Stromates — Livre IV (page 6)
« que la volonté de Dieu soit faite aussi sur la terre comme dans le ciel. Revêtons-nous donc d'entrailles de miséricorde, de bonté, d'humilité, de modestie, de patience, nous supportant mutuellement, nous pardonnant les uns les autres les sujets de plainte que nous pouvons avoir ; comme le Seigneur nous a pardonné, pardonnons-nous aussi de même. Mais la charité est au-dessus de tout cela; elle est le lien de la perfection. Faites régner dans vos cœur la paix de Jésus-Christ, à laquelle vous avez été appelés pour ne faire qu'un corps, et soyez reconnaissants.»
Rien n'empêche, en effet, que nous ne répétions souvent le même texte sacré, pour confondre Marcion, si toutefois il est capable de se repentir, et de se convaincre que tout fidèle doit être reconnaissant envers le Créateur qui nous a appelés, et nous a prêché l'Évangile par l'incarnation du Verbe. Par là donc nous est clairement démontrée l'unité qui nait de la foi, et de plus quel est le caractère de la perfection. Aussi, en dépit de quelques docteurs, et malgré leur opiniâtre résistance, la femme et l'esclave, eussent- 304 ils à redouter des supplices de la part d'un époux ou d'un maître, pratiqueront la véritable philosophie.il y a mieux :que l'homme libre soit menacé de la mort par un tyran, qu'il soit traduit devant les tribunaux, et traîné aux derniers supplices, qu'il y ait danger pour lui de tout perdre, jamais on ne le détachera, n'importe les moyens, de l'adoration du vrai Dieu; jamais la femme, demeurât-elle avec un mari pervers; jamais le fils, eût-il un père dépravé; jamais l'esclave, appartînt-il à un maître cruel ; ne manqueront de courage pour suivre la vertu. S'il est beau et glorieux à l'homme de mourir pour la vertu, pour la liberté, pour lui. Même, le même acte est beau et glorieux pour la femme. Ce n'est pas là un privilège accordé à la nature masculine; c'est le droit de tout ce qui est bon. Tout vieillard donc, tout jeune homme, toute femme, tout esclave qui obéit aux préceptes, vivra dans la foi, et au besoin mourra pour la foi, je me trompe, se vivifiera par sa mort. Nous savons que plus d'un fils, plus d'une femme, plus d'un esclave, est arrivé au dernier degré de la perfection, malgré un père et une mère, malgré un époux, malgré un maître. Vous tous qui êtes décidés à vivre pieusement, il ne faut pas que votre zèle s'éteigne ou se ralentisse à l'aspect des obstacles. Loin de là; redoublez d'ardeur et luttez avec courage de peur que votre défaite ne vous enlève à vos résolutions, les meilleures et les plus indispensables. Que l'on puisse un instant mettre en question lequel il vaut mieux d'entrer en partage du Tout-puissant, ou de choisir les ténèbres du démon, je ne le pense pas. Les choses que nous faisons en considération des autres, nous les faisons toujours, les yeux fixés sur l'intérêt de ceux en faveur de qui nous travaillons, et n'ayant d'autre règle que de leur être agréables. Mais dans les choses que nous faisons plutôt pour nous que dans un intérêt étranger, nous y apportons un zèle qui ne se dément pas, qu'elles aient ou qu'elles n'aient pas l'approbation d'autrui. Que si quelques biens, dont la possession est indifférente en soi, paraissent cependant mériter qu'on en poursuive l'acquisition malgré les résistances et les difficultés, à plus forte raison faudra-t-il rendre 305 des combats pour la vertu, sans autre considération que celle du beau et du juste, sans nous inquiéter de ce qui se dit autour de nous. Elles sont donc belles les paroles qu'Epicure adressait à Ménœcée quand il lui écrivait :
