Le Combat spirituel (page 5)
Quand vous voyez une personne doüée de sagesse, de justice, de bonté, ou de quelqu’autre vertu, distinguez pareillement ce qu’elle a de foi d’avec ce qu’elle a reçû du Ciel, & dites à Dieu : O Dieu des vertus, je ne puis vous exprimer le contentement que j’ai, quand je considere qu’il n’est aucun bien, qui ne procede de vous, & que toutes les perfections des créatures ne font rien en comparaison des vôtres. Je vous rends mille actions de graces, Seigneur, pour ce bien, & généralement pour tous les biens que vous avez faits à mon prochain & à moi. Ayez pitié de ma pauvreté, souvenez-vous que j’ai grand besoin d’une telle, & d’une telle vertu qui me manque.
Lorsque vous faites quelque bonne action, pensez que c’est Dieu qui en est la premiere cause, & que vous n’êtes que l’instrument dont il se sert pour agir ; élevez les yeux vers lui, en disant : O souverain Maître du monde, c’est avec une extrême joye que je reconnois, que sans vous je ne puis rien, & que vous êtes le premier & le principal ouvrier de toutes choses.
Quand vous mangez de quelque viande que vous aimez, faites cette réflexion, qu’il n’y a que le Créateur capable de lui donner ce goût que vous y trouvez, & qui vous paroît si agréable : mettez en lui seul tous vos délices, & dites-vous à vous-même : O mon ame, réjouis-toi de voir, que comme il n’y a point de solide contentement hors de Dieu, aussi trouve-t-on en Dieu un parfait bonheur.
Lorsque vous sentez quelque douce odeur, gardez-vous bien de vous attacher au plaisir que vous y prenez ; montez en esprit au Ciel, & persuadé que c’est Dieu qui est la cause de cette odeur, réjouissez-vous-en avec lui, priez-le qu’étant le principe de toute douceur, il fasse ensorte que votre ame dégagée des plaisirs sensuels, n’ait rien qui l’empêche de s’élever jusqu’à lui, comme la fumée d’un agréable parfum.
Enfin quand vous entendez quelque beau concert, pensez à Dieu, & lui dites : O mon Dieu, j’ai le cœur comblé de joye, lorsque je songe à vos divines perfections, qui jointes ensemble, font une excellente harmonie, non-seulement dans vous-même, mais dans les Anges, dans les Cieux, & dans toutes les Créatures.
CHAPITRE XXII.
Comment les choses sensibles nous aident à méditer sur ces Mystéres de la vie, & de la Passion de Notre-Seigneur.
JE vous ai montré comment on peut s’élever de la considération des choses sensibles à la contemplation des grandeurs de Dieu : aprenez maintenant à vous servir de ces mêmes choses, pour vous remettre dans l’esprit les sacrés Mystéres de la Vie & de la Passion de Notre-Seigneur. Il n’y a rien dans l’Univers qui ne soit propre à vous en rafraîchir la mémoire.
Considérez donc seulement que Dieu, ainsi que nous avons dit, est le principe de toutes choses, que c’est lui qui a donné aux Créatures, mêmes les plus nobles, l’être, la beauté, & toutes les perfections qu’elles ont. Admirez ensuite l’infinie bonté de ce souverain Maître du monde, qui a daigné s’abaisser jusqu’à se faire homme, & à souffrir une mort honteuse pour votre salut, en permettant que ses propres Créatures conspirassent contre lui, pour le crucifier. Mais si vous voulez venir au détail de ses travaux & de ses souffrances, de quelque côté que vous vous tourniez, vous en verrez des figures.
Si, par exemple, vous voyez des armes, des foüets, des cordes, des épines, des roseaux, des cloux, des marteaux, vous vous représenterez ceux qui furent les instrumens de la Passion & de la Mort. Une maison pauvre vous fera penser à l’Etable & à la Crêche où il nâquit. La pluye qui tombe du Ciel, & qui se répand sur la Terre, vous remettra en mémoire les ruisseaux de sang dont il arrosa le Jardin des Olives : toutes les pierres vous seront autant d’images, de celles qui se fendirent à sa mort. En regardant ou le Soleil, ou la Terre, vous songerez que quand il mourut, la terre trembla & le Soleil s’obscurcit. En voyant de l’eau, vous vous souviendrez de celle qui coula de son côté, & ainsi de mille autres choses qui se présenteront à vos yeux.
