Le Combat spirituel (page 7)
Considérez après cela que toutes les actions de piété que vous avez jamais faites, non-seulement n’ont point répondu à l’abondance des lumieres & des graces que Dieu vous avoit communiquées pour les bien faire, mais que de plus il s’y est glissé beaucoup de défauts, & que l’on n’y trouve point cette pureté d’intention ; cette ferveur, cette diligence que vous y deviez apporter. Si donc vous les examinés comme il faut, bien loin d’en tirer vanité, vous n’en aurez que de la confusion, voyant le peu de profit, ou pour mieux dire, le mauvais usage que vous avez fait des graces Divines.
Mais comparez après cela vos actions avec celles des plus grands Saints, vous rougirez de la différence qu’il y a des uns aux autres. Que si vous venez à les comparer ensuite aux travaux du Fils de Dieu, dont toute la vie n’a été qu’une perpétuelle Croix ; quand même vous ne considéreriez en nulle sorte la dignité de la personne, & que vous n’auriez égard qu’à la grandeur de ses peines, & à cet amour si pur avec lequel il les a souffertes vous serez contraint d’avouer que jamais vous n’avez rien fait, ni rien souffert qui en approche.
Enfin, si levant les yeux au Ciel, vous envisagez la souveraine Majesté de Dieu, qui mérite des serviteurs infinis, vous verrez alors clairement que toutes vos bonnes œuvres sont pour vous un sujet de crainte, plûtôt que de vanité. C’est pourquoi quelque bien que vous fassiez, vous devez toujours dire avec un profond sentiment d’humilité : Mon Dieu ayez pitié de moi, qui suis un pecheur.
Gardez-vous aussi de publier trop facilement les graces que Dieu vous a faites. Car cela déplaît presque toujours à Notre-Seigneur, ainsi qu’il l’a témoigné lui-même de la maniere que je vais dire. Un jour s’étant apparu à une de ses servantes sous la forme d’un petit Enfant, & sans nulle marque de la Divinité, elle le pria tout simplement de réciter la Salutation Angelique : il le fit à l’heure même. Mais quand il eut dit : Vous êtes bénie entre les femmes ; il s’arrêta, ne voulant pas ajouter ce qui étoit à sa louange. Et comme elle le pressoit d’achever, il disparut, laissant cette ame sainte remplie de consolation, & plus convaincue que jamais de l’importance de l’humilité, par l’exemple qu’il venoit de lui en donner.
Apprenez encore à vous humilier dans toutes vos œuvres, les regardant comme des miroirs qui vous représentent admirablement bien votre néant. C’est là-dessus que sont fondées toutes les vertus. Car comme Dieu au commencement du monde créa de rien notre premier Pere ; ainsi il fonde maintenant tout l’édifice spirituel sur cette vérité reconnue, que de nous-mêmes nous ne sommes rien. Desorte que plus nous nous abaissons, plus l’édifice s’éleve ; & à mesure que nous creusons dans la terre, que nous découvrons le fond de notre néant, le Souverain Architecte pose les pierres solides qui servent à la structure de son bâtiment. Mettez-vous donc bien dans l’esprit, que vous ne sçauriez jamais descendre trop bas, & que s’il pouvoit y avoir quelque chose d’infini dans la création, ce seroit sa fragilité & la bassesse. O divine connoissance, qui nous rend heureux sur la terre, & glorieux dans le Ciel ! ô admirable lumiere qui sort des ténebres de notre néant, afin d’éclairer nos ames & d’élever nos esprits à Dieu ! O pierre précieuse, mais inconnue, qui brille parmi les ordures de nos pechés ! ô néant dont la seule vûe nous rend maître de toutes choses.
Je ne me lasserois jamais de parler de cette matiere. Quiconque veut honorer la divine Majesté, doit se mépriser lui-même, & souhaiter que les autres le méprisent. Humiliez-vous envers tout le monde ; abaissez-vous au-dessous de tout le monde, si vous voulez que Dieu soit glorifié en vous, & que vous le soyez en lui. Pour vous unir avec lui, fuyez la grandeur & l’élevation, parce qu’il s’éloigne de ceux qui s’élevent ; choisissez par-tout la derniére place, & il descendra de son Thrône pour venir à vous, pour vous embrasser, pour vous témoigner d’autant plus d’amour, que vous marquerez plus d’inclination à vous humilier, & à vouloir qu’on vous foule aux pieds comme la chose du monde la plus méprisable.
