Le Combat spirituel (page 6)

Lorenzo Scupoli · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Combat spirituel (trad. Brignon, 1703), Texte entier · 14 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Puis, sans vous troubler, tournez toute votre colere contre les passions qui vous dominent, principalement contre celle qui a été cause de votre peché.

Seigneur, direz-vous, j’aurois commis de bien plus grands crimes, si par votre infinie bonté vous ne m’aviez secouru.

Rendez ensuite mille actions de graces à ce Pere de miséricordes ; aimez-le plus que jamais, voyant que bien loin de se ressentir de l’injure que vous venez de lui faire, il vous tend encore la main, de peur que vous ne tombiez de nouveau dans quelque pareil désordre.

Enfin plein de constance, dites-lui : Montrez, ô mon Dieu, ce que vous êtes : faites sentir à un pecheur humilié votre divine miséricorde : pardonnez-moi toutes mes offenses : ne permettez pas que je me sépare, ni que je m’éloigne tant soit peu de vous : fortifiez-moi tellement de votre grace, que je ne vous offense jamais.

Après cela, n’allez point examiner si Dieu vous a pardonné, ou non. Car c’est vouloir vous inquiéter en vain, c’est perdre le tems ; & il y a en ce procedé bien de l’orgueil & de l’illusion du démon, qui sous des prétextes spécieux, cherche à vous faire de la peine. Ainsi abandonnez-vous à la miséricorde divine, & continuez vos exercices avec autant de tranquillité, que si vous n’aviez point commis de faute. Quand vous auriez même offensé Dieu plusieurs fois en un seul jour, ne perdez jamais la confiance en lui. Pratiquez ce que je vous dis, la seconde, la troisiéme, la derniere fois, comme la premiere : concevez toujours un plus grand mépris de vous-même, & une plus grande haine du peché, & soyez plus sur vos gardes à l’avenir. Cette maniere de combattre contre le démon lui déplaît infiniment, parce qu’il sçait qu’elle déplaît beaucoup à Dieu, & qu’il en remporte toujours de la confusion, se voyant dompté par celui même qu’il avoit aisément vaincu en d’autres rencontres. Ainsi employe-t-il toutes ses ruses pour nous la faire quitter ; & il vient souvent à bout, à cause du peu de soin que nous avons de veiller sur notre intérieur.

Au reste, plus vous y trouvez de difficulté, plus vous devez faire effort pour vous surmonter vous-même. Et ne vous contentez pas de pratiquer une fois ce saint exercice, mais reprenez-le souvent, quand même vous ne vous sentiriez coupable que d’un seul peché. Si donc une faute où par malheur vous serez tombé, vous cause du trouble & vous abat le courage, la premiere chose que vous devez faire, c’est de tacher à recouvrer la paix de votre ame, & la confiance en Dieu. Il faut ensuite que vous éleviez votre cœur au Ciel, & que vous croyiez fermément que le chagrin qu’on a quelquefois d’avoir failli, n’a pas pour objet l’offense de Dieu, mais le chatiment qu’on a mérité, & qu’on appréhende plus que tout le reste.

Le moyen de recouvrer cette paix si souhaitable & si nécessaire, est de ne plus penser à votre peché, mais d’envisager l’infinie bonté de Dieu qui est toujours prêt, qui desire même de pardonner les crimes les plus énormes aux plus grands pecheurs, & qui n’oublie rien pour les ramener à leur devoir, pour les unir fortement à lui, pour les sanctifier en cette vie & pour les rendre éternellement Bienheureux dans l’autre, Quand ces considérations, ou d’autres semblables auront calmé votre esprit, revenez alors à celle de votre peché, & observez toutes les choses que nous avons dites.

Enfin, dans le Sacrement de la Pénitence, dont je vous conseille de vous approcher souvent, remettez-vous devant les yeux toutes vos fautes, & déclarez-les sincerement à votre Pere Spirituel, avec une nouvelle douleur d’y être tombé, & avec une nouvelle résolution de n’y tomber jamais.

CHAPITRE XXVII.