Si vous bûvez du vin, ou de quelque autre liqueur, proposez-vous le vinaigre & le fiel, dont cet aimable Sauveur fut abreuvé par ses Ennemis. Si vous prenez trop de plaisir à l’odeur de quelque parfum, figurez-vous la puanteur des corps morts, qu’il sentit sur le Calvaire. En vous habillant, considérez qu’étant le Fils de Dieu, il s’est revêtu de notre chair, pour nous revêtir de la Divinité. En vous deshabillant, imaginez-vous le voir dépouillé & tout nud entre les mains des Bourreaux, prêt à être fouetté & attaché à une Croix pour l’amour de vous. Quand vous entendez quelque bruit confus, croyez entendre ces cris effroyables d’une populace mutinée contre son Seigneur : Otez-le du monde, ôtez-le du monde : Crucifiez-le, crucifiez-le.
Toutes les fois que l’horloge sonnera, pensez à ce battement de cœur, que Jesus sentit dans le Jardin, lorsqu’il fut saisi d’une mortelle frayeur, à la vûë des cruels tourmens qu’on lui préparoit ; ou bien songez aux coups de marteau que les Soldats lui donnerent, en le clouant à la Croix. Enfin quelques peines & quelques douleurs que vous enduriez, ou que vous voyiez endurer aux autres, tenez pour certain qu’elles ne sont rien en comparaison de celles que votre Sauveur souffrit, & dans le corps & dans l’ame, durant tout le cours de la Passion.
CHAPITRE XXIII.
De quelques autres moyens de faire dans les rencontres un bon usage des sens extérieurs.
APrès vous avoir montré comment on doit élever son esprit des choses sensibles aux choses de Dieu & aux Mystéres de la Vie de Jesus-Christ, je veux encore vous enseigner d’autres moyens d’en tirer divers sujets de méditations, afin que comme les goûts sont différens, chacun trouve ici de quoi satisfaire la dévotion : ce qui sera d’une grande utilité, non-seulement aux personnes simples, mais mêmes aux plus spirituelles, qui ne vont pas toutes par la même voye à la perfection, qui ne suivent pas la même conduite, & qui ne sont pas également nées pour les plus hautes spéculations. Au reste, ne craignez point que cette grande diversité de pratique vous cause de l’embarras & du trouble : tâchez seulement d’un user avec discrétion : consultez quelque sage Directeur : abandonnez vous entre ses mains avec beaucoup d’humilité & de confiance, non-seulement pour ce qui regarde ce que je vais dire, mais pour tout ce que je dirai dans la suite.
Lors donc que vous jetterez les yeux sur des choses qui vous plaisent, & dont on fait cas dans le monde, persuadez-vous que de soi elles sont viles comme de la bouë, qu’elles ne sont rien en comparaison des biens du Ciel, où vous devez aspirer sans cesse en foulant aux pieds tout le reste.
Quand vous regardez le Soleil, songez que votre ame ornée de la grace est beaucoup plus belle & plus lumineuse que tous les Astres ensemble, & que sans la grace elle est plus noire & plus affreuse que les ténebres de l’enfer. En considérant le Ciel, qui est au-dessus de vous, montez en esprit jusqu’à l’Empirée, & demeurez-y comme dans le lieu où vous regnerez à jamais, si vous vivez innocemment & saintement sur la terre.
Quand vous entendez chanter les oiseaux, souvenez-vous du Paradis, où l’on ne cesse de chanter à Dieu des Cantiques de louanges : priez en même-tems le Seigneur qu’il vous rende digne de le louer éternellement en la compagnie des Esprits célestes.
Lorsque la beauté des créatures vous charme, figurez-vous le Serpent infernal, qui caché sous ces dehors éclatans, tache de vous mordre & de vous ôter la vie de la grace. Dites-lui avec une sainte indignation : Va, maudit Serpent, c’est envain que tu te cache pour me nuire. Puis en vous tournant vers Dieu : Soyez béni, lui direz-vous, de ce qu’il vous a plû me découvrir mon ennemi, & me sauver de ses embûches. Après cela, retirez-vous dans les playes de votre Sauveur, comme en un asile assuré : occupez-y votre esprit des douleurs inconcevables qu’il a souffertes dans sa chair sacrée, pour vous garantir du peché, & pour vous donner de l’horreur des plaisirs sensuels.
