Stromates — Livre IV (page 4)
« Bienheureux ceux qui sont persécutés pour la justice, parce qu'ils seront parfaits ! etc. Bienheureux ceux qui souffrent persécution à cause de moi, parce qu'ils auront une place où la persécution ne les atteindra pas! Vous serez bienheureux, ajoute-t-il, quand les hommes vous haïront, qu'ils 291 vous rejetteront, et repousseront votre nom comme mauvais, à cause du fils de l'homme, »
à la condition toutefois que nous n'aurons pas en abomination nos persécuteurs, que nous demeurerons fermes au milieu des supplices qu'ils nous infligent sans les haïr, à la pensée que l'épreuve est arrivée plus tard que nous ne l'espérions, bien persuadés, au contraire, qu'il y a un martyre au fond de toute épreuve qui nous arrive.
(2) Mesure de capacité chez les Grecs. Le cotyle répondait à notre demi-setier.
(3) Platon, Apologie de Socrate.
Bienheureux ceux qui versent leur sang pour la cause de Dieu ! Et maintenant quelle est l'énormité du crime de l'apostat qui, transfuge de Dieu, a passé sous les drapeaux de Satan ? Il ment au Seigneur, ou pour mieux dire il ment à sa propre espérance, l'infidèle qui ne croit pas à Dieu. Et celui-là ne croit pas, qui n'accomplit pas les commandements imposés par lui. Mais quoi ? n'est-ce pas se renier soi-même, que de renier le Seigneur? Oui, soi-même ; car on n'enlève pas au maitre sa souveraineté sur son domaine pour avoir rompu tous les liens qui unissaient au maitre. En reniant le Sauveur, on renie la vie, parce que la lumière était la vie. A ces lâches déserteurs, le Seigneur ne réserve pas l'expression d'hommes de peu de foi.
« Infidèles, hypocrites, dit-il, vous arborez l'étendard de mon nom ; puis vous trahissez vos serments. »
Par contre, il donne au fidèle le nom de serviteur et d'ami. C'est pourquoi qui s'aime véritablement lui-même, aime le Seigneur et confesse le salut pour sauver son âme. Or, si vous êtes décidé à livrer même votre vie par charité pour votre prochain, vous vous rappellerez que votre Sauveur est notre proche, puisque le Dieu qui sauve a été appelé, en considération de celui qui est sauvé, le Dieu de près, le Dieu qui s'approche. N'a-t-il pas choisi volontairement la mort pour vous rendre la vie? N'a-t-il pas souffert plutôt par amour pour vous, que pour satisfaire à la justice de Dieu ? De là lai vient le nom de frère. Celui qui souffre par amour pour Dieu a souffert pour son propre salut, et réciproquement, celui 292 qui meurt pour son propre salut souffre par amour pour le Seigneur. En effet, étant la vie lui-même, il a voulu souffrir à cause de nous, afin que sa passion fût notre vie.
« Pourquoi m'appelez-vous, Seigneur ! Seigneur ! s'écrie-t-il, et ne faites-vous pas ce que je dis ? car le peuple qui chérit des lèvres seulement le Seigneur est un autre peuple, »
et obéit à un autre docteur auquel il s'est volontairement vendu. Il n'en va pas de même de ceux qui gardent les préceptes du Sauveur. Ils lui rendent témoignage dans chacune de leurs actions ; dociles à sa volonté, autorisés par là même à l'appeler Seigneur, et attestant solennellement par leurs actions que celui auquel ils croient est bien le Dieu pour lequel ils ont crucifié leur chair, avec ses convoitises et ses mouvements déréglés.
« Si nous vivons par l'esprit, dit l'apôtre, conduisons-nous aussi par l'esprit. Celui qui sème dans la chair ne recueillera de la chair que corruption, mais celui qui sème dans l'esprit recueillera de l'esprit la vie éternelle. » Confesser le nom du Christ au prix de son propre sang parait être une mort bien cruelle à quelques hommes dont il faut plaindre les pensées toutes terrestres. Ils ne savent pas que cette porte de la mort est l'entrée de la vie éternelle. Quelles seront après la mort les récompenses de ceux qui auront saintement vécu, quels seront les supplices de ceux qui auront vécu dans l'injustice et le désordre? Ils se refusent à le comprendre, je ne dis pas seulement dans nos livres sacrés, où tous les préceptes parlent de ces châtiments et de ces récompenses, mais ils ferment même l'oreille aux instructions de leurs philosophes. Que dit la pythagoricienne Théano ?