Si un Dieu, qui pour s’attacher plus étroitement à vous, s’est fait le dernier des hommes, vous inspire de si humbles sentimens, ne manquez pas de lui en rendre souvent des actions de graces. Remerciez aussi tous ceux qui vous aideront à les conserver, en vous maltraitant, ou en croïant que vous n’avez pas assez de vertu pour suporter un affront, remerciez-les, dis-je, & quelque mal qu’ils disent de vous, n’en faites jamais de plainte.
Mais enfin, si nonobstant toutes considérations, quoique fortes & puissantes, la malice du démon, le défaut de connoissance de vous-même, l’inclination vicieuse vous remplissent toujours l’esprit des pensées de vanité, & font naître dans votre cœur des sentimens de vous élever au dessus des autres, humiliez-vous alors d’autant plus, que vous voyez par expérience le peu de progrès que vous avez fait dans la véritable spiritualité, & combien vous avez de peine à vous délivrer de ces pensées importunes, qui marquent dans vous un grand fond d’orgueil ; par ce moyen vous ferez du poison un Antidote, & du mal même un reméde.
CHAPITRE XXXIII.
De quelques avis importans pour ceux qui veulent mortifier leurs passions, & acquérir les vertus qui leur manquent.
QUoique jusques ici je vous aye dit beaucoup de choses touchant la maniere dont vous devez essayer de vaincre vos passions, & d’acquérir les vertus, il m’en reste encore beaucoup d’autres non moins importantes à vous dire.
1. Si vous voulez devenir solidement vertueux & parfaitement maître de vous-même, ne partagez pas tellement durant la semaine les exercices de vertu, que vous en attachiez les uns à un jour, les autres à l’autre, & que vous soyez ainsi dans un perpétuel changement. L’ordre que vous y devez observer est, que d’abord vous tachiez à détruire la passion qui vous a toujours le plus troublé, & qui vous tourmente encore présentement davantage ; & qu’en même-tems vous trayailliez de toutes vos forces à acquérir dans un éminent degré la vertu contraire à cette passion prédominante. Car possédant une vertu aussi essentielle que celle-là, vous obtiendrez facilement toutes les autres, sans qu’il soit besoin que vous en fassiez un grand nombre d’Actes. En effet, les vertus sont tellement liées les unes avec les autres, qu’il suffit d’en posséder parfaitement une pour les avoir toutes.
2. Ne déterminez jamais le tems qu’il faut pour acquérir une vertu, ne dites point : j’y employerai tant de jours, tant de semaines, tant d’années ; mais comme un nouveau soldat, qui n’a point encore vû l’ennemi, combattez toujours ; & par une glorieuse victoire, tachez de vous ouvrir un chemin à la perfection. Ne soyez pas un moment sans faire quelques progrès dans la voye de Dieu ; parce que celui qui s’arrête, au lieu de se délasser & de prendre halaine, recule & devient plus lâche qu’il n’étoit auparavant. Quand je vous dis que vous avanciez toujours sans vous arrêter, ce que je demande de vous, c’est que vous ne croyiez pas être déja parvenu au comble de la perfection Chrétienne ; que vous ne laissiez passer aucune occasion de faire de nouveaux Actes de vertu ; que vous ayez en horreur jusqu’aux plus légeres fautes.
Pour cela, il est nécessaire que vous vous acquitiez avec une exactitude & une ferveur extrême de ce qui est de votre devoir, & que dans les occasions qui se présentent, vous pratiquiez excellemment toutes les vertus. Aimez donc, & embrassez de tout votre cœur ces occasions de vous rendre saint & parfait, principalement lorsqu’elles sont accompagnées de quelque difficulté ; parce que l’effort qu’il fait faire pour surmonter la difficulté, sert à former un peu de tems & à affermir dans l’ame les habitudes vertueuses. Aimez aussi ceux qui vous le procurent. Fuyez seulement tant que vous pourrez, tout ce qui peut donner lieu aux tentations de la chair.
3. Usez de modération & de prudence à l’égard de certaines vertus qui peuvent ruịner la santé du corps ; en le maltraitant excessivement par des disciplines, des cilices, des jeûnes, des veilles, des méditations trop longues, & par d’autres sortes de pénitences indiscretes. Car dans la pratique de ces vertus extérieures, on doit avancer peu à peu, & monter comme par degrés. Mais pour celles qui sont purement intérieures, qui consistent à aimer Dieu, à haïr le monde, à se mépriser soi-même, à détester ses pechés, à être doux & patient, à aimer ses ennemis, il n’y a point de mesures à garder, on n’a pas besoin de précaution ; & il faut toujours en faire les Actes de la maniere la plus excellente qui soit possible.
