Le Combat spirituel (page 9)

Lorenzo Scupoli · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Combat spirituel (trad. Brignon, 1703), Texte entier · 14 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Si donc vous avez besoin de vous exciter à la patience, arrêtez-vous à considérer le mystere de la Flagellation de votre Sauveur : songez, 1. comme les Soldats ayant eu ordre de la conduire dans le lieu où il devoit être fouetté, ils l’y traînerent avec de grands cris & de railleries sanglan- tes. 2. Comme ces cruels Bourreaux l’ayant dépouillé, son Corps très pur demeura tout nud. 3. Comme ses mains innocentes furent liées très étroitement à la colonnes. 4. Comme tout son Corps fut tellement déchiré par les fouets, qu’il en couloit jusqu’à terre des ruisseaux de Sang. 5. Comme les coups souvent redoublés dans une même partie, augmentoient & renouvelloient ses Playes.

Pendant que vous méditerez sur ces points, ou sur d’autres semblables propres à vous inspirer l’amour de la patience, appliquez d’abord vos sens intérieurs à ressentir le plus vivement que vous pourrez, les douleurs inconcevables que souffrit votre divin Maître dans toutes les parties de son corps & dans chacune en particulier. De-là passez à la considération de celle qu’il enduroit dans son Ame sainte, & tâchez de concevoir avec quelle patience & quelle douceur il les enduroit, toujours prêt à en souffrir de nouvelles pour la gloire de son Pere, & pour votre bien.

Après cela regardez-le tout couvert de sang, & assurez-vous que ce qu’il a le plus à cœur, est que vous preniez en patience votre affliction, & qu’il prie même son Pere de vous aider à porter non-seulement cette Croix, mais même toutes celles qui pourront vous arriver dans la suite. Confirmez par de nouveaux Actes la résolution où vous êtes de tout souffrir avec joie ; puis élevant votre esprit au Ciel, rendez au Pere des miséricordes mille actions de graces, de ce qu’il a bien voulu envoyer au monde son Fils unique, afin qu’il souffrit de si horribles tourmens, & qu’il intercédât pour vous, Priez-le enfin de vous donner la vertu de la patience par les mérites, & par l’intercession de ce Fils qu’il aime comme lui-même.

CHAPITRE XLVII.

D’une autre façon de prier, par la voie de la Méditation.

VOus pourrez encore prier & méditer d’une autre façon. Après a- voir consideré attentivement les peines de Notre-Seigneur, & l’allegresse avec laquelle il les souffroit, vous passerez de la considération de ses douleurs & de sa patience, à deux autres considérations non moins nécessaires.

L’une sera celle de ses mérites infinis ; l’autre celle du contentement & de la gloire que reçût le Pere Éternel de l’obéissance qu’il lui rendit jusques à la mort, & même à la mort de la Croix. Vous représenterez ces deux choses à sa divine Majesté, comme deux raisons puissantes pour en obtenir la grace que vous désirez. Cette pratique pourra s’étendre non-seulement à tous les Mysteres de la Passion du Fils de Dieu, mais encore à tous les Actes, soit intérieurs, soit extérieurs qu’il faisoit en chaque Mystere.

CHAPITRE XLVIII.

D’une maniere de prier, fondée sur l’intercession de la Sainte Vierge.

OUtre les maniéres de Méditation dont nous venons de parler, il y en a une autre qui s’adresse particuliérement à la Sainte Vierge. D’abord vous vous remettrez devant les yeux le Pere Éternel, puis Jesus-Christ Notre-Seigneur, & enfin la glorieuse Mere.

A l’égard du Pere Éternel, vous considérerez deux choses. L’une est l’affection toute singuliére qu’il a eû de toute éternité pour cette Vierge très pure, avant même qu’il l’eût tirée du néant. L’autre est l’éminente sainteté qu’il lui a communiquée, & tout le bien qu’elle a fait depuis le moment de la Conception, jusqu’à celui de sa Mort.

Pour la premiere ; voici ce que vous avez à faire. Commencez par vous élever en esprit au-dessus de toutes les créatures ; portez vos pensées au-delà de tous les tems ; entrez dans l’abîme de l’éternité, pénétrez jusques dans le cœur de Dieu, & voyez avec quelle satisfaction il consideroit dans l’avenir celle qu’il destinoit pour Mere à son Fils ; conjurez-le par le plaisir qu’il y prenoit, de vous donner assez de forces pour vaincre vos ennemis ; & sur tout celui qui vous fait présentement une plus cruelle guerre. Après cela représentez-vous les vertus & les actions héroïques de cette Vierge incomparable ; offrez-les à Dieu, ou toutes ensemble, ou chacune en particulier, & faites-vous-en un mérite, pour obtenir de la divine Bonté toutes les choses dont vous pouvez avoir besoin.

