Horace (page 4)

Pierre Corneille · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Horace (Corneille) · 12 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Ce que peut le caprice, osez-le par raison,

Et laissez votre sang hors de comparaison :

C’est crime qu’opposer des liens volontaires

À ceux que la naissance a rendus nécessaires.

Si donc le ciel s’obstine à nous persécuter,

Seule j’ai tout à craindre, et rien à souhaiter ;

Mais pour vous, le devoir vous donne, dans vos plaintes,

Où porter vos souhaits et terminer vos craintes.

CAMILLE.

Je le vois bien, ma sœur, vous n’aimâtes jamais ;

Vous ne connaissez point ni l’amour ni ses traits :

On peut lui résister quand il commence à naître,

Mais non pas le bannir quand il s’est rendu maître,

Et que l’aveu d’un père, engageant notre foi,

A fait de ce tyran un légitime roi :

Il entre avec douceur, mais il règne par force ;

Et quand l’âme une fois a goûté son amorce,

Vouloir ne plus aimer, c’est ce qu’elle ne peut,

Puisqu’elle ne peut plus vouloir que ce qu’il veut :

Ses chaînes sont pour nous aussi fortes que belles.

Scène V.

Le vieil HORACE, SABINE, CAMILLE.

Le vieil HORACE.

Je viens vous apporter de fâcheuses nouvelles,

Mes filles ; mais en vain je voudrais vous celer

Ce qu’on ne vous saurait longtemps dissimuler :

Vos frères sont aux mains, les dieux ainsi l’ordonnent.

SABINE.

Je veux bien l’avouer, ces nouvelles m’étonnent ;

Et je m’imaginais dans la divinité

Beaucoup moins d’injustice, et bien plus de bonté.

Ne nous consolez point : contre tant d’infortune

La pitié parle en vain, la raison importune.

Nous avons en nos mains la fin de nos douleurs,

Et qui veut bien mourir peut braver les malheurs.

Nous pourrions aisément faire en votre présence

De notre désespoir une fausse constance ;

Mais quand on peut sans honte être sans fermeté,

L’affecter au dehors, c’est une lâcheté ;

L’usage d’un tel art, nous le laissons aux hommes,

Et ne voulons passer que pour ce que nous sommes.

Nous ne demandons point qu’un courage si fort

S’abaisse à notre exemple à se plaindre du sort.

Recevez sans frémir ces mortelles alarmes ;

Voyez couler nos pleurs sans y mêler vos larmes ;

Enfin, pour toute grâce, en de tels déplaisirs,

Gardez votre constance, et souffrez nos soupirs.

Le vieil HORACE.

Loin de blâmer les pleurs que je vous vois répandre,

Je crois faire beaucoup de m’en pouvoir défendre,

Et céderais peut-être à de si rudes coups,

Si je prenais ici même intérêt que vous :

Non qu’Albe par son choix m’ait fait haïr vos frères,

Tous trois me sont encor des personnes bien chères ;

Mais enfin l’amitié n’est pas du même rang,

Et n’a point les effets de l’amour ni du sang ;

Je ne sens point pour eux la douleur qui tourmente

Sabine comme sœur, Camille comme amante :

Je puis les regarder comme nos ennemis,

Et donne sans regret mes souhaits à mes fils.

Ils sont, grâces aux dieux, dignes de leur patrie ;

Aucun étonnement n’a leur gloire flétrie ;

Et j’ai vu leur honneur croître de la moitié,

Quand ils ont des deux camps refusé la pitié.

Si par quelque faiblesse ils l’avoient mendiée,

Si leur haute vertu ne l’eût répudiée,

Ma main bientôt sur eux m’eût vengé hautement

De l’affront que m’eût fait ce mol consentement.

Mais lorsqu’en dépit d’eux on en a voulu d’autres,

Je ne le cèle point, j’ai joint mes vœux aux vôtres.

Si le ciel pitoyable eût écouté ma voix,

Albe serait réduite à faire un autre choix ;

Nous pourrions voir tantôt triompher les Horaces

Sans voir leurs bras souillés du sang des Curiaces,

Et de l’événement d’un combat plus humain

Dépendrait maintenant l’honneur du nom romain.

La prudence des dieux autrement en dispose ;

Sur leur ordre éternel mon esprit se repose :

Il s’arme en ce besoin de générosité,

Et du bonheur public fait sa félicité.

Tâchez d’en faire autant pour soulager vos peines,

Et songez toutes deux que vous êtes romaines :

Vous l’êtes devenue, et vous l’êtes encor ;

Un si glorieux titre est un digne trésor.