« Jeune, livrez-vous sans retard à la philosophie ; vieillard, ne vous lassez pas de la philosophie; car il n'est jamais ni trop tôt, ni trop tard pour acquérir la santé de l'âme. Dire que le temps de la philosophie n'est pas encore venu pour soi, ou bien qu'il est passé, c'est dire à peu près que le temps de la félicité n'est pas encore venu ou qu'il est déjà passé. La philosophie est donc nécessaire à la jeunesse comme à la vieillesse; à celle-ci, pour qu'en vieillissant, elle rajeunisse par les vertus, grâce au mérite de ses actions passées ; a la jeunesse, afin qu'elle soit a la fois jeune et vieille par le calme et la sécurité de l'avenir. »
L'auteur rassemble et explique ce que le Christ a dit sur les avantages du martyre. Le Seigneur a dit formellement du martyre, (nous allons réunir ici les divers passages semés ça et là, qui ont trait à cette matière) ; le Seigneur a dit formellement :
« Or, je vous le déclare, quiconque me confessera devant les hommes, le Fils de l'homme le confessera devant les anges de Dieu. Mais celui qui me renoncera devant les hommes, je le renierai lui-même devant les anges ; car celui qui rougit de moi et de mes paroles, au milieu de cette race adultère et pécheresse, le Fils de l'homme rougira aussi de lui, lorsqu'il viendra accompagné de ses anges, dans la gloire de son Père. Quiconque donc m'avouera devant les hommes, moi aussi je l'avouerai devant mon père, qui est dans les cieux. — Quand on vous conduira dans les synagogues ou devant les magistrats, ne vous inquiétez pas comment vous répondrez, ni de ce que vous direz; car le Saint-Esprit vous enseignera au même instant ce qu'il faudra dire. » 306 Héraclion, le disciple le plus renommé de Valentin, voulant expliquer ce passage, dit que l'on confesse le Seigneur de deux manières ; l'une par la foi et les actes, l'autre par la parole. Le témoignage que l'on rend au Seigneur par la parole, est surtout celui que l'on rend devant les puissances de la terre.
« Plusieurs, poursuit-il, pensent que c'est là l'unique témoignage. Ils se trompent grossièrement. Les hypocrites aussi peuvent confesser le Seigneur de cette manière; mais nulle port on ne trouvera la preuve que ce texte comporte un sens si rigoureux. Les élus n'ont pas tous confessé le Seigneur par la parole et ne sont pas tous morts pour son nom. De ce nombre sont Mathieu, Philippe, Thomas, Lévi, et beaucoup d'autres. Le témoignage public et solennel, loin d'être imposé à tous, est une faveur spéciale et de circonstance. Mais le témoignage que l'on rend au Christ par des œuvres et des actes conformes à la foi que nous avons en lui, voilà le témoignage général, universel ; à ce témoignage universel, vient s'adjoindre le témoignage particulier, celui que l'on rend en face des puissances, quand il le faut, et que la raison le demande. Coûtera-t-il beaucoup au fidèle de confesser, par la sincérité de la parole, celui qu'il confessait déjà par la sincérité de l'affection ? Remarquons-le bien, c'est avec une haute sagesse que le Seigneur a dit de ceux qui lui rendent témoignage : « Ceux qui me confessent, » et de ceux qui « apostasient ; « Ceux qui me renoncent ; » car ces derniers auraient beau le confesser de bouche, ils le renoncent en effet, dès qu'ils ne le confessent pas par leurs actes. Ceux-là seuls confessent son nom, qui vivent dans le témoignage et dans les actes qu'il approuve, en sorte que c'est lui-même qui confesse dans leur personne, parce qu'il habite en eux et qu'ils habitent en lui. Voilà pourquoi il ne peut jamais se renoncer lui-même. Ceux qui le renoncent, ce sont ceux qui n'habitent pas en lui. Examinez bien ses paroles, il n'a pas dit : « Celui qui renoncera en moi, mais celui qui me renoncera, puisque tout homme qui est en lui ne le renonce jamais. Quant à ces mots : devant les hommes, il faut les entendre 307 et des hommes qui cherchent le salut, et des païens qui nous poursuivent. Témoignage de conduite devant ceux-là ; témoignage de conduite et de parole devant ceux-ci.