Adressez-vous ensuite à Jesus, & priez-le de se souvenir de cette Mere si aimable, qui le porta neuf mois entiers dans son sein ; qui dès qu’il fut né, l’adora avec un profond respect, le reconnoissant pour vrai Dieu & pour vrai Homme, pour son Créateur & pour son Fils tout ensemble ; qui le vit avec compassion couché pauvrement dans une étable ; qui le nourrit de son lait très-pur ; qui l’embrassa & le baisa mille fois avec tendresse, qui souffrit pour lui durant sa vie & à la mort des peines inconcevables. Exposez-lui si bien toutes ces choses, que vous l’obligiez par des considérations si puissantes à exaucer votre priere.

Puis venant à la Vierge même, dites-lui que la Providence l’a prédestinée avant tous les siécles pour être Mere de miséricorde, & Avocate des pecheurs ; que par conséquent, après son Fils, elle est celle en qui vous ayez le plus de confiance. Remettez-lui en mémoire cette vérité si constante parmi les Docteurs, & confirmée par tant de merveilles extraordinaires, que jamais nul ne l’a invoquée avec soi, qu’il n’en ait été secouru dans le besoin. Enfin, présentez-lui toutes les peines que son Fils a endurées pour votre salut, afin qu’elle vous obtienne de lui la grace d’en profiter, pour la gloire & pour la satisfaction de cet aimable Sauveur.

CHAPITRE XLIX.

De quelques considérations qui peuvent porter les pecheurs à recourir avec confiance à la Sainte Vierge.

QUiconque veut recourir avec une ferme confiance à la Sainte Vierge, doit s’y exciter par les considérations suivantes.

1. L’expérience montre qu’un vase où il y a eu du musc ou du baume, en retient l’odeur, surtout quand le musc ou le baume y a demeuré longtems, ou qu’il y en reste quelque peu. Cependant ni l’un, ni l’autre n’a qu’une vertu limitée, non plus que le feu dont on conserve la chaleur, après qu’on s’en est retiré. Cela étant, que dirons-nous de la charité & de la miséricorde de cette Vierge qui a porté neuf mois durant dans les entrailles, & qui porte encore dans son cœur, le Fils unique de Dieu, la Charité incréée, dont la vertu n’a point de bornes ? S’il est impossible de s’approcher d’un grand feu, que l’on n’en soit échauffé, ne s’ensuit-il pas, & n’a-t-on pas un plus grand sujet de croire que quiconque s’approchera de Marie, cette Mere de miséricorde, de ce cœur toujours brûlant du feu de la Charité, en ressentira d’autant plus souvent, & avec plus de confiance & d’humilité ?

2. Jamais pure créature n’a eû tant d’amour pour Jesus-Christ, ni tant de soumission à ses volontés que sa bienheureuse Mere. Si donc ce divin Sauveur, qui s’est sacrifié pour de misérables pecheurs comme nous ; si ce Sauveur, dis-je, nous a donné sa propre Mere, pour être notre Mere commune, notre Avocate, notre Médiatrice auprès de lui, comment pourroit-elle ne pas entrer dans ses sentimens, & négliger de nous secourir ? Ne craignons point d’implorer sa miséricorde ; recourons à elle avec confiance dans toutes nos nécessités, parce qu’elle est une source inépuisable de graces, & qu’elle a coûtume de mésurer ses bienfaits à notre confiance.

CHAPITRE L.

D’une maniere de méditer & de prier par l’entremise des SS. Anges, & de tous les Bienheureux.

POur mériter la protection des Saints Anges & de tous les Saints qui sont au Ciel, voici deux moyens dont vous pourrez vous servir.

Le premier sera de vous adresser d’abord au Pere Eternel, & de lui représenter les louanges que toute la Cour céleste lui donne, les travaux, les persécutions, les tourmens que les Saints ont enduré ici-bas pour l’amour de lui ; de le conjurer ensuite par toutes les marques de leur respect de leur fidelité & de leur amour, de leur donner ce qui vous est nécessaire.

