Le Combat spirituel (page 4)

Lorenzo Scupoli · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Combat spirituel (trad. Brignon, 1703), Texte entier · 14 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Que si la passion vous trouble tellement d’abord, qu’elle vous mette hors d’état d’élever votre esprit à Dieu, & que même votre volonté en reçoive quelque atteinte, gardez-vous bien de le laisser aller plus avant ; & quelque désordre qu’elle ait pû causer dans votre cœur, ne laissez pas de faire tous vos efforts pour la vaincre, en implorant avec ferveur le secours du Ciel. Après tout, la voye la plus sûre pour arrêter ces premieres saillies des passions, est d’essayer de bonne heure d’en ôter la cause. Si vous remarquez, par exemple, que pour avoir trop d’attache à quelque chose, vous vous mettez en colere toutes les fois que l’on s’oppose à vos inclinations, rompez cette attache, & vous joüirez toujours d’un parfait repos.

Mais si le trouble que vous ressentez, vient non d’un amour déréglé pour quelque objet agréable, mais d’une aversion naturelle pour une personne en qui tout vous choque, & dont les moindres actions vous déplaisent, le grand remede à ce mal, est que malgré votre antipathie, vous tachiez d’aimer cette personne, non seulement, parce que c’est une créature formée de la main de Dieu, & rachetée du précieux Sang de Jesus-Christ, aussi-bien que vous, mais parce qu’en suportant avec douceur ses défauts, vous pouvez vous rendre semblable au Pere céleste, qui a de l’amour & de la bonté généralement pour tous.

CHAPITRE XIX.

De quelle sorte il faut combattre le vice de l’impureté.

VOus devez combattre ce vice d’une maniere particuliere, & avec plus de vigueur que les autres, Pour le bien faire, il faut distinguer trois tems : le premier, avant que d’être tenté ; le second, pendant que l’on est tenté ; le troisiéme, quand la tentation est passée.

Avant que la tentation vienne. 1. On doit employer tous ses soins à en prévenir jusqu’aux moindres occasions, & à s’éloigner des personnes dont le commerce est dangereux. Que par malheur on est obligé de traiter avec ces sortes de personnes, il faut qu’on le fasse le plus vîte qu’on pourra, avec un visage modeste, avec des paroles graves, & d’un air plûtôt sérieux, que familier & enjoüé.

Ne présumez point de vous-mêmes sur ce que durant plusieurs années que vous avez vécu dans le monde vous n’avez presque jamais sçû ce que c’est que l’aiguillon de la chair. Car le démon de l’impureté fait en une heure, ce qu’il n’a pas fait en plusieurs années. Il est quelquefois longtems à préparer ses machines ; mais les coups qu’il donne, sont d’autant plus rudes, les playes qu’il fait, sont d’autant plus dangéreuses, qu’il sçait l’art de se contrefaire & de tuer en flatant.

Il est même à remarquer, & l’expérience journaliere le montre, que le péril n’est jamais plus grand, que lorsqu’on fait, ou qu’on entretient de certaines liaisons, où il ne paroît rien de mal, parce qu’elles sont fondées sur des raisons spécieuses, ou de parenté, ou de gratitude, ou de quelqu’autre devoir, ou sur le mérite de la vertu de la personne qu’on aime, L’amour impur se glisse insensiblement dans ces amitiés, par des visions fréquentes, par des conversations trop longues, par des familiarités indiscretes ; jusqu’à ce qu’enfin le poison gagne le cœur, & la raison s’obscurcit de sorte, que l’on ne compte pour rien des œillades peu modestes, des paroles tendres, des entretiens libres & pleins de railleries ; d’où naissent des tentations très-rudes & très-difficiles à vaincre.

