers à la pratique des vertus ordinaires ; mais ils excellent dans les vertus à la manifestation des quelles Dieu les a destinés. Je le demande, où est l'homme sensé qui dira, par exemple, que le prophète ne pratique pas la justice ? Et les justes, tels qu'Abraham, n'ont-ils pas eu aussi le don de prophétie ? « A l'un, dit Homère, Dieu a donné la science des combats, à l'autre, l'art de la danse; à celui-ci, la cithare et la douceur des chants. » Oui, chacun a son don particulier, selon qu'il l'a reçu de Dieu, l'un d'une manière, l'autre d'une autre. Toutefois les apôtres furent accomplis en tout. Parcourez leurs actions ; ouvrez leurs écrits, vous trouverez, si vous le voulez, la science, la vertu, la prédication, la chasteté, la prophétie. Il est bon de savoir néanmoins que Paul, bien qu'il appartienne à une époque plus rapprochée de nous, puisqu'il n'a paru dans l'apostolat qu'après l'ascension du Seigneur, se rattache par ses écrits à l'ancien Testament. C'est là qu'il s'inspire; c'est par là qu'il parle. La foi en Jésus-Christ et la connaissance de l'Evangile, voilà l'exposition et l'accomplissement de la loi. C'est pour cela qu'il a été dit aux Hébreux :

« Si vous ne croyez pas mes paroles, vous ne comprendrez pas. »

Qu'est-ce à dire ? Si vous n'avez pas foi en celui dont l'avènement a été prédit et figuré par la loi, vous ne comprendrez pas l'ancien Testament que le sauveur explique par son incarnation.

Ni la crainte du supplice, ni l'espoir de la récompense ne doivent être le mobile du vrai Gnostique. Il n'est guide que par l'amour du bien et du beau. envisagés en eux-mêmes. Ainsi, l'intelligence et le discernement sont les traits qui caractérisent le Gnostique. Mais son œuvre ne se borne pas à s'abstenir de tout mal, ce n'est-là qu'un degré pour s'élever plus 343 haut, il faut encore qu'il ne se laisse jamais guider par la crainte. Il est écrit :

« Où fuir, où me cacher de votre face? Si je monte vers les deux, vous y êtes; si je me relire aux extrémités de la mer, votre droite y est ; si je descends au fond des abîmes, votre esprit y est. » Le Gnostique ne fait pas non plus le bien en vue de la récompense promise ; car il est dit :

« Voici le Seigneur, et sa récompense est devant sa face ; il vient pour rendre à chacun selon ses œuvres. L'œil n'a point vu, l'oreille n'a point entendu, et le cœur de l'homme n'a jamais conçu ce que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment. »

Quel sera donc le mobile du Gnostique? Le bien, ayant son principe dans l'amour, et le beau, considéré en lui-même ?

N'a-t-il pas été dit au Seigneur par Dieu le Père :

« Demande-moi, et je te donnerais ces nations pour héritage? »

Prière vraiment royale, qui nous enseigne à demander gratuitement au roi de l'univers le salut des hommes, afin que le Seigneur soit notre héritage et notre possession ! Au contraire, aspirer à la science qui est en Dieu, dans un but d'utilité quelconque, soit pour que telle chose arrive, soit pour que telle chose n'arrive pas, ce n'est pas là le propre du Gnostique. Il ne veut d'autre fin à la contemplation que la connaissance elle-même. J'oserai l'affirmer, ce n'est point en vertu du salut que l'homme, qui poursuit la connaissance pour cette science divine elle-même, embrassera la connaissance. En effet, l'intelligence devient, par un exercice continuel, l'intelligence permanente. Or, comprendre toujours forme l'essence du Gnostique, dont l'activité ne connaît ni ralentissement ni interruption ; et cette contemplation permanente produit chez lui une substance vivante. Voici une hypothèse : Si on proposait au Gnostique de choisir entre la connaissance de Dieu et le salut éternel, et que ces deux choses, absolument Inséparables, pussent se séparer, il choisirait, sans balancer un seul moment, la connaissance de Dieu, estimant qu'il faut préférer pour elle-même la faculté, inhérente à la foi, de s'élever à la connaissance par l'amour. Tel est donc le premier principe du bien chez l'homme parfait : il n'agit point dans une vue d'intérêt personnel. Mais a-t-il jugé que faire le bien est quelque 344 chose de beau et de glorieux, l'ardente impulsion de son âme l'y portera constamment et avec énergie ? Vous ne le verrez point aujourd'hui vertueux, demain criminel ou indifférent : sa marche est régulière et affermie dans le bien.