« La vie serait réellement un joyeux banquet pour les méchants qui meurent, chargés de crimes, si leur âme n'était pas immortelle; la mort leur serait un gain. »
Platon a écrit dans le Phédon :
« Si la mort était la dissolution de tout l'homme, etc... »
Il ne faut donc pas s'imaginer avec le Télèphe d'Eschyle
« qu'il n'y a qu'une seule route pour descendre aux enfers ; »
car de nombreux chemins nous y conduisent, de nombreux péchés nous y entrainent.
Voilà probablement les esprits inquiets et flottants que le comique Aristophane livre en ces termes à la risée publique : 293
« Allez, hommes dont la vie est une pâle clarté, hommes qui passez comme la génération des feuilles, race débile, figures de cire, ombres vaines ; qui vous évanouissez comme un souffle, oiseaux dépourvus d'ailes, êtres d'un jour. »
« Qu'est-ce que la vie de l'homme? Une outre pleine de vent. » Mais nous, le Seigneur, nous a dit :
« L'esprit est prompt, la chair est faible, »
« l'amour des choses de la chair est ennemi de Dieu, »
« car il n'est point soumis à la loi de Dieu et ne peut l'être. Ceux qui vivent selon la chair ne peuvent plaire à Dieu. »
Et développant davantage sa pensée, de peur que l'on ne s'autorise de ses paroles pour répéter avec l'ingratitude d'un Marcion, que la créature est mauvaise, il ajoute :
« Mais si Jésus-Christ est en vous, quoique le corps soit mort à cause du péché, l'esprit est vivant à cause de la justice. »
« Car si vous vivez selon la chair, vous mourrez. Les souffrances de la vie présente n'ont aucune proportion avec cette gloire qui doit un jour éclater en nous, pourvu toutefois que nous souffrions avec Jésus-Christ, afin d'être glorifiés avec lui, comme ses héritiers. Or, nous savons que tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu, de ceux qu'il a appelés selon son décret. Et ceux qu'il a connus dans sa prescience, il les a aussi prédestinés pour être conformes à l'image de son Fils, afin qu'il soit lui-même le premier-né entre plusieurs frères. Et ceux qu'il a prédestinés, il les a aussi appelés ; ceux qu'il a appelés, il les a aussi justifiés ; ceux qu'il a justifiés, il les a aussi glorifiés. » Vous voyez, par cet enseignement, que la charité est le principe du martyre. Voulez-vous maintenant être le témoin de Jésus-Christ, à cause des récompenses attachées aux bonnes œuvres? Écoutez de nouveau :
« Nous ne sommes sauvés que par l'espérance. Quand on voit ce qu'on a espéré, ce n'est plus de l'espérance; car, comment espérerait-on ce qu'on voit déjà? Mais si nous espérons ce que nous ne voyons pas encore, nous l'attendons par la patience. Et si nous souffrons pour la justice, dit Pierre, nous serons heureux. Ne crai- 294 gnez donc point les maux qu'ils veulent vous faire craindre, et n'en soyez pas troublés; mais rendez gloire, dans vos cœurs, à la sainteté de Jésus-Christ votre Seigneur, et soyez toujours prêts à répondre, pour votre défense, à tous ceux qui vous demanderont raison de l'espérance que vous avez. Mais que ce soit avec douceur et avec retenue, et conservant une conscience pure, afin que les détracteurs de la vie sainte que vous menez en Jésus-Christ, rougissent du mal qu'ils disent de vous. Si Dieu veut que vous souffriez, il vaut mieux que ce soit en faisant le bien qu'en faisant le mal. » Si quelque railleur nous arrêtait ici par cette objection :
« Comment peut-il advenir que la chair, faible comme elle est, résiste aux puissances et aux esprits des dominations?»