Fuyons donc ayant toutes choses l’occasion du peché, parce que vous êtes comme de la paille auprès d’un grand feu, & ne vous fiez point à votre vertu, ni à la résolution que vous avez prise de mourir plûtôt que d’offenser Dieu ; car quelque bonne volonté que vous ayez, l’amour sensuel qui s’allume dans ces conversations douces & fréquentes, s’embrasera tellement que rien ne sera capable de l’éteindre. Le desir violent d’assouvir votre passion, vous empêchera d’écouter les remontrances de vos amis : vous perdrez la crainte de Dieu : vous mépriserez l’honneur & la vie : les feux mêmes de l’enfer n’étoufferont pas les flammes impures dont vous brûlerez. Cherchez donc votre salut dans la fuite, autrement vous serez surpris, & la peine d’une confiance présomptueuse sera la mort éternelle.

2. Soyez ennemi de l’oisiveté : pensez à ce qui est de votre devoir, n’oubliez rien pour satisfaire aux obligations essentielles de votre état.

3. Obéissez avec joye & sans résistance à vos Supérieurs ; exécutez promptement tout ce qu’ils vous commanderont ; & que les choses les plus humiliantes & les plus contraires à votre inclination, soient toujours celles que vous embrassiez avec plus d’ardeur.

4. Gardez-vous bien de juger témérairement de votre prochain, surtout en matiere d’impureté. Que s’il est tombé par malheur en quelque désordre, & que sa chûte soit publique, ne le traitez pas pour cela avec mépris ; ne vous fachez pas contre lui, mais ayez pitié de sa foiblesse, & tachez d’en profiter, en vous humiliant devant Dieu ; en confessant que vous n’êtes que poussiere, que bouë, & qu’un pur néant ; en redoublant vos prieres, en fuyant avec plus de soin que jamais tout commerce dangéreux, pour peu suspect qu’il puisse être. Car si vous êtes trop prompt à juger désavantageusement de vos freres, Dieu pour vous punir, & pour vous corriger tout ensemble, permettra que vous tombiez dans les mêmes fautes que vous condamnés ; & par cette humiliation, reconnoissant votre orgueil & votre imprudence, vous chercherez des remedes à l’un & à l’autre.

Mais quand vous pourriez éviter ces chûtes honteuses, sçachez néanmoins que si vous continuez à former des jugemens & des soupçons téméraires, vous serez toujours en grand danger de périr.

5. Si vous vous sentez le cœur rempli de délices & de consolations spirituelles, n’en ayez pas en vous-mêmes de secrettes complaisances : ne vous imaginez pas être arrivé au comble de la perfection, ni que l’ennemi soit hors d’état de vous nuire, parce qu’il vous semble n’avoir plus pour lui que du mépris, de l’aversion & de l’horreur. Assûrez-vous que sans une extrême circonspection, vous aurez bien de la peine à vous empêcher de tomber.

Venons maintenant à ce qui regarde le tems de la tentation. Il faut voir d’abord si la cause d’où elle procede est intérieure ou extérieure.

Par la cause extérieure, j’entends la curiosité, soit des yeux, soit des oreilles, sur des choses peu honnêtes, la délicatesse, le luxe & les habits, les amitiés trop naturelles, des conversations trop libres. On remedie à ce mal par la pudeur & la modestie, qui tient les yeux & les oreilles fermées aux objets capables de soüiller l’imagination. Mais le souverain remede est la fuite, ainsi que nous avons dit.

La cause intérieure vient d’un excès d’embonpoint, ou d’une foule de pensées mauvaises, qui sont les effets de nos méchantes habitudes, ou de la suggestion du démon.

Le corps accoutumé à la bonne chere & à la molesse, doit être mortifié par les jeûnes, par les disciplines, par les cilices, par les veilles, & par toutes sortes d’austérités, sans néanmoins passer les bornes de la discrétion, ni de l’obéissance.

Pour le regard des pensées impures, de quelque principe qu’elles viennent, on peut s’en défaire. 1. Par une sérieuse aplication aux exercices propres de son état. 2. Par l’Oraison & la Méditation.

