Le Combat spirituel (page 10)

Lorenzo Scupoli · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Combat spirituel (trad. Brignon, 1703), Texte entier · 14 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Figurez-vous toutes les douleurs & toutes les ignominies de sa Passion, & surprise de la confiance avec laquelle il les supporte, rougissez de votre foiblesse : regardez vos peines en comparaison de celles qu’il souffre pour vous, comme des peines imaginaires ; & soyez bien persuadé que votre patience n’est pas seulement l’ombre de la sienne. Ne craignez rien tant que de ne vouloir pas souffrir pour notre Sauveur ; & si la premiere pensée vous en vient, rejettez-là comme une suggestion du Démon.

Considérez Jesus en Crois, comme un Livre tout spirituel, que vous devez lire sans cesse, pour y apprendre la pratique des plus excellentes vertus. C’est ce Livre qu’on peut justement nommer le Livre de Vie ; qui en même-tems éclaire l’esprit par les préceptes, & enflamme la volonté par les exemples. Le monde est plein d’une infinité de Livres : mais quand on pourroit les lire tous, on n’y apprendroit jamais si bien à haïr le vice, & à aimer la vertu, qu’en considérant un Dieu Crucifié. Sçachez donc que ceux qui employent des heures entieres à pleurer la Passion de Notre-Seigneur, & à admirer sa patience, & qui dans les afflictions qui leur surviennent, se montrent après aussi impatiens, que s’ils n’avoient jamais pensé à la Croix ; sçachez, dis-je, que ceux-là, ressemblent à des Soldats peu aguerris, qui étant encore sous leurs tentes, se promettent la Victoire, mais qui ne voyent pas plûtôt l’ennemi, qui lâchent le pied, & prennent la fuite. Qu’y a-t’il de plus pitoyable que de voir des gens, qui après avoir contemplé, admiré, aimé les vertus de Notre-Seigneur, viennent tout d’un coup à les oublier, à en faire peu d’estime, lorsqu’il se présente quelque occasion de les imiter.

CHAPITRE LIII.

Du Sacrement de l’Eucharistie.

J’Ai travaillé jusqu’ici, comme vous l’avez pû remarquer, à vous fournir quatre sortes d’armes spirituelles, & à vous aprendre la maniere de vous en servir : il me reste maintenant à vous montrer de quel secours vous peut être la très-sainte Eucharistie pour vaincre les ennemis de votre salut & de votre perfection. Comme cet Auguste Sacrement surpasse, & en dignité & en vertu tous les autres, c’est aussi de toutes les armes spirituelles la plus terrible aux démons. Les quatre premieres n’ont de forces que par les mérites de Jesus-Christ, & par la grace qu’il nous a acquise au prix de son Sang ; mais cette derniere contient Jesus-Christ lui-même sa Chair, son Sang, son Ame, sa Divinité. Dieu nous a donné celle-là pour combattre nos ennemis par la vertu de Jesus-Christ, parce que mangeant sa Chair & buvant son Sang, nous demeurons avec lui, & il demeure avec nous. Mais comme on peut manger cette Chair & boire ce Sang en deux façons, réellement une fois le jour, & spirituellement à toute heure, & qui sont deux manieres de communier très-utiles & très-saintes, on doit pratiquer la seconde le plus souvent qu’il se peut, & la premiere toutes les fois qu’on en a la permission.

CHAPITRE LIV.

Comment il faut recevoir le Sacrement de l’Eucharistie.

ON peut s’approcher de ce divin Sacrement par plusieurs motifs. De-là vient que pour en recueillir le fruit, il y a plusieurs choses à observer en trois tems ; avant que de communier ; lorsqu’on est sur le point de communier, & après la Communion.

Avant que de communier, quelque puisse être notre motif, nous devons toujours purifier notre ame par le Sacrement de la Pénitence, si nous nous sentons coupable de quelque peché mortel. Nous devons ensuite nous offrir de tout notre cœur & sans réserve à Jesus-Christ, & lui consacrer toute notre ame avec ses puissances ; puisque dans le Sacrement il se donne tout entier à nous, son Sang, sa Chair, sa Divinité, avec le trésor infini de ses mérites. Et comme ce que nous lui offrons est peu de chose, ou presque rien en comparaison de ce qu’il nous donne, il faut que nous souhaitions d’avoir tout ce que les Créatures du Ciel & de la Terre n’ont jamais pû lui offrir, afin que nous en fassions tout d’un coup une obligation agréable à sa divine Majesté.

