Le Combat spirituel (page 8)
Sçachez donc qu’aussi-tôt que Dieu nous avoit résolus de travailler tout de bon à acquérir les vertus solides, il ne manque point de nous éprouver par des fâcheuses tentations, & par de rudes souffrances. Ainsi connoissant l’amour qu’il nous porte, & l’affection qu’il a pour notre bien spirituel, nous devons recevoir avec actions de graces le Calice qu’il nous offre, & le boire jusqu’à la derniére goûte ; persuadés que plus nous le trouverons amer, plus il nous sera salutaire.
CHAPITRE XXXIX.
Comment on peut en diverses occasions pratiquer la même vertu.
VOus avez vû dans un des Chapitres précédens, qu’il vaut beau- coup mieux s’attacher durant quelque tems à une seule vertu, que d’en embrasser plusieurs à la fois, & que c’est en cette vertu particuliére qu’on doit s’exercer toutes les fois que l’occasion s’en présente. Voyez maintenant avec quelle facilité vous le pourrez faire.
Il arrivera en un même jour, & peut-être en une même heure, qu’on vous fera quelque sévere réprimande pour une action qui ne sera pas mauvaise, ou que pour un autre sujet on parlera mal de vous ; qu’on ne voudra pas vous accorder une grace que vous aurez demandée, & qu’on vous la refusera d’une maniére choquante, quoique ce ne soit qu’une bagatelle ; qu’on aura quelque faux soupçon de vous ; qu’on vous donnera quelque commision odieuse ; qu’on vous servira des viandes mal aprêtées ; qu’il vous surviendra une maladie ; que tout-à-coup vous vous trouverez accablé d’autres maux encore plus grands, comme il s’en trouve une infinité, dans cette misérable vie : parmi tant d’accidens facheux, vous pouvez sans doute pratiquer plusieurs vertus différentes ; mais pour observer la regle qu’on vous a donnée là-dessus, il vous sera plus utile de vous attacher à celle dont vous croyez avoir alors le plus de besoin.
Si c’est la patience, vous ne penserez qu’à souffrir courageusement & avec joye tous les maux, qui vous pourront arriver. Si c’est l’humilité, vous songerez dans toutes vos peines, qu’il n’est point de châtiment qui puisse égaler vos crimes. Si c’est obéissance, vous tacherez de vous soumettre à la volonté d’un Dieu qui vous punit selon vos mérites. Il faudra même vous assujettir pour l’amour de lui, & parce qu’il le veut, non-seulement aux créatures raisonnables, mais encore à celles qui n’ayant ni raison ni vie, ne laissent pas d’être les instrumens de la justice. Si c’est la pauvreté, vous essayerez de vivre content, quoique privé de tous les biens & de toutes les douceurs de cette vie. Si c’est la charité, vous ferez le plus qu’il vous sera possible d’Actes d’amour du prochain & d’amour de Dieu, en considérant que le prochain vous donne occasion de multiplier les mérites, lorsqu’il exerce votre patience ; & que Dieu qui vous envoye, ou qui permet tous les maux que vous souffrez, n’a en vûe que votre bien spirituel.
Ce que je dis de la maniere dont tous pouvez pratiquer en des rencontres différentes, la vertu qui vous est la plus nécessaire, montre en même tems de quelle façon vous pouvez vous y exercer en une seule occasion, comme une maladie, ou en quelqu’autre sorte de peine, soit du corps, soit de l’esprit.
CHAPITRE XL.
Du tems que nous devons employer à acquérir chaque vertu, & des marques du progrès que nous y faisons.
ON ne sçauroit déterminer précisément & en général, combien nous devons employer de tems à nous exercer en chaque vertu, parce que cela dépend de l’état & des dispositions où nous sommes, du progrès que nous faisons dans la vie spirituelle, & de la direction de celui qui nous y conduit. Mais il est constant que si nous nous y appliquons avec tout le soin & toute l’ardeur que nous avons dit, en peu de semaines nous y profiterions beaucoup.