L’Oraison se fera en cette maniere. Dès que ces sortes de pensées vous viendront dans l’esprit, & que vous commencerez à en sentir l’impression, recueillez-vous en vous-mêmes, & vous adressant à Jesus crucifié, dites-lui : O mon doux Jesus, hâtez-vous de venir à mon secours, de crainte que je ne tombe entre les mains de mes ennemis. Quelquefois embrassant la Croix, ou Jesus est attaché, baisez mille fois les playes sacrées de ses pieds, & dites avec confiance & avec amour : O playes adorables, ô playes infiniment saintes, imprimez votre figure dans mon cœur, dans ce cœur si plein d’abomination, & préservez moi du peché.

Pour ce qui est de la Méditation, je ne vous conseille pas, lorsque la tentation vous presse & vous tourmente le plus, de faire ce que quelques livres enseignent pour donner de l’horreur de l’impureté : de considérer, que ce vice est très-honteux, qu’il est insatiable, qu’il traine après soi une infinité de dégoût, de déplaisirs, de chagrins, & quelquefois même la perte des biens, de la santé, de la vie & de l’honneur, &c. La raison est que ces sortes de considérations ne sont pas de trop bons moyens pour nous tirer du péril ; mais que souvent elles ne font que nous y engager davantage : parce que si d’un côté l’entendement chasse les pensées mauvaises, il les rappelle de l’autre, & met toujours la volonté en danger d’y consentir.

Ainsi la voye la plus sûre pour nous en défaire, est d’éloigner de notre pensée, non-seulement les objets impurs, mais même ceux qui leur sont contraires ; parce qu’en nous efforçant de les dissiper par ceux qui leur sont contraires, nous y pensons malgré nous, & en conservons les images : contentez-vous donc de méditer sur la Vie & sur la Passion de notre-Seigneur ; & si durant ce saint exercice les mêmes pensées vous reviennent si elles vous font plus de peine qu’auparavant, comme cela peut arriver, ne vous découvrez pas, ni ne quittez pas la Méditation ; bien loin de faire de grands efforts pour les chasser, méprisez-les comme venant du démon, & non pas de vous : continuez seulement à méditer avec toute l’attention possible sur la mort de votre Sauveur, parce qu’il n’est rien de plus puissant pour repousser l’esprit immonde, quand même il seroit déterminé à vous faire éternellement la guerre.

Vous finirez votre méditation par cette priere, ou par quelqu’autre semblable. O mon Créateur & mon Rédempteur, délivrez-moi de mes ennemis par votre infinie bonté, & par les mérites de votre sainte Passion. Mais souvenez-vous en disant cela de ne point penser au vice, dont vous essayez de vous défendre, parce que la moindre idée en est dangereuse. Surtout prenez garde de ne point perdre de tems à disputer avec vous-même, pour sçavoir si vous avez consenti ou non à la tentation. Car cette sorte d’examen est une invention de l’ennemi, qui sous prétexte d’un bien aparent, d’une obligation chimérique, veut vous donner de l’inquiétude, ou qui espere du moins de vous faire prendre quelque plaisir à ces images impures, dont il vous occupe l’esprit.

Lors donc qu’il ne paroît pas clairement que vous avez consenti au mal, il vous doit suffire de déclarer en peut de mots à votre Pere spirituel tout ce que vous en sçavez ; & selon ce qu’il vous dira, tenez-vous l’esprit en repos, & n’y pensez plus. Mais découvrez-lui fidelement tout le fond de votre cœur, sans que jamais vous lui cachiez rien, ni par une mauvaise honte, ni par quelqu’autre raison que ce soit. Car si l’humilité vous est nécessaire, pour vaincre généralement vous vos ennemis, combien devez-vous en avoir besoin pour vous délivrer de ce vice, qui est presque toujours un châtiment de l’orgueil !

Enfin, quand la tentation est passée, voici ce que vous avez à faire. Quoique vous joüissiez d’une grande paix, & que vous croyez être en assûrance, fuyez néanmoins tant que vous pourrez les objets qui ont fait naître la tentation, & ne souffrez point qu’ils entrent dans votre esprit, sous quelque couleur que ce soit, ou de vertu, ou d’un bien imaginaire que vous prétendez en tirer. Car ces sortes de prétextes sont des tromperies de la nature corrompuë, & des pieges du démon, qui contrefait l’Ange de lumiere, pour vous entraîner avec lui dans les ténebres extérieures, qui sont celles de l’enfer.

