Le Combat spirituel (page 11)

Lorenzo Scupoli · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Combat spirituel (trad. Brignon, 1703), Texte entier · 14 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Nous nous représenterons en général, ou en particulier, les désordres de notre vie, & convaincus que de nous mêmes nous ne pouvons appaiser la colere de notre souverain Juge, ni satisfaire à sa Justice, nous aurons recours à la Vie & à la Passion du Sauveur : nous nous souviendrons que lorsqu’il prioit, qu’il jeûnoit, qu’il travailloit, qu’il versoit son Sang, il offroit & ses actions & ses souffrances à son Pere, dans le dessein de nous ménager une parfaite réconciliation avec lui. Vous voyez, lui disoit-il, comme j’obéis à vos ordres, en faisant à votre justice la satisfaction qu’elle demande pour les pechés d’un tel, & d’un tel, Ayez la bonté de leur en accorder le pardon, & de les recevoir au nombre de vos Elûs.

Il faut que chacun joigne ces prieres à celles de Jesus-Christ ; & qu’il conjure le Pere Éternel de lui faire miséricorde par les mérites de la Passion de son Fils ; cela se peut pratiquer touttes les fois qu’on médite sur la Vie, ou sur la Mort de Notre-Seigneur, non-seulement quand on passe d’un Mystere à l’autre, mais en toutes les circonstances de chaque Mystere, soit qu’on prie pour soi ou pour d’autres.

CHAPITRE LIX.

De la Dévotion sensible, & des peines de l’aridité.

LA dévotion sensible procede ou de la nature, ou du démon, ou de la grace. On en connoîtra la cause par les effets qu’elle produira dans l’Ame. Car si elle n’y opere nul amendement, il y a sujet de craindre qu’elle ne vienne ou du démon, ou de la nature ; surtout si l’on y prend trop de plaisir ; si l’on s’y attache excessivement ; si l’on vient à concevoir meilleure opinion de soi. Lors donc que vous vous sentez le cœur plein de joye & de consolation spirituelle, ne perdez point trop de tems à examiner quel en doit être le principe : mais gardez-vous bien d’y mettre votre confiance, ou de vous en estimer davantage : tâchez, au contraire, d’avoir toujours votre néant devant les yeux, & de conserver une grande haine de vous-même, de rompre tout attachement pour quelque objet créé que ce soit, même spirituel, de ne chercher que Dieu seul, ne désirer que de lui plaire. Car de cette sorte, quand la douceur que vous ressentez viendroit d’un mauvais principe, elle changeroit de nature, & commenceroit à être un effet de la grace.

L’aridité spirituelle procede pareillement de trois causes dont nous venons de parler. 1. Du démon qui met tout en œuvre pour nous porter au relâchement, pour nous détourner du chemin de la perfection, pour nous rengager dans les vains plaisirs du monde. 2. De la nature corrompue qui nous fait commettre beaucoup de fautes, qui nous rend tiedes & négligens, & qui attache nos cœurs aux biens de la terre. 3. De la graçe que le Saint Esprit nous communique, soit pour nous détacher de tout ce qui n’est pas à Dieu, & qui ne va pas à Dieu ; soit pour nous convaincre pleinement que tout ce que nous avons de bien, ne peut venir que de Dieu ; soit pour nous faire estimer davantage les dons du Ciel ; soit pour nous unir plus étroitement avec lui, en nous faisant renoncer à tout, même aux délices spirituelles, de peur que les aimant trop, nous ne partagions notre amour, qui doit être tout à lui ; soit enfin, parce qu’il se plaît à nous voir combattre généreusement, & profiter de ses graces.

Lors donc que vous vous trouvez dans le dégoût & l’aridité, rentrez en vous-même ; examinez quel est le défaut qui vous a fait perdre la dévotion sensible ; corrigez-vous-en au plûtôt, non pour recouvrer cette douceur qui s’est changée en amertume, mais pour bannir de votre ame tout ce qui n’est pas agréable à Dieu. Que si après une exacte recherche, vous ne découvrez point ce défaut, ne pensez plus à la dévotion sensible, tâchez seulement d’acquérir la vraie dévotion, qui consiste à vous conformer en tout à la volonté de Dieu ; n’abandonnez pas vos exercices spirituels ; mais quelque infructueux, quelques incipides qu’ils vous paroissent, résolvez-vous d’y persévérer avec constance, bûvant de bon cœur le Calice que votre Pere Céleste vous présente de sa main.