Un jour, un jour viendra que par toute la terre

Rome se fera craindre à l’égal du tonnerre,

Et que tout l’univers tremblant dessous ses lois,

Ce grand nom deviendra l’ambition des rois :

Les dieux à notre Énée ont promis cette gloire.

Scène VI.

Le vieil HORACE, SABINE, CAMILLE, JULIE.

Le vieil HORACE.

Nous venez-vous, Julie, apprendre la victoire ?

JULIE.

Mais plutôt du combat les funestes effets :

Rome est sujette d’Albe, et vos fils sont défaits ;

Des trois les deux sont morts, son époux seul vous reste.

Le vieil HORACE.

Ô d’un triste combat effet vraiment funeste !

Rome est sujette d’Albe, et pour l’en garantir

Il n’a pas employé jusqu’au dernier soupir !

Non, non, cela n’est point, on vous trompe, Julie ;

Rome n’est point sujette, ou mon fils est sans vie :

Je connais mieux mon sang, il sait mieux son devoir.

JULIE.

Mille, de nos remparts, comme moi l’ont pu voir.

Il s’est fait admirer tant qu’ont duré ses frères ;

Mais comme il s’est vu seul contre trois adversaires,

Près d’être enfermé d’eux, sa fuite l’a sauvé.

Le vieil HORACE.

Et nos soldats trahis ne l’ont point achevé ?

Dans leurs rangs à ce lâche ils ont donné retraite ?

JULIE.

Je n’ai rien voulu voir après cette défaite.

CAMILLE.

Ô mes frères !

Le vieil HORACE.

Tout beau, ne les pleurez pas tous ;

Deux jouissent d’un sort dont leur père est jaloux.

Que des plus nobles fleurs leur tombe soit couverte ;

La gloire de leur mort m’a payé de leur perte :

Ce bonheur a suivi leur courage invaincu,

Qu’ils ont vu Rome libre autant qu’ils ont vécu,

Et ne l’auront point vue obéir qu’à son prince,

Ni d’un état voisin devenir la province.

Pleurez l’autre, pleurez l’irréparable affront

Que sa fuite honteuse imprime à notre front ;

Pleurez le déshonneur de toute notre race,

Et l’opprobre éternel qu’il laisse au nom d’Horace.

JULIE.

Que vouliez-vous qu’il fît contre trois ?

Le vieil HORACE.

Qu’il mourût,

Ou qu’un beau désespoir alors le secourût.

N’eût-il que d’un moment reculé sa défaite,

Rome eût été du moins un peu plus tard sujette ;

Il eût avec honneur laissé mes cheveux gris,

Et c’était de sa vie un assez digne prix.

Il est de tout son sang comptable à sa patrie ;

Chaque goutte épargnée à sa gloire flétrie ;

Chaque instant de sa vie, après ce lâche tour,

Met d’autant plus ma honte avec la sienne au jour.

J’en romprai bien le cours, et ma juste colère,

Contre un indigne fils usant des droits d’un père,

Saura bien faire voir dans sa punition

L’éclatant désaveu d’une telle action.

SABINE.

Écoutez un peu moins ces ardeurs généreuses,

Et ne nous rendez point tout à fait malheureuses.

Le vieil HORACE.

Sabine, votre cœur se console aisément ;

Nos malheurs jusqu’ici vous touchent faiblement.

Vous n’avez point encor de part à nos misères :

Le ciel vous a sauvé votre époux et vos frères ;

Si nous sommes sujets, c’est de votre pays ;

Vos frères sont vainqueurs quand nous sommes trahis ;

Et voyant le haut point où leur gloire se monte,

Vous regardez fort peu ce qui nous vient de honte.

Mais votre trop d’amour pour cet infâme époux

Vous donnera bientôt à plaindre comme à nous.

Vos pleurs en sa faveur sont de faibles défenses :

J’atteste des grands dieux les suprêmes puissances

Qu’avant ce jour fini, ces mains, ces propres mains

Laveront dans son sang la honte des Romains.

SABINE.

Suivons-le promptement, la colère l’emporte.

Dieux ! Verrons-nous toujours des malheurs de la sorte ?

Nous faudra-t-il toujours en craindre de plus grands,

Et toujours redouter la main de nos parents ?

ACTE IV.

Scène première.

Le vieil HORACE, CAMILLE.

Le vieil HORACE.

Ne me parlez jamais en faveur d’un infâme ;

Qu’il me fuie à l’égal des frères de sa femme :

Pour conserver un sang qu’il tient si précieux,

Il n’a rien fait encore s’il n’évite mes yeux.

Sabine y peut mettre ordre, ou derechef j’atteste

Le souverain pouvoir de la troupe céleste…

CAMILLE.