Voilà pourquoi ils ne peuvent jamais renoncer le Seigneur. Ceux qui le renoncent, ce sont ceux qui n'habitent pas en lui. »
Ainsi parle Héraclion; et dans le reste du passage, il semble s'accorder avec nous. Mais il a oublié un côté de la question. Il ne songe pas que si, sans avoir jamais confessé le Christ devant les hommes, soit par ses actions, soit par ses paroles, il arrive néanmoins qu'on le confesse par la parole devant les juges, sans faillir au milieu des tortures jusqu'à la dernière heure, on atteste par là que l'on croit en lui du fond du cœur. Cette disposition généreuse, que la mort n'a pu altérer, efface jusque dans leurs principes, tous les vices que tes désirs charnels engendraient en nous. C'est comme une pénitence en action, qui se grossit soudain dans les derniers moments, et nu éclatant témoignage rendu au Seigneur par la bouche qui le confesse. Mais si l'esprit du Père rend témoignage en nous, comment, au dire d'Héraclion, seraient-ils encore des hypocrites, ceux qui confessent le Seigneur par la parole seulement? A quelques-uns, s'il le faut, il sera donné de justifier la foi par leurs, discours, afin que leur martyre et leur témoignage soient utiles à la communauté. Les membres de l'Eglise sont fortifiés par leur courage. Ceux des Gentils qui ont cherché la voie du salut avec un zèle ardent, admirent et sont attirés à la foi; tout le reste demeure frappé d'étonnement et d'admiration. Confesser le Seigneur est donc un devoir absolu, puisqu'il est en notre pouvoir de l'accomplir : faire l'apologie de la religion et la défendre par ses paroles, n'est pas un devoir absolu, puisqu'il n'est pas toujours en notre pouvoir de l'accomplir.
« Celui qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé. »
Est-il un homme d'un jugement sain, qui ne préfère à l'esclavage du démon la royauté en Dieu ?
« Assurément il en est qui font profession de connaitre Dieu, dit l'apôtre; mais ils le renoncent 308 par leurs actions, étant abominables et incapables de toute bonne œuvre. »
Ceux qui se bornent à ce témoignage, auront au moins, à l'expiration de leur vie, une bonne œuvre a présenter au Seigneur. Le martyre est donc un baptême glorieux qui lave tous les péchés. On lit dans le Pasteur :
« Vous échapperez à celle bête féroce, si votre cœur est pur et sans tache.»
« Satan a désiré te passer au crible, et moi j'ai prié pour toi. »
Le Seigneur seul a bu le calice, pour purifier et les bommes qui lui dressaient des pièges, et ceux qui ne le connaissaient pas encore. A son exemple, les apôtres, en leur qualité de gnostiques et de parfaits véritables, ont souffert pour les églises qu'ils ont fondées. Il suit de là que les gnostiques, fidèles imitateurs des apôtres, doivent se préserver de tout péché et aimer le prochain par amour pour Dieu, afin que si le danger les appelle, ils supportent sans scandale les épreuves qui les affligeront, et qu'ils boivent le calice du Seigneur pour son église. Il est donc vrai, tous ceux qui par leurs actions pendant leur vie, tous ceux qui par leurs discours devant les juges, confessent le nom du Christ, qu'ils cèdent aux mouvements de l'espérance ou de la crainte, valent mieux que ceux qui confessent le salut des lèvres seulement ; mais que le Chrétien s'élève jusqu'à la charité, martyr bienheureux, martyr consommé, il a rendu par le Seigneur un témoignage parfait aux commandements et à l'auteur des commandements. Il a prouvé qu'il est le frère de Notre-Seigneur en le chérissant, en se livrant lui-même pour Dieu sans réserve, en restituant avec amour et reconnaissance le dépôt à la garde duquel il était préposé, en rendant à Dieu l'homme que Dieu redemandait.