CHAPITRE XX.

De la maniere de combattre le vice de la paresse.

IL importe extrêmement de faire la guerre à la paresse, parce que ce vice, non-seulement nous détourne du chemin de la perfection, mais nous livre, pour ainsi parler, entre les mains des ennemis de notre salut. Si vous voulez donc le combattre tout de bon, commencez par fuir toutes sortes de curiosités & de vains amusemens, détachez votre affection des choses du monde, quittez toutes les occupations qui ne conviennent pas à votre état. Tachez ensuite d’être diligent à répondre aux inspirations du Ciel, à exécuter les ordres de vos Supérieurs, & à faire toutes choses dans le tems & de la maniere qu’ils le souhaitent : ne differez pas un seul moment à accomplir ce qu’on vous ordonne : songez que le premier retardement en attire un autre, & celui-ci un troisiéme ; & qu’on recule toujours, parce que la crainte de la peine s’augmente de plus en plus, & que l’amour du repos croit à mesure qu’on en goûte la douceur. De-là vient que lorsqu’il faut travailler, on s’y met le plus tard qu’on peut, ou qu’on s’en dispense tout à fait, tant on a d’aversion pour le travail.

Ainsi l’habitude de la paresse vient à se former, & on a peine à s’en défaire, à moins que la honte d’avoir vêcu dans une extrême non-chalance, ne fasse enfin prendre la résolution d’être à l’avenir plus laborieux & plus diligent.

Mais remarquez que la paresse est un poison qui se répand dans toutes les puissances de l’ame ; qui n’infecte pas seulement la volonté, en lui faisant haïr le travail, mais l’entendement, en l’aveuglant de telle sorte, qu’il ne voit que les résolutions des paresseux sont pour la plûpart sans effet ; & que ce qu’ils devroient faire sur l’heure, ils ne le font point du tout, ou le remettent à un autre tems.

Remarquez de plus, qu’il ne suffit pas de faire vîte & sans délai, ce qu’on a à faire, mais qu’il faut choisir le tems que la nature de l’action demande ; & quand on l’a fait, y aporter un extreme soin pour lui donner toute la perfection dont elle est capable. Car enfin, ce n’est pas la marque d’une véritable diligence, mais d’une paresse fine & artificieuse, que de faire avec précipitation les choses dont on est chargé, sans se mettre en peine qu’elles soient bien faites, pourvû que l’on en soit quitte au plûtôt, & que l’on ait plus de tems à se reposer. Ce désordre vient de ce qu’on ne considere pas assez de quel prix est une bonne œuvre, lorsqu’on la fait en son tems, & qu’on passe pardessus toutes les difficultés, que la paresse opose à ceux qui commencent de faire la guerre à leurs vices.

Considérez donc souvent, qu’une seule aspiration, qu’une Oraison jaculatoire, qu’une génuflexion, que la moindre marque de respect pour la Majesté divine, est quelque chose de plus estimable que tous les trésors de la Terre ; & qu’à chaque fois qu’un homme se mortifie en quelque chose, les Anges du Ciel lui apportent une couronne pour récompense de la victoire qu’il a gagné sur lui-même. Songez au contraire, que Dieu ôte peu à peu ses graces aux tiédes, qui les négligent, & qu’il en comble les fervens qui en profitent, afin qu’un jour ces fideles serviteurs puissent entrer dans la joye de leur Seigneur.

Mais si au commencement vous ne vous sentez pas assez de forces pour suporter tous les travaux & toutes les peines qui se présentent dans la voye de la perfection, il faut que vous ayez l’adresse de vous les cacher à vous-mêmes, desorte que vous les trouviez beaucoup moindres que les paresseux ne se les figurent. Si donc il est nécessaire pour acquérir une vertu, que vous en fassiez beaucoup d’Actes ; que vous vous y exerciez durant plusieurs jours ; que vous combattiez contre un grand nombre d’ennemis puissans, qui traversent vos bons desseins, commencez à former ces Actes, comme si vous en aviez peu à faire ; travaillez comme si votre travail ne devoit pas durer longtems ; attaquez vos ennemis l’un après l’autre, comme si vous n’en aviez qu’un seul à combattre, & soyez sûr qu’avec la grace de Dieu, vous serez plus fort qu’eux tous : vous viendrez par ce moyen, à vous délivrer du vice de la paresse, & à acquérir la vertu contraire.