Une marque très-certaine d’un progrès considérable, est lorsque l’on persévére dans ces exercices de piété, malgré les dégoûts, les troubles, les arridités & la privation de toute consolation sensible. Une autre non moins évidente, est lorsque la concupiscence vaincuë & soumise à la raison, ne sçauroit plus empêcher qu’on ne pratique les vertus. Car à mesure qu’elle s’affoiblit, les vertus se fortifient & s’enracinent dans l’ame. C’est pourquoi lorsqu’on ne sent point de contradiction & de révolte dans la partie inférieure, on peut s’assûrer qu’on a acquis l’habitude de la vertu ; & plus on a de facilité à en produire les Actes, plus l’habitude en est parfaite.
Ne croyez pas néanmoins être parvenu à un haut point de sainteté, ni que vous ayez entierement dompté vos passions ; parce que depuis longtems & après plusieurs combats, vous n’en avez ressenti aucune attaque ; sçachez qu’il y a souvent en ceci de l’illusion du Démon, & de l’artifice du côté de la nature, qui se déguise pour un tems. De-là vient que par orguëil secret, on prend pour vertu ce qui est en effet un vice. D’ailleurs, si vous regardez quel est le dégré de perfection où Dieu vous apelle, quelque effort que vous ayez fait jusques ici pour y atteindre, vous vous en trouverez toujours infiniment éloigné. Vous devez donc continuer vos exercices ordinaires, comme si vous ne faisiez que de commencer à les pratiquer, sans jamais vous ralentir de votre premiére ferveur.
Souvenez-vous qu’il vaut mieux tâcher de profiter en vertu, que d’examiner scrupuleusement si l’on y a profité ; parce que Dieu seul qui connoît & sonde les cœurs, découvre à quelques uns ce secret, le cache aux autres, selon qu’il les voit capables ou de s’en humilier, ou d’en tirer vanité. Et par-là ce Pere également bon & sage ôte aux plus foibles l’occasion de leur ruine, & donne aux autres le moyen de croître en vertu. Ainsi quoiqu’une Ame ne voye point le progrès qu’elle fait, elle ne doit pas quitter pour cela ses pratiques de dévotion, parce qu’elle le connoîtra, quand il plaira à notre-Seigneur de lui faire connoître pour son plus grand bien.
CHAPITRE XLI.
Qu’on ne doit pas trop souhaiter d’être délivré des afflictions qu’on endure patiemment, & de quelle sorte il faut régler ses désirs.
QUand vous vous trouverez en quelque affliction, quelle qu’elle soit, & que vous suportiez patiemment, gardez-vous bien d’écouter, ni le démon ni votre amour propre, qui excitent dans votre cœur de violens désirs d’être délivré de cette peine. Car votre impatience seroit cause de deux grands maux, l’un que quand vous ne perdriez pas alors tout-à-fait l’habitude de la patience, ce seroit toujours une disposition au vice contraire ; l’autre, que votre patience ne pourroit être qu’imparfaite, & que vous ne seriez récompensé que pour le tems où vous l’auriez exercée, au lieu que si vous n’aviez point souhaité de soulagement, mais que vous eussiez témoigné une résignation entiére à la volonté divine, quand votre peine n’auroit duré qu’un quart-d’heure, Dieu vous en récompenseroit comme d’une longue souffrance.
Prenez donc pour regle générale en toutes choses, de ne vouloir faire que ce que Dieu veut ; de raporter-là tous vos desirs, comme l’unique but où ils doivent tendre : par ce moyen ils deviendront justes & saints ; & quelques accidens qui puissent arriver, non-seulement vous demeurerez tranquile, mais vous joüirez d’un contentement parfait. Car comme il n’arrive rien en ce monde que par l’ordre de la Providence, si vous ne voulez que ce qu’elle veut, vous aurez tout ce que vous désirerez, parce qu’il n’arriyera rien que selon votre volonté.
Ce que je dis ne s’entend pas à la vérité des pechés d’autrui, ni des vôtres, puisque Dieu les a en horreur ; mais il s’entend de toutes sortes de peines, soit qu’elles soient des punitions de vos pechés, ou de simples épreuves de votre vertu, quand même vous en auriez le cœur tout pénetré de douleur, & que vous seriez en danger d’en perdre la vie. Car ces sortes de croix sont celles dont Dieu a coutume de favoriser les meilleurs amis.