Et si outre l’aridité, qui vous rend comme insensible aux choses de Dieu, vous vous sentez encore l’esprit tellement embarrassé & plein d’épaisses ténébres, que vous ne sçachiez à quoi vous résoudre, ni quel parti prendre, ne vous découragez pas pour cela ; demeurez toujours attaché à la Croix ; méprisez tout soulagement humain, & rejettez les vaines consolations que le monde & les créatures, vous pourroient donner.

Cachez au reste votre peine à tout autre qu’à votre Pere spirituel, à qui vous devez la découvrir, non pour y trouver quelque sorte d’adoucissement, mais pour apprendre à la supporter avec une entiere résignation à la volonté divine. N’employez pas vos communions, ni vos prieres, ni vos autres exercices spirituels, pour obtenir de Notre-Seigneur qu’il vous détache de la Croix, priez-le plûtôt qu’il vous donne assez de courage pour y demeurer à son exemple, & à sa plus grande gloire jusqu’à la mort.

Mais si le trouble de votre esprit ne vous permet pas de prier & de méditer à l’ordinaire, priez, méditez toujours le moins mal que vous pourrez : & si vous ne pouvez pas faire agir l’entendement, suppléez à ce défaut par les affections de la volonté : joignez-y l’Oraison Vocale, en vous adressant tantôt à vous-même, tantôt à Notre-Seigneur. Vous ressentirez de merveilleux effets de cette sainte pratique, & elle vous sera d’un très-grand soulagement dans toutes vos peines. Dites-vous donc à vous-même en cette rencontre : a O mon ame, pourquoi êtes-vous si triste, & pourquoi me causez-vous tant de trouble ? Espérez en Dieu : car je chanterai encore ses louanges, puisqu’il est mon Sauveur & mon Dieu. b D’où vient, Seigneur, que vous êtes éloigné de moi ? Pourquoi me méprisez-vous, lorsque j’ai le plus de besoin de votre assistance ? Ne m’abandonnez pas tout-à-fait. Vous vous souviendrez aussi des bons sentimens que Dieu inspiroit à Sara femme de Tobie dans son affliction, & vous direz avec elle, dans le même esprit, non-seulement de cœur, mais même de bouche. Mon Dieu, tous ceux qui vous servent, n’ignorent pas que s’ils sont éprouvés en cette vie par les souffrances, ils en seront récompensés : s’ils sont accablés de peines, ils en seront délivrés : si vous les chatiez avec justice, vous leur ferez miséricorde. Car vous ne vous plaisez pas à nous voir périr : vous faites succeder le calme à la tempête, & la joye aux pleurs. O Dieu d’Israël que votre nom soit béni dans tous les siécles.

Représentez-vous encore votre Sauveur, qui dans le Jardin & sur le Calvaire, se voit abandonné de celui dont il est le Fils bien-aimé, & le Fils unique : portez la Croix avec lui, & dites de tout votre cœur : Que votre volonté se fasse, & non pas la mienne. De cette sorte joignant l’exercice de la patience à celui de la priére, vous acquérerez la vraie dévotion, par le sacrifice volontaire que vous ferez de vous-même à Dieu. Car, comme j’ai déja dit, la vraie dévotion consiste dans une volonté prompte & déterminée à suivre Jesus chargé de sa Croix, partout où il nous appelle ; à aimer Dieu, parce qu’il mérite d’être aimé, & à quitter, s’il est besoin, Dieu pour Dieu. Que si une infinité de gens qui font profession de piété, mésuroient à cela leur avancement spirituel, plûtôt qu’à de certains goûts d’une dévotion sensible, ils ne seroient pas trompés comme ils sont, ni par leurs fausses lumieres, ni par les artifices du démon ; ils n’en viendroient pas excès d’ingratitude, que de murmurer contre le Seigneur, & de se plaindre sans raison de la grace qu’il leur fait d’éprouver leur patience ; ils s’efforceroient au contraire de le servir plus fidelement que jamais, persuadés qu’il ordonne, ou qu’il permet toutes choses pour sa gloire & pour notre bien.

