Stromates — Livre IV (page 5)
« le stupide plaisir de se gorger de nourriture à la manière des animaux. » « Car presque tous nos travaux sont pour le corps. C'est pour le protéger contre l'injure des saisons que nous bâtissons des édifices, c'est pour lui que nous arrachons l'argent aux entrailles de la terre, pour lui que nous ensemençons les champs, pour lui enfin les mille soins auxquels nous avons imposé des noms divers. » A la multitude insensée de se consumer dans ces travaux inutiles ! Pour nous, l'apôtre nous dit :
« Sachons que le vieil homme a été crucifié en nous avec Jésus-Christ, afin que le corps de péché soit détruit et que désormais nous ne soyons plus esclaves du péché. »
L'apôtre, afin de nous montrer quel est le mépris du peuple pour la foi, et quels outrages elle reçoit de ses dédains, n'ajoute-t-il pas formellement :
« Il me semble que Dieu nous traite nous autres apôtres comme les derniers des hommes, comme des victimes destinées à la mort, nous livrant en spectacle au monde, aux anges et aux hommes. Jusqu'à cette heure nous avons faim et soif; nous sommes nus et en butte aux outrages; nous n'avons point de demeure stable. Nous travaillons avec beaucoup de peine de nos propres mains ; on nous maudit et nous bénissons, on nous persécute et nous le souffrons, on nous blasphème et nous répondons par des prières, nous sommes devenus comme les ordures du monde. »
Platon a écrit quelque chose de semblable dans sa République :
« Appliquez-le juste à la torture ; arrachez-lui les yeux, il sera toujours dans la félicité. »
La fin que se propose le véritable Gnostique ne réside donc pas dans la vie de cette terre ; il aspire de toutes ses facultés à l'éternelle béatitude. à la royale amitié de Dieu. Qu'on le couvre 297 d'opprobres comme d'un vêtement ; qu'on le frappe d'exil, de confiscation, et enfin de mort, jamais on ne le dépouillera de sa liberté, ni de son bien principal, la charité qui l'unit à Dieu. La charité ! « elle supporte tout ; elle souffre tout, » parce qu'elle est bien convaincue que la divine Providence administre toute chose avec sagesse.
« Soyez donc mes imitateurs, je vous en conjure dit l'apôtre. Le premier degré pour s'élever au-dessus de l'homme charnel, est le précepte uni à la crainte, par laquelle nous nous abstenons de toute injustice ; le second, c'est l'espérance par laquelle nous désirons le souverain bien ; la charité achève, comme cela est juste, et nous consomme dans les voies de la Connaissance. La Grèce païenne, après avoir attribué à une aveugle fatalité tout ce qui arrive, avoue, je ne sais comment, qu'elle obéit malgré elle. Écoutez du moins Euripide :
« Femme, retenez bien mes paroles. Point de créature ici-bas qui ne souffre. Ensevelir ses enfants, en engendrer d'autres, bientôt après mourir soi-même, tel est le douloureux partage de l'humanité. »
« Les maux que la nature nous impose, il faut les supporter, avec résignation et en sortir courageusement. Rien de ce qui est nécessaire n'est intolérable aux mortels. »
Mais ceux qui tendent vers la perfection ont pour but la vérité, (la Gnose ) qui s'appuie sur cette trinité sainte, la Foi, l'Espérance, la Charité;
« la dernière est la plus excellente des trois. »
«Oui, certes, dit l'apôtre, tout est permis, mais tout n'est pas expédient. Tout est permis, mais tout n'édifie pas. » Et ailleurs : « Que personne ne cherche seulement sa propre satisfaction, mais encore le bien des autres, afin que l'on puisse en même temps faire et enseigner, édifiant et bâtissant sur ce qu'on édifie. »
Que la terre et tout ce qu'elle contient soit au Seigneur, c'est un point indubitable et hors de toute controverse; mais on ne doit point scandaliser la conscience de celui qui est faible.