Voici encore un moyen de fuir les attraits des beautés créées ; c’est de penser quels seront après la mort ces objets, qui vous paroissent maintenant si beaux. Quand vous marchez, prenez garde qu’à chaque pas, que vous faites, vous vous approchez de la mort. Le vol d’un oiseau, le cours d’un fleuve impétueux vous avertit que vos jours s’écoulent encore plus vîte : un tourbillon qui renverse tout, un tonnerre qui fait tout trembler, vous représente le jour effroïable du Jugement, & semble vous dire qu’il faut fléchir le genouil devant votre Juge, qu’il faut l’adorer & le prier humblement qu’il vous aide à vous préparer de bonne heure pour paroître devant lui avec assûrance.
Mais si vous voulez profiter d’une infinité d’accidens, à quoi cette vie est sujette, voici ce que je vous conseille de faire. S’il arrive, par exemple, que vous souffriez du chaud, ou du froid, ou quelque semblable incommodité ; que vous vous trouviez accablé de douleur ou de tristesse, envisagez l’ordre immuable de la Providence divine, qui a voulu pour votre bien que vous enduriez présentement cette peine, & qui sçait la proportionner à vos forces. Par ce moïen, vous reconnoîtrez avec joye l’amour tendre & paternel que le Seigneur a pour vous, & vous en avez une preuve bien sensible dans l’occasion qu’il vous donne de le servir de la maniere qui lui est la plus agréable.
Vous voyant donc en état de lui plaire plus que jamais, vous direz : C’est maintenant que s’accomplit en moi la volonté de celui, qui par la miséricorde a ordonné avant tous les siecles, que je souffrisse aujourd’hui cette mortification. Qu’il en soit éternellement béni. Quand il vous vient quelque bonne pensée, croyez fermément que c’est de Dieu qu’elle vient, & rendez-en de très-humbles actions de graces à ce Pere des lumieres. Quand vous lisez quelque livre de pieté, imaginez-vous que c’est l’Esprit saint qui vous parle, & que c’est lui-même qui l’a composé.
Quand vous regardez la Croix considérez-la comme l’étendart de Jesus-Christ, votre Capitaine ; & sçachez que pour peu que vous en éloignez, vous tomberez entre les mains de vos plus cruels ennemis ; au lieu que si vous le suivez, vous vous rendrez digne d’entrer un jour la palme à la main, & en triomphe dans le Ciel.
Quand vous voyez une image de la Sainte Vierge, offrez votre cœur à cette Mere de miséricorde ; témoignez-lui votre joye, de ce qu’elle a toujours accompli avec une diligence & une fidelité extrême, la divine Volonté ; de ce qu’elle a mis au monde votre Sauveur, & l’a nourri de son lait. Enfin remerciez-la du secours qu’elle donne à ceux qui l’invoquent dans les combats contre le démon. Toutes les images des Saints vous feront ressouvenir de ces généreux Soldats de Jesus-Christ, qui en combattant vaillamment jusqu’à la mort, vous ont frayé le chemin, que vous devez suivre pour arriver à la gloire.
En quelque tems que vous entendiez sonner la cloche, pour dire trois fois la Salutation Angelique, vous pouvez faire quelque sorte de méditation ou de réflexion sur les paroles qui se disent avant chaque Ave Maria. Au premier coup, remerciez Dieu de la célebre ambassade qu’il envoya à Marie, & qui fut le commencement de l’ouvrage de notre Rédemption. Au second, réjouissez-vous avec Marie de la haute dignité, où Dieu l’éleva en récompense de sa très-profonde humilité. Au troisiéme, adorez le Verbe nouvellement incarné, & rendez en même tems à sa bienheureuse Mere, & à l’Archange saint Gabriel l’honneur qu’ils méritent. A chaque coup, il est bon de faire une inclination de tête, pour marque de révérence, & particulierement au dernier.
Tous ces Actes se pratiqueront également en tout tems. Mais en voici d’autres plus propres à certaines heures du jour, au soir, au matin, & à midi, & qui regardent le Mystere de la Passion de notre-Seigneur. Car nous sommes obligés de penser souvent au cruel martyre que la Vierge souffrit alors, & ce seroit une étrange ingratitude, si nous y manquions.
