Stromates — Livre IV (page 9)
« Venez mes enfants, écoutez-moi, dit-il, je vous enseignerai la crainte du Seigneur. Quel est l'homme qui veut la vie et qui soupire après les jours de bonheur? »
Puis le Seigneur explique le mystère de la gnose, renfermé dans les nombres sept et huit.
« Préservez votre langue de la calomnie, et vos lèvres des discours artificieux. Éloignez-vous du mal et pratiquez le bien ; cherchez la paix et poursuivez-la sans relâche. »
En effet, quand le Seigneur nous recommande aussi de nous abstenir du mal et de faire le bien, il nous désigne la connaissance (gnose) dont la perfection réside dans les œuvres et dans les paroles.
« Les yeux du Seigneur sont ouverts sur les justes. Ses oreilles sont attentives à leurs cris ; mais le regard de sa colère est sur ceux qui font le mal, il efface de la terre jusqu'à leur souvenir. Le juste a poussé des cris, et le Seigneur l'a exaucé, et il l'a délivré de tous ses maux. La multitude des douleurs attend l'impie; mais la miséricorde investira celui qui espère dans le Seigneur. » Qu'est-ce à dire? la multitude des miséricordes environnera celui dont l'espérance est pure et légitime. Car il est écrit dans l'épitre aux Corinthiens :
«C'est par Jésus-Christ que notre esprit, doué d'intelligence et obscurci auparavant sous d'épaisses ténèbres, s'est comme renouvelé à la présence de cette lumière. C'est enfin par loi que Dieu a voulu nous donner ici-bas un avant-goût de l'immortalité. »
Clément, afin de nous montrer plus clairement encore la nature de cette gnose, ajoute :
« Puisque nous ne pouvons douter de toutes ces vérités, nous devons, les regards plongés dans les profondeurs de la divine sagesse, accomplir les commandements du maitre selon la forme et le temps propres à chacun d'eux.
Que le sage fasse éclater sa sagesse, non par de vains discours, mais par de bonnes œuvres. Que celui qui est humble ne se rende point témoignage à lui-même, mais qu'il laisse aux autres le soin de le lui rendre. Que celui qui conserve son corps dans la pureté n'en soit pas plus vain pour cela, reconnaissant qu'il tient 329 de Dieu seul le don de la continence.
Ainsi, mes frères, vous le voyez, plus est grande la science que nous avons reçue, plus le péril que nous courons est grand et manifeste. »
De la charité. — Réprimez les mauvais désirs. D'après Clément, les honorables et pures inspirations de notre charité cherchent l'utilité commune, soit qu'elle rende témoignage, soit qu'elle instruise le prochain par ses actions, soit qu'elle l'enseigne par ses paroles écrites ou non. Aimer Dieu et le prochain, voilà ses fonctions. « Elle nous élève à une hauteur au-dessus de tous les discours humains. La charité couvre la multitude des péchés; la charité souffre tout et attend avec patience l'accomplissement des promesses ; la charité nous unit étroitement à Dieu, elle fait tout avec un esprit de concorde; c'est par la charité que les élus de Dieu ont été consommés dans le bien. Sans la charité, rien ne peut plaire à Dieu. Enfin, telle est son excellence, que nos faibles discours ne sauraient vous la définir. Qui peut être capable de posséder ce don précieux, sinon ceux que Dieu en a jugés et rendus dignes ? » Paul n'est pas moins précis :
« Quand je livrerais mon corps, dit-il, si je n'ai point la charité, je ne suis plus qu'un airain sonnant et une cymbale retentissante. »
Comme s'il avait dit : Si ce n'est ni par le choix de ma volonté, ni par un amour raisonné que j'endure le martyre; au contraire, si c'est par un mouvement de crainte, et dans l'espoir de la récompense promise que je remue les lèvres pour confesser le Seigneur, je ne suis plus qu'un homme vulgaire, un instrument d'où s'échappe le nom de Dieu ; mais je ne le connais pas. Il y a, en effet, un peuple qui aime le Seigneur du bout des lèvres; il y en a un autre qui livre généreusement sou corps aux flammes du bûcher.
« Et quand je distribuerais toutes mes richesses 330 pour nourrir les pauvres, ajoute l'apôtre, si, au lieu d'élle guidé par cette bienfaisance qui a sa source dans la charité, j'avais en vue la recompense qui vient de l'homme auquel j'ai rendu service, ou qui vient du Seigneur, dont les promesses sont écrites ; et quand j'aurais toute la foi possible, jusqu'à transporter les montagnes, jusqu'à dépouiller entièrement les passions qui obscurcissent l'intelligence humaine, si ce n'est pas par la charité que je suis fidèle au Seigneur, je ne suis rien; »
c'est-à-dire que, comparé avec le juste qui rend témoignage à la foi selon les principes de la sagesse (gnose),
« je reste obscur et confondu avec la foule. »
Toutes les générations qui se sont succédées depuis Adam jusqu'à nous, ont été effacées de dessus la terre. Mais pour ceux qui, par la grâce de Jésus-Christ, ont été consommés dans la charité, ils possèdent l'héritage des saints, comme il paraitra au jour où Jésus-Christ viendra juger le monde et entrer dans son règne (4).