« Quand je dis la conscience, je ne parle point de la vôtre, mais de celle d'autrui; car pourquoi m'exposerais-je à faire condamner par la conscience d'un autre, cette liberté que j'ai de manger de 298 tout ! si je prends avec action de grâces ce que je mange, pourquoi ferais-je mal parler de moi pour une chose dont je rends grâce à Dieu ? Soit donc que vous mangiez ou que vous buviez, quelque chose que vous fassiez, faites-le toujours pour la gloire de Dieu. En effet, quoique nous marchions dans la chair, les armes avec lesquelles nous combattons ne sont point charnelles, mais puissantes en Dieu pour détruire les forteresses ennemies et renverser les raisonnements humains et tout ce qui s'élève avec orgueil contre la science du Seigneur.»
Couvert de ces armes, le véritable Gnostique s'écrie : Seigneur, fournissez moi l'occasion de combattre, et recevez cette manifestation que je vous dois. Qu'il vienne cet ennemi redoutable. Fort de mon amour pour vous, je méprise tous ses assauts. « Garde toutes les choses humaines, la vertu est la seule qui ne reçoive pas du dehors son salaire : elle est à elle-même sa plus noble récompense. » « Revêtez vous donc, comme élus de Dieu, saints et bien-aimés, d'entrailles de miséricorde, de bonté, d'humilité, de modestie, de patience; mais surtout ayez la charité, qui est le lien de la perfection. Faites régner dans vos cœurs la paix de Jésus-Christ, à la quelle vous avez été appelés, pour ne faire qu'un corps, et soyez reconnaissants, »
vous qui, retenus encore dans la chair, vous reposez déjà, comme les anciens justes, dans la tranquillité de l'âme et le calme des passions.
Dans l'Eglise, les hommes, les femmes, les esclaves, tous sont candidats du martyre. Les Aesopiens, les Macédoniens et les Spartiates n'étaient pas les seuls qui supportassent avec courage les tortures, comme nous le dit Eratosthène dans son livre Des biens et des maux. En effet, Zénon d'Élée, qu'on avait appliqué à la question pour lui arracher un secret, résista au supplice sans rien déclarer. Il y a mieux ; sur le point d'expirer, il se coupa la langue de ses dents, et la cracha au visage du tyran, Néarque 299 selon les uns, Démyle selon les autres. Théodote le pythagoricien, et Paul, disciple de Lacyde, en firent autant, ainsi qu'on le voit dans l'ouvrage de Timothée de Pergame, intitulé : Courage des Philosophes, et aussi dans les Éthiques d'Achaïque. Citons encore le romain Posthumius. Prisonnier de Peucétion, non-seulement il garda dans les tortures le secret qui lui avait été confié, mais plongeant sa main dans le feu comme s'il l'eût étendue sur un vase, il resta impassible et dans la même attitude. Je ne veux pas rappeler l'héroïque exclamation d'Anaxarque sous les pilons de fer d'un tyran :
« Broie le sac d'Anaxarque, disait-il ; pour Anaxarque, tu ne le broieras pas. »
Ainsi donc l'espérance de la béatitude, et l'amour que nous avons pour Dieu, demeurent libres et sans plaintes comme sans murmures au milieu des vicissitudes de la vie. Que l'espérance et l'amour tombent au milieu des animaux les plus féroces, qu'ils soient consumés par la flamme dévorante, qu'ils soient aux prises avec les instruments de mort des bourreaux, attachés à Dieu par des liens indissolubles, ils s'élèvent sans avoir jamais connu la servitude vers les demeures du ciel, abandonnant aux hommes la dépouille du corps, la seule chose sur laquelle ceux-ci aient quelque pouvoir.
Une nation barbare qui n'est pas étrangère à la philosophie, élit chaque année, dit-on, un des siens pour l'envoyer en députation auprès du demi-dieu Zamolxis, autrefois disciple et ami de Pythagore. Celui qui a été jugé le plus digne est immolé, tandis que ceux qui ont brigué le même honneur, mais sans l'obtenir, s'affligent d'avoir été rejetés d'un sacrifice que couronne la béatitude.