Pratiquez la même chose dans l’Oraison. Si votre Oraison doit durer une heure, & que ce tems vous paroisse long, proposez-vous seulement de prier un demi-quart d’heure, & de ce demi-quart d’heure passant à un autre, il ne vous sera pas mal-aisé de remplir enfin l’heure toute entiere. Que si au second, ou au troisiéme demi-quart d’heure, vous sentez une trop grande répugnance à la priere, n’allez pas jusqu’à vous en dégoûter tout-à-fait, mais discontinuez un peu ce saint exercice, l’interruption ne vous nuira point, pourvû que vous le repreniez peu de tems après.

Usez-en de même à l’égard des œuvres extérieures & du travail temporel. S’il vous semble que vous ayez trop de choses, ou des choses trop difficiles à faire, & que par un excès de lâcheté, vous en ressentiez du chagrin, commencez toujours par la premiere, sans songer aux autres ; appliquez-vous-y avec tout le soin possible : car faisant bien celle-là, il n’y en aura aucune dont vous ne veniez à bout avec moins de peine que vous ne croyez. Allez aussi au-devant des difficultés qui se rencontrent, & ne fuyez jamais le travail. Craignez seulement que la paresse ne s’augmente en vous, jusqu’à vous rendre insuportables les peines qui accompagnent les premieres exercices de la vertu, & qu’avant mêmes qu’elles viennent, vous n’en conceviez de l’horreur.

C’est ce qui arrive aux ames lâches & timides. Car elles apréhendent toujours l’ennemi, quelque foible, & quelque éloigné qu’il soit, elles s’imaginent qu’on va à toute heure leur commander des choses facheuses, & ces vaines craintes leur causent du trouble au milieu même de leur repos. Sçachez donc qu’il y a dans ce vice un poison caché, qui non-seulement étouffe les premieres sémences de vertu, mais qui détruit même les vertus déja formées. Sçachez que ce que le ver fait dans le bois, il le fait dans la vie spirituelle, & que c’est par lui que le démon a coutume de faire tomber dans ses pieges la plûpart des hommes, principalement de ceux qui aspirent à la perfection.

Veillez sur vous-même, adonnez-vous à l’Oraison & aux bonnes œuvres ; n’attendez pas à vous faire une robe nuptiale, lorsqu’il faudra que vous en soyez revêtu, pour aller au devant du divin Epoux. Souvenez-vous chaque jour, que celui qui a daigné vous conserver jusqu’au matin, ne vous promet pas de vous faire vivre jusqu’au soir ; & que s’il a eu la bonté de vous conserver jusqu’au soir, il ne vous assure pas que vous vivrez jusqu’au lendemain. Employez donc saintement chaque heure du jour, comme si c’étoit la derniere ; ne pensez qu’à plaire à Dieu, & craignez toujours ce compte si rigoureux, qu’il faut lui rendre de tous les momens de votre vie.

Je n’ai plus qu’un mot à vous dire. Quoique vous ayez beaucoup travaillé, que vous ayez expédié bien des affaires, croyez néanmoins que la journée est perduë pour vous, que toutes vos peines sont inutiles, si vous n’avez pû remporter plusieurs victoires sur vos passions, & sur votre propre volonté ; si vous avez négligé de remercier Dieu de ses dons, & particulierement de la grace qu’il vous a faite de mourir pour vous ; si vous n’avez pas reçû comme des faveurs les châtimens que ce Pere infiniment bon vous a envoyez pour l’expiation de vos crimes.

CHAPITRE XXI.

Du bon usage des sens extérieurs, & comment on peut les faire servir à la contemplation des choses divines.