Ah ! Mon père, prenez un plus doux sentiment ;

Vous verrez Rome même en user autrement ;

Et de quelque malheur que le ciel l’ait comblée,

Excuser la vertu sous le nombre accablée.

Le vieil HORACE.

Le jugement de Rome est peu pour mon regard,

Camille ; je suis père, et j’ai mes droits à part.

Je sais trop comme agit la vertu véritable :

C’est sans en triompher que le nombre l’accable ;

Et sa mâle vigueur, toujours en même point,

Succombe sous la force, et ne lui cède point.

Taisez-vous, et sachons ce que nous veut Valère.

Scène II.

Le vieil HORACE, VALÈRE, CAMILLE.

VALÈRE.

Envoyé par le roi pour consoler un père,

Et pour lui témoigner…

Le vieil HORACE.

N’en prenez aucun soin :

C’est un soulagement dont je n’ai pas besoin ;

Et j’aime mieux voir morts que couverts d’infamie

Ceux que vient de m’ôter une main ennemie.

Tous deux pour leur pays sont morts en gens d’honneur ;

Il me suffit.

VALÈRE.

Mais l’autre est un rare bonheur ;

De tous les trois chez vous il doit tenir la place.

Le vieil HORACE.

Que n’a-t-on vu périr en lui le nom d’Horace !

VALÈRE.

Seul vous le maltraitez après ce qu’il a fait.

Le vieil HORACE.

C’est à moi seul aussi de punir son forfait.

VALÈRE.

Quel forfait trouvez-vous en sa bonne conduite ?

Le vieil HORACE.

Quel éclat de vertu trouvez-vous en sa fuite ?

VALÈRE.

La fuite est glorieuse en cette occasion.

Le vieil HORACE.

Vous redoublez ma honte et ma confusion.

Certes, l’exemple est rare et digne de mémoire,

De trouver dans la fuite un chemin à la gloire.

VALÈRE.

Quelle confusion, et quelle honte à vous

D’avoir produit un fils qui nous conserve tous,

Qui fait triompher Rome, et lui gagne un empire ?

À quels plus grands honneurs faut-il qu’un père aspire ?

Le vieil HORACE.

Quels honneurs, quel triomphe, et quel empire enfin,

Lorsqu’Albe sous ses lois range notre destin ?

VALÈRE.

Que parlez-vous ici d’Albe et de sa victoire ?

Ignorez-vous encor la moitié de l’histoire ?

Le vieil HORACE.

Je sais que par sa fuite il a trahi l’état.

VALÈRE.

Oui, s’il eût en fuyant terminé le combat ;

Mais on a bientôt vu qu’il ne fuyait qu’en homme

Qui savait ménager l’avantage de Rome.

Le vieil HORACE.

Quoi, Rome donc triomphe !

VALÈRE.

Apprenez, apprenez

La valeur de ce fils qu’à tort vous condamnez.

Resté seul contre trois, mais en cette aventure

Tous trois étant blessés, et lui seul sans blessure,

Trop faible pour eux tous, trop fort pour chacun d’eux,

Il sait bien se tirer d’un pas si dangereux ;

Il fuit pour mieux combattre, et cette prompte ruse

Divise adroitement trois frères qu’elle abuse.

Chacun le suit d’un pas ou plus ou moins pressé,

Selon qu’il se rencontre ou plus ou moins blessé ;

Leur ardeur est égale à poursuivre sa fuite ;

Mais leurs coups inégaux séparent leur poursuite.

Horace, les voyant l’un de l’autre écartés,

Se retourne, et déjà les croit demi-domptés :

Il attend le premier, et c’était votre gendre.

L’autre, tout indigné qu’il ait osé l’attendre,

En vain en l’attaquant fait paraître un grand cœur ;

Le sang qu’il a perdu ralentit sa vigueur.

Albe à son tour commence à craindre un sort contraire ;

Elle crie au second qu’il secoure son frère :

Il se hâte et s’épuise en efforts superflus ;

Il trouve en les joignant que son frère n’est plus.

CAMILLE.

Hélas !

VALÈRE.

Tout hors d’haleine il prend pourtant sa place,

Et redouble bientôt la victoire d’Horace :

Son courage sans force est un débile appui ;

Voulant venger son frère, il tombe auprès de lui.

L’air résonne des cris qu’au ciel chacun envoie ;

Albe en jette d’angoisse, et les Romains de joie.

Comme notre héros se voit près d’achever,

C’est peu pour lui de vaincre, il veut encor braver :

" j’en viens d’immoler deux aux mânes de mes frères ;

Rome aura le dernier de mes trois adversaires,

C’est à ses intérêts que je vais l’immoler, "

Dit-il ; et tout d’un temps on le voit y voler.