L'auteur reprend avec sévérité ceux qui se livraient d'eux-mêmes aux persécuteurs. « Quand on vous persécutera dans une ville, fuyez dans une 309 autre. »
Le Seigneur ne nous conseille pas ici la fuite, parce que endurer la persécution serait un mal ; il ne veut pas non plus, qu'en fuyant, nous cédions à la crainte de la mort. Quel est donc son dessein ? Que nous ne soyons pour personne les auteurs ni les complices d'un mal, ni pour nous-mêmes, ni pour le persécuteur, ni pour le bourreau. Car il somme, pour ainsi dire, chacun de nous de veiller à sa conservation. Désobéir, c'est agir en téméraire, et se jeter imprudemment au milieu dn péril. Si celui qui met à mort la créature de Dieu pèche envers Dieu, celui qui se livre volontairement aux juges est complice dn meurtre. Tel est l'homme qui, au lieu d'éviter la persécution, court audacieusement au-devant de la persécution. Tel est l'homme qui seconde, autant qu'il est en lui, la méchanceté du persécuteur. A-t-il appelé sur lui son courroux ? il en est responsable; il a provoqué la bête féroce. J'en dis autant, s'il fournit quelque matière à un combat, à un dommage, à un procès, ou bien à des inimitiés : il déchaine la persécution. C'est dans ce but qu'il nous a été prescrit de ne rien retenir par de vers nous des choses de ce monde, mais
« d'abandonner notre tunique à celui qui nous enlève notre manteau. »
Le Seigneur n'a pas seulement voulu que nous demeurassions libres de tout attachement immodéré; il a craint qu'en revendiquant ces biens terrestres, nous n'exaspérassions contre nous ceux qui nous en disputent la possession, et que nos résistances ne les excitassent à blasphémer le nom chrétien.
Réponse à cette objection :
Dieu prend soin de vous ; pourquoi êtes-vous dans la souffrance? « Si Dieu prend soin de vous, pourquoi la persécution et la mort vous frappent-elles? Ou bien est-ce lui qui vous livre à ces tribulations, s'écrient nos adversaires? » — Nous ne pensons pas que la volonté du Seigneur soit que nous tombions dans l'adversité. Mais nous nous souvenons qu'il nous a prédit 310 que dans les temps à venir, nous serions persécutés, mis à mort et attachés à la croix pour son nom. Que nous fussions persécutés, telle n'a pas été sa volonté ; mais il nous a signalé d'avance les tribulations auxquelles nous serions exposés, afin de nous exercer, par la révélation anticipée de nos épreuves, à la patience et à la résignation auxquelles il a promis l'héritage. Encore est-il que nous ne sommes pas les seuls à mourir : des milliers de condamnés périssent à côté de nous.
— Fort bien, poursuit-on; mais ces condamnés sont des malfaiteurs, ils sont punis justement. — Ainsi donc, nos adversaires rendent un involontaire témoignage à notre justice. On nous immole injustement à la justice ! Mais la violence du juge ne renverse pas la providence de Dieu. Il faut que le juge soit maitre de sa sentence. Convient-il que, pareil à un instrument dont on presse les cordes inanimées, il obéisse à une cause étrangère, et reçoive d'ailleurs ses impressions? Voilà pourquoi celui qui nous juge, est interrogé a, son tour sur ses jugements, sur l'usage de sa liberté et sur la fermeté d'âme qu'il a opposée aux menaces. Nous sommes innocents, et le juge nous poursuit comme des violateurs de la loi et des criminels, parce qu'il ne connait pas nos actions, parce qu'il ne veut pas les connaitre. Loin de là; il se laisse entrainer à d'aveugles préventions, ce qui fait qu'il tombe lui-même sous le jugement de Dieu. On nous persécute donc, non pas que l'on nous ait convaincus de quelque crime, mais sur la vaine opinion que nous sommes nuisibles au monde, par cela seul que nous sommes Chrétiens. On nous persécute encore, parce que, non contents d'être Chrétiens pour nous-mêmes, notre conduite est une prédication qui engage les autres à nous imiter.
— Mais pourquoi ne vous vient-il aucun secours dans le feu des persécutions, s'écrient encore nos adversaires?
— Nous n'éprouvons aucun dommage, au moins en ce qui nous touche personnellement. Délivrés par la mort, nous prenons notre vol vers le Seigneur, et cette transformation ne nous affecte pas plus que le passage d'une période de la vie à 311 une autre période.