Que si nous voulons communier dans le dessein de remporter quelque victoire sur nos Ennemis, nous commencerons dès le soir du jour précédent, ou le plutôt que nous pourrons, à considérer combien le Sauveur désire d’entrer par ce Sacrement dans notre cœur, afin de s’unir à nous, & nous aider à vaincre nos appétits déreglés ; ce désir est si ardent, qu’il n’y a point d’esprit humain capable de le comprendre.

Pour nous en former quelque idée, tâchons de bien concevoir deux choses. L’une est le plaisir extrême que la Sagesse incarnée prend à demeurer avec nous ; puisqu’elle en fait ses déļices. L’autre est la haine infinie qu’elle porte au péché mortel, tant parce que c’est un obstacle à l’union intime qu’elle veut avoir avec nous, que parce qu’il est directement opposé à ses dignes perfections. Car Dieu étant un bien souverain, une lumiere toute pure, une beauté sans aucune tâche, pourroit-il ne pas haïr le peché, qui n’est que malice, que ténébres, qu’horreur & que corruption ? Il le haït jusqu’à un tel point, que tout ce qu’il a jamais fait, soit dans l’ancien Testament, soit dans le nouveau, & tout ce que son Fils a souffert durant tout le cours de la Passion, ne tendoit qu’à le détruire. Les Saints mêmes les plus éclairés assurent qu’il consentiroit que ce Fils qui lụi étoit si cher souffrit encore mille morts, s’il étoit besoin, pour l’expiation de nos moindres fautes.

Par ces deux considérations ayant reconnu, quoiqu’assez imparfaitement, combien le Sauveur desire d’entrer dans nos cœurs, afin d’en exterminer pour jamais nos ennemis & les siens, nous desirerons aussi de le recevoir, & nous lui témoignerons pour cela une ardeur & une impatience extrême. L’espérance de sa venuë relevera notre courage, nous déclarerons de nouveau la guerre à cette passion dominante que nous voulons vaincre, & nous ferons le plus d’Actes que nous pourrons de la vertu qui lui est contraire. Ce sera-là notre principale occupation, & le soir & le matin, avant que de nous approcher de la sainte Table.

Quand nous serons prêts de recevoir le Corps du Sauveur, nous nous remettrons un moment devant les yeux toutes les fautes commises depuis la derniere Communion jusqu’à celle-ci ; & afin d’en concevoir de la douleur, nous songerons que nous les avons commises avec autant de liberté, que si Dieu n’étoit point mort sur une Croix pour notre salut : nous nous remplirons de confusion & de crainte, voyant que nous avons préféré un petit plaisir, une legere satisfaction de notre propre volonté, à l’obéissance que nous devions à notre souverain Maître : nous connoîtrons notre aveuglement, & détesterons notre ingratitude. Mais venant ensuite à considérer que quelques ingrats & infidéles que nous soyons, ce Dieu plein de charité veut bien se donner à nous, qu’il nous invite à le recevoir, nous irons à lui avec confiance, nous lui ouvrirons notre cœur, afin qu’il y entre, & qu’il s’en rende le maître ; & après cela nous le fermerons, de crainte qu’il ne s’y glisse quelque affection impure.

Dès que nous aurons communié, nous nous recueiilerons en nous-mêmes, nous adorerons humblement Notre-Seigneur, & nous lui dirons : vous voyez, ô Dieu de mon ame, l’inclination violente que j’ai au peché ; vous voyez l’empire que cette passion a sur moi ; & que de moi-même je n’ai pas la force d’y résister. C’est donc à vous principalement à la combattre : & s’il faut que j’aye quelque part au combat, c’est de vous seul que je dois attendre la victoire. Puis nous adressant au Pere Éternel, nous lui offrirons ce cher Fils qu’il nous a donné, & que nous aurons alors au-dedans de nous : nous le lui offrirons en action de graces de ses bienfaits, & pour obtenir avec son secours quelque grande victoire sur nous-mêmes. Nous prendrons enfin la résolution de combattra courageusement contre l’ennemi, qui nous fait le plus de peine ; & nous espérons de le vaincre, parce que faisant de notre côté ce que nous pourrons, Dieu ne manquera pas tôt ou tard de nous sécourir.