Comment le Démon a accoutumé de tenter & de séduire ceux qui veulent s’adonner à la vertu, ou qui sont encore plongés dans le vice.

IL est certain que le démon ne songe qu’à perdre les hommes, & qu’il ne les attaque pas tous de la même sorte. Pour commencer donc à vous découvrir quelques unes de ses ruses, je vous représenterai divers genres de personnes en des états & en des dispositions différentes. Quelques unes sont esclaves du peché, & ne pensent point à rompre leurs chaînes ; d’autres voudroient bien sortir de cette captivité, mais ils ne font rien pour s’en affranchir ; d’autres croyent être dans la bonne voye, c’est lorsqu’ils en sont les plus éloignés ; d’autres enfin, après être parvenus à un haut degré de vertu, viennent à tomber plus dangéreusement que jamais. Nous parlerons de toutes ces sortes de personnes dans les Chapitres suivans.

CHAPITRE XXVIII.

Des artifices qu’employe le démon pour achever de perdre ceux qu’il a fait tomber dans le peché.

LOrsque le démon a pû porter une ame au peché, il n’y a point d’artifice dont il n’use pour l’aveugler davantage, & pour détourner de la pensée tout ce qui seroit capable de lui faire voir l’état malheureux où elle est. Encore ne se contente-t-il pas d’étouffer les bonnes pensées que Dieu lui donne, & de lui en suggérer de mauvaises ; il tache de l’engager en des occasions dangereuses, & il lui dresse des pieges, afin qu’elle tombe de nouveau, ou dans le même peché, ou dans d’autres plus énormes. Ce qui fait que destitué de la lumiere divine, elle augmente de plus en plus ses désordres, & s’endurcit dans le mal. Ainsi elle roule continuellement & se précipite de ténebres en ténebres, d’abî- me en abîme, s’éloignant toujours davantage de la voye de son salut, & multipliant ses chûtes, à moins que Dieu ne la soutienne par un secours extraordinaire.

Le remede le plus pressant à ce mal, est qu’elle reçoive sans résistance les inspirations Divines, qui la rapellent des ténebres à la lumiere, & du vice à la vertu ; & qu’avec beaucoup de ferveur elle s’écrie : Ah : Seigneur, assistez-moi, venez promptement à mon secours : ne permettez pas que je demeure plus longtems ensevelie dans l’ombre de la mort & du peché. Elle répétera plusieurs fois ces mêmes paroles, ou d’autres semblables ; & s’il est possible, elle ira incontinent à son Pere spirituel, pour sçavoir de lui ce qu’elle doit faire, & pour lui demander des armes contre l’ennemi qui la presse. Que si elle ne peut pas y aller sur l’heure, elle aura recours au Crucifix en se prosternant à ses pieds le visage contre terre. Elle invoquera aussi quelquefois la Reine du Ciel, & implorera sa miséricorde. Car elle doit être persuadée, que de cette diligence dépend la victoire, comme nous verrons dans le Chapitre suivant.

CHAPITRE XXIX.

Des inventions dont se sert le malin esprit, pour empêcher l’entiere conversion de ceux, qui convaincus du mauvais état de leur conscience, ont quelque envie de se corriger, & d’où vient que leurs bons desirs sont le plus souvent sans effet.

CEux qui reconnoissent le mauvais état de leur conscience, & qui voudroient en sortir, se laissent tromper d’ordinaire par le démon, qui s’efforce de leur persuader qu’ils ont encore bien du tems à vivre, & qu’ils peuvent sûrement différer leur conversion. Il leur représente qu’avant toutes choses, il faut qu’ils terminent un tel procès, qu’ils se délivrent d’un grand embarras où ils sont ; & que sans cela il est impossible qu’ils s’adonnent tout de bon à la vie spirituelle, qu’ils en exercent paisiblement les fonctions.