C’est encore une illusion dangéreuse que celle où sont plusieurs femmes, qui abhorrent véritablement le peché, & qui employent tous leurs soins pour en éviter les occasions ; mais s’il arrive que l’Esprit immonde les tourmentent par des pensées sales & abominables ; & quelquefois même par des visions horribles, elles se troublent & perdent le courage, croyant que Dieu les a délaissées. Elles ne sçauroient s’imaginer que le Saint Esprit veuille demeurer dans une ame remplie de tant de fantômes impures. Ainsi elles s’abandonnent à la tristesse & tombent dans une espece de désespoir ; de sorte qu’à demi vaincues par la tentation, elles songent à quitter leurs exercices spirituels, & à retourner en Egypte ; aveugles, qui ne voyent pas l’insigne faveur que Dieu leur fait de permettre qu’elles soient tentées, afin d’empêcher qu’elles ne s’oublient, & de les forcer par le sentiment de leur misere, à ne pas s’éloigner de lui. C’est donc une extrême ingratitude que de se plaindre d’une chose, dont elles devroient rendre mille actions de graces à son infinie bonté.

Ce qu’il faut faire en cette rencontre, c’est de bien considérer les inclinations perverses de notre nature corrompue. Car Dieu, qui connoît ce qui nous est le plus utile, veut que nous sçachions que de nous-mêmes nous ne nous portons qu’au peché, & que sans lui nous nous précipiterons dans le dernier de tous les malheurs. Il faut ensuite nous exciter à la confiance en sa divine miséricorde, & croire que puisqu’il nous fait voir le péril, il a dessein de nous en tirer, & de nous unir plus étroitement avec lui par l’Oraison. C’est de quoi nous lui devons témoigner une extrême reconnoissance.

Mais pour revenir à ces mauvaises pensées qui nous viennent malgré nous, il est très certain qu’elles se dissipent beaucoup mieux par une humble souffrance de la peine qu’elles nous font, & par l’application de notre esprit à quelque autre objet, que par une résistance inquiete & forcée.

CHAPITRE LX.

De l’Examen de Conscience.

DAns l’Examen de votre conscience, vous avez trois choses à considérer. 1. Les fautes que vous avez faites durant la journée. 2. Les occasions qui vous y ont engagé. 3. La disposition où vous êtes pour commencer tout de bon à vous défaire de vos vi- ces & à vous acquérir les vertus contraires. A l’égard des fautes commises durant la journée, vous observerez te que je vous ai enseigné dans le chapitre xxvij. qui contient tout ce qu’il faut faire lorsqu’on est tombé dans quelque peché. Pour ce qui est des occasions de vos chûtes, vous tâcherez de les éviter avec tout le soin & toute la vigilance possible. Enfin pour vous corriger de vos défauts, & pour acquérir les vertus qui vous manquent, vous fortifierez votre volonté par la défiance de vous-mêmes, par la confiance en Dieu, par l’Oraison, & par des desirs fréquens de détruire vos mauvaises habitudes, & d’en contracter de bonnes.

Que si vous croyez avoir remporté quelque victoire sur vous, ou avoir fait quelque bonne œuvre : défiez vous-en, gardez-vous bien de vous en estimer davantage. Je ne vous conseille même pas d’y penser beaucoup, de crainte qu’il ne se glisse par là dans votre cœur quelque sentiment secret de présomption & de vaine gloire : remettez donc toutes vos œuvres, quelles qu’elles soient, entre les mains de la divine Miséricorde, & ne songez qu’à vous acquitter à l’avenir de tous vos devoirs avec plus de ferveur que jamais. N’oubliez pas de rendre à Dieu de très-humbles actions de graces pour tous les secours que vous en avez reçûs ce jour-là : reconnoissez qu’il est l’Auteur de tout bien, & remerciez-le en particulier de ce qu’il vous a délivré d’un grand nombre d’ennemis, soit visibles, soit invisibles, de ce qu’il vous a inspiré beaucoup de bonnes pensées, & fourni plusieurs occasions de pratiquer la vertu ; & de ce que même il vous a fait une infinité d’autres biens qui vous sont cachés.