Que si vous cherchez quelque adoucissement à votre peine, & que vous usiez pour cela des moyens communs, sans pouvoir vous soulager, il faut vous résoudre à souffrir patiemment un mal, que vous avez essayé en vain de guérir. Il faut même que vous employez ces moyens, qui de soi sont bons, & dont Dieu veut que vous vous serviez dans le besoin ; il faut, dis-je, que vous les employiez par cette seule raison que Dieu le veut, & non par aucune attache pour vous-même, ni par une trop grande passion de vous délivrer des souffrances.
CHAPITRE XLII.
Comment on peut se défendre des artifices du démon, lorsqu’il suggere des dévotions indiscrettes.
LOrsque le démon, cet ancien Serpent, voit que nous marchons d’un pas assûré dans la voye du Ciel, que tous nos desirs vont à Dieu, & qu’il ne peut nous engager dans le mal par des artifices grossiers, il se transforme en Ange de lumiere ; il nous pousse à la perfection, & nous la fait desirer sans nul égard à notre foiblesse ; il nous inspire les pensées dévotes, nous allégue des passages de l’Ecriture, nous remet devant les yeux les exemples des plus grands Saints, afin qu’une ferveur indiscrette & précipitée ne nous porte trop loin, & nous fasse faire quelque lourde chûte.
Il nous excite, par exemple, à maltraiter excessivement notre chair par des disciplines, par des jeûnes & par d’autres mortifications semblables. Son dessein est, ou que croyant avoir fait de grandes choses, nous en tirions vanité ; ce qui arrive particulierement aux femmes, ou qu’abbatus par des pénitences trop rigoureuses, & au-dessus de nos forces, nous devenions incapables de faire aucune bonne œuvre, ou que ne pouvant plus suporter les travaux d’une vie austere nous nous dégoutions peu à peu de nos exercices spirituels ; & qu’enfin las de pratiquer la vertu, nous recherchions avec plus d’ardeur que jamais les plaisirs & les divertissemens du monde.
Qui pourroit dire combien de gens se sont perdus de la sorte ? La présomption les a aveuglés jusqu’à un tel point, que se laissant emporter indiscrettement à un zele trop avide de souffrances, ils sont tombés dans le piege qu’ils s’étoient eux-mêmes dressé, sont devenus enfin le jouet des démons. Sans doute qu’ils se seroient garantis d’un si grand malheur, s’ils avoient consideré qu’en ces exercices de mortification, quelques louables qu’ils soient ; & quelques fruits qu’en recueillent ceux qui ont assez de force de corps, & assez d’humilité d’esprit pour en profiter, il faut toujours, comme nous avons déja dit, garder quelque regle, & voir ce qui convient davantage aux dispositions où l’on est. Car tous ne peuvent pas faire autant d’austérités que les Saints : mais tous peuvent imiter les Saints en beaucoup de choses : ils peuvent former dans leur cœur des desirs ardens & efficaces de participer aux glorieuses Couronnes que remportent les vrais Soldats de Jesus-Christ dans les combats spirituels ; ils peuvent à leur exemple, mépriser le monde & se mépriser eux-mêmes, aimer la retraite & le silence, être humbles & charitables envers tout le monde, souffrir patiemment les injures, faire du bien à ceux qui leur font le plus de mal, éviter les moindres fautes, qui sont des choses d’un plus grand mérite auprès de Dieu, que toutes les macérations du corps.
Il est même bon de remarquer qu’au commencement il vaut mieux user d’un peu de modération dans les pénitences extérieures, afin de pouvoir les augmenter, quand il en sera besoin, que pour en vouloir trop faire, se mettre en danger de n’en plus faire du tout. Je vous dis ceci dans la pensée que vous êtes bien éloigné de l’erreur grossiere où sont quelques uns, qui passent pour spirituels, mais qui séduits par l’amour propre n’ont rien plus à ceur que de conserver leur santé. Ces gens-là pour la moindre chose craignent de s’incommoder, il n’y a rien de quoi ils s’occupent, ni dont ils parlent plus souvent que du régime de vivre qu’ils doivent garder. Ils ont sur le choix des viandes une extrême délicatesse qui ne sert qu’à les affoiblir : ils préferent ordinairement celles qui flatent davantage le goût, à celles qui sont meilleures, pour l’estomac ; & cependant, si on les en croit, tout ce qu’ils prétendent, c’est d’avoir des forces pour mieux servir Dieu.