C’est ici un piége où beaucoup de gens se sont laissé prendre, & où plusieurs se trouvent pris tous les jours. Mais nul d’eux n’en peut attribuer la cause qu’à son extrême négligence dans une affaire où il s’agit de son salut, & de la gloire de Dieu. Que chacun donc, au lieu de dire : demain, demain, dise : dès aujourd’hui, dès à présent. Et pourquoi demain ? Que sçai-je, si je verrai le jour de demain ? Mais quand j’en aurois une certitude entiere, seroit-ce vouloir me sauver, que de différer ma pénitence. Seroit-ce vouloir gagner la victoire, que de faire de nouvelles playes ?

C’est donc une chose constante, que pour éviter cette illusion, & celle qu’on a marquée au Chapitre précédent, il faut obéir avec promptitude aux inspirations du Ciel. Quand je parle de promptitude, je n’entends pas de simples desirs, des résolutions foibles & stériles, qui trompent une infinité de gens pour plusieurs raisons, dont la premiere est, que ces desirs & ces résolutions ne sont pas fondés sur la défiance de soi-même, & sur la confiance en Dieu. D’où il s’ensuit, que l’ame remplie d’un orgueil secret, s’aveugle de telle sorte, qu’elle prend pour une vertu solide, ce qui n’en a que l’apparence. Le remede pour guérir ce mal, & la lumiere pour le connoître, viennent de la divine Bonté, qui permet que nous tombions ; afin qu’éclairés & instruits par nos propres chûtes, nos passions de la confiance que nous avons en nos forces, à celle que nous devons avoir en la grace, & d’un orgueil presque imperceptible, à une humble connoissance de nous-mêmes. Ainsi les bonnes résolutions ne peuvent être efficaces, si elles ne sont fermes & constantes ; & elles ne peuvent être fermes & constantes, si elles n’ont pour fondement la défiance de soi-même, & la confiance en Dieu.

La seconde raison est, que lorsqu’on forme quelque bon desir, on ne se propose que la beauté & l’excellence de la vertu, qui de soi attire les volontés les plus foibles, & qu’on ne regarde point les travaux qui sont nécessaires pour l’acquérir ; ce qui fait qu’à la moindre difficulté une ame lâche se rebute, & quitte son entreprise. C’est pourquoi accoutumez-vous à envisager plûtôt les difficultés qui se rencontrent dans l’acquisition des vertus, que les vertus mêmes ; pensez-y souvent, & selon les occurrences préparez-vous à les surmonter. Sçachez au reste, que plus vous aurez de courage, ou pour vous vaincre vous-même, ou pour résister à vos ennemis, plus les difficultés s’aplaniront, & vous paroîtront legeres.

La troisiéme raison est, que dans nos bons propos nous considérons moins la vertu & la volonté de Dieu, que notre interêt : ce qui arrive d’ordinaire, lorsque nous sommes comblés de consolations, particulierement dans le tems de l’adversité. Car ne trouvant ici-bas nul soulagement à nos maux, nous prenons alors le dessein de nous donner tout à fait à Dieu, & de ne plus nous appliquer qu’aux exercices de la vertu. Pour ne point pecher de ce côté-là, gardons-nous bien d’abuser des graces du Ciel : soyons humbles & circonspects dans nos bonnes résolutions : ne nous laissons point emporter à une ferveur indiscrette qui nous engage témérairement à faire des vœux que nous ne puissions pas accomplir.

Mais si nous sommes dans l’affliction, proposons-nous seulement de bien porter notre Croix, selon que Dieu nous l’ordonne, & d’y établir notre gloire jusqu’à refuser toute sorte de soulagement de la part des hommes, & quelquefois même de la part de Dieu, ne demandons, ni ne désirons autre chose, sinon que la main du Tout-puissant nous soutienne dans nos maux, & qu’avec sa grace nous suportions patiemment toutes les peines qu’il lui plaira de nous envoyer.

CHAPITRE XXX.

De l’erreur de quelques uns qui s’imagine de marcher dans la voye de la perfection.