L'église entière est pleine de fidèles, soit hommes courageux, soit chastes femmes, qui, pendant tout le cours de leur vie, ont médité sur la mort par laquelle nous revivons en Jésus-Christ. Quiconque règle sa conduite sur nos croyances et nos mœurs, qu'il soit barbare, grec, esclave, vieillard, enfant ou femme, peut connaitre la véritable philosophie, même sans le secours de l'étude et des lettres ; car la sagesse est le partage de tous les hommes qui l'ont embrassée. Un point avoué parmi 300 nous, c'est que la nature, la même dans chaque individu, est capable des mêmes vertus. Assurément il ne paraît pas que la femme, en ce qui touche l'humanité, ait une nature, et que l'homme en ait une autre. Il y a évidemment dans tous communauté de nature, et par conséquent communauté de vertu. Que si la tempérance, la justice, et les autres vertus qui en dérivent, sont exclusivement les vertus de l'homme, dès lors il n'appartient qu'à l'homme seul d'être vertueux; voilà la femme condamnée nécessairement à l'injustice et à l'intempérance. Mais cela est honteux, même à dire. La tempérance, la justice, et généralement les autres vertus, réclament les efforts communs de la femme aussi bien que de l'homme, de l'esclave ou du citoyen, puisqu'il n'y a, le fait est avéré, qu'une seule et même vertu pour une seule et même nature. Nous ne voulons pas dire toutefois que la femme, en tant que femme, ait la même organisation que l'homme. La Providence a établi, pour l'avantage mutuel des deux sexes, une certaine différence, en vertu de laquelle l'un est la femme, et l'autre l'homme. Nous disons donc que la conception et l'enfantement appartiennent à la femme, en tant que femelle, mais non en tant que membre de la famille humaine. Si aucune différence ne séparait l'homme de la femme, l'un et l'autre agiraient de même, seraient affectés de même. Égale de l'homme sous le rapport de l'âme, la femme peut donc s'élever à la même vertu ; mais considérée dans sa structure particulière, son lot est de concevoir, d'enfanter, et de surveiller l'intérieur de la maison.
« Car je veux, dit l'apôtre, que vous sachiez que Jésus-Christ est le chef de tout homme, et que l'homme est le chef de la femme. L'homme n'a point été tiré de la femme, mais la femme a été tirée de l'homme. Toutefois, ni la femme n'est point sans l'homme, ni l'homme n'est point sans la femme, en notre Seigneur. »
Ainsi, de même que nous disons à l'homme : sois tempérant, triomphe des plaisirs ; de même nous disons à la femme de pratiquer la tempérance, et de s'exercer à lutter contre les plaisirs. Que nous conseille l'apôtre ?
« Or je vous dis : Conduisez-vous selon l'esprit, et vous n'accomplirez 301 point les désirs de la chair, car la chair s'élève contre l'esprit et l'esprit contre la chair. »
L'esprit et la chair sont donc opposés l'un à l'autre, non pas de la même manière que le mal est opposé au bien, mais comme des antagonistes qui se combattent utilement. L'apôtre ajoute :
« De sorte que vous ne faites pas les choses que vous voudriez. Or il est aisé de connaître les œuvres de la chair, qui sont la fornication, l'impureté, la luxure, l'idolâtrie, les empoisonnements, les inimitiés, les discussions, les jalousies, les animosités, les querelles, les divisions, les hérésies, les envies, les ivrogneries, les débauches, et autres crimes semblables. Je vous l'ai déjà dit, et je vous le répète encore, ceux qui les commettent, ne possèderont point le royaume de Dieu. Mais les fruits de l'esprit sont la charité, la joie, la paix, la patience, l'humanité, la continence, la bonté, la foi et la douceur»
Ce mot, chair, désigne les pécheurs, sans doute, de même que le mot esprit, désigne les justes. De plus, il faut nous armer de courage, pour nous établir dans la résignation et la patience, afin que si
« quelqu'un nous frappe sur une joue, nous présentions l'autre, et que si quelqu'un nous enlève notre manteau, nous lui abandonnions aussi notre tunique, »