Avec un peu de sagesse, nous devons de la reconnaissance à ceux qui nous fournissent l'occasion d'un prompt départ, pourvu que ce soit l'amour de Dieu qui soutienne notre martyre. Si telles n'étaient pas nos dispositions, la multitude ne verrait en nous que des scélérats. Que si elle connaissait elle-même la vérité, tous les hommes se jetteraient dans les voies du Christianisme, et dès lors il n'y aurait plus d'élection. Mais non ; notre foi « étant la lumière du monde, » atteste l'incrédulité de la foule.
« En effet, ni Anytas, ni Mélitus ne me feront aucun mal; ils ne le peuvent, car je ne crois pas qu'il soit au pouvoir du méchant de nuire à l'homme de bien (3). »
C'est pourquoi chacun de nous peut s'écrier avec confiance :
« Le Seigneur est avec moi ; je ne craindrai pas. Que peut l'homme contre moi ? Les âmes des justes sont dans la main de Dieu, et le supplice ne les atteint pas. »
Réfutation de Basilide qui regarde le martyre comme une sorte de supplice mérité par les prévarications précédentes. Basilide, dans le vingt-troisième chapitre de ses Exégétiques, avance la proposition suivante, à l'occasion de ceux qui subissent le martyre.
« Je le déclare, tous ceux qui sont en butte à ce que je nomme les afflictions, sans doute pour avoir failli à leur insu dans d'autres épreuves, sont amenés à ce bien par une bonté providentielle. Elle permet qu'ils soient traduits devant les tribunaux, pour des motifs tout différents, afin qu'ils ne soient pas, comme des condamnés ordinaires, livrés au supplice pour des délits incontestables, ni chargés d'opprobres, comme l'adultère ou le meurtrier. On ne les accuse que d'être Chrétiens, ce qui les console de leurs douleurs, ou pour mieux dire, en détruit même jusqu'à l'apparence. Si quelque fidèle est livré aux tourments, sans avoir commis aucune 312 faute, ce qui est rare, il ne pourra point imputer ce qu'il souffre à la malice et à la perversité des puissances ; il souffrira comme souffre l'enfant qui paraît n'avoir pas péché. »
Basilide ajoute un peu plus bas :
« De même donc que l'enfant qui n'a pas péché auparavant, ou du moins qui n'a commis par lui-même aucune faute, par cela même qu'il porte en lui le germe du péché, gagne à être livré à la souffrance, quoique la souffrance lui fasse sentir ses durs aiguillons ; de même, s'il se rencontre un homme parfait qui souffre ou qui ait souffert, sans avoir jamais prévariqué par lui-même, ses souffrances partiront du même principe et auront le même caractère que celles de l'enfant. Il a en lui-même la faculté qui pèche; s'il n'a point failli, l'occasion seule lui a manqué. Il ne faut donc point lui tenir compte de son apparente innocence. Pourquoi cela ? Tout homme qui a la volonté de commettre un adultère, est adultère, bien qu'il n'ait pas consommé l'adultère ; tout homme qui a la volonté de commettre un meurtre, est meurtrier, bien qu'il n'ait pas consommé le meurtre; il en va de même de ce prétendu juste qui n'a pas péché. Du moment que je le vois souffrir, ne fût-il coupable d'aucun méfait, je le déclare méchant, par cela seul qu'il avait en lui la volonté de pécher. En effet, on me fera dire tout au monde, avant de me contraindre à taxer de cruauté la Providence. »
Plus bas encore, Basilide parle ouvertement du Seigneur comme d'un homme :
« Si, laissant de côté tout ce qui précède, vous essayez de me confondre, en vous appuyant de certains noms; si vous me dites, par exemple : un tel a souffert, donc un tel a péché ; je vous répondrai, avec votre permission: il n'a pas péché, mais il était semblable à l'enfant qui souffre. Que si vous me pressez plus vivement encore, j'ajouterai : citez-moi l'homme que vous voudrez, il est homme, et Dieu est juste; car nul, ainsi qu'il a été dit, ne sortit pur d'une source impure. »