La charité empêche de faillir. Que si un de ceux qui possèdent ce trésor, tombe dans quelque faute, par les suggestions du tentateur et sans le vouloir, pénitent comme David, il s'écriera :
« Je confesserai hautement le Seigneur; et ce sacriflce lui sera plus agréable que l'immolation d'un taureau dans la jeunesse de sa force. Que les pauvres voient et qu'ils tressaillent ! car Dieu dit : Offrez à Dieu un sacrifice de louanges, et rendez au Seigneur vos hommages. Invoquez-moi au jour de la détresse, et je vous délivrerai et vous me glorifierez. Le sacrifice que Dieu demande est une âme brisée de douleur. » Dieu aussi est appelé amour, parce qu'il est bon. La charité qui émane de lui ne souffre point que l'on nuise au prochain, soit en lui faisant tort le premier, soit en lui rendant outrage pour outrage. Pour tout dire en un mot, imitatrice de Dieu, elle répand ses bienfaits sur tous indistinctement.
« La charité, comme le Christ, est donc la plénitude de la loi ; »
c'est-à-dire, la présence toujours agissante du Seigneur qui nous aime; 331 c'est-à-dire encore, cette doctrine et cette vie d'amour que le Christianisme enseigne et pratique d'après le Rédempteur. Jadis le commandement disait au nom de la crainte : Tu ne seras point adultère ; tu ne convoiteras point la femme de ton prochain. Aujourd'hui, c'est la charité qui perfectionne le précepte. Il n'est pas indifférent que l'action soit accomplie par crainte, ou perfectionnée par la charité; qu'elle vienne de la foi ou qu'elle soit inspirée par la gnose. Il est donc juste qu'il y ait divers degrés dans les récompenses. Pour le véritable Gnostique, il en a été préparé
« que l'œil n'a point vues, que l'oreille n'a point entendues, et que le cœur de l'homme n'a jamais conçues. » Quant à celui qui s'est borné à croire, le Seigneur lui promet le centuple de ce qu'il a quitté. Avouons-le, cette promesse est à la portée de toutes les intelligences. A ce propos, je me rappelle qu'un soi-disant Gnostique expliquait singulièrement ce passage :
« Et moi je vous dis que quiconque aura regardé une femme avec convoitise, a déjà commis l'adultère. »
Le Seigneur ne nous condamne pas sur le simple désir, disait l'interprète, mais seulement si l'acte qui en est la conséquence, allant au-delà du désir, par la violence du désir, se consomme dans la convoitise. Dans les songes, nul doute que le désir ne se serve à la fois et de la vision et du corps même. Les écrivains qui ont recueilli des anecdotes, rapportent cette sentence du juste Bocchoris. Un jeune homme, épris d'amour pour une courtisane, la détermina, d'après un salaire convenu, à venir le trouver le lendemain. Il arriva qu'un songe livra d'avance la jeune fille à ses désirs. Sa passion ainsi assouvie contre sou espérance, il interdit sa porte à son amante, lorsqu'elle se présenta selon leurs conventions. A la nouvelle de ce qui avait eu lieu, la jeune fllle éconduitc réclamait le salaire promis, sur l'allégation qu'elle avait ainsi contenté les désirs du jeune homme. Il fallut plaider devant le juge. Celui-ci, après avoir ordonné au jeune homme d'étendre en plein soleil la bourse qui contenait le prix de la honte, enjoignit à la courtisane d'en prendre l'ombre, condamnant ingénieusement le défendeur à rendre le simulacre du prix pour 332 le simulacre de la possession. Que l'âme, ébranlée par une vision, s'y attache pendant le sommeil, voilà le songe; mais l'homme qui regarde, avec un œil de convoitise, poursuit tout éveillé une vision qui n'a rien de fantastique. Le crime commence, non pas, suivant notre prétendu Gnostique, aussitôt qu'avertie par l'œil, la pensée conçoit la fornication ou l'adultère; c'est là l'œuvre du désir en tant que désir; le crime commence quand on regarde la beauté du corps, dit le Verbe, et que la chair parait belle au point de vue du désir. Vous avez contemplé avec l'œil de la chair et du péché : votre admiration est coupable. Au contraire, regardez-vous la beauté avec une chaste affection, alors vous oubliez la beauté de la chair pour celle de l'âme; vous n'admirez le corps