C’est-là le prétexte dont ils couvrent leur sensualité : mais dans le fonds ils ne cherchent que le moyen d’accorder ensemble deux ennemis irréconciliables, qui sont la chair & l’esprit : ce qui va infailliblement à la ruine de tous les deux ; puisqu’en même-tems l’un perd la santé, & l’autre la dévotion. C’est pourquoi une maniere de vivre moins délicate & moins inquiete, est toujours la plus aisée & la plus sûre.
Il faut néanmoins y garder quelques mesures, & avoir égard aux diverses complexions qui n’étant pas également fortes, ne peuvent pas soutenir les mêmes travaux. J’ajoûte qu’il faut de la discrétion ; non-seulement pour modérer dans les exercices extérieurs, mais même pour ne pas aller trop loin dans ceux qui sont purement intérieurs & spirituels ; ainsi que nous l’avons fait voir, en expliquant la maniere de s’élever par dégrés aux plus sublimes vertus.
CHAPITRE XLIII.
Que notre mauvaise inclination, jointe aux suggestions du Démon, nous porte à juger témérairement du prochain : de quelle maniere nous y devons résister.
LA bonne opinion que nous avons de nous-mêmes, produit un autre désordre bien préjudiciable ; c’est le jugement téméraire, qui fait que nous concevons, & que nous donnons aux autres une basse idée de notre prochain. Comme ce vice naît de notre orguëil, c’est aussi par notre orguëil qu’il s’entretient ; & plus il augmente, plus nous devenons présomptueux, pleins de nous-mêmes, & susceptibles des illusions du démon. Car nous venons insensiblement à avoir pour nous d’autant plus d’estime, que nous en avons moins pour les autres ; étant faussement persuadés que nous sommes tout-à-fait exemts des fautes dont nous les jugerons coupables.
Lorsque l’ennemi de notre salut reconnoît en nous cette méchante disposition, il employe toutes ses ruses pour nous rendre continuellement attentifs à examiner les défauts d’autrui, & à nous les figurer plus grands qu’ils ne sont. Il n’est pas croyable combien il s’efforce de nous remettre à tout moment devant les yeux quelques légeres imperfections que nous avons vûes dans nos freres, lorsqu’il ne peut nous y en faire remarquer de considérables.
Puis donc qu’il est si artificieux & si apliqué à nous nuire, ne soyons pas moins vigilans à découvrir & à éviter ses pieges. Aussi-tôt qu’il nous représente quelque vice du prochain, rejettons cette pensée, & s’il continue à nous presser d’en former un jugement désavantageux, gardons-nous bien d’écouter ses suggestions malignes. Souvenons-nous que nous n’avons pas l’autorité nécessaire pour juger, & que quand même nous l’aurions, nous ne serions pas assûrez de juger équitablement ; parce que nous sommes prévenus de mille passions aveugles, & que naturellement nous prenons plaisir à censurer les actions & la vie d’autrui.
Pour remédier efficacement à un mal si dangéreux, ayons l’esprit entierement occupé de nos miseres : nous trouverons au-dedans de nous tant de choses à réformer, que l’envie ne nous prendra pas de juger & de condamner les autres. De plus, en nous apliquant à considérer nos propres défauts, nous guérirons aisément l’œil de notre ame d’une certaine malignité, qui est la source des jugemens téméraires. Car quiconque juge sans raison que son frere est sujet à quelque vice, n’a que trop de fondement pour croire qu’il y est sujet lui-même ; puisqu’un homme vicieux pense toujours que les autres lui ressemblent. Lors donc que nous sommes prêt de condamner la conduite de quelque personne, blamons-nous intérieurement nous-mêmes, & faisons-nous ce juste reproche : Aveugle & présomptueux, comment es-tu si téméraire que de critiquer les actions de ton prochain, toi qui as les mêmes défauts, & qui en as de plus grands que lui ? Ainsi tournant contre nous nos propres armes, au lieu d’en blesser nos freres, nous les employerons à guérir nos playes.