4. Le but de tous vos desseins & de tous vos soins, doit être de vaincre la passion que vous avez entrepris de combattre ; & vous devez regarder cette victoire, comme la chose du monde la plus avantageuse pour vous, & la plus agréable à Dieu. Soit que vous mangiez, ou que vous jeûniez ; que vous veilliez, ou que vous dormiez ; que vous soyez dans le travail, ou dans le repos, à la maison ou hors la maison ; que vous vaquiez à la vie contemplative ou active, n’aïez pour fin que de surmonter cette principale passion, & d’acquérir la vertu contraire.
5. Haïssez généralement toutes les commodités & tous les plaisirs du corps, & vous ne serez combattu que foiblement par les vices qui tirent toutes leurs forces des attraits de la volupté. Mais si dans le même tems que vous rejettez un plaisir sensuel, vous en recherchez un autre ; si vous ne faites la guerre qu’à un seul vice, quoique les playes que vous receviez des autres soient moins dangereuses, le combat sera toujours rude, & la victoire incertaine. Ayez donc toujours devant les yeux ces paroles de l’Ecriture. Celui qui aime sa vie, la perdra ; celui au contraire qui hait sa vie en ce monde, la conservera pour la vie éternelle. Nous ne sommes point esclaves de la chair, pour vivre selon la chair. Si donc vous vivez selon la chair vous mourrez : mais si vous mortifiez la chair par l’esprit, vous vivrez.
Le dernier avis que j’ai à vous donner, est qu’il seroit bon, & peut-être nécessaire, qu’avant toutes choses vous fissiez une Confession générale, avec toutes les dispositions requises, pour vous assûrer davantage d’une parfaite réconciliation avec Dieu, qui est la source des graces, l’Auteur des victoires, le distributeur des couronnes,
CHAPITRE XXXIV.
Que les vertus ne s’acquierent que peu à peu & par degrés, les unes après les autres.
BIen que le vrai serviteur de Jesus-Christ, qui aspire à la plus hau- te perfection, ne doive point mettre de bornes à son avancement spirituel, il faut toutefois que la prudence modere en lui de certains excès d’une ferveur inconsiderée, & qui d’abord rien n’est difficile ; mais qui est sujette à se rallentir & à s’éteindre tout à fait. C’est pourquoi, outre ce qui a été dit de la maniere de régler les exercices extérieurs, il est bon de remarquer que les vertus intérieures s’acquierent aussi peu à peu, & qu’on y parvient par degrés. De cette sorte on jette les fondemens d’une solide & constante piété, & en peu de tems on gagne beaucoup.
Ainsi en matiére de patience, ne prétendez pas pouvoir tout-d’un-coup desirer les croix, & vous en réjouir, il faut vous résoudre auparavant à passer par les degrés les plus bas de cette vertu. Suivant ce même principe, n’embrassez point tout à la fois toutes les vertus, ni même plusieurs ensemble ; attachez-vous à une seule, & puis à une autre si vous voulez que l’habitude s’enracine profondément & sans peine dans votre ame. Car n’entreprenant qu’une vertu, & ne cessant de vous y exercer, votre mémoire s’y apliquera davantage : votre entendement éclairé de la lumiere céleste, inventera de nouveaux moyens & de nouvelles raisons pour vous la faire embrasser : votre volonté enfin s’y portera avec plus d’ardeur : ce qui n’arriveroit pas, si ces trois puissances étoient partagées à plusieurs objets.
D’ailleurs les Actes qu’il faut produire, pour contracter l’habitude d’une vertu, n’ayant tous qu’un même but, & s’aidant les uns les autres, en deviendront moins pénibles ; & les derniers feront d’autant plus d’impression dans votre cœur, qu’ils y trouvent les saintes dispositions que les premiers y auront laissées.
Toutes ces raisons vous paroîtront convaincantes, si vous faites réflexion que quiconque s’exerce bien dans une vertu, aprend insensiblement à s’exercer dans les autres ; & qu’une vertu ne se peut perfectionner, qu’en même tems toutes les autres ne se perfectionnent, à cause de l’étroite union qu’elles ont ensemble, comme les rayons d’un même soleil.