Au soir, représentez-vous la douleur qu’elle ressentit de la sueur du sang, & de la prise de Jesus dans le Jardin des Olives, & de ses peines intérieures durant toute cette nuit. Au matin compatissez à son affliction, de voir ce cher Fils que l’on conduisoit ignominieusement à Pilate & à Herode ; que l’on condamnoit à mort & que l’on forçoit de porter lui-même la Croix, en allant au lieu du suplice. A midi, figurez-vous le glaive de douleur qui perça l’ame de cette Mere affligée, lorsqu’à ses yeux on le crucifia, & qu’il mourut ; & que même après sa mort on lui ouvrit le côté avec une lance.
Vous pourrez faire ces pieuses réflexions sur les douleurs de la Sainte Vierge, depuis le Jeudi au soir jusqu’au Samedi suivant à midi ; & les autres vous les ferez en d’autres jours, Suivez pourtant votre dévotion particuliere, selon que vous vous sentirez ému par les objets extérieurs.
Enfin, pour vous dire en peu de mots comment vous devez user de vos sens, tachez de les gouverner, desorte que vous ne donniez jamais entrée dans votre cœur, ni à l’amour, ni à l’aversion naturelle des choses qui se présentent, mais que vous régliez toutes vos inclinations sur la volonté Divine, n’embrassant & ne rejettant que ce que Dieu veut que vous embrassiez, & que vous rejettiez.
Remarquez au reste, qu’à l’égard de ce grand nombre de pratiques différentes que je viens de vous donner, pour le réglement de vos sens, mon dessein n’est pas de vous obliger d’en faire votre principale occupation. Car, vous devez presque toujours être recueilli en vous-même, & demeurer attaché à Dieu ; vous devez vous occuper intérieurement à combattre vos inclinations vicieuses, & à produire beaucoup d’Actes de vertus contraires. Je ne prétends donc autre chose, sinon que vous vous en serviez dans les rencontres où vous en aurez besoin. Car ce n’est pas le moyen d’avancer beaucoup dans la spiritualité, que de s’assujettir à tant d’exercices extérieurs, qui de soi sont bons ; mais qui étant mal ménagés, ne servent qu’à embarrasser l’esprit, à fomenter l’amour propre, à entretenir l’inconstance, & à donner lieu aux tentations du monde.
CHAPITRE XXIV.
De la maniere de bien gouverner la Langue.
LA langue de l’homme a grand besoin d’être retenuë, parce qu’on se plaît naturellement à parler des choses qui flatent les sens. L’intempérance de la langue vient d’ordinaire d’un certain orgueil, qui fait que nous nous croyons beaucoup plus intelligens que nous ne sommes ; & qu’admirant nos propres pensées, nous les débitons avec complaisance, nous dominons dans la conversation, & prétendons que tout le monde nous écoute.
Il est impossible de comprendre en peu de paroles, tous les maux qui naissent de ce vice détestable. Ce qu’on en peut dire en général, c’est qu’il est la cause de l’oisiveté ; qu’il marque beaucoup d’ignorance & de folie ; qu’il traîne après soi la médisance & le mensonge ; qu’il ralentit la ferveur de la dévotion ; qu’il fortifie les passions déreglées, & qu’il accoutume la langue à ne dire que des paroles vaines & oiseuses.
Pour le corriger, voici ce que je vous conseille de faire. Ne parlez point trop, ni devant ceux qui ne vous écoutent pas volontiers, de crainte de les ennuyer, ni devant ceux qui prennent plaisir à vous écouter, de peur que dans le discours il ne vous échape quelque chose de mal-à-propos. Prenez garde à ne pas parler trop haut, ni d’un ton d’autorité ; car cela déplaît à ceux qui l’entendent, & montre beaucoup de suffisance & de présomption.
Ne parlez jamais de vous, ni de vos parens, ni de ce que vous avez fait, à moins que la nécessité ne vous y oblige ; & lorsqu’il vous semble le devoir faire, que ce soit en peu de mots, avec une extrême retenuë. Que si vous trouvez un homme qui parle beaucoup de soi, ne le méprisez pas pour cela ; mais gardez-vous bien de l’imiter, quand même il ne diroit rien qui ne dût servir à faire connoître ses fautes, & à lui en donner de la confusion. Ne parlez que le moins que vous pourrez du prochain, & des choses qui le regardant, si ce n’est que l’occasion se présente d’en dire du bien. Parlez volontiers de Dieu, surtout de sa charité pour les hommes, mais dans la crainte de n’en parler pas comme il faut, écoutez plûtôt ce que les autres vous en diront, & tachez de ne le point oublier.