Le second sera d’invoquer ces glorieux Esprits, qui souhaitent non-seulement que nous devenions parfaits comme eux, mais que nous soyons même élevés au-dessus d’eux dans la gloire. Vous les priez donc instamment de vous aider à vous défaire de vos vices, & à vaincre les ennemis de votre salut, mais particulierement de vous assister à l’article de la mort. Quelquefois vous admirerez les graces extraordinaires qu’ils ont reçûes de Notre-Seigneur, & vous vous en réjouirez, comme si c’étoit votre propre bien. Vous aurez même en quelque façon plus de joye de voir qu’il leur a fait de plus grands avantages qu’à vous, parce qu’il l’a ainsi voulu ; & ce sera pour vous un sujet de le louer & de le bénir.

Mais pour pratiquer cet exercice avec moins de peine & avec plus d’ordre, vous partagerez selon les jours de la semaine, les divers Ordres des Bienheureux en cette maniere. Le Dimanche vous invoquerez les neuf Chœurs des Anges ; le Lundi, St. Jean-Baptiste ; le Mardi, les Patriarches & les Prophêtes ; le Mercredi, les Apôtres ; le Jeudi, les Martyrs ; le Vendredi, les Pontifs & les autres Confesseurs ; le Samedi, les Vierges & les autres Saints. Cependant n’oubliez jamais de reclamer la Ste. Vierge, qui est la Reine de tous les Saints, ni votre bon Ange, ni le glorieux Archange Saint Michel, ni d’autres Saints, à qui vous avez une dévotion particuliere.

Ne laissez passer aucun jour que vous ne demandiez à Marie & à Jesus, au Pere Éternel, qu’il leur plaise de vous donner pour principal Protecteur, Saint Joseph, très digne Époux de la plus pure des Vierges. Puis vous adressant à lui avec confiance, priez-le humblement de vous recevoir en sa protection. On raporte une infinité de merveilles que ce grand Saint a opérées, & beaucoup de faveurs insignes qu’il a faites à tous ceux qui dans leurs nécessités, soit spirituelles, soit corporelles, l’ont invoqué, principalement lorsqu’ils ont eu besoin de la lumiere céleste, & d’un Directeur invisible pour aprendre à bien prier. Que Si Dieu considere tant les autres Saints, à cause qu’ils l’ont servi & honoré en ce monde, quelle considération, quelle déférence n’aura-t-il pas pour celui qu’il a honoré lui-même ici-bas, jusqu’à vouloir se soumettre à lui, & lui obéir comme à son Pere !

CHAPITRE LI.

De la Méditation des souffrances de Jesus-Christ, & de divers sentimens affectueux qu’on en peut tirer.

CE que j’ai dit auparavant de la maniere de prier, & de méditer sur les souffrances de Notre-Seigneur, ne va qu’à lui demander des graces : nous allons voir maintenant de quelle sorte on en peut tirer divers sentimens affectueux. Si donc, par exemple, vous avez choisi pour le sujet de votre Méditation, le crucifiement de cet Homme-Dieu, parmi plusieurs circonstances de ce mystere, vous pourrez vous arrêter à celles qui suivent.

Considerez, 1. Que Jesus étant arrivé sur le Calvaire, les Bourreaux le dépouillerent avec violence, & lui arracherent la peau toute déchirée par les foüets, & collée à ses habits par le Sang, qui avoit coulé de ses blessures. 2. Qu’on lui ôta sa Couronne d’Épines ; & que la lui ayant remise aussi-tôt, on lui fit de nouvelles playes. 3. Qu’à coups de marteau on l’attacha cruellement avec de gros cloux au bois de la Croix, 4. Que ses mains sacrées ne pouvant atteindre ou lieu où l’on le devoit cloüer, on les lui tira si violemment, qu’on lui disloqua tous les os, & qu’il fut facile de les compter. 5. Qu’ayant été élevé sur cette Croix, où il n’étoit soûtenu que par les cloux, le poids de son corps augmenta ses playes, & lui causa d’étranges douleurs.

Si par ces sortes de considérations, ou par d’autres semblables, vous désirez exciter en votre cour des mouvemens de l’amour divin, tâchez d’arriver par la méditation, à une sublime connoissance de la bonté infinie de votre Sauveur, qui a bien voulu souffrir pour l’amour de vous tant de peines, Car plus vous croîtrez en la connoissance de l’amour qu’il a eu pour vous, plus vous aurez d’attachement & d’amour pour lui. Etant ainsi convaincu de son excessive charité, vous ne pourrez vous empêcher de faire des Actes de Contrition : d’avoir si souvent & sị indignement outragé celui qui s’est immolé lui-même pour la satisfaction de vos offenses.