Basilide s'étaye de ce principe, que les âmes ayant péché dans une vie antérieure reçoivent ici-bas le châtiment de leurs péchés; l'âme de l'élu est punie par la gloire du martyre; celle 313 de tout autre, est purifiée par le supplice qui lui est propre. Cet échafaudage tombe, quand on fait réflexion qu'il est en notre pouvoir de confesser le Christ, et de subir ou non le châtiment du martyre. Pour quiconque renie le Seigneur, la Providence de Basilide n'existe plus. Réponds-moi, Basilide ! voici le Chrétien qui a été arrête. Est-ce par la volonté ou non de la Providence que ce captif rendra témoignage et sera puni ? S'il renie le Seigneur, il ne sera pas châtié. Que devient alors l'expiation? Le confesseur descend-il dans l'arène pour rendre témoignage? Il rendra témoignage malgré lui. Mais comment la gloire et les palmes de l'éternité peuvent-elles être la récompense d'un martyre, où le Seigneur a été confessé sans que la volonté y ait eu part ? Dira-t-on, au contraire, que la Providence n'a pas permis que celui qui voulait pécher consommât la faute ? C'est lui imputer du même coup une double injustice; d'abord, elle ne délivre pas l'infortuné que l'on traîne à la mort à cause de la justice, ensuite elle vient en aide à celui qui avait la volonté de prévariquer. Le premier agit d'après sa propre impulsion. Le second, enchaîné dans sa volonté perverse et injustement favorisé, ne peut en venir aux actes qu'il a résolus. Disons-le sans hésiter, il est impie, le téméraire qui déifie Satan et ose transformer le Seigneur en homme pécheur.
Lorsque le démon nous tente, sachant bien ce que nous sommes, mais ignorant si nous résisterons, avec le désir néanmoins de ruiner notre foi, il essaie de nous attirer à lui. Son pouvoir ne va pas plus loin. La Providence s'est proposé un triple but. Elle veut que nous nous sauvions par nos propres efforts, la loi étant là pour nous aider; elle veut que le tentateur soit couvert de honte par l'échec qu'il reçoit ; elle veut enfin que la foi de ses serviteurs se fortifie par ces exemples, et que la lumière arrive dans la conscience des infidèles que l'héroïsme des martyrs a déjà frappés d'admiration.
Mais si le martyre est une rémunération, obtenue par le supplice, il en va de même de la foi et de la doctrine, causes du martyre. La foi et la doctrine sont donc les auxiliaires du supplice. Connaissez-vous assertion plus absurde ?
314 L'âme passe-t-elle d'un corps dans un autre corps ? Quelle est l'intervention du démon? nous traiterons de ces matières en leur temps. Pour le moment, ajoutons cette réflexion à ce que nous avons déjà dit. Que devient désormais la foi, si le martyre n'est plus que la punition de fautes commises dans une vie antérieure? Que devient cet amour de Dieu, qui endure la persécution et persévère à cause de la vérité? Que devient le mérite du confesseur ? Que devient l'infamie de l'apostat? A quoi sert encore de régler sa conduite, de crucifier ses désirs, et de n'avoir haï aucune créature ? Mais si, d'après le témoignage de Basilide lui-même, l'un des caractères de la volonté divine dont nous parlons est de tout aimer, parce que les parties d'un tout conservent des rapports de relation et d'harmonie avec l'ensemble ; si un autre caractère est de ne rien désirer, et un troisième de ne rien haïr, qu'arrive-t-il ? Que les bûchers s'allument par la volonté de Dieu. Doctrine impie ! Ce n'est point par la volonté de son père que notre Seigneur a souffert ; ce n'est point par la volonté de Dieu que les Chrétiens sont persécutés. De deux choses l'une, ou la persécution est un bien, endurée à cause de la volonté de Dieu, ou les persécuteurs et les bourreaux sont innocents. Et pourtant rien n'arrive dans la création sans la volonté du maître de l'univers. Il reste donc à dire, pour tout renfermer en un mot, que ces choses arrivent parce que Dieu ne s'y oppose pas. Cette explication seule peut accorder la providence et la bonté du Tout-Puissant. Il ne faut donc pas s'imaginer que ce soit Dieu lui-même qui nous suscite de sa propre main nos afflictions ; loin de nous cette pensée ! mais il convient de croire que Dieu n'arrête pas la main de ceux qui nous les préparent, et qu'il fait sortir le bien de la violence de nos ennemis. « Je « détruirai les murailles, dit le Seigneur, et elles seront foulées « aux pieds. » Car tels sont les enseignements que la Providence nous donne, dans les autres, pour leurs péchés personnels, dans le Christ et les apôtres, à cause de nos péchés.