Qu'il sache que, forts de l'assistance du Tout-Puissant et du Seigneur, et armés d'une généreuse confiance, nous luttons contre les puissances des ténèbres et contre la mort.
« Élevez la voix, dit le prophète. A votre premier cri, le Seigneur répondra : Me voici. »
Tel est l'auxiliaire invincible qui étend sur nous son bouclier.
« Lorsque Dieu vous éprouve par le feu des afflictions, dit Pierre, n'en soyez point surpris, comme s'il vous arrivait quelque chose d'extraordinaire ; mais réjouissez-vous de ce que vous avez part aux souffrances de Jésus-Christ, afin que vous soyez aussi comblés de joie dans la manifestation de la gloire. Vous êtes bienheureux, si vous êtes outragés pour le nom de Jésus-Christ, parce que la gloire et l'esprit de Dieu reposent sur vous. Selon qu'il est écrit : On nous comme des brebis destinées aux sacrifices. Mais parmi tous ces maux, nous demeurons victorieux par la vertu de celui qui nous a aimés. » « Le secret que tu veux arracher de mon cœur, tu ne le connaîtras pas; non, quand même tu me livrerais aux flammes; non, quand même tu promènerais la scie mordante depuis ma tête jusqu'à mes pieds ; non, quand même tu me chargerais de mille liens. » Ainsi parle sur la scène tragique une femme d'un courage vi- 295 ril. Antigène aussi, méprisant l'arrêt de Créon, répond avec audace: « Cet ordre, ce n'est pas Jupiter qui me le donne. »
Mais nous, c'est Dieu qui nous intime ses ordres ; il lui faut obéir.
« Car, il faut croire de cœur, pour obtenir la justice; et confesser de bouche, pour obtenir le salut. »
C'est pourquoi l'Ecriture dit :
« Quiconque croit en lui ne sera point confondu. »
C'est donc avec raison que Simonide a écrit : « La vertu habitait, dit-on, sur des rochers d'un accès difficile; aujourd'hui, elle visite, d'un pas rapide, une chaste demeure. Elle ne peut être aperçue par les yeux de tous les mortels. Quiconque n'aura pas ruisselé de ces sueurs de l'âme, qui dévorent le cœur, ne gravira jamais au faite du courage. »
« C'est par le chemin des tribulations et des pénibles travaux que la jeunesse trouve la gloire. La lumière des hauts faits resplendit avec le temps et illumine les deux. » Eschyle a écrit dans le même sens :
« Le mortel qui s'impose de rudes travaux, voit la gloire couronner ses labeurs. »
« Plus l'entreprise est haute, plus la récompense est belle, »
selon Héraclite. « Montrez-moi, an contraire, un esclave qui ne tremble pas devant la mort. » « Car Dieu ne nous a pas donné un esprit de servitude pour nous conduire encore par la crainte, écrit Paul à Timothée, mais un esprit de force, d'amour et de sagesse. Ne rougissez donc point de notre Seigneur, que vous devez confesser, ni de moi qui suis dans les fers pour lui. »
Tel sera, au jugement de l'apôtre, celui qui s'attache constamment au bien, celui qui a horreur du mal, et dont la charité est sincère et sans déguisement; car celui qui aime son prochain accomplit la loi. Or, si le Dieu auquel nous rendons témoignage est le Dieu de notre espérance, comme il l'est véritablement, confessons notre espérance, tendant de tous nos efforts vers ce but, et ce qui est le point capital, suivant l'apôtre, possédant toutes les lumières nécessaires. Les philosophes indiens disaient à Alexan-296 dre, roi de Macédoine :
« Tu pourras bien transporter nos corps d'un lieu dans un autre lieu; mais nos âmes, tu ne les forceras jamais à faire ce que nous ne voulons pas. Le feu, qui paraît un supplice si terrible aux autres hommes, nous le méprisons. »
C'est de là qu'Héraclite préférait la gloire à tous les biens du monde, et laissait au vulgaire, ajoutait-il,