CHAPITRE LV.

Avec quelle réparation il faut commencer, pour s’exciter à l’amour de Dieu.

SI vous voulez que le Sacrement de l’Eucharistie produise en nous des sentimens d’amour de Dieu, souvenez-vous de l’amour que Dieu a eu pour vous, & dès le soir qui précedera votre Communion, considérez attentivement que ce Seigneur, dont la Majesté & la Puissance n’ont point de bornes, ne s’est pas contenté de vous créer à son Image, ni d’envoyer sur la Terre son Fils unique pour expier vos pechés par les travaux continuels de trente-trois ans, & par une mort non moins douloureuse qu’ignominieuse sur la Croix ; mais que de plus il vous l’a laissé dans le Sacrement ; afin qu’il y soit votre nourriture, & votre refuge dans tous vos besoins. Voici combien cet amour est grand & singulier en toute maniere.

1. Pour ce qui regarde la durée, vous trouverez qu’il est Éternel, & qu’il n’a point eu de commencement. Car, comme Dieu est de toute Éternité, c’est aussi de toute Éternité qu’il a aimé l’homme jusqu’à vouloir lui donner son Fils d’une maniere si admirable. Là-dessus vous lui direz avec un transport de joye : Il est donc vrai qu’une créature aussi méprisable que je suis, a été tant estimée & cherie de Dieu, qu’il a daigné penser à elle avant tous les siécles, & former dès-lors le dessein de lui donner pour nourriture la Chair & le Sang de son Fils unique.

2. Quelque ardente que soit la passion que nous avons ici-bas pour les choses qui nous plaisent, il y a des bornes, où il faut qu’elle s’arrête, & qu’elle ne peut passer. Le seul amour que Dieu à pour nous, est sans limite & sans mesure. Et c’est pour le satisfaire pleinement qu’il nous a envoyé du Ciel ce Fils qui lui est égal en tout, qui a la même Substance, & les mêmes perfections que lui. Ainsi l’amour n’est pas moins grand que le don, ni le don moins grand que l’amour, l’un & l’autre étant infinis, & au-dessus de toute intelligence créée.

3. Si Dieu nous a tant aimés, ce n’est point par force & malgré lui, mais par la seule bonté, qui le porte naturellement à nous combler de ses bienfaits.

4. Nous n’avions fait aucune bonne œuvre, nous n’avions acquis aucun mérite pour nous attirer son amour ; & s’il nous a aimé jusqu’à l’excès, s’il s’est donné tout entier à nous, nous en sommes uniquement redevables à sa charité.

5. L’amour qu’il nous porte est tout-à-fait pur, & si on y prend bien garde, on n’y verra point ce mêlange d’intérêt, qui se rencontre dans les amitiés mondaines. Dieu n’a que faire de nos biens, parce qu’il a dans lui même indépendamment de nous, le principe de son bonheur & de sa gloire. Lors donc qu’il répand sur nous ses bénédictions, ce n’est point son utilité, mais la nôtre seule qu’il envisage. Dans cette pensée chacun dira en soi-même : Qui eût crů, Seigneur, qu’un Dieu infiniment grand, comme vous, pût mettre son affection dans une créature vile & abjecte, comme moi. Que prétendez-vous, ô Roi de gloire ? Que pouvez-vous espérer de moi, qui ne suis que cendre & poussiére. Cette ardente charité qui vous consume, ce feu qui m’éclaire, & qui m’échauffe tout ensemble, me fait assez voir que vous n’avez qu’un seul dessein ; & je reconnois encore par-là combien votre amour est dégagé de tout interêt : vous ne prétendez autre chose, en vous donnant tout entier à moi dans ce Sacrement que de me transformer en vous, afin que je vive en vous, & que vous viviez en moi ; & que par cette union si intime devenant une même chose avec vous, je change un cœur tout terrestre. comme le mien, en un cœur tout spirituel & tout divin comme le vôtre.