Que si la faute que nous condamnons est réelle & manifeste, excusons par charité celui qui l’a commise ; croyons qu’il a des vertus cachées, qu’il n’auroit pû conserver, si Dieu n’eût permis cette chûte, croyons qu’un léger défaut que Dieu lui laisse pour quelque tems, rabattera beaucoup de la bonne opinion qu’il a de lui-même ; qu’étant méprisé des autres, il en deviendra plus humble, & par conséquent que son gain sera plus grand que la perte. Mais si le peché est non-seulement public, mais énorme ; si le pecheur est endurci & impénitent, élevons notre esprit au Ciel, entrons dans les secrets jugemens de Dieu ; considérons que beaucoup de gens après avoir longtems vêcu dans le crime, sont devenus de grands Saints, & que d’autres au contraire qui sembloient être arrivés au comble de la perfection, sont tombés malheureusement dans un abîme, d’iniquité.
Par ces considérations, chacun comprendra qu’il n’y a pas moins à craindre pour lui que pour tout autre ; & que s’il sent quelque inclination à juger favorablement des autres, c’est le Saint Esprit qui la lui donne : au lieu que ses jugemens téméraires, ses aversions & son mépris pour le prochain, n’ont point d’autre cause que sa propre malignité, & la suggestion du démon ; si donc nous nous sommes arrêtés à considérer trop curieusement les défauts d’autrui, ne nous donnons point de repos que tout ne soit effacé de notre mémoire.
CHAPITRE XLIV.
De l’Oraison.
SI la défiance de nous-mêmes, la confiance en Dieu, & le bon usage de nos puissances sont des armes nécessaires dans le Combat spirituel, comme on l’a fait voir jusques ici, l’Oraison que nous avons mis la derniere est encore d’une plus grande nécessité, puisque c’est par elle qu’on obtient de Dieu, non-seulement ces vertus, mais généralement tous les biens dont on a besoin. C’est par ce canal que découlent toutes les graces qu’on reçoit d’en haut : c’est elle qui fait que le Tout-puissant vient du Ciel à notre secours, & que par des mains aussi foibles que les nôtres, il détruit nos plus redoutables ennemis. Pour nous en servir comme il faut, voici ce que nous avons à faire.
1. Nous devons avoir un véritable desir de servir Dieu avec ferveur, & en la maniere qui lui sera la plus agréable. O ce desir s’allumera dans notre cœur, si nous considérons attentivement trois choses. La premiere est, que Dieu mérite infiniment d’être servi & honoré, à cause de l’excellence de son Etre souverain, de sa bonté ; de sa beauté, de sa sagesse de sa puissance, & de toutes ses perfections inefables. La seconde est, ce que Dieu fait homme n’a cessé durant trente-trois années de travailler pour notre salut, qu’il a bien voulu panser de ses propres mains les horribles playes de nos pechés, & qu’il a eu la bonté de les guérir, non pas en y versant du vin & de l’huile, mais en y appliquant son Sang précieux & sa Chair très-pure, toute déchirée par les fouets, par les épines & par les cloux. La troisiéme est, qu’il nous importe extrêmement de garder la Łoi, & de nous bien acquitter de nos devoirs, puisque c’est l’unique moïen de nous rendre Maître de nous-mêmes, victorieux du démon & enfans de Dieu.
2. Nous devons avoir une foi vive, & une ferme confiance que Dieu ne nous refusera point les secours nécessaires pour le bien servir, & pour opérer notre salut. Une ame pleine de cette sainte confiance, est comme un Vase sacré, où la divine Miséricorde répand les trésors de sa grace ; & plus il est grand, plus est grande aussi l’abondance des bénédictions célestes que l’Oraison y attire. Car comment un Dieu, à qui rien n’est impossible, & qui ne trompe personne, pourroit-il ne pas nous communiquer ses dons, lui qui nous presse de les demander, & qui nous promet son S. Esprit, pourvû que nous le demandions avec foi & avec persévérance ?