L’Ennemi étant vaincu à la premiere & à la seconde attaque, il ne laisse pas d’en donner une troisiéme. Il tache de nous faire oublier les vices & les passions, dont nous sommes actuellement combattus, & de nous mettre dans l’esprit de vains projets d’une perfection imaginaire où il sçait bien que nous n’arriverons jamais. De-là vient que nous recevons à toute heure des playes mortelles, & que nous ne songeons pas à y remédier. Car ces desirs & ses résolutions chimériques nous paroissent de véritables effets, & par un orguëil secret, nous croyons déja être parvenus à une haute sainteté, Ainsi nous ne pouvons supporter la moindre peine ni la moindre injure ; & cepandent nous nous amu- sons à former dans la Méditation de grands desseins de souffrir les plus horribles tourmens, & les peines même du Purgatoire pour l’amour de Dieu.

Ce qui nous trompe, c’est que la partie inferieure ne redoutant pas beaucoup des souffrances éloignées, nous osons nous comparer à ceux qui souffrent effectivement de grandes peines avec une plus grande patience. Si nous voulons éviter un piege si dangéreux, déterminons-nous au Combat, & combattons en effet tant d’ennemis qui nous environnent, & qui nous attaquent de près. Nous reconnoîtrons par-là si nos bonnes résolutions ont été lâches ou généreuses, aparentes ou sinceres ; & nous irons à la perfection par le véritable chemin que les Saints nous ont frayé.

Pour ce qui est des ennemis qui ne nous font pas ordinairement la guerre, ne nous mettons pas beaucoup en peine de les combattre, à moins que nous ne prévoyons que dans quelque tems & en de certaines rencontres, ils s’éleveront contre nous. Car pour nous mettre en état de soutenir leurs attaques, nous devons nous prémunir de bonne heure par de fermes résolutions de les vaincre.

Mais quelques fermes que nous paroissent ces résolutions, ne les considérons pas comme des victoires ; quand même nous ne serions exercés durant quelque tems à la pratique des vertus, & que nous y aurions fait un progrès considérable. Tenons-nous toujours dans l’humilité ; craignons tout de notre foiblesse ; défions-nous de nous-mêmes, & mettons notre confiance en Dieu seul ; prions-le souvent de nous fortifier dans le Combat, de nous préserver de tout péril, d’étouffer, particulierement dans nos cœurs, tout sentiment de présomption & de confiance en nos forces. Avec cela nous pourrons aspirer à la plus sublime perfection ; quoique d’ailleurs nous ayons bien de la peine à nous corriger de quelques légers défauts que Dieu nous laisse souvent, afin de nous humilier, & de conserver par-là le peu de mérites que nous avons acquis par nos bonnes œuvres.

CHAPITRE XXXI.

Des artifices dont se sert le malin esprit, pour nous faire quitter le chemin de la vertu.

LE quatriéme artifice, dont j’ai dit que le démon a coutume de se servir, pour nous abuser, lorsqu’il voit que nous marchons droit dans le chemin de la perfection, est qu’il nous inspire à contre tems plusieurs bons desseins, afin que venant à abandonner les exercices de vertu qui nous sont propres, nous nous engagions insensiblement dans les vices.

Si, par exemple, une personne malade, souffre son mal patiemment, cet ennemi de notre salut, craignant que par-là elle n’acquiere l’habitude de la patience, lui propose beaucoup d’œuvres saintes qu’elle pourroit faire dans un autre état, il lui persuade que si elle se portoit bien, elle rendroit de plus grands services à Dieu, & qu’elle seroit plus utile à elle même & au prochain. Quand il a pû exciter en elle de vains desirs de recouvrer sa santé, il les entretiens de sorte, qu’elle s’afflige de ne pouvoir obtenir ce qu’elle souhaite ; & plus les desirs s’enflamment, plus l’inquiétude s’augmente. Mais l’ennemi passe encore plus avant ; car il la réduit enfin à s’impatienter dans sa maladie ; qu’elle regarde non pas comme une maladie, mais comme un obstacle aux desseins chimériques, qu’elle souhaite passionnément de pouvoir exécuter, sous prétexte d’un plus grand bien.