Après cela nous entrerons dans des sentimens d’admiration & de joie, de voir les marques que le Fils de Dieu nous donne de son estime & de son amour ; persuadez qu’il ne cherche qu’à gagner tout-à-fait nos cœurs, qu’à nous attacher à lui, en nous détachant des créatures & de nous-mêmes, qui sommes du nombre des plus viles créatures, nous nous offrirons à lui en Holocauste, afin que notre mémoire, notre entendement, notre volonté, nos sens n’agissent plus que par le principe de son amour, & les motifs de lui plaire.

Puis considérant que sans sa grace, rien n’est capable de produire en nous les dispositions nécessaires pour le recevoir dignement dans l’Eucharistie, nous lui ouvrirons nos cœurs, & nous tâcherons de l’y attirer par des Oraisons jaculatoires, par des aspirations courtes, mais ardentes, telles que sont celles-ci : ô viande céleste ! quand aurai-je le bonheur d’être toute entiere à vous, & de pouvoir me consumer par le feu de votre divin amour ? Quand sera-ce, ô charité incréée, ô pain vivant ! quand sera-ce que je ne vivrai que de vous, que par vous & que pour vous ? O manne du Ciel, ô ma vie, ô vie heureuse & éternelle, quand viendra le tems que dégoûté de toutes les viandes d’ici-bas, je ne me nourrirai que de vous ? O mon souverain bien ! Ô toute ma joie ! quand viendra ce tems bienheureux ! dégagez, mon Dieu, dès maintenant, dégagez ce cœur de la servitude de ses passions & de ses vices ; ornez-le de vos vertus, étouffez en lui tout autre désir que celui de vous aimer & de vous plaire. Après cela je vous l’ouvrirai ; je vous prierai d’y venir ; & pour vous y attirer, j’userai, s’il est necessaire, d’une douce violence. Vous y viendrez, ô mon unique trésor, & rien ne vous empêchera d’y produire les effets que vous désirez. Voilà les sentimens tendres & affectueux, dans lesquels on s’exercera le soir & matin, pour se préparer à la Communion.

Quand le tems de communier aproche, il faut bien considérer quel est celui qu’on veut recevoir. C’est le Fils de Dieu vivant ; c’est celui dont la Majesté fait trembler les Cieux & les vertus mêmes des Cieux ; c’est le Saint des Saints, le miroir sans tâche, la pureté incréée, en comparaison de laquelle toute créature est immonde : c’est ce Dieu humilié, qui étant l’arbitre de la vie & de la mort, a voulu pour sauver les hommes, se rendre semblable à un ver de terre, se rendre le joüet de la populace, être rebuté, foulé aux pieds, mocqué, couvert de crachats, attaché à une Croix, par la fonction des infâmes partisans du monde. Considérez d’un autre côté, que de votre fonds vous n’êtes rien ; que par vos pechés vous vous êtes mis au-dessous des plus viles créatures, même de celles qui sont sans raison, que vous méritiez enfin d’être l’esclave des démons. Songez qu’au lieu de donner des marques de reconnoissance pour les obligations infinies que vous avez à votre Sauveur, vous l’avez cruellement outragé, jusqu’à fouler aux pieds le Sang qu’il a répandu pour vous, & qui est le prix & de votre Rédemption.

Après cela, & votre ingratitude ne l’emporte point sur la charité toujours constante & immuable ; il ne laisse pas de vous inviter à son banquet ; & bien loin de vous en exclure, il vous menace de son indignation & de la mort, si vous n’y allez. Ce Pere miséricordieux est toujours prêt à vous recevoir ; & quoiqu’à ses yeux vous paroissiez couvert de lépre, boiteux, hydropique, aveugle, démoniaque ; & qui pis est, plein de vices & de pechés, il n’a point d’aversion pour vous, il ne vous fuit point : tout ce qu’il demande de vous, c’est, 1. Que vous ayez une sincere douleur de l’avoir indignement offensé. 2. Que vous haïssiez par-dessus toutes choses le péché, soit mortel, soit même véniel. 3. Que vous soyez toujours disposé à faire sa volonté, & que dans les occasions vous l’exécutiez promptement & avec ferveur. 4. Qu’après cela vous ayiez une ferme confiance qu’il vous remettra toutes vos dettes, qu’il vous purifiera de toutes vos tâches, qu’il vous défendra contre tous vos ennemis.