3. Nous devons prier par le seul motif de faire ce que Dieu veut, & non pas ce que nous voulons, desorte que nous ne nous apliquions à la priere, qu’à cause que Dieu nous le commande, & que nous ne desirions d’être exaucés qu’autant qu’il lui plaît ; qu’ainsi nous ayons purement en vûe de conformer notre volonté à la sienne, & non pas d’accommoder sa volonté à la nôtre. La raison de ceci est, que l’amour propre ayant perverti & corrompu notre volonté, nous ne sçavons le plus souvent ce que nous ne demandons ; au lieu que la volonté divine ne peut faillir, étant essentiellement juste & saine. Aussi doit-elle être la regle de toute notre volonté, & c’est s’égarer que de ne la pas suivre. Prenons donc garde à ne demander à Dieu que des choses qui lui agréent, s’il y a lieu de craindre que ce que nous souhaitons, ne soit pas conforme à sa volonté, ne le demandons qu’avec une entiere soumission aux ordres de sa Providence. Mais si les choses que nous voulons obtenir, ne peuvent lui être que très-agréables, comme des graces & des vertus, demandons-les plûtôt pour lui plaire, & pour servir la divine Majesté, que pour toute autre considération, quelque spirituelle qu’elle soit.
4. Si nous voulons que nos prieres soient exaucées, il faut que nos œuvres s’accordent avec nos demandes ; il faut qu’avant l’Oraison & après, nous travaillions de toutes nos forces pour nous rendre dignes de la grace que nous desirons obtenir. Car l’exercice de l’Oraison & celui de la mortification intérieure, ne doivent jamais aller l’un sans l’autre ; parce que c’est tenter Dieu que de lui demander une vertu, & de ne pas se mettre en peine de la pratiquer.
5. Avant que de rien demander à Dieu, rendons-lui de très-humbles actions de graces pour tous les biens qu’il lui a plû de nous faire. Nous lui pourrons dire : Seigneur, qui après an’avoir créé, m’avez racheté par votre miséricorde, & m’avez ensuite délivré une infinité de fois de la fureur de mes ennemis, venez maintenant à mon secours, & oubliant mes ingratitudes passées, ne me refusez pas la grace que je vous demande. Que si lors même que nous voulons obtenir quelque vertu en particulier, nous sommes tentés du vice contraire, ne manquons pas de remercier Dieu de l’occasion qu’il nous donne d’exercer cette vertu car ce n’est pas une petite faveur.
5. Comme l’Oraison doit toute sa force & son efficace à la souveraine bonté de Dieu, aux mérites de la Vie & de la Passion de notre-Seigneur & à la promesse qu’il nous a faite de nous exaucer, nous mettrons toujours à la fin de nos prieres, une ou plusieurs des conclusions suivantes : Je vous conjure, Seigneur, par votre divine miséricorde, de m’octroyer cette grace. Accordez-moi par les mérites de votre Fils, ce que je vous demande. Souvenez-vous, ô mon Dieu, de vos promesses, & exaucez mes prieres. Quelquefois il sera bon d’employer auprès de Dieu l’intercession de la Sainte Vierge & des autres Saints. Car ils ont au Ciel beaucoup de pouvoir & Dieu prend plaisir à les honorer, à proportion de l’honneur qu’ils lui ont rendu pendant leur vie.
7. Il faut de plus persévérer dans cet exercice, parce que le Tout-puissant ne peut résister à une humble persévérance dans la priere. Que si l’importunité de la Veuve de l’Evangile pût fléchir un méchant Juge, comment nos prieres ne toucheroient-elles pas un Dieu infiniment bon ? Et ainsi quand il tarderoit à nous accorder nos demandes, quand il sembleroit ne vouloir pas même nous écouter, nous ne devrions pas pour cela perdre la confiance que nous avons en son infinie bonté, ni de cesser de le prier, parce qu’il a dans le souverain degré tout ce qui est nécessaire pour pouvoir, & pour vouloir nous faire du bien. Si donc il ne manque rien de notre côté, nous obtiendrons infailliblement ce que nous demanderons, ou quelque chose de meilleur, & peut-être même l’un & l’autre. Au reste, plus nous croirons être rebutés, plus il faut que nous concevions de mépris & de haine pour nous-mêmes ; de telle sorte néanmoins qu’en considérant nos miseres, nous envisagions toujours la divine miséricorde ; & que bien loin de diminuer notre confiance en elle, nous l’augmentions, dans la pensée que plus nous demeurerons fermes parmi les sujets de défiance, plus nous aurons de mérite.