CHAPITRE LXI.

Comment nous devons persévérer dans le Combat Spirituel jusqu’à la mort.

ENtre les choses nécessaires pour réussir dans le Combat Spirituel, il faut compter la persévérance, qui est la vertu par laquelle nous nous appliquons à mortifier sans relâche nos passions déreglées, qui pendant que nous vivrons ne meurent point, mais poussent & croissent toujours dans notre cœur, comme dans un champ fertile en mauvaises herbes. C’est en vain que l’on prétend faire cesser cette guerre, puisqu’elle ne peut finir qu’avec notre vie, & que quiconque ne veut pas combattre, perdra infailliblement la liberté ou la vie. Hé ! comment ne seroit-il pas vaincu, ayant en tête des ennemis résolus de ne lui donner ni paix, ni treve ; parce que plus on recherche leur amitié, plus on éprouve leur haine. Vous ne devez pourtant vous étonner, ni de leur force, ni de leur nombre, puisqu’en cette sorte de combat nul n’est vaincu que celui qui le veut être ; & que d’ailleurs, vos ennemis n’ont de pouvoir que ce que leur en donne votre Capitaine pour l’honneur duquel vous combattez. Or, jamais il ne permettra que vous tombiez entre leurs mains ; il sera lui-même notre défenseur ; & comme il est infiniment plus puissant qu’eux tous, il vous en donnera la victoire, pourvû que combattant avec lui, vous mettiez votre confiance, non pas en vos propres forces, mais en sa Toute-puissance, & en la bonté souveraine.

Que s’il tarde à vous secourir, s’il vous laisse dans le danger, ne perdez pas pour cela courage : croyez fermement, & servez-vous de cette considération pour vous animer au combat ; croyez, dis-je, fermement qu’il disposera les choses, de sorte que tout ce qui semble devoir faire obstacle à votre gloire, tournera à votre avantage. Temoignez-lui seulement de la résolution & de la fidelité ; suivez par-tout votre Chef, qui s’est exposé pour vous à la mort, & qui en mourant a vaincu le monde, combattez courageusement sous ses enseignes, & ne quittez point les armes, que vous n’ayez détruit tous vos ennemis. Car si vous donnez la vie à un seul, si vous négligez de vous défaire d’un de vos vices, ce sera toujours une paille que vous porterez dans l’œil, ou une flêche que vous aurez dans le cœur, & qui vous empêchant de combattre, retardera votre victoire.

CHAPITRE LXII.

Comment il faut se préparer au Combat contre les ennemis qui nous attaquent à l’article de la mort.

QUoique toute notre vie ne soit ici-bas qu’une guerre continuelle ; il est certain néanmoins que la plus dangéreuse journée sera la derniere ; parce que quiconque se laisse vaincre en ce tems-là, n’aura plus d’espérance de salut. Afin donc de ne pas périr alors sans ressource, tâchez de vous aguerrir maintenant que Dieu vous en donne l’occasion ; parce que celui qui combat vaillamment durant sa vie, sera victorieux à la mort, à cause de l’habitude qu’il a de vaincre en toute rencontre les plus redoutables ennemis.

De plus, pensez souvent à la mort, car lorsqu’elle sera proche, elle vous fera moins de peur, vous en aurez l’esprit plus libre & mieux disposé au combat. Les gens du monde rejettent cette pensée comme facheuse & importune, de crainte qu’elle ne leur ôte le plaisir qu’ils trouvent dans les choses de la terre, parce qu’ils veulent se délivrer du plaisir qu’ils auroient, s’ils songeoient qu’un jour ils doivent perdre des biens qu’ils aiment éperduement. Ainsi leur passion ne diminue point, elle s’augmente au contraire & se fortifie de jour en jour. Delà vient aussi que de quitter cette vie, & de quitter en même-tems tout ce qu’ils ont de plus cher, c’est une peine pour eux d’autant plus insuportable, qu’ils ont été plus longtems dans les délices.