« La volonté de Dieu, dit l'apôtre, est que vous soyez saints, que vous évitiez la fornication, que chacun de vous sache possé- 315 der le vase de son corps saintement et honnêtement, ne suivant pas les mouvements de la concupiscence, comme font les Gentils, qui ne connaissent point le Seigneur; et que surtout en cela personne ne passe les bornes, ni ne fasse tort à son frère, parce que le Seigneur est le vengeur de tous ces péchés, comme nous l'avons déjà prédit et témoigné . Car Dieu ne vous a point appelés pour être impurs, mais pour être saints. Celui donc qui méprise ce que je viens de dire, méprise non pas un homme, mais Dieu même qui nous a donné son Saint-Esprit. »
C'est donc pour notre sanctification que Dieu n'a pas empêché notre Seigneur de souffrir; mais si quelque disciple de Basilide allègue pour sa justification que le martyr subit la peine de péchés commis avant le passage de l'âme dans le corps ; qu'il recueillera plus tard les fruits de sa moralité ici-bas, et qu'ainsi va le gouvernement de l'univers, nous demanderons au sectaire si la rémunération alors sera dispensée d'après les vues de la Providence. Si elle n'émane pas de la loi divine, le monde n'est plus une carrière de purifications, et tout l'échafaudage des Basilidiens croule sous leurs pieds.
Soutiennent-ils, au contraire, que les purifications émanent de la Providence? dès lors les châtiments en émanent aussi. Or, la Providence de Basilide, bien qu'elle reçoive de l'Archon suprême son premier mouvement, a été mêlée aux substances par le Dieu de l'univers, au moment même de leur création. Dans ce système, les Basilidiens sont réduits à confesser, ou que la punition n'est pas injuste, et alors les juges qui condamnent, lus bourreaux qui torturent les martyrs, ont la justice de leur côté ; ou bien que les persécutions découlent directement de la volonté divine. La peine et la crainte, au lieu d'être comme ils le prétendent, un accident essentiel aux choses, ainsi que la rouille s'attache au fer, ne surviennent donc à l'âme que par suite de la volonté qui lui est propre.
Il nous resterait à développer plus longuement cette matière. Nous renvoyons les détails à un moment plus favorable.
(2) Mesure de capacité chez les Grecs. Le cotyle répondait à notre demi-setier.
(3) Platon, Apologie de Socrate.
Réfutation du .système de Valentin sur l'abolition de la mort. Valentin s'exprime en ces termes dans une homélie :
« Vous êtes immortels dès l'origine; vous êtes les fils de la vie éternelle, et vous avez voulu répartir la mort entre vous, afin de la dépenser, de la détruire, et que la mort mourût en vous et par vous. Supposez le monde en ruines; pour vous, vous n'éprouveriez point la dissolution; vous êtes les rois de la créature, et vous avez pouvoir sur l'empire de la mort. » Valentin suppose, avec Basilide, une élection par droit de naissance, et une race privilégiée qui descend sur notre terre pour exterminer du milieu des hommes la mort, œuvre funeste du mauvais principe qui a créé le monde. Voilà pourquoi le sectaire s'appuie de cette parole de la Genèse :
« Nul homme ne verra la face de Dieu sans mourir, »
pour soutenir que Dieu est l'auteur et la cause de la mort. C'est du moins ce qu'il insinue quand il dit :
« Autant l'image est inférieure au modèle vivant, autant le monde est au-dessous de l'Aeon vivant. Quelle est donc la cause de l'image? La majesté du modèle qui a fourni au peintre le type, afin que la gloire en resplendit par le nom qu'il lui communique. En effet, ce n'est point d'après sa propre vertu que l'image a été reproduite; le nom de la figure que reproduit l'image supplée à l'imperfection de l'œuvre. Ce qu'il y a d'invisible en Dieu nous explique le monde corporel. »