Pour ce qui est des discours profanes, s’ils vont jusqu’à vos oreilles, ne permettez pas qu’ils entrent dans votre cœur qui doit être tout entier à Dieu. Mais au cas que vous soyez obligé d’écouter celui qui parle, afin de pouvoir lui répondre, jettez toujours quelque œillade vers le Ciel, où votre Dieu regne, & d’où cette haute Majesté ne dédaigne pas de regarder votre bassesse. Examinez bien tout ce que vous voulez dire, avant que du cœur il passe à la langue. Apportez-y toute la circonspection possible ; parce qu’il s’y trouvera toujours beaucoup de choses à suprimer ; & quand même vous aurez choisi ce que vous croirez devoir dire, retranchez-en une partie : car vous trouverez encore à la fin que vous n’en aurez que trop dit.
Le silence est d’un grand secours dans le Combat spirituel ; & ceux qui le gardent peuvent se promettre qu’ils remporteront la victoire. Aussi ont-ils d’ordinaire la défiance d’eux-mêmes, la confiance en Dieu, beaucoup d’attrait pour l’Oraison, & une grande facilité pour tous les exercices de vertu.
Afin de vous affectionner au silence, considerez les grands biens qui en proviennent, & les maux infinis qui naissent de l’intempérance de la langue. Je dis plus, si vous voulez vous accoutumer à parler peu, taisez-vous, lors même que vous avez sujet de parler ; pourvû que votre silence ne nuise ni à vous, ni au prochain. Fuyez surtout les conversations profanes ; préférez la compagnie des Anges, des Saints, de Dieu même, à celle des hommes. Enfin, songez à la guerre que vous avez entreprise, & à peine aurez-vous le tems de respirer, bien loin de pouvoir vous amuser à des entretiens inutiles.
CHAPITRE XXV.
Que le Soldat de Jesus-Christ qui a résolu de combattre & de vaincre ses ennemis, doit éviter autant qu’il lui est possible, ce qui peut troubler la paix de son cœur.
Lorsque nous avons perdu la paix du cœur, nous devons mettre tout en œuvre pour la recouvrer : mais quoiqu’il arrive en ce monde, rien n’est capable de nous la ravir, ni de la troubler malgré nous. Il faut à la vérité que nous concevions de la douleur de nos fautes ; mais cette douleur doit être tranquille & modérée, comme je l’ai dit plusieurs fois. Il faut de même que nous ayons compassion des autres pecheurs ; & que du moins intérieurement, nous gémissions de leur perte : il faut aussi que notre compassion soit tendre, mais sans chagrin & sans trouble, comme étant l’effet d’une charité toute pure.
Pour ce qui regarde une infinité de maux ausquels nous sommes sujets en ce monde, tels que sont les maladies, les playes, la mort, la perte de nos amis & de nos proches, la peste, la guerre, les embrasemens & plusieurs autres accidens facheux, que les hommes apréhendent, comme contraires à la nature toujours ennemie des souffrances ; nous pouvons, avec le secours de la grace, non-seulemant les accepter de la main de Dieu, mais nous en faire des sujets de joye, en les regardant, ou comme des punitions salutaires pour les pecheurs, ou comme des occasions de mérite pour les Justes.
Ces deux considérations font que Dieu même prend plaisir à nous affliger ; mais il est certain que tant que notre volonté sera soumise à la sienne, nous demeurerons avec un esprit tranquille au milieu des afflictions les plus rudes. Sçachez au reste, que toute inquiétude lui déplaît ; parce que de quelque nature qu’elle soit, elle n’est jamais sans quelque défaut, & vient toujours d’un mauvais principe, qui est l’amour propre. Tachez donc de prévoir de loin ce qui peut vous inquiéter, & préparez-vous de bonne heure à le supporter avec patience. Considérez que les maux présens, quelques terribles qu’ils paroissent, ne sont pas effectivement des maux ; qu’ils ne sçauroient nous priver des biens véritables ; que Dieu les envoïe ou les permet pour les raisons que nous avons dites, ou pour d’autres qui nous sont cachées, mais qui ne peuvent être que très-justes.