La victoire entre eux deux n’était pas incertaine ;

L’Albain percé de coups ne se traînait qu’à peine,

Et comme une victime aux marches de l’autel,

Il semblait présenter sa gorge au coup mortel :

Aussi le reçoit-il, peu s’en faut, sans défense,

Et son trépas de Rome établit la puissance.

Le vieil HORACE.

Ô mon fils ! Ô ma joie ! Ô l’honneur de nos jours !

Ô d’un état penchant l’inespéré secours !

Vertu digne de Rome, et sang digne d’Horace !

Appui de ton pays, et gloire de ta race !

Quand pourrai-je étouffer dans tes embrassements

L’erreur dont j’ai formé de si faux sentiments ?

Quand pourra mon amour baigner avec tendresse

Ton front victorieux de larmes d’allégresse ?

VALÈRE.

Vos caresses bientôt pourront se déployer :

Le roi dans un moment vous le va renvoyer,

Et remet à demain la pompe qu’il prépare

D’un sacrifice aux dieux pour un bonheur si rare ;

Aujourd’hui seulement on s’acquitte vers eux

Par des chants de victoire et par de simples vœux.

C’est où le roi le mène, et tandis il m’envoie

Faire office vers vous de douleur et de joie ;

Mais cet office encor n’est pas assez pour lui ;

Il y viendra lui-même, et peut-être aujourd’hui :

Il croit mal reconnaître une vertu si pure,

Si de sa propre bouche il ne vous en assure,

S’il ne vous dit chez vous combien vous doit l’état.

Le vieil HORACE.

De tels remercîments ont pour moi trop d’éclat,

Et je me tiens déjà trop payé par les vôtres

Du service d’un fils, et du sang des deux autres.

VALÈRE.

Il ne sait ce que c’est d’honorer à demi ;

Et son sceptre arraché des mains de l’ennemi

Fait qu’il tient cet honneur qu’il lui plaît de vous faire

Au-dessous du mérite et du fils et du père.

Je vais lui témoigner quels nobles sentiments

La vertu vous inspire en tous vos mouvements,

Et combien vous montrez d’ardeur pour son service.

Le vieil HORACE.

Je vous devrai beaucoup pour un si bon office.

Scène III.

Le vieil HORACE, CAMILLE.

Le vieil HORACE.

Ma fille, il n’est plus temps de répandre des pleurs ;

Il sied mal d’en verser où l’on voit tant d’honneurs ;

On pleure injustement des pertes domestiques,

Quand on en voit sortir des victoires publiques.

Rome triomphe d’Albe, et c’est assez pour nous ;

Tous nos maux à ce prix doivent nous être doux.

En la mort d’un amant vous ne perdez qu’un homme

Dont la perte est aisée à réparer dans Rome ;

Après cette victoire, il n’est point de Romain

Qui ne soit glorieux de vous donner la main.

Il me faut à Sabine en porter la nouvelle ;

Ce coup sera sans doute assez rude pour elle,

Et ses trois frères morts par la main d’un époux

Lui donneront des pleurs bien plus justes qu’à vous ;

Mais j’espère aisément en dissiper l’orage,

Et qu’un peu de prudence aidant son grand courage

Fera bientôt régner sur un si noble cœur

Le généreux amour qu’elle doit au vainqueur.

Cependant étouffez cette lâche tristesse ;

Recevez-le, s’il vient, avec moins de faiblesse ;

Faites-vous voir sa sœur, et qu’en un même flanc

Le ciel vous a tous deux formés d’un même sang.

Scène IV.

CAMILLE.

Oui, je lui ferai voir, par d’infaillibles marques,

Qu’un véritable amour brave la main des Parques,

Et ne prend point de lois de ces cruels tyrans

Qu’un astre injurieux nous donne pour parents.

Tu blâmes ma douleur, tu l’oses nommer lâche ;

Je l’aime d’autant plus que plus elle te fâche,

Impitoyable père, et par un juste effort

Je la veux rendre égale aux rigueurs de mon sort.

En vit-on jamais un dont les rudes traverses

Prissent en moins de rien tant de faces diverses,

Qui fût doux tant de fois, et tant de fois cruel,

Et portât tant de coups avant le coup mortel ?

Vit-on jamais une âme en un jour plus atteinte

De joie et de douleur, d’espérance et de crainte,

Asservie en esclave à plus d’événements,

Et le piteux jouet de plus de changements ?

Un oracle m’assure, un songe me travaille ;

La paix calme l’effroi que me fait la bataille ;

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