CHAPITRE XXXV.
Des moyens les plus utiles pour acquérir les vertus, & de quelle sorte on doit s’attacher à une vertu durant quelque tems.
J’Ajoute à ce que je viens de dire que pour devenir solidement vertueux, il faut avoir un cœur grand, une volonté ferme & généreuse ; parce qu’il se trouve dans la suite bien des contradictions & des peines à essuyer. Il faut de plus ressentir une inclination particuliere pour la vertu, & cette inclination vient, en considérant souvent combien les vertus plaisent à Dieu, combien elles sont excellentes en elles-mêmes, combien elles sont utiles & nécessaires à l’homme, & que c’est par elles que toute la perfection Chrétienne commence & finit. Il importe extrêmement de se proposer tous les matins de les pratiquer, selon qu’on en trouvera l’occasion durant le jour ; & l’on s’examinera souvent, pour voir si l’on a exécuté ses bonnes résolutions, & pour en former encore de nouvelles plus efficaces & plus constantes que les premieres.
Ce que je dis, se doit observer particulierement à l’égard de la vertu, qu’on tache alors d’obtenir, & dont on croit voir le plus de besoin. C’est à cette même vertu qu’il faut rapporter toutes les réflexions qu’on fait sur les exemples des Saints, toutes les Méditations sur la Vie & sur la Passion de Notre-Seigneur, qui sont d’une extrême utilité en toute sorte d’exercice spirituel, Accoutumons-nous tellement à faire des Actes de vertu, soit intérieurs, soit extérieurs, que nous y trouvions autant de facilité & de plaisir, que nous en avions auparavant à suivre notre penchant naturel. Et souvenons-nous de ce qui a été dit d’ailleurs ; que les actions les plus contraires aux inclinations de la nature, sont les plus propres à introduire dans notre ame l’habitude de la vertu.
Quelques Sentences tirées des Saintes Écritures prononcées de la maniére qu’il faut, ou de bouche ou du cœur, servent encore merveilleusemenr à cet exercice. Ainsi nous devons toujours en avoir plusieurs qui ayent raport à la vertu que nous devons acquérir, & en user à propos durant la journée, surtout lorsque la passion qui nous domine, vient à s’échauffer. Ceux donc qui tâchent à devenir doux & patiens, peuvent se servir ou des paroles suivantes, ou d’autres semblables : Suportez patiemment la collére d’un Dieu qui vient pour punir vos crimes. La patience des pauvres ne sera pas privée pour jamais du bien qu’elle espére. Un homme patient vaut mieux qu’un homme vaillant, & celui qui se peut dompter lui-même, est préférable à celui qui emporte des Villes d’hassaut. Vous possederez vos ames par la patience. Courons si bien, que par la patience, nous gagnions le prix que Dieu nous propose.
On peut ajoûter à ces aspirations, ou d’autres pareilles. O mon Dieu, quand serai-je armé de la patience, comme d’un bouclier à l’épreuve des traits de mon ennemi ! Quand vous aimerai-je, jusqu’à recevoir avec joye toutes les afflictions qu’il vous plaira de m’envoyer ! O vie de mon ame, ne vivrai-je jamais pour votre gloire, pleinement content parmi les souffrances ! O que je serois heureux, si dans les flammes des tribulations je brûlois d’envie de me consumer pour votre service !
Nous nous servirons à toute heure de ces sortes d’Oraisons, suivant le progrès que nous aurons fait dans la vertu, & selon que la dévotion nous l’inspirera. On les nomme jaculatoires, parce que ce sont comme des dards enflammés que nous lançons vers le Ciel, qui ont la vertu d’y élever notre cœur, & qui percent celui de Dieu, quand ils sont accompagnés de deux choses qui leur servent d’aîles. L’une est la connoissance certaine du plaisir que Dieu prend à nous voir dans l’exercice des vertus. L’autre est un desir ardent d’exceller en toute la vertu, par le seul motif de plaire à la divine Bonté.
CHAPITRE XXXVI.
Que l’exercice de la vertu demande une aplication continuelle.