Mais pour vous mieux préparer à ce terrible passage du Tems à l’Eternité, imaginez-vous quelquefois être seul, sans aucun secours, parmi les douleurs de la mort, considérez attentivement les choses dont je vais parler, qui pourront alors vous faire le plus de peine, & n’oubliez pas les remedes que je vous proposerai, afin de pouvoir vous en servir dans cette derniére extrêmité ; car il faut nécessairement apprendre à bien faire ce qu’on ne fait qu’une seule fois, de peur de commettre une faute irréparable, & qui est toujours suivie d’une éternité de malheurs.

CHAPITRE LXIII.

Des quatre sortes de tentations qui arrivent au tems de la Mort, & premierement de la tentation contre la Foi, & de la maniere d’y résister.

LEs ennemis de notre salut ont coûtume de nous inquietter à la mort par quatre sortes de tentations dangéreuses. 1. Par les doutes sur les choses de la Foi. 2. Par des pensées de désespoir. 3. Par des sentimens de vaine gloire. 4. Par diverses sortes d’illusions, dont ces esprits de ténébres, transformés en Anges de lumiéres, se servent pour nous tromper.

Pour ce qui regarde la premiére tentation, si l’ennemi vous propose quelque raisonnement faux & captieux, gardez-vous bien de raisonner avec lui, contentez-vous de lui dire avec une sainte indignation ; Retire-toi, d’ici Satan, pere du mensonge, car je ne veux pas même t’écouter, & il me suffit de croire tout ce que croît la sainte Eglise Romaine.

Prenez garde aussi de ne pas vous arrêter à de certaines pensées, qui vous viendront dans l’esprit, & qui vous sembleront propres pour vous affermir dans la Foi : rejettez les comme des suggestions du démon qui prétend par-là vous embarrasser, en vous engageant insensiblement à la dispute. Que si vous n’êtes plus en état de vous défaire de ces pensées, si vous en avez déja l’esprit occupé, demeurez ferme, & n’écoutez ni les raisons, ni même les autorités de l’Ecriture que l’ennemi vous alleguera. Car quelques claires & quelques certaines qu’elles yous paroissent, elles sont ou tronquées, ou mal citées, ou détournées de leur véritable sens.

Si donc le malin Esprit vous demande ce que croit l’Eglise Romaine, ne lui faites là-dessus aucune réponse : mais sçachant que tout son dessein est de vous surprendre & de vous chicaner sur quelque mot ambigu, formez seulement en général un Acte de Foi, ou si vous voulez lui faire plus de dépit, répondez-lui que l’Eglise croit la Vérité ; s’il vous presse de dire cette Vérité, ne lui repliquez autre chose, sinon, que c’est ce que l’Eglise croit. Ayez loin sur-tout que votre cœur demeure attaché à la Croix, & dites au Fils de Dieu : mon Créateur & mon Sauveur, sécourez-moi au plûtôt, & ne vous éloignez point de moi, de peur que je ne m’écarte de la Vérité que vous m’avez enseigné ; & puisque vous m’avez fait la grace de naître dans votre Eglise, faites-moi aussi celle d’y mourir, à votre plus grande gloire.

CHAPITRE LXIV.

De la Tentation du désespoir, & comment on peut s’en défendre.

LA seconde tentation de l’ennemi de notre salut, est une vaine frayeur, qu’il tâche de nous donner, en nous remettant devant les yeux nos fautes passées, pour nous jetter dans le désespoir. Si vous vous trouvez en ce péril, prenez pour regle générale que la pensée de vos pechés est un effet de la grace, & qu’elle vous sera salutaire, si elle produit en vous des sentimens d’humilité, de componction, & de confiance en sa miséricorde divine. Mais sçachez aussi qu’elle vient du malin Esprit, lorsqu’elle vous cause du trouble & de la défiance qu’elle vous met dans l’abbatement, qu’elle vous rend lâche & timide ; quoiqu’il vous semble avoir de fortes raisons pour croire que vous êtes réprouvé, & qu’il n’y a point de salut pour vous.