Vous viendrez ensuite à former des Actes d’Espérance, en considérant que ce grand Dieu n’avoit point d’autre dessein sur la Croix, que d’exterminer le peché du monde, de vous délivrer de la tyrannie du Démon, d’expier vos crimes, de vous réconcilier avec son Pere ; de vous faire recourir à lui dans tous vos bésoins. Que si après avoir considérez ses souffrances, vous en considérez les effets ; si vous remarquez que par la mort il a effacé les pechés des hommes, il a appaisé la colere du souverain Juge, il a confondu les puissances de l’Enfer, il a triomphe de la mort même, il a rempli dans le Ciel les places des Anges rebelles, votre douleur se convertira en joye, & cette joye s’augmentera par le souvenir de celle que le grand ouvrage de la Rédemption du monde causa aux trois Personnes divines, à la bienheureuse Vierge, à l’Église Militante, & à l’Église Triomphante.

Que si vous voulez concevoir un vif regret de vos pechés, n’ayez en vûë dans votre Méditation, que de vous persuader que si Jesus a tant souffert, ç’a été pour vous inspirer une haine salutaire de vous-même, & de vos passions déreglées, surtout de celle qui vous fait faire de plus grandes fautes, & qui déplaît par conséquent davantage à Dieu.

Pour entrer dans des sentimens d’admiration, vous n’aurez qu’à considérer qu’il n’y a rien de plus surprenant que de voir le Créateur de l’Univers, l’Auteur de la Vie, mourir par les mains de ses créatures ; de voir la suprême Majesté comme anéantie, la Justice condamnée, la beauté salie de crachats & presque effacée, l’objet de l’amour du Pere Éternel devenu l’objet de la haine des pecheurs ; la lumiere inaccessible abandonnée à la fureur des Puissances des ténébres ; la gloire, la félicitée incréée, ensevelie dans l’oprobre & dans la misere.

Pour vous exciter à la compassion des souffrances de votre Sauveur & de votre Dieu, outre les peines extérieures, représentez-vous les intérieures, qui furent sans comparaison plus grandes. Que si vous êtes sensible aux premieres, comment pourrez-vous n’être pas touché des autres, jusqu’à en avoir le cœur percé de douleur ? L’ame du Sauveur voyoit clairement la divine Essence, comme elle la voit maintenant au Ciel : elle sçavoit combien Dieu mérite d’être honoré, & comme elle l’aimoit infiniment, elle désiroit aussi que toutes les créatures l’aimassent de toutes leurs forces. Le voyant donc terriblement deshonoré dans tout le monde par une infinité de crimes abominables, elle en étoit pénétrée d’une douleur non moins excessive que son amour, & que le desir qu’elle avoit que la Majesté divine fut aimée & servie de tous les hommes. La grandeur de cet amour & de ce désir étoit au-dessus de toute imagination, & par conséquent, il est inutile de vouloir comprendre quel fut l’excès des peines intérieures de Jesus mourant sur la Croix.

De plus, comme ce divin Sauveur aimoit tous les hommes d’une maniere qui passe tout ce que l’on peut en dire, l’affection si tendre & si ardente qu’il avoit pour eux, étoit cause qu’il s’affligeoit extrêmement de leurs pechés, qui les devoient séparer de lui. Il voyoit que nul d’entr’eux ne pouvoit commettre de peché mortel, sans détruire la charité & la grace, qui est le lien par où les Justes demeurent unis spirituellement avec lui. Or cette séparation étoit à l’ame de Jesus bien plus douloureuse que n’est au corps celle de ses Membres, lorsqu’ils sont hors de leur place, & il ne faut pas s’en étonner. Car l’ame étant toute spirituelle, & d’une nature beaucoup plus parfaite que le corps, elle est aussi bien plus susceptible de la douleur. Mais après tout, la plus sensible affliction de Notre-Seigneur fut de voir tous les pechés des damnés, qui ne pouvant plus retourner à lui par la Pénitence, doivent être éternellement séparés de lui.