que comme une statue, vous élevant par cette beauté terrestre jusqu'à l'ouvrier lui-même et jusqu'à ce qui est réellement beau, montrant aux anges qui gardent les avenues du ciel le sceau de la sainteté, le caractère lumineux de la justice, qu'est-ce à dire? l'empreinte d'une conscience bien réglée et agréable à Dieu, la manifestation radieuse des vertueux sentiments dans lesquels tressaille une âme, heureuse d'être le sanctuaire du Saint-Esprit. La voilà bien cette gloire qui rayonnait sur le visage de Moïse et dont le peuple ne pouvait supporter l'éclat. C'est pourquoi le serviteur de Dieu la couvrit d'un voile devant les yeux charnels de la multitude. Les hommes qui emportent avec eux le bagage de la terre, sont arrêtés par les préposés de la douane céleste, et dépouillés des affections humaines dont ils arrivent chargés. Il n'en va pas de même de ceux qui ont jeté loin d'eux cette contrebande du siècle : riches des trésors de la connaissance et de la justice qui consiste dans les œuvres, les anges les laissent passer au milieu d'un concert de bénédictions, et les proclament bienheureux, leurs personnes et leurs œuvres. « Et les feuilles ne tomberont point;
»
c'est-à-dire les feuilles de l'arbre de la vie,
« qui a crû près du courant des eaux. »
Le juste est comparé aux arbres chargés de fruits et non pas seulement aux victimes dont le parfum monte vers les cieux. 333 Or, de même que, sous l'empire de la loi, des lévites étaient chargés spécialement d'examiner les victimes et d'en remarquer les défauts, de même les esprits exercés démêlent aisément le désir légitime d'avec le désir criminel. Ils rattachent ce dernier à la volupté et à l'intempérance, parce qu'il est contraire à la raison ; ils rangent le premier dans la classe des choses que la loi de la nature a rendues nécessaires, attendit qu'il a la raison pour principe et pour régulateur.
(2) Mesure de capacité chez les Grecs. Le cotyle répondait à notre demi-setier.
(3) Platon, Apologie de Socrate.
La femme peut atteindre comme l'homme à la perfection. Exemples divers. L'homme et la femme sont admis également à cette perfection. Moïse, après avoir entendu ces paroles sortir de la bouche de Dieu :
« Je te l'ai dit et je te le répète ; je vois que ce peuple est indocile ; laisse-moi l'exterminer, j'effacerai son nom de dessous le ciel, et je t'établirai sur un autre peuple, qui sera plus grand et plus admirable que celui-ci ; » Moïse, consultant moins son intérêt privé que le salut commun, répond avec d'instantes prières :
« N'en faites rien, Seigneur ; pardonnez à ce peuple sa prévarication, ou effacez mon nom du livre des vivants. »
Admirable perfection dans cet homme, qui préférait mourir avec son peuple, plutôt que d'être sauvé tout seul ! Mais le dévouement de Moïse ne lui appartient pas à l'exclusion d'un autre sexe. Judith aussi, qui fut parfaite entre les femmes, voyant Béthulie assiégée, se recommande aux prières des vieillards, pénètre dans le camp des étrangers, brave tous les périls pour délivrer sa patrie, et, dans l'énergie de sa confiance en Dieu, se livre aux mains de l'ennemi. Bientôt sa foi recevra sa récompense. Femme pleine de courage contre l'ennemi de Dieu, elle tranche la tête d'Holopherne. Voyez Esther, cette autre femme consommée dans la foi. N'arrache-t-elle pas Israël au pouvoir d'un despote et à la cruauté d'un satrape? Faible, isolée, n'ayant pour armes que 334 ses jeûnes et ses pleurs, elle résiste à des milliers de mains chargées de fer, et fait révoquer par sa foi un décret tyrannique. Ce n'est pas tout; elle fléchit Assuérus, elle châtie Aman, et sauve Israël par la ferveur de la prière qu'elle adresse au Seigneur. Parlerai-je de Suzanne et de la sœur de Moïse ? l'une partageant lé commandement de l'armée avec le prophète, et la première entre toutes les femmes qui étaient renommées chez les Hébreux par leur sagesse; l'autre, bravant le supplice pour rester fidèle à sa virginale pureté, et, condamnée par des vieillards impudiques, marchant d'un pas intrépide à la mort, héroïque martyre de la chasteté.