Ne songez alors qu’à vous humilier, & à vous confier plus que jamais en la bonté infinie de Notre-Seigneur : car par ce moyen vous éluderez toutes les ruses du démon ; vous tournerez contre lui ses propres armes, & vous rendrez gloire à Dieu. Il faut à la vérité que vous ayez du regret d’avoir offensé cette Bonté souveraine, toutes les fois que vous vous en souvenez : mais il faut aussi que vous lui en demandiez pardon avec une ferme confiance aux mérites du Sauveur, Et quand même vous croiriez entendre de Dieu qui vous diroit au fond du cœur que vous n’êtes point du nombre de ses Brebis, vous ne devriez pas cesser d’esperer en lui : mais vous devriez lui dire humblement : Seigneur, vous avez sujet de me réprouver, & de me punir éternellement pour mes pechés : mais j’ai encore plus de sujer d’espérer que vous me ferez miséricorde. Je vous supplie donc d’avoir pitié d’une misérable créature, qui mérite la damnation éternelle ; mais qui a été rachetée de votre Sang. Je veux me sauver, ô mon Rédempteur, pour vous bénir à jamais dans votre gloire ; toute ma confiance est en vous, & je m’abandonne tout entier entre vos mains, faites de moi ce qu’il vous plaira, puisque vous êtes mon souverain Maître ; faites de moi, dis-je, ce qu’il vous plaira : mais quoiqu’il arrive, je veux espérer en vous, dussiez-vous dès à présent m’envoyer la mort.

CHAPIIRE LXV.

De la Tentation de vaine gloire.

LA troisiéme tentation est celle de la vaine gloire. Ne craignez rien tant, que de vous laisser aller à la moindre complaisance de vous-même & de vos œuvres. Ne vous glorifiez jamais qu’en Notre-Seigneur, & reconnoissez que vous devez tout aux mérites de la Vie & de sa Mort. Tant que vous vivrez, n’ayez pour vous que de la haine & du mépris : humiliez-vous de plus en plus, & rendez sans cesse des actions de graces à Dieu, comme à l’Auteur de tout le bien que vous avez fait. Priez-le de vous secourir ; mais ne regardez pas son secours, comme le prix de vos mérites, quand même vous auriez gagné sur vous de grandes victoires. Dameurez toujours dans la crainte, & avouez ingenuement que tous vos soins seroient inutiles, si Dieu, qui est toute votre espérance, ne vous assistoit. Profitez de ces avertissemens, & soyez sûr que vos ennemis n’auront sur vous aucun avantage.

CHAPITŘE LXVI.

De diverses illusions du démon qui arrivent à l’article de la Mort.

SI l’ennemi de notre salut qui ne se lasse jamais de nous tourmenter, contrefaisant l’Ange de lumiere, s’efforce de vous surprendre par des illusions, & par des visions imaginaires ou même sensibles, demeurez ferme dans la connoissance de vous-même, & dites-lui hardiment : Retire-toi, malheureux, retourne dans les ténébres, d’où tu es sorti ; car je suis un trop grand pecheur pour mériter des visions, & je n’ai besoin que de la miséricorde de mon Jesus, & des prieres de la bienheureuse Vierge, de S. Joseph, & des autres Saints.

Que si par des marques presque évidentes, il vous sembloit que ces choses vinssent de Dieu, gardez-vous d’abord d’y ajouter foi, ne craignez point de les rejetter : cette résistance, fondée sur la vûe de votre misere, ne peut être désagréable à Notre-Seigneur ; & si c’est lui qui agit en vous, il sçaura bien vous le faire connoître sans qu’il vous en arrive aucun mal ; parce que celui qui donne la grace aux humbles, n’a garde de les en priver, lorsqu’ils s’humilient.

Voilà les armes dont l’ennemi a coûtume de se servir généralement contre tous les hommes, lorsqu’il les voit proche de la mort : mais outre cela, il attaque chacun en particulier par l’endroit qui lui paroît le plus foible. Il étudie nos inclinations, & c’est par nos inclinations mêmes qu’il nous fait tomber dans le peché. C’est pourquoi avant que l’heure du grand Combat soit venue, prenons les armes, & commençons à faire la guerre aux passions qui nous dominent ; afin que nous ayons moins de peine à y résiter & à les vaincre dans ce tems si redoutable, qui sera la fin de tous les tems. Vous combattrez contre eux, lusqu’à ce qu’ils soient entierement défaits.