ENtre les choses qui servent à acquérir les vertus Chrétiennes, qui est le but que nous nous proposons ici, une des plus nécessaire et d’essaïer d’avances toujours dans la voye de la perfection, parce qu’on recule pour peu qu’on s’arrête. Dès que nous cessons de faire des Actes de vertu, l’inclination naturelle qui nous porte à rechercher le plaisir, & les objets extérieurs qui flâtent les sens, ne manque pas d’exciter en nous des mouvemens déréglés ; & ces mouvemens détruisent ou affoiblissent du moins les habitudes des vertus. D’ailleurs cette négligence nous prive de beaucoup de graces, que nous pourrions mériter par un plus grand soin de notre avancement spirituel.
C’est la différence qu’il y a entre voyager sur la Terre, & marcher dans la voye du Ciel. Car ceux qui voyagent sur la Terre, peuvent s’arrêter, sans retourner sur leurs pas ; & de plus en marchant toujours, la lassitude les met hors d’état d’aller plus avant. Mais dans le chemin de la perfection, plus on avance, plus on sent augmenter ses forces. La raison de ceci est que la partie inférieure, qui empêche, autant qu’elle peut, par la résistance, le progrès spirituel, vient à s’affoiblir par l’exercice des vertus ; & qu’au contraire la partie supérieure, où est le siége de la vertu, s’affermit & se fortifie davantage.
Ainsi à mesure que l’on profite dans la spiritualité, toute la peine qu’on y voyoit diminuë beaucoup ; & une certaine douceur par où Dieu tempére les amertumes de cette vie, s'augmente à proportion. De sorte qu’allant toujours avec joye de vertu en vertu, on arrive enfin au sommet de la montagne, au comble de la perfection, à cet état bienheureux, où l’ame commence à exercer ses fonctions spirituelles, non-seulement sans dégoûts, mais avec un contentement ineffable ; par ce qu’étant victorieuse de ses passions, & s’étant mise au-dessus de toutes les créatures, & de soi-même, elle vit dans le sein de Dieu, & y jouir parmi les travaux continuels d’un agréable repos.
CHAPITRE XXXVII.
Que puisqu’il faut continuer toujours à pratiquer les vertus, on ne doit omettre aucune occasion de s’y exercer.
NOus avons fait voir assez clairement qu’il faut toujours avan- cer, & ne s’arrêter jamais, dans le chemin de la perfection. Veillez donc tellement sur vous, que vous ne manquiez aucune occasion de travailler à acquérir les vertus. Gardez-vous bien de vous éloigner, comme on fait ordinairement des choses contraires aux inclinations de la nature corrompuë, puisque c’est par elle que l’on parviens aux vertus les plus héroïques.
Voulez-vous (pour ne point sortir de votre premier exemple) vous lez-vous devenir patient ? Prenez garde à ne pas fuïr les personnes, les emplois & les pensées même qui vous causent le plus souvent de l’impatience ; accoûtumez-vous à converser avec toutes sortes de personnes, quelques fâcheuses & incommodes qu’elles soient. Soyez toujours dans la disposition de souffrir tout ce qui vous peut faire le plus de peine. Autrement vous n’acquérerez point l’habitude de la patience.
Si quelque emploi vous déplaît ou de lui-même, ou parce qu’une personne que vous n’aimez pas, vous en a chargé, ou parce qu’il vous détourne d’une autre occupation, qui seroit plus selon votre goût, n’y renoncez pas pour cela. Ayez assez de courage, non-seulement pour l’embrasser avec joye, mais pour y persévérer jusqu’à la fin, quand même vous en ressentiriez de l’inquiétude ; & qu’en le quittant vous pourriez vous mettre l’esprit en repos. Sans cela, vous n’aprendrez jamais à souffrir, & vous ne joüirez point de la véritable paix que posséde une ame qui n’a nulle passion, & qui a toutes les vertus.
Je dis le même de certaines sortes de pensées qui vous tourmentent quelquefois. Car ce n’est pas un avantage pour vous, que d’en être entiérement quitte, puisque la peine qu’elles vous donnent, vous accoûtume à la souffrance des choses les plus fâcheuses. Tenez donc pour assuré que quiconque vous enseigne le contraire, vous aprend plûtôt à fuïr la peine que vous craignez, qu’à acquérir la vertu que vous desirez.
A la vérité un Soldat nouveau & peu aguérri doit se comporter dans ces occasions avec beaucoup de prudence & de retenuë, tantôt en attaquant l’ennemi, & tantôt en reculant, selon qu’il se sent plus ou moins de force & de vertu : mais il ne doit pas lâcher le pied, & abandonner entierement le Combat ; il ne faut pas qu’il évite tout ce qui lui pourroit causer du trouble & du chagrin. Car bien qu’il se mit alors hors de danger de tomber dans l’impatience, il s’y trouveroit ensuite plus exposé que jamais, ne s’étant pas fortifié contre ce vice par habitude de la patience.