Quand il l’a poussé jusques-là, il efface peu à peu de son esprit toute l’idée des bonnes œuvres qu’elle s’est mise en tête, & ne lui laisse que le seul desir d’être délivrée de son mal. Que si le mal dure plus longtems qu’elle ne voudroit, elle en devient toute chagrine & impatiente. Ainsi elle tombe insensiblement de la vertu qu’elle pratique, dans le vice qui lui est le plus contraire.

Le moyen de vous garantir de cette illusion est, qu’en quelque état de souffrance que vous vous trouviez, vous preniez garde à ne desirer jamais de faire aucune bonne œuvre, si elle est hors de saison ; parce qu’étant dans l’impatience de la pratiquer, vous ne pourrez en avoir que de l’inquiétude & du déplaisir. Persuadez-vous donc avec un vrai sentiment d’humilité & de résignation, que quand Dieu vous tireroit de cet état où vous êtes, tous les bons desirs que vous concevez maintenant, seroient peut-être alors sans effet ; parce que vous n’auriez pas le courage de les accomplir. Croyez du moins que le Seigneur, par une secrette disposition de la Providence, ou en punition de vos pechés, ne veut pas que vous ayez le plaisir de faire cette bonne œuvre, mais qu’il aime mieux vous voir soumis à ses volontés, & humilié sous sa main toute-Puissante.

Usez-en de même, lorsque vous êtes obligé, soit par l’ordre de votre Pere spirituel, ou par quelque autre raison d’interrompre vos dévotions ordinaires, ou même de vous retirer pour quelque tems de la sainte Table. Ne vous laissez pas abattre au chagrin ; mais renoncez intérieurement à votre propre volonté, & conformez-vous à celle de Dieu, en disant : Si Dieu, qui connoît le fond de mon ame, n’y voyoit point de défaut, point d’ingratitude, je ne serois pas maintenant privé de la sainte Communion. Que son nom soit éternellement béni de la grace qu’il me fait de me découvrir par-là mon indignité. Je crois fermément, Seigneur, que dans toutes les afflictions que vous m’envoyez, vous ne desirez de moi autre chose, sinon qu’en les suportant avec patience, & dans la vûe de vous plaire, je vous offre un cœur toujours soumis à vos volontés, toujours prêt à vous recevoir ; afin qu’y entrant, vous le remplissiez de consolations spirituelles, & que vous le défendiez contre les puissances infernales, qui tachent de vous le ravir. Faites, ô mon Créateur & mon Sauveur, faites de moi ce qui sera le plus agréable à vos yeux. Que votre divine volonté soit maintenant & dans tous les siecles mon appui & ma nourriture ! Je ne vous demande qu’une seule chose, & c’est que mon ame purifiée de tout ce qui vous déplaît, ornée de toutes les vertus, soit en état non seulement de vous recevoir, mais de faire tout ce qu’il vous plaira de lui ordonner.

Ceux qui auront soin de bien pratiquer tout ceci, peuvent se promettre que s’ils se sentent portés à entreprendre quelque bonne œuvre qui passe leurs forces, soit que ce desir soit purement naturel, ou qu’il vienne du démon, qui espere leur donner par-là du dégoût de la vertu, ou que Dieu le leur inspire, afin d’éprouver leur obéissance, peuvent, dis-je, se promettre que ce leur sera toujours une occasion de faire quelque progrès dans la voye de leur salut, & de servir Notre-Seigneur de la maniere qu’il lui est la plus agréable ; en quoi consiste la vraye devotion.

Remarquez de plus, que lorsque pour vous guérir d’une maladie, pour vous délivrer d’une facheuse incommodité, vous employez des moyens de soi innocens, & dont les Saints mêmes se servent, vous devez toujours éviter le plus grand empressement, & ne point desirer avec trop d’ardeur que les choses réussissent selon votre inclination. Soyez résigné à tout, & n’envisagez que la seule volonté de Dieu. Car que sçavez-vous si c’est par ces moyens-là, ou par d’autres beaucoup meilleurs qu’il a résolu de vous délivrer de vos maux ? Si vous en usez autrement, ce sera à votre malheur ; car peut-être n’obtiendrez-vous pas ce que vous souhaitez passionnément, & alors vous ne pourrez vous empêcher de tomber dans l’impatience ; ou quand même vous le pourriez, votre patience sera toujours accompagnée de beaucoup d’imperfections qui la rendront moins agréable à Dieu, & qui en diminueront notablement le mérite.