En outre, ce n'est ni pour la gloire, ni pour la bonne renommée, comme parlent les philosophes, ni en vue d'une récompense qu'il attend de Dieu ou des hommes, qu'il règle tout le cours de sa vie à l'image et à la ressemblance du Seigneur. Que si parfois, au bien que fait le gnostique, on répond par le contraire, oublieux des injures, il rejettera comme mauvaise toute pensée de rendre le mal pour le mal, au souvenir que Dieu se montre juste et bon pour les justes et pour les injustes. Le Seigneur dit à ceux qu'animent ces sentiments :

« Soyez parfaits comme votre père céleste est parfait.»

Le gnostique est mort dans sa chair; il n'y a plus que lui qui vive. Ce sépulcre de lui-même, il en a fait un temple saint qu'il a consacré au Seigneur, en élevant à Dieu son âme, autrefois sujette au péché. On ne peut plus dire qu'il soit continent; il est parvenu à une sorte d'impassibilité inaccessible aux passions humaines, et il attend que Dieu le revête de la forme divine.

« Lorsque vous faites l'aumône, dit le Seigneur, que personne n'en soit instruit, et quand vous jeûnez, parfumez-vous, afin que Dieu seul le sache. »

Tous les hommes doivent ignorer le bien que l'on fait. Le miséricordieux lui-même ne doit pas savoir qu'il est miséricordieux ; autrement, il serait miséricordieux parfois et parfois il ne le serait pas. Mais quand ce sera par habitude et par manière d'être qu'il exercera la bienfaisance, il se rapprochera de la nature du bien. Cette disposition intérieure se transformera chez lui en nature et en pratique assidue. N'espérons pas toucher par un premier et sublime essor le but marqué; il faut y arriver pas à pas, en parcourant toute la voie étroite. Ces mots : Être attiré par le Père, ne signifient pas autre chose que mériter de recevoir la vertu de la grâce qui vient de Dieu, afin d'avancer par elle sans obstacle dans la route difficile de la perfection.

S'il arrive que l'élu soit en butte à la haine de quelques 345 hommes, il connaît leur ignorance, et il a pitié de leur aveuglement. C'est donc avec raison que la connaissance elle-même, animée par la charité, instruit l'ignorance à respecter dans chaque créature l'œuvre du Tout-Puissant. Si elle a appris à aimer Dieu, sa vertu, dès lors inamissible, l'accompagnera dans la veille, dans le sommeil, dans la vision, puisque ce qui est devenu une essence spirituelle ne sort pas de soi-même pour déchoir de ses conditions d'existence. Soit donc qu'on appelle la connaissance une nouvelle nature, soit qu'on la nomme une disposition intérieure, toujours est-il que la partie directrice de l'âme, par cela même qu'elle ne reçoit jamais de pensées étrangères, immuable dans son action, ne prend rien des formes variables qui passent devant elle, et ne poursuit en songe aucune de ces images qui reviennent la nuit préoccuper les esprits qu'elles ont ébranlés le jour. Voilà pourquoi le Seigneur nous recommande aussi de veiller, afin que notre âme ne soit jamais troublée par les passions, pas même en songe. Il veut que notre manière d'être pendant la nuit soit réglée comme pendant le jour, et que nous conservions notre sommeil pur et sans tache. La manière de ressembler à Dieu, autant du moins qu'il est en nous, c'est de maintenir notre esprit dans la constante application aux mêmes choses, disposition qui est au pouvoir de l'esprit en tant qu'esprit. Ses inconstances et ses variations accusent une trop grande ardeur pour les choses de la matière. Telle est la raison pour laquelle les Grecs, j'imagine, ont nommé la nuit bonne conseillère, parce que l'âme, dégagée alors de l'empire des sens, se replie sur elle-même pour appartenir tout entière aux inspirations de la sagesse. Voilà pourquoi encore les mystères se célèbrent la nuit, comme pour figurer l'action par laquelle l'âme s'isole du corps pendant les ténèbres.

« Ne nous laissons donc point aller au sommeil, comme les autres; mais veillons et soyons sobres; car ceux qui dorment la nuit, et ceux qui s'enivrent durant la nuit. Pour nous, enfants du jour, soyons sobres, en prenant pour cuirasse la foi et la charité, et pour casque l'espérance du salut. » 346 Ce que l'on dit du sommeil, il faut l'entendre aussi de la mort. L'un et l'autre état figurent la retraite de l'âme; la mort en est une image complète, le sommeil, une image affaiblie. Héraclite, au besoin, nous donnerait la même leçon:

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