Tout ceci n’a point de lieu dans le vice de l’impureté, dont on se sauve par la fuite, comme nous l’avons remarqué ailleurs.
CHAPITRE XXXVIII.
Qu’on doit se réjoüit de toutes les occasions qu’on a de combattre pour acquérir les vertus, principalement de celles où il y a le plus de difficulté.
CE n’est pas assez de ne point fuïr les occasions de travailler pour acquérir la vertu, il faut les chercher ; il faut que dès qu’elles se présentent, nous les embrassions avec joye, & que celles où il y a le plus de mortification, nous soient toujours les plus agréables, comme elles nous sont les plus utiles. Rien ne nous paroîtra mal-aisé avec le secours du Ciel, si nous gravons bien avant dans notre esprit les considérations suivantes.
La premiere est, que les occasions sont des moyens propres, ou pour mieux dire, nécessaires à acquérir les vertus. De-là vient que lorsqu’on demande à Dieu les vertus, on lui demande par conséquent les moyens qu’il veut qu’on employe pour les obtenir. Autrement la premiere seroit vaine ; & on se contrediroit soi-même : on tenteroit Dieu, qui n’a pas accoûtumé de donner la patience sans les tribulations, ni l’humilité sans les oprobres.
Il en est de même de toutes les autres vertus, qui sont les fruits des adversités que Dieu nous envoye, & que nous devons d’autant plus aimer, qu’elles sont plus rudes, parce que les grands efforts qu’il faut faire pour les suporter, contribuent extrêmement à former en nous les habitudes des vertus.
Soyons donc toujours attentifs à mortifier notre propre volonté, quand ce ne seroit que dans une œillade un peu trop curieuse, dans une parole un peu trop libre. Car encore que les victoires qu’on gagne sur soi dans les grandes occasions, soient plus glorieuses, celles qu’on remporte dans les moindres, sont incomparablement plus fréquentes.
La seconde considération que nous avons déja touchée est, que toutes les choses qui arrivent en ce monde, viennent de Dieu, & qu’il prétend que nous en tirions du profit. Car bien qu’à parler proprement, on ne puisse dire quelques unes de ces choses, comme nos pechés, ou ceux d’autrui viennent de Dieu, qui abhorre l’iniquité, il est vrai pourtant qu’elles sont de lui en quelque façon, puisqu’il les permet : & que pouvant absolument les empêcher, il ne le fait pas. Mais pour les afflictions qui nous arrivent, soit par notre faute, soit par la malice de nos ennemis, on ne peut nier qu’elles ne viennent de la main, & qu’il n’y ait part, quoiqu’il condamne la cause. Cependant il veut que nous les suportions patiemment, ou parce qu’elles nous sont des moyens de nous sanctifier, ou pour d’autres justes raisons que lui seul connoît.
Si donc nous sommes certains que pour accomplir parfaitement sa divine volonté, nous devons souffrir de bon cœur tous les maux que nous causent les méchans, ou que nous nous attirons nous-mêmes par nos pechés, c’est à tort que quelques uns pour couvrir leur impatience, disent qu’un Dieu infiniment juste ne peut vouloir ce qui part d’un mauvais principe. On voit bien qu’ils ne prétendent autre chose que de s’exemter de la peine, & de faire même accroire au monde qu’ils ont raison de ne pas recevoir les Croix que Dieu leur présenté. Mais il y a encore plus, c’est que quand tout le reste seroit égal, Dieu se plaît bien davantage à nous voir souffrir constamment les persécutions injustes des hommes, sur-tout de ceux que nous avons obligés, qu’à vous voir prendre en patience d’autres accidens facheux. Et en voici les raisons.
La premiére est, que l’orguëil qui n’ait avec nous, se réprime beaucoup mieux par les mauvais traitemens, que nous font nos ennemis, que par des peines & des mortifications volontaires. La seconde est, qu’en les souffrant patiemment, nous faisons ce que Dieu demande de nous & ce qui est de sa gloire, parce que nous conformons notre volonté à la sienne, dans une chose où la bonté & sa puissance réduisent également ; & que d’un fonds aussi mauvais qu’est le peché même, nous recueillons d’excellens fruits de vertu & de sainteté.