En conservant de la sorte un esprit toujours égal parmi les divers accidens de cette vie, vous profiterez beaucoup : sans cela, vos exercices réussiront mal, & vous n’en tirerez aucun fruit ; de plus, tant que vous aurez l’esprit inquiet, vous demeurerez exposé aux insultes de l’ennemi, sans pouvoir connoître quelle est la voye sûre & le droit chemin de la vertu. Le démon fait tous ses efforts pour bannir la paix du cœur, parce qu’il sçait que Dieu demeure dans la paix ; & que c’est dans la paix qu’il a operé de grandes choses. De-là vient qu’il n’est point de ruse dont il ne se serve pour nous la ravir ; & qu’afin de nous surprendre, il se contrefait, il nous inspire des desseins qui paroissent bons, mais qui sont méchans en effet, & qu’on reconnoît à plusieurs marques, surtout en ce qu’ils troublent la paix, intérieure.
Pour remédier à un mal si dangéreux, lorsque l’ennemi s’efforce d’exciter en nous quelque mouvement, ou quelque desir nouveau, ne lui ouvrons pas d’abord notre cœur : renonçons premierement à toutes affections, qui peuvent naître de l’amour propre : offrons à Dieu ce nouveau desir. : prions-le instamment de nous faire connoître s’il vient de lui, ou du démon, & n’oublions pas de consulter là-dessus notre Directeur. Lors même que nous sommes sûrs qu’un desir qui se forme dans notre cœur, est un mouvement de l’Esprit de Dieu, nous ne devons pas nous mettre en devoir de l’exécuter, qu’auparavant nous n’ayons mortifié la trop grande envie que nous avons, qu’il soit accompli. Car une bonne œuvre précedée par cette sorte de mortification, est bien plus agréable à Dieu, que si elle se faisoit avec une ardeur & un empressement naturel, souvent la bonne œuvre lui plaît beaucoup moins que la seule mortification. Ainsi rejettant les mauvais desirs & n’exécutant les bons, qu’après avoir réprimé tous les mouvemens de la nature, nous conserverons notre cœur dans une tranquillité parfaite.
Il est encore besoin pour cela de mépriser de certains remords intérieurs, qui semblent venir de Dieu, parce que ce sont des reproches que notre conscience nous fait sur de véritables défauts, mais qui viennent effectivement du malin esprit, selon qu’on en peut juger par les suites. Si les remords de conscience servent à nous humilier, s’ils nous rendent plus fervens dans la pratique des bonnes œuvres, s’ils ne diminuent la confiance qu’il faut avoir en la miséricorde Divine, nous les devons recevoir avec actions de graces, comme des faveurs du Ciel. Mais s’ils nous causent du trouble, s’ils nous abattent de courage, s’ils nous rendent paresseux, timides, lents à nous acquitter de nos devoirs ; nous devons croire que ce sont des suggestions de l’ennemi, & faire les choses à l’ordinaire, sans daigner les écouter.
Mais outre cela, comme il arrive le plus souvent que nos inquiétudes naissent des maux de cette vie, pour nous en défendre, nous avons deux choses à faire. L’une est de considérer ce que ces maux sont capables de détruire en nous ; si c’est l’amour de la perfection, ou l’amour propre ; s’ils ne détruisent que l’amour propre, qui est notre capital ennemi, nous ne devons pas nous en plaindre ; nous devons plûtôt les accepter avec joye & avec reconnoissance, comme des graces que Dieu nous fait, comme des secours qu’il nous envoye. Mais s’ils peuvent nous détourner de la perfection, & nous rendre la vertu odieuse, il ne faut pas pour cela nous décourager, ni perdre la paix du cœur, comme nous verrons bien-tôt.
L’autre chose est, qu’élevant notre esprit à Dieu, nous recevions indifféremment tout ce qui nous vient de sa main, persuadés que les Croix même qu’il nous présente, ne peuvent être pour nous que les sources d’une infinité de biens, que nous négligeons, parce qu’ils nous sont inconnus.
CHAPITRE XXVI.
Ce qu’il faut faire lorsqu’on a reçû quelque playe dans le Combat Spirituel.
QUand vous vous sentez blessé, c’est-à-dire, quand vous voyez que vous avez fait quelque faute, soit par pure fragilité, soit avec réflexion & par malice, ne vous affligez pas trop pour cela ; ne vous laissez pas aller au chagrin & à l’inquiétude ; mais adressez-vous aussi-tôt à Dieu, & dites-lui avec une humble confiance : c’est maintenant, ô mon Dieu, que j’ai fait voir ce que je suis : car que pouvoit-on attendre d’une créature foible & aveugle comme moi, que des égaremens & des chûtes ? Arrêtez-vous un peu là-dessus, afin de vous confondre en vous-même, & de concevoir une vive douleur de votre faute.