F I N.

DE LA PAIX

DE L’AME,

ET DU BONHEUR D’UN

Cœur qui meurt à lui-même, pour

vivre à Dieu.

CHAPITRE PREMIER.

De quelle nature est le cœur humain, & de la maniere de le gouverner.

DIeu m’a fait le cœur humain, que pour l’aimer, & pour en être aimé. L’excellence de la fin de la Création le doit donc faire considérer comme le plus grand & le plus noble de ses Ouvrages.

C’est uniquement de son gouvernement que dépend la vie ou la mort spirituelle.

La science n’en doit pas être fort difficile, puisque son caractere est de faire toutes choses par amour, & de ne rien faire par force.

Nous n’avons qu’à veiller doucement & sans violence sur les mouvemens par lesquels nous agissons.

Voir d’où ils viennent, & où ils tendent.

Si ces mouvemens partent du cœur qui est la source de l’amour divin, ou de l’esprit, qui est la source de la vanité humaine.

Vous connoîtrez, que c’est le cœur qui vous fait agir dans vos bonnes œuvres, par le motif de l’amour, quand tout ce que vous faites pour Dieu ne vous paroît rien, & quand en faisant ce que vous pouvez, vous avez honte de faire si peu.

Et vous devez juger, que c’est l’esprit mû & excité par des intérêts humains, quand les bonnes œuvres que vous faites ne vous laissent au lieu des vertus douces, humbles & tranquilles, que des vapeurs & des illusions de vaine gloire, qui vous font croire que vous avez beaucoup fait, quand vous n’avez rien fait de bien.

La guerre humaine dont parle Job, consiste en ces veilles, que nous devons faire continuellement sur nous mêmes.

Elles ne doivent point être chagrines ni inquietes ; au contraire, leur but principal est de donner le repos à l’Ame, calmer & appaiser les mouvemens, quand on la sentira inquiete & agitée dans son action, ou dans sa priere. Car l’on doit être persuadé que I’on ne sçauroit bien prier en cet état, que l’Ame ne soit mise dans son premier assied.

Sçachez que vous n’avez besoin pour cela que du seul attrait de la douceur, & que c’est la seule chose qui la peut faire revenir de son égarement, & lui rendre sa premiere tranquillité.

CHAPITRE II.

Du soin que l’Ame doit avoir de s’acquérir une parfaite tranquillité.

CEtte attention douce & paisible, mais sur-tout persévérante sur notre cœur, nous conduira sans peines à de grandes choses : non-seulement elle nous fera prier & agir doucement & aisément, mais souffrir sans fâcherie, ce qui fait le sujet de l’emportement de tous les hommes, qui est le mépris & l’injustice.

Ce n’est pas que pour acqéerir cette paix intérieure, il ne faille essuyer beaucoup de travaux, & que faute d’expérience nous ne soyons souvent battus par ces ennemis puissans, qui sont au dedans de nous : mais soyons certains, que pourvû que nous le voulions combattre, nous ne manquerons ni de secours, ni de consolations en cette guerre, que nos ennemis s’affaibliront, que leurs forces se dissiperont, que notre domination sur nos mouvemens s’établira ; & qu’enfin nous donnerons à notre ame ce précieux repos, qui doit faire sa beatitude dès cette vie.

S’il arrive que l’émotion soit trop forte pour se laisser vaincre, ou le poids de l’affliction trop pesant, pour être supporté de nous-mêmes, courons à l’Oraison, prions & persévérons en la priere ; Jesus-Christ pria trois fois au Jardin des Olives, pour nous apprendre que l’Oraison doit être le refuge & la consolation de tout esprit affligé.

Prions toujours jusqu’à ce que nous sentions notre intérieur soumis, notre volonté rangée à celle de Dieu, & que notre ame soit revenue à sa premiere tranquillité.

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