réprimant ainsi notre colère par la fermeté de l'âme. Nous n'exerçons pas les femmes aux vertus guerrières, pour ni faire d'autres amazones, puisque nous voulons que les hommes eux-mêmes soient pacifiques. On nous dit cependant que les femmes sarmates vont à la guerre comme les hommes, que les femmes des Saces paraissent sur le champ de bataille, lançant des flèches derrière elles, dans une fuite simulée, et à côté de leurs époux. Je sais encore que les femmes voisines de l'Ibérie, partagent les travaux et les fatigues de l'homme qu'elles n'interrompent même pas pendant leur grossesse, ou sur le point d'enfanter. Souvent même, au plus fort du travail, la femme accouche, relève son enfant et le porte chez elle. Les femmes surveillent la maison comme les hommes, chassent comme eux, mènent paître les troupeaux comme eux. 302 « La Crétoise quoique enceinte, s'élançait rapidement sur les pas d'un cerf.» La véritable philosophie est donc un devoir pour les femmes comme pour les hommes, bien que les hommes par leur supériorité occupent partout le premier rang, à moins qu'ils ne s'énervent dans la mollesse. La discipline et la vertu sont donc nécessaires à l'espèce humaine, s'il est vrai qu'elles tendent au bonheur. Dès lors, comment ne point blâmer Euripide de ses emportements sur ce point? Ecoutez-le ! ici,
«Toute femme est plus méchante que son mari, celui-ci eût-il épousé la plus vertueuse des femmes; là, toute femme sage et prudente est l'esclave du mari; celle qui n'est ni sage ni prudente, l'emporte en folie sur son époux.» « Rien de meilleur, ni de plus désirable que le bonheur de deux époux, unis dans les mêmes sentiments et rassemblés sous le même toit.» Toutefois la tête est ce qui a le commandement :
« Si le Seigneur est la tête, le chef de l'homme, et l'homme le chef de la femme, l'homme est le maître de la femme, comme étant l'image et la gloire de Dieu.»
C'est pourquoi l'apôtre dit aussi dans son épître aux Éphésiens :
« Soumettez-vous les uns aux autres dans la crainte de Dieu : que les femmes soient soumises à leurs maris, comme au Seigneur, parce que le mari est le chef de la femme, comme Jésus-Christ est le chef de l'Église, qui est son corps, et dont il est aussi le Sauveur. Comme l'Église est donc soumise à Jésus-Christ, de même aussi les femmes doivent être soumises en tout à leurs maris. Et vous, maris, aimez vos femmes, comme Jésus-Christ a aimé l'Eglise. C'est ainsi que les maris doivent aimer leurs femmes comme leur propre corps. Celui qui aime sa femme s'aime soi-même ; car, jamais personne n'a haï sa propre chair.»
L'apôtre dit encore pareillement dans son épitre aux Colossiens :
« Femmes, soyez soumises à vos maris, comme il le faut, en ce qui est selon le Seigneur ; maris, aimez vos femmes et ne leur soyez point amers. Enfants, obéissez en tout à vos pères et à vos mères; car cette soumission 303 est agréable au Seigneur. Pères, n'irritez point vos enfants de peur qu'ils ne tombent dans l'abattement. Serviteurs, obéissez à tous ceux qui sont vos maitres suivant la chair, ne les servant pas seulement lorsqu'ils ont l'œil sur vous, comme si vous ne pensiez qu'à plaire aux hommes, mais avec simplicité de cœur et crainte du Seigneur. Faites de bon cœur tout ce que vous ferez, comme le faisant pour le Seigneur et non pour les hommes, sachant que vous recevrez du Seigneur le salaire de l'héritage : vous servez le Seigneur Jésus-Christ. Car, celui qui agit injustement recevra la peine de son injustice, et Dieu ne fait point acception des personnes. Maitres, rendez à vos serviteurs ce que l'équité et la justice demandent de vous, à la pensée que vous avez aussi bien qu'eux un maitre dans les cieux, où il n'y a ni gentil, ni juif, ni circoncis, ni incirconcis, ni barbare, ni scythe, ni esclave, ni homme libre, mais où Jésus-Christ est tout en tous; or l'Église de la terre est l'image de l'Église du ciel.»
Voilà pourquoi nous demandons dans nos prières