du nom de Lysidica était si pudique, qu'elle se baignait toujours avec sa tunique de dessous. Une autre, appelée Philotéra, lorsqu'elle entrait dans le bain, ôtait par degrés sa tunique à mesure que l'eau couvrait les parties nues de son corps, et après le bain, se relevant par degrés, se couvrait de même. La fameuse athénienne Lééna ne supporta-t-elle point la torture avec un courage viril ? Initiée dans le secret d'un complot que tramaient contre Hipparque Armodius et Aristogiton, cette femme n'en révéla pas le moindre détail, quoiqu'on employât contre elle la plus horrible question. Mais voici que les femmes d'Argos, sous la conduite de Télésilla, général et poète à la fois, mettent en fuite, sans autre secours que leur présence, les Spartiates, si inexpérimentés dans la guerre; tant cette femme avait su inspirer à ses compagnes le mépris de la mort ! L'auteur du poème intitulé la Danaïde raconte la même chose des filles de Danaüs :
« Et aussitôt les filles de Danaus s'armèrent à la hâte sur les rives du Nil, le fleuve au cours majestueux, etc. »
Les autres poètes célèbrent la rapidité d'Atalante à la chasse, l'amour maternel d'Anticlée, la tendresse conjugale d'Alceste, le courage de Macaria et des Hyacinthides. Mais quoi ? La pythagoricienne Théano ne s'éleva-t-elle pas assez haut dans la philosophie pour faire cette réponse à un de ses admirateurs ?
«Le beau bras, s'écria cet homme, après l'avoir considérée d'un 335 œil curieux ! » « Oui, reprit-elle, mais il n'appartient pas à tout le monde. »
On rapporte encore de cette même Théano une parole pleine de gravité. On lui demandait après combien de jours une femme qui avait dormi avec un homme pouvait assister aux fêtes de Cérès :
« Si cet homme est son époux, à l'instant même ; s'il ne l'est pas, jamais. »
Thémisto de Lampsaque, fille de Zoïle, et femme de Léonte de Lampsaque, se livrait à la philosophie d'Epicure, comme Mya, fille de Théano, à la philosophie de Pythagore, comme Arignote, qui a écrit la vie de Denys. Les filles de Diodore, surnommé Saturne, excellèrent toutes dans la dialectique, ainsi que l'atteste Philon le dialecticien, dans son Ménexène. Voici leurs noms qu'il nous a transmis : Ménexène, Argia, Théognis, Artémise, Pantaclée. Je me souviens d'une certaine Hipparchia, la Maronite, épouse de Cratés, membre de la secte des Cyniques, et en l'honneur de laquelle les Cynogamies furent célébrées dans le Pécile. La fille d'Aristippe, Arêté, la Cyrénaïque, enseigna la philosophie à Aristippe, qui reçut de cette circonstance le surnom de Métrodidacte ( instruit par sa mère.) Platon eut aussi pour disciples l'arcadienne Lasthénie et Axiothée de Phliase. Aspasie de Milet, dont les Comiques ont fait si grand bruit, ne fut pas inutile à Socrate pour la philosophie, ni à Périclès pour le rhétorique. Je passe les autres sous silence, de peur d'être trop long; je ne compte pas les femmes poètes, Corinne, Télésilla, Mya et Saphoj ni les femmes peintres, Irène, fille de Cratmus, et Anaxandra, fille de Néalque, comme on le voit dans les Banquets de Didyme. La fille du sage Cléobule, roi des Indiens, ne rougissait pas de laver les pieds des hôtes que recevait son père. C'est ainsi que la femme d'Abraham, la bienheureuse Sara, prépara elle-même pour les anges des pains cuits sous la cendre; ainsi encore, chez les Hébreux, les jeunes filles du sang royal faisaient paitre les brebis. La Nausicaa d'Homère va laver elle-même à la fontaine.
Une femme pudique doit donc commencer d'abord par déterminer son mari, s'il est possible, à marcher conjointement avec elle dans la route qui conduit à la béatitude. Ne peut-elle 336 y réussir? qu'elle marche seule à la vertu, obéissant à son mari en toutes choses, ne faisant rien contre sa volonté, excepté dans ce qui touche à la vertu et au salut. Un homme qui chasserait de sa maison une épouse ou une servante, parce qu'elles suivent avec une sincérité non équivoque les préceptes divins, n'aurait d'autre but que d'éconduire la justice et la tempérance, pour appeler dans sa demeure l'injustice et l'intempérance. Homme ou femme, il est impossible d'être versé dans quelque science que ce soit, à moins d'avoir auparavant étudié, médité, pratiqué ; mais la vertu, nous le déclarons, ne dépend que de notre volonté. La violence et l'oppression peuvent bien nous arracher nos autres richesses; le bien qui est en nous-mêmes, jamais, employassent-elles pour nous le ravir la plus infatigable persistance. La vertu ! Elle est un don d'en haut ; nul autre que Dieu n'a pouvoir sur elle. Voilà pourquoi le vice de l'intempérance ne peut être attribué qu'à l'intempérant, et la tempérance ne peut être regardée que comme un bien propre à l'homme qui sait commander à ses désirs.