Enfin ne cessons jamais de remercier Dieu ; bénissons également sa sagesse, sa bonté, sa charité, soit qu’il nous refuse, ou qu’il nous accorde nos demandes ; & quoiqu’il arrive, demeurons toujours tranquilles, contens & soumis en tout à sa Providence.
CHAPITRE XLV.
Ce que c’est que l’Oraison Mentale.
L’Oraison Mentale, est une élévation de l’esprit à Dieu, dans laquelle on lui demande, ou expressément ou tacitement, les choses dont on croit avoir besoin.
On les lui demande expressément, lorsque de cœur on lui dit : Oh mon Dieu ! accordez-moi cette grace, pour l’honneur de votre saint Nom, ou bien, Seigneur, je crois fermement que vous voulez, & qu’il est de votre gloire que je vous demande cette faveur. Accomplissez donc maintenant en moi votre divine volonté. Quand nos ennemis nous attaquent & nous pressent le plus vivement, nous lui pouvons faire cette priere : Hâtez-vous, Seigneur, de me secourir, de peur que je ne devienne la proye de mes ennemis, ou cette autre : Mon Dieu, mon refuge & toute ma force, sécourez-moi promptement, de crainte que je ne succombe. Si la tentation continue, nous continuerons aussi à prier de la même sorte, résistant toujours courageusement au malin esprit. Quand le plus fort du combat sera passé, nous nous tournerons vers notre-Seigneur, & le priant de considérer d’un côté les forces de notre ennemi, de l’autre notre foiblesse, nous lui dirons : Voici, ô mon Dieu votre créature ; voici l’ouvrage de vos mains ; voici cet homme que vous avez racheté de votre Sang : voyez le démon qui s’efforce de vous l’enlever & de le perdre. C’est à vous que j’ai recours, c’est en vous que je mets toute ma confiance ; parce que je sçai que vous êtes infiniment bon & infiniment puissant. Ayez pitié d’un aveugle, quoique volontaire, qui sans le secours de votre grace, ne peut éviter de tomber entre les mains de votre ennemi. Assitez-moi donc, ô mon unique espérance, ô toute la force de mon ame !
On demande tacitement des graces à Dieu, lorsqu’on se contente de lui représenter ses besoins, sans rien dire davantage. Étant donc en sa présence, & reconnoissant que de nous-mêmes nous ne sommes point capables d’éviter le mal, ni de faire le bien, brûlant d’ailleurs du desir de se servir, nous arrêterons la vûe sur lui, en attendant son secours avec confiance & avec humilité. Cet aveu de notre foiblesse, ce desir de servir Dieu, cet Acte de Foi fait de la maniere que j’ai dit, tout cela est une priere tacite, qui obtient infailliblement du Ciel ce que nous voulons ; & qui a d’autant plus de force, que l’aveu est plus sincere, le desir plus ardent, & la foi plus vive. Il y a une autre priere semblable, mais plus courte, laquelle se fait par un regard simple de l’ame, qui expose aux yeux du Seigneur son indigence ; & ce regard n’est autre chose que le souvenir d’une grace qu’on auroit déja demandée, & qu’on demande encore, sans rien dire & sans exprimer son desir.
Tachons de mettre en usage cette sorte d’Oraison, & aprenons à nous en servir en toute rencontre ; parce que l’expérience nous fera voir, que comme il n’y a rien de plus aisé, il n’y a rien aussi de plus excellent, ni de plus utile.
CHAPITRE XLVI.
De la Méditation.
QUand on veut donner un peu plus de tems à la priere, comme une demie heure, ou une heure, ou même davantage, il faut y joindre la Méditation sur quelque point de la Vie, ou de la Passion de Notre-Seigneur ; & apliquer à la vertu qu’on veut acquérir, toutes les réflexions qui se font sur cette matiere.