ON ne peut sans un grand soin & une aplication continuelle, régler comme il faut les sens extérieurs, parce que l’apétit sensitif d’où naissent tous les mouvemens de la nature corrompuë, aime éperduëment le plaisir. Et comme il ne peut de lui-même se satisfaire, il employe les sens pour attirer à soi leurs objets, dont il fait passer les images jusqu’à l’esprit. C’est de-là que vient le plaisir sensuel, qui, par la communication qu’ont entre eux l’esprit & la chair ; s’étant répandu d’abord dans tous les sens, qui en sont capables, infecte ensuite comme un mal contagieux les puissances spirituelles, & corrompt enfin l’homme tout entier.

Voici les remedes qu’on peut aporter à un si grand mal. Ne donnez point trop de liberté à vos sens : ne vous en servez jamais que pour une bonne fin, pour quelque chose d’utile, ou de né cessaire, & non pour la volupté. Que s’ils s’échapent sans que vous vous en aperceviez ; s’ils passent les bornes que la raison leur prescrit, ayez soin de les ramener au plûtôt : réglez-les de telle sorte, qu’au lieu qu’ils avoient accoutumé de s’attacher à de vains objets, pour y trouver quelques faux plaisirs, il s’accoutume à tirer des mêmes objets de grands secours pour le salut & la perfection de l’ame ; & que l’ame se recueillant en elle-même, s’éleve ensuite par la connoissance des choses créées à la contemplation des grandeurs de Dieu : ce qui se peut pratiquer en cette maniere.

Lorsqu’un objet agréable se présente à un de vos sens, ne regardez pas ce qu’il a de matériel, mais considérez-le avec les yeux de l’esprit ; & si vous y apercevez quelque chose qui flate vos sens, songez qu’il ne le tient pas de lui-même, mais qu’il l’a reçû de Dieu ; que c’est Dieu qui d’une main invisible l’a créé, & qui lui donne tout ce que vous admirez de beau & de bon. Après cela réjouissez-vous de voir que cet Être souverain & indépendant, est le seul Auteur de tant de rares qualités qui vous charment dans les créatures ; qu’il les contient toutes éminemment, & que la plus excellente n’a rien qui aproche de ses perfections infinies.

Lorsque vous vous arrêtez à contempler quelque bel ouvrage du Créateur, souvenez-vous que de soi-même il n’est rien, pensez à l’Ouvrier qui l’a fait, mettez en lui seul toute votre joye, & dites-lui : O mon Dieu, ô l’objet de tous mes desirs, ô mon unique bonheur, que j’ai de joye quand je considere que tout ce qu’il y a de perfections dans les créatures, n’est que l’image des vôtres, & que vous en êtes la source.

Lorsque vous voyez des arbres, des plantes, des fleurs, ou d’autres choses semblables, songez que la vie qu’elles ont ne vient pas d’elles, mais de cet Esprit tout-puissant, qu’on ne voit point, qui seul les fait vivre, auquel vous direz : O Dieu vivant, ô toute la joye de mon ame, ô vie souveraine, c’est de vous, c’est en vous & c’est par vous que tout vit & croit sur la Terre.

En voyant des animaux, élevez aussi votre esprit & votre cœur à celui qui leur donne le sentiment & le mouvement ; dites-lui avec respect & avec amour : Grand Dieu, qui remuez toutes choses dans le monde, & qui demeurez toujours immobile, je me réjouis de ce que vous êtes éternellement dans le même état, sans pouvoir souffrir aucun changement.

Quand vous vous sentez épris de la beauté des créatures, séparez incontinent ce que vous voyez de ce que vous ne voyez pas ; laissez le corps & attachez-vous à l’esprit : considérez que tout ce qui paroît de beau à vos yeux, vient d’un principe invisible, qui est la Beauté incréée. Dites en vous-même : voilà des petits ruisseaux de cette source inépuisable, de cet Océan immense, d’où découlent une infinité de biens. O que mon ame ressent de plaisir, lorsque je pense à cette beauté éternelle, qui est la cause de toute beauté créée !

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