Je veux enfin vous découvrir un artifice secret de notre amour propre, qui en mille rencontres nous cache à nous-mêmes nos défauts, quoique grossiers & visibles. Un malade, par exemple, qui s’afflige excessivement de son mal, veut qu’on prenne son impatience pour un zele de quelque bien apparent. Ce n’est point, si on l’en croit, une véritable impatience ; c’est un juste déplaisir de voir que sa maladie est le chatiment de ses pechés, ou qu’elle incommode & fatigue extrêmement ceux qui sont auprès de soi. Il est de même d’un ambitieux. qui se plaint de n’avoir pû obtenir un honneur, une dignité où il aspiroit. Car il n’a garde d’attribuer son chagrin à la vanité : il l’attribuë à d’autres choses, dont il sçait bien qu’il se mettoit peu en peine en d’autres rencontres. Ainsi le malade qui a tant de compassions pour ceux qui le servent, dès qu’il est guéri, n’est plus touché de leur voir souffrir les mêmes incommodités auprès d’un autre malade.

C’est-là une marque bien certaine, que son impatience ne vient point de la peine qu’il donne aux autres, mais d’une secrette horreur qu’il a pour les choses qui sont contraires à sa volonté. Quiconque donc veut éviter ces écueils, doit se résoudre à souffrir patiemment, ainsi que nous avons dit, toutes les Croix qui lui arriveront en ce monde, de quelque part qu’elles viennent.

CHAPITRE XXXII.

De la derniere ruse du Démon, pour faire que les vertus mêmes nous deviennent des occasions de peché.

L’Ancien Serpent trouve le moyen de nous tenter par les vertus mêmes qui sont dans nous, jusqu’à nous en faire des occasions de peché. Il nous donne de l’estime & de la complaisance pour nous-mêmes & nous éleve si haut, qu’il est impossible que nous ne nous laissions aller à la vaine gloire. C’est pourquoi combattez toujours, & demeurez ferme dans la connoissance de votre néant : songez à toute heure que de votre fond vous n’êtes rien, & que vous ne pouvez rien ; que vous êtes plein de miseres & de défauts ; & qu’enfin vous ne méritez que la damnation éternelle. Ayez continuellement devant les yeux cette vérité importante ; que ce soit pour vous une espece de retranchement, d’où vous ne sortiez jamais ; & s’il vous vient des pensées & des sentimens de présomption, repoussez-les comme des ennemis dangereux qui ont conjuré votre perte.

Mais si vous voulez acquérir une parfaite connoissance de ce que vous êtes, servez-vous de cette méthode. Toutes les fois que vous jetterez les yeux sur vous & sur vos actions, envisagez seulement ce qui est de vous, sans y mêler ce qui est de Dieu, & ce que vous tenez de sa grace, & fondez ainsi toute l’estime que vous concevrez pour vous, sur ce que vous avez de vous-même. Si vous regardez le tems qui a précedé votre naissance, vous verrez que durant toute l’étenduë de l’éternité vous n’étiez rien, que vous n’avez fait, ni pû faire la moindre chose pour mériter l’être. Et si vous considerez ce tems-ci, dans lequel vous subsistez par la seule miséricorde de Dieu, que seriez-vous sans le bienfait de sa conservation ? Que seriez-vous, qu’un pur néant ? Et ne retourneriez-vous pas dans ce néant d’où vous êtes sorti, si la main toute-puissante, qui vous en a tiré, ne vous soutenoit ?

Il est donc indubitable, qu’à ne regarder que ce qui vous apartient dans l’état naturel, vous ne devez ni vous estimer vous-même, ni souhaiter que les autres vous estiment. Dans l’être surnaturel de la grace, & dans l’exercice des bonnes œuvres, vous n’avez pas plus de sujet de vous en orgueillir. Car sans le secours du Ciel, quel mérite pourriez-vous avoir, & quel bien pourriez-vous faire de vous-même ?