Comme le Créateur est appelé dans l'Écriture Dieu et Père, Valentin le nomme image du vrai Dieu et prophète; il transforme en peintre la sagesse, qui reproduit l'image pour glorifier l'invisible. « Les êtres qui naissent de l'accouplement, voilà les plérômes, dit-il; ceux qui procèdent d'un seul principe, ne sont que des images. » « Mais puisque les substances visibles n'appartiennent pas au Dieu invisible, l'âme, substance intermédiaire, c'est-à-dire 317 différente est donc l'émanation d'un esprit différent, une insufflation qui la fait âme et image de l'esprit. » En un mot, les Valentiniens prétendent que leurs inventions sur le Démiurgue, rival du Créateur, ont été exprimées d'avance par une image sensible dans le passage où la Genèse raconte la création de l'homme. Il y a mieux : ils font descendre jusqu'à eux cette ressemblance, affirmant que ce souffle dont l'esprit, d'une nature différente, les a remplis, était inconnu au Démiurgue. Lorsque nous viendrons à prouver qu'il n'y a qu'un seul et même Dieu, proclamé par la loi, les prophètes et l'Évangile, nous combattrons ces doctrines : cette question est dominante. Pour le moment, allons au plus pressé. S'il est vrai que la race privilégiée soit descendue pour détruire la mort, ce n'est donc pas le Christ qui l'a détruite, à moins qu'on ne lui donne la même essence qu'aux membres de la race favorisée. Mais s'il l'a anéantie pour qu'elle n'atteignît point la race privilégiée, les membres de cette race, émules qu'ils sont du Démiurgue, et d'après la formule de leurs dogmes, soufflant dans leur image la vie supérieure de l'âme, dont l'essence est intermédiaire, ne détruisent donc pas la mort, quand même ils feraient intervenir ici la Mère pour cette destruction. Ou bien, s'ils soutiennent que c'est de concert avec le Christ qu'ils livrent assaut à la mort, qu'ils confessent ouvertement ce dogme mystérieux, puisqu'ils ne craignent pas d'attaquer la divine puissance du Démiurgue, en réformant ses créatures comme s'ils lui étalent supérieurs, et en s'efforçant de sauver de la dissolution cette image charnelle, que lui-même n'a pu affranchir de la corruption. A ce compte, le Seigneur aussi serait d'une nature meilleure que le dieu Démiurgue ; or, quel fils a jamais lutté contre son père, et cela entre dieux? Mais que le Seigneur tout-puissant, que le Démiurgue, ou Créateur de toutes choses, soit le père du fils, nous remettons à le prouver dans la discussion où nous combattrons l'hérésie, suivant notre promesse, en montrant qu'il n'y a qu'un seul et même Dieu, proclamé par le fils.
318 L'apôtre, en nous exhortant à la patience dans les afflictions, nous dit :
« Cela vient de Dieu, qui vous a fait la grâce, non-seulement de croire en Jésus-Christ, mais encore de souffrir pour lui, et qui vous a engagés dans le même combat où Tous m'avez vu et où vous avez appris que je suis encore. Si donc il y a quelque consolation en Jésus-Christ ; s'il y a quelque douceur et quelque soulagement dans la charité; s'il y a quelque union dans la participation du même esprit ; s'il y a quelque tendresse et quelque compassion parmi nous, rendez ma joie parfaite, restant tous unis, n'ayant tous qu'un même amour, un même esprit et les mêmes sentiments. Mais si, après avoir offert à Dieu le sacrifice de votre foi, il faut que mon sang soit répandu sur la victime, j'en aurai de la joie, et je m'en réjouirai avec vous tous. »
Je le demande, comment le même apôtre, après avoir dit aux Philippiens qu'ils participent de sa grâce, les appellerait-il hommes unis dans le même esprit et organisations animales? De même, plus bas, quand il parle de lui-même et de Timothée :