Étant ainsi animé par le souvenir de l’amour qu’il porte aux pecheurs pénitens, vous pourrez vous aprocher de la sainte Table, avec une crainte mêlée d’espérance & d’amour, en disant : Je ne suis pas digne de vous recevoir, parce que je vous ai si souvent & si grievement offensé, & que je n’en ai pas fait toute la satisfaction que je dois à votre Justice. Non, mon Dieu, je ne suis pas digne de vous recevoir, parce qu’il me reste encore quelque affection pour les créatures, & que je n’ai pas commencé à vous aimer & à vous servir de toutes mes forces. Ah ! Seigneur, n’oubliez pas votre bonté ; souvenez-vous de votre parole ; rendez-moi digne de vous recevoir avec foi & avec amour.

Quand vous aurez communié, entrez aussi-tôt dans un profond recueillement ; & fermant la porte de votre cœur, ne pensez plus qu’à traiter avec votre Sauveur, en lui disant ces paroles ou d’autres semblables : O souverain Maître du Ciel ! qui a pû vous obliger de descendre jusques dans moi, qui suis une créature pauvre, misérable, aveugle, dénuée de tout. Il vous répondra incontinent : C’est l’amour. Vous lui répliquerez : O amour incréé ! que demandez-vous de moi ? Rien autre chose, vous dira-t-il, que l’amour. Je ne veux point d’autre feu dans votre cœur, que celui de la charité. Ce feu victorieux des ardeurs impures de vos passions, embrassera votre volonté, & m’en fera une Victime d’agréable odeur. C’est ce que j’ai toujours desiré, & ce que je desire encore ; je veux être tout à vous, & que vous soyiez tout à moi : ce qui ne se pourroit faire, si au lieu de vous conformer à ma volonté, vous suiviez la vôtre, toujours amateur de votre propre liberté, & de la gloire du monde. Sçachez donc que ce que je souhaite de vous, c’est que vous vous haïssiez vous-même, afin de pouvoir m’aimer ; que vous me donniez votre cœur, afin de l’unir au mien, qui fût ouvert pour vous sur la Croix. Vous n’ignorez pas qui je suis, & vous voyez néanmoins que par un excès d’amour, je veux bien mettre quelque sorte d’égalité entre moi & vous. En me donnant tout entier à vous, je ne vous demande que vous-même ; soyez à moi, & je suis content ; ne cherchez que moi ; ne songez qu’à moi ; n’écoutez & ne regardez que moi, afin que je sois l’unique objet de vos pensées & de vos desirs ; que vous n’agissiez qu’en moi ; que ma grandeur infinie absorbe votre néant ; qu’ainsi vous trouviez en moi votre bonheur, & que je trouve en vous mon repos.

Enfin, vous présenterez au Pere Eternel son Fils bien-aimé. 1. En action de graces de la faveur qu’il vous aura faite de vous le donner. 2. Pour en obtenir le secours, soit pour vous. même, soit pour toute l’Eglise, soit pour vos parens & pour ceux à qui vous avez quelque sorte d’obligation, soit pour les ames du Purgatoire ; & vous unirez cette offrande à celle que le Sauveur fit de lui-même sur la Croix, lorsque tout couvert de Playes & de Sang, il s’offrit en holocauste à son Pere pour la rédemption du monde. Vous pourrez encore lui offrir à cette intention, toutes les Messes qu’on célebrera ce jour-là dans tout le monde Chrétien.

CHAPITRE LVI.

De la Communion spirituelle.

BIen que vous ne puisiez pas communier réellement plus d’une fois en un jour, vous le pouvez faire spirituellement, comme j’ai déja dit, à toute heure ; il n’y a que votre seule négligence, ou quelque semblable défaut, qui puisse vous priver de cet avantage. Or, il est à remarquer que la Communion spirituelle est quelquefois plus utile à l’ame & plus agréable à Dieu, que plusieurs Communions sacramentales faites sans beaucoup de préparation & avec tiédeur. Lors donc que vous serez disposé à cette espece de Communion, le fils de Dieu sera toujours prêt à se donner spirituellement à vous, pour être votre nourriture.