Si à la vûë de tant de peines, vous sentez que votre cœur se laisse attendrir à la compassion pour votre Jesus, passez plus avant, & vous trouverez qu’il a souffert des douleurs extrêmes, non-seulement pour les pechés que vous avez effectivement commis, mais même pour ceux que vous n’avez point commis, puisqu’il est certain qu’il lui a coûté tout son Sang pour vous délivrer des uns, & pour vous préserver des autres, Croyez-moi, vous ne manquerez jamais de raisons capables de vous porter à prendre part aux souffrances de Jesus Crucifié. Sçachez qu’il n’y a jamais eu, & qu’il n’y aura jamais en quelque créature raisonnable que ce soit, aucun mal qu’il n’ait ressenti : injures, oprobres, tentations, maladies, perte de biens, austérités volontaires, il a ressenti tout cela plus vivement que ceux mêmes qui le souffrent en effet. Car comme ce Pere charitable a une connoissance très-parfaite de toutes leurs peines grandes & petites, spirituelles & corporelles, jusqu’à la moindre piqueure, & au moindre mal de tête, il ne pouvoit s’empêcher d’en avoir une tendre compassion.

Mais qui pourroit dire combien les souffrances de la sainte Mere lui furent sensibles ? Tout ce qu’il endura de plus cruel & de plus ignominieux en sa Passion, elle l’enduroit à sa maniere dans les mêmes vûës, & par les mêmes motifs : Et encore que la douleur ne fût pas égale, elle étoit toujours excessive. C’est ce qui redoubloit toutes les douleurs de Jesus, & qui faisoit dans son ame de profondes playes. De-là vient qu’une sainte Ame disoit avec beaucoup de simplicité, que le cœur de Jesus souffrant lui paroissoit comme une espece d’Enfer, dont toutes les peines étoient volontaires, & où il n’y avoit point d’autre feu que celui de la Charité.

Mais enfin quelle est la cause de tant de tourmens ? Ce sont nos pechés ; & par conséquent la meilleure maniere d’y compatir, & de marquer notre reconnoissance à celui qui a tant souffert pour nous, c’est d’avoir regret de nos infidelités, purement pour l’amour de lui ; c’est de haïr le peché par-dessus toutes choses, à cause qu’il lui déplaît, & de faire une continuelle guerre à nos vices, comme à ses plus mortels ennemis ; afin que nous dépouillant du vieil homme, & vous revêtant du nouveau ; nous ornions nos ames de vertus Chrétiennes, qui en font toute la beauté.

CHAPITRE LII.

Des fruits que l’on peut tirer de la Méditation de la Croix, & de l’Imitation des vertus de Jesus souffrant.

VOus pouvez tirer de grands avantages de la Méditation de la Croix. Le premier est, que non-seulement vous détestiez vos pechés passés, mais que vous preniez la résolution de combattre vos passions déreglées, qui ont fait mourir votre Sauveur, & qui ne sont pas éteintes en vous. Le second est, que vous obteniez de Jesus crucifié le pardon de vos offenses, & la grace d’une haine salutaire de vous-même ; afin que vous ne l’offensiez plus, mais que vous l’aimiez & le serviez désormais de tout votre cœur, en reconnoissance de tant de peines qu’il a souffertes pour l’amour de vous. Le troisiéme, que vous travaillez tout de bon & sans relâche à déraciner de votre cœur vos mauvaises habitudes, quelques légeres qu’elles paroissent. Le quatriéme est, que vous faisiez tous vos efforts pour imiter les vertus de ce divin Maître, qui est mort, non-seulement pour expier vos pechés, mais pour vous donner l’exemple d’une vie sainte & parfaite.

Voici une maniere de Méditation fort utile pour cela. Je supose qu’entre les vertus du Sauveur vous avez dessein d’imiter particulierement sa patience dans les maux qui vous arrivent. Examinez donc avec attention les points suivans. 1. Ce que l’Ame de Jesus en Croix fait pour Dieu. 2. Ce que Dieu fait pour l’Ame de Jesus. 3. Ce que l’Ame de Jesus fait pour elle-même & pour son Corps. 4. Ce que Jesus fait pour nous. 5. Ce que nous devons faire pour Jesus.

1. Considérez avant toutes choses comme l’Ame de Jesus, abîmée dans le sein de Dieu, contemple cet Étre infini & incompréhensible, devant lequel les plus nobles créatures ne sont rien : comme, dis-je, elle le contemple dans un état, où sans rien perdre de sa grandeur & de sa gloire essentielle, il s’abaisse jusqu’à souffrir toutes sortes d’indignités de la part de l’homme infidele & méconnoissant, & comme ensuite elle adore cette souveraine Majesté, lui rend mille actions de graces, & se dévouë toute entiere à son service.