Si après cela vous vous remettez devant les yeux l’effroyable multitude de pechés, ou que vous avez commis, ou que vous pouviez commettre, si Dieu ne vous en avoit préservé, vous trouverez, en multipliant, non-seulement les années & les jours, mais les actions & les habitudes mauvaises ; vous trouverez, dis-je, que comme un vice en attire un autre vos iniquités seroient allées presque à l’infini, & que vous seriez devenu semblable aux Démons. Toutes ces considérations doivent vous donner de jour en jour un plus grand mépris de vous-même, & vous faire reconnoître les obligations infinies, que vous avez à la divine Bonté, bien loin de lui dérober la gloire qui lui est dûe.

Au reste, dans le jugement que vous ferez de vous-même, prenez garde qu’il n’y ait rien que de juste & de véritable, & que la vaine gloire n’y ait point de part. Car encore que vous connoissiez beaucoup mieux votre misere, qu’un autre aveuglé par l’amour propre, ne connoit la sienne, vous serez toujours bien plus criminel & plus puissant que lui du côté de la volonté, si nonobstant la connoissance que vous avez de vos défauts, vous ne laissez pas de vouloir passer pour saint dans l’esprit des hommes.

Afin donc que cette connoissance vous délivre de la vaine gloire, & vous rendre agreable à celui qui est le Pere & le Modele des humbles ; ce n’est pas assez que vous ayez un bas sentiment de vous-même, jusqu’à vous juger indigne de tout bien & digne de tout mal : il faut de plus que vous désiriez d’être méprisé du monde : il faut que vous ayez en horreur les louanges, & que vous aimiez les opprobres, & que dans les occasions vous preniez plaisir à exercer les ministeres les plus bas. Faites peu d’état de ce qu’on pensera de vous, lorsqu’on vous verra embrasser tout ce qu’il y a de plus abject. Tachez seulement de vous occuper à ces sortes d’exercices par un pur motif d’humilité, & non par un sentiment d’orgueil, par une fierté naturelle, qui sous couleur d’une générosité Chrétienne, fait qu’on méprise les discours des hommes, & qu’on se mocque de leur jugement.

Que si quelquefois on vous témoigne de l’affection & de l’estime ; si on vous loue de quelques bonnes qualités que vous avez reçûes d’enhaut, recueillez-vous incontinent en vous-même, & fondé sur les principes de la vérité & de justice que nous venons d’établir, dites à Dieu de tout votre cœur : Seigneur, ne permettez pas que je vous dérobe votre gloire, en attribuant à mes propres forces ; ce qui n’est qu’un pur effet de votre grace. Qu’à vous soit l’honneur & la louange, & à moi l’opprobre & la confusion. Puis vous tournant vers la personne qui vous loue, dites au fond de votre cœur : Quel sujet peut avoir cet homme de me louer ! Quelle bonté, quelle perfection trouve-t-il en moi ? Il n’y a qu’un Dieu qui soit bon, & il n’y a que ses œuvres qui soient parfaites. Humiliez vous de la sorte, rendez à Dieu ce qui est à Dieu. Vous vous défendez par-là de la vanité, & mériterez de jour en jour de plus grandes graces.

Si le souvenir de vos bonnes œuvres fait naître en vous quelque vaine complaisance, étouffez-là aussitôt, en considerant ces bonnes œuvres, non comme venant de vous, mais comme venant de Dieu ; & en disant avec toute humilité, comme si vous leur parliez : Je ne sçai comment vous avez été conçûe dans mon cœur, ni comment vous êtes sortie de cette abîme de corruption & de peché : car ce n’est point moi qui vous ai formées, c’est Dieu qui vous a produites, & qui a eu la bonté de vous conserver. C’est donc lui que je connois pour votre principal Auteur ; c’est lui que je veux & que je dois remercier ; c’est à lui que je renvoye toutes les louanges qu’on me donne.

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