Quand vous voudrez vous y préparer, vous tournerez d’abord votre pensée vers notre-Seigneur ; & ayant fait quelque réflexion sur la multitude de vos offenses, vous lui en témoignerez de la douleur. Ensuite vous le prierez avec un profond respect & avec une vive foi, qu’il daigne venir dans votre Ame, qu’il y répande de nouvelles graces pour la guérir de ses foiblesses, & pour la fortifier contre la violence de ses ennemis. Toutes les fois que vous pourrez mortifier quelqu’une de vos passions, ou faire quelque Acte de vertu, servez-vous de cette occasion, pour préparer votre cœur au Fils de Dieu, qui vous le demande sans cesse : puis vous adressant à lui, priez-le avec beaucoup de ferveur de venir à vous, comme un Médecin pour vous guérir, comme un Protecteur pour vous défendre ; afin que rien ne l’empêche désormais de posseder tout votre cœur.

Souvenez-vous en même-tems de votre derniere Communion sacramentale ; & tout embrasé de l’amour de votre Sauveur, dites-lui : Quand sera-ce, ô mon Dieu, que je vous recevrai une autre fois ? Quand viendra cet heureux jour ? Que si vous voulez communier en Esprit avec plus de dévotion, préparez-vous y dès le soir ; & dans toutes vos mortifications, dans tous les Actes de vertu que vous ferez, ne vous proposez autre chose, que de vous mettre en état de bien recevoir spirituellement Notre-Seigneur.

Le matin à votre réveil, appliquez-vous à considérer quel avantage c’est à une Ame que de communier dignement ; puisque par-là elle recouvre les Vertus qu’elle a perdues, elle revient à sa premiere pureté ; elle se rend digne de participer aux fruits de la Croix : elle fait une action très agréable au Pere Éternelle, qui souhaite que tous jouissent de ce divin Sacrement. Tâchez là-dessus d’exciter en votre cœur un ardent desir de le recevoir, pour plaire à celui qui veut se donner à vous ; & dans cette disposition, dites-lui : Seigneur, puisqu’il ne m’est pas permis de vous recevoir aujourd’hui réellement, faites au moins par votre bonté & par votre toute-puissance, que purifié de toutes mes tâches, que guéri de toutes mes playes, je mérite de vous recevoir en esprit, maintenant, & chaque jour, à chaque heure du jour, afin qu’étant fortifié d’une nouvelle grace, je résiste courageusement à mes ennemis, surtout à celui à qui pour l’amour de vous je fais particuliérement la guerre.

CHAPITRE LVII.

Des actions de graces qu’on doit rendre à Dieu.

PUisque tout le bien que nous possédons, que nous faisons, est à Dieu & vient de Dieu, il est juste que nous lui rendions de continuelles actions de graces pour toutes les bonnes œuvres que nous pratiquons, pour toutes les victoires que nous remportons sur nous-mêmes, pour tous les bienfaits, soit généraux, soit particuliers que nous recevons de sa main. Afin donc de nous acquitter comme il faut de ce devoir, considérons avant toutes choses, quelle est la fin pour laquelle Dieu répand avec tant de libéralité ses bénédictions sur nous. On reconnoîtra par-là de quelle maniere il veut que nous lui marquions le ressentiment que nous en avons.

Comme sa fin principale dans tout le bien qu’il nous a fait, est d’avancer sa gloire, & de nous attirer à son service, chacun doit faire d’abord cette réflexion en lui-même : O que ce bien fait de mon Dieu m’est une preuve manifeste de la puissance, de sa sagesse & de sa bonté infinie ! puis considérant que de lui-même il n’a rien qui mérite un tel bienfait ; & qu’au contraire, son ingratitude l’en rend tout-à-fait indigne, il dira avec beaucoup d’humilité : comment daignez-vous, Seigneur, jetter les yeux sur la plus vile de vos créatures ? Par quel excès de bonté pouvez-vous combler de grace un si misérable pecheur ? Que votre saint Nom soit béni dans tous les siécles des siécles ! enfin voyant que pour tant de bienfaits ou ne lui demande autre chose, sinon qu’il aime & qu’il serve son bienfaiteur, il concevra de grands sentimens d’amour pour un Dieu si bon, & de grands desirs de faire en tout sa divine volonté. Il finira par s’offrir tout entier à lui, de la maniere que nous allons dire.