2. Voyez d’un autre côté ce que Dieu fait à l’égard de l’Ame de Jesus ; considérez comme il veut que ce Fils unique, qui lui est si cher, souffre pour l’amour de nous, qu’on lui donne des soufflets, qu’on lui couvre le visage de crachats, qu’on vomisse contre lui mille blasphemes, qu’on le déchire à coups de fouets, qu’on le couronne d’épines, qu’on l’attache à une Croix. Voyez avec quelle satisfaction il le regarde chargé d’infamie, & accablé de douleurs pour une si glorieuse cause.

3. Représentez-vous ensuite l’Ame de Jesus, & remarquez que, comme elle sçait que Dieu prend plaisir à la voir souffrir ; l’amour qu’elle lui porte, soit à cause de ses perfections ineffables, ou à cause des biens infinis qu’elle en a reçûs, fait qu’elle se soumet en tout avec promptitude & avec joye à ses volontés. Quelle langue pourroit exprimer l’ardeur qu’elle a pour les Croix ? Elle ne s’occupe qu’à chercher de nouvelles manieres de souffrances ; & ne trouvant pas ce qu’elle cherche, elle s’abandonne avec sa chair innocente à la merci des hommes les plus cruels, & des démons mêmes.

4. Après cela jettez les yeux sur votre Jesus, qui dans le fort de ses douleurs se tourne vers vous, & vous dit amoureusement : Voici l’état pitoyable, où m’a réduit le dereglement de votre volonté, qui n’a pû se faire de violence pour le conformer à la mienne. Voyez quel est l’excès de mes douleurs, & avec combien de joye je les souffre, sans autre vûe que de vous aprendre la patience. Je vous jure par toutes mes peines, de porter courageusement cette Croix que je vous présente, & toutes celles qu’il me plaira de vous envoyer. Abandonnez votre honneur à la calomnie, & votre corps à la rage des persécuteurs que je choisirai pour vous éprouver, quelques vils & quelques inhumains qu’ils soient. O si vous sçaviez le contentement que me donnera votre résignation & votre patience ! Mais pouvez-vous l’ignorer, en voyant ces Playes que je n’ai reçues qu’afin de vous acquerir au prix de mon Sang les vertus dont je veux orner votre ame qui m’est plus chere que ma propre vie ? Si j’ai bien voulu me réduire à une telle extrêmité pour l’amour de vous, comment ne voudriez vous pas souffrir quelque legere douleur, pour soulager tant soit peu les miennes qui sont extrêmes ? Comment n’essayeriez-vous pas de guérir les playes que m’a fait votre impatience, qui est pour moi un tourment beaucoup plus insuportable que toutes les playes de mon Corps ?

5. Prenez garde qui est celui qui vous parle de la sorte, & vous verrez que c’est Jesus-Christ, le Roi de gloire, vrai Dieu & vrai Homme. Considérez la grandeur de ses tourmens & de ses humiliations, qui seroient des peines trop rigoureuses pour les plus criminels. Soyez dans l’étonnement de le voir au milieu de tant de souffrances, non-seulement ferme & immobile, mais plein de joye, comme si le jour de la Passion étoit pour lui un jour de triomphe. Songez que comme quelques goûtes d’eau jettées dans une fournaise ne servent qu’à l’embraser davantage : ainsi les plus grands tourmens, qui semblent legers à la charité, ne font qu’accroître la joye, & l’envie qu’il a d’en souffrir de plus terribles.

Au reste, souvenez-vous que ce qu’il fait, & ce qu’il endure, ce n’est point par force ni par intérêt, mais par un amour très-pur, ainsi qu’il la dit lui-même, & afin que vous appreniez de lui à pratiquer la patience. Tâchez donc de bien comprendre ce qu’il demande de vous, & la joye qu’il a de vous voir dans l’exercice de cette vertu : concevez ensuite des desirs ardens de porter non-seulement avec patience, mais même avec allegresse, la Croix sur laquelle vous gémissez, & d’autre encore beaucoup plus pésantes, afin d’imiter plus parfaitement Jesus Crucifié, & de vous rendre plus agréable à ses yeux.

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