CHAPITRE LVIII.

De l’Oblation qu’il faut faire de soi-même à Dieu.

AFin que cette Oblation soit fort agréable à Dieu, il y a deux choses à observer. La premiere est, qu’on l’ünisse à toutes celles que le Fils de Dieu faisoit ici-bas. La seconde, qu’on ait le cœur entierement détaché de toute affection pour les créatures.

A l’egard de la premiere, il faut sçavoir que Notre-Seigneur pendant qu’il vivoir en ce monde, ne cessoit d’offrir au Pere Éternel, non-seulement sa personne & ses actions particuliéres, mais encore tous les hommes & toutes leurs bonnes œuvres. Joignons donc nos offrandes aux siennes, afin que par cette union les siennes sanctifient les nôtres.

Pour la seconde, prenons garde avant de faire ce Sacrifice de nous-mêmes, que nous n’ayons nulle attache à aucune creature. Ainsi lorsque nous sentons que nos cœurs ne sont pas entierement libres de toute affection impure, recourons à Dieu, & conjurons-le de rompre nos liens, afin que rien ne nous empêche d’être tout à fait à lui. Ce poịnt est très-important : car si un homme qui s’est fait esclave des créatures, prétend se donner à Dieu, il veut lui donner un bien qu’il a déja engagé à d’autres, & dont il n’est plus le maître. Et n’est-ce pas-là se mocquer de Dieu ? De-là vient aussi que bien que souvent nous nous soyions offerts de cette maniere, comme en Holocauste au Seigneur, non-seulement nous ne croissons point en vertu, mais nous tombons en de nouvelles imperfections, & en de nouveaux pechés.

Nous pouvons à la vérité nous offrir quelquefois à Dieu, quoiqu’il nous reste quelque attachement aux choses du monde ; mais c’est afin qu’il nous en en donne de l’aversion, & qu’après cela nous puissions sans nul obstacle nous dévouer à son service : ce qu’il faut faire souvent, & avec beaucoup de ferveur. Que notre obligation soit donc toute pure ; que notre propre volonté n’y ait point de part. N’envisageons ni les biens de la Terre, ni ceux du Ciel : ne regardons que la seule volonté de Dieu : adorons sa Providence, & soumettons-nous aveuglement à ses ordres ; sacrifions-lui toutes nos inclinations, & oubliant les choses créées, disons-lui : Voici, ô mon Dieu & mon Créateur, que je vous offre tout ce que j’ai, je soumets entierement ma volonté à la vôtre : faites de moi ce qu’il vous plaira, soit durant la vie, soit à la mort, soit après la mort, dans le tems, & dans l’éternité.

Si c’est tout de bon & avec sincerité que nous parlons de la sorte, si nous sommes dans ces sentimens, comme le tems de l’adversité nous le fera voir, nous acquererons en très-peu de tems de forts grands mérites, qui sont des trésors infiniment plus précieux que toutes les richesses de la Terre, nous ferons à Dieu, & Dieu fera à nous, puisqu’il se donne toujours à ceux qui renoncent à eux-mêmes & à toutes les créatures, afin de ne vivre que pour lui. C’est-là sans doute un puissant moyen de vaincre nos ennemis. Car si par ce sacrifice volontaire nous nous attachons tellement à Dieu, que nous soyions tout à lui, & que réciproquement, il soit tout à nous, quel ennemi sera capable de nous nuire ?

Mais pour descendre davantage dans le détail, quand nous voudrons lui offrir des jeûnes, ou des prieres, ou des Actes de patience, ou d’autres sortes de bonnes œuvres, il faut d’abord nous ressouvenir des jeûnes, des Prieres, des actions saintes du Fils de Dieu, & mettant toute notre confiance en leur mérite, présenter ainsi les nôtres au Pere Eternel. Que si nous voulons offrir à ce Pere de miséricordes les souffrances de son Fils, en satisfaction de nos pechés, nous le pourrons faire de la maniere que je vais dire.

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