Horace (page 5)

Pierre Corneille · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Horace (Corneille) · 12 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Mon hymen se prépare, et presque en un moment

Pour combattre mon frère on choisit mon amant ;

Ce choix me désespère, et tous le désavouent ;

La partie est rompue, et les dieux la renouent ;

Rome semble vaincue, et seul des trois Albains,

Curiace en mon sang n’a point trempé ses mains.

Ô dieux ! Sentais-je alors des douleurs trop légères

Pour le malheur de Rome et la mort de deux frères,

Et me flattais-je trop quand je croyais pouvoir

L’aimer encor sans crime et nourrir quelque espoir ?

Sa mort m’en punit bien, et la façon cruelle

Dont mon âme éperdue en reçoit la nouvelle :

Son rival me l’apprend, et faisant à mes yeux

D’un si triste succès le récit odieux,

Il porte sur le front une allégresse ouverte,

Que le bonheur public fait bien moins que ma perte ;

Et bâtissant en l’air sur le malheur d’autrui,

Aussi bien que mon frère il triomphe de lui.

Mais ce n’est rien encore au prix de ce qui reste :

On demande ma joie en un jour si funeste ;

Il me faut applaudir aux exploits du vainqueur,

Et baiser une main qui me perce le cœur.

En un sujet de pleurs si grand, si légitime,

Se plaindre est une honte, et soupirer un crime ;

Leur brutale vertu veut qu’on s’estime heureux,

Et si l’on n’est barbare, on n’est point généreux.

Dégénérons, mon cœur, d’un si vertueux père ;

Soyons indigne sœur d’un si généreux frère :

C’est gloire de passer pour un cœur abattu,

Quand la brutalité fait la haute vertu.

Éclatez, mes douleurs : à quoi bon vous contraindre ?

Quand on a tout perdu, que saurait-on plus craindre ?

Pour ce cruel vainqueur n’ayez point de respect ;

Loin d’éviter ses yeux, croissez à son aspect ;

Offensez sa victoire, irritez sa colère,

Et prenez, s’il se peut, plaisir à lui déplaire.

Il vient : préparons-nous à montrer constamment

Ce que doit une amante à la mort d’un amant.

Scène V.

HORACE, CAMILLE, PROCULE, et deux autres soldats portant chacun une épée des Curiaces.

HORACE.

Ma sœur, voici le bras qui venge nos deux frères,

Le bras qui rompt le cours de nos destins contraires,

Qui nous rend maîtres d’Albe ; enfin voici le bras

Qui seul fait aujourd’hui le sort de deux états ;

Vois ces marques d’honneur, ces témoins de ma gloire,

Et rends ce que tu dois à l’heur de ma victoire.

CAMILLE.

Recevez donc mes pleurs, c’est ce que je lui dois.

HORACE.

Rome n’en veut point voir après de tels exploits,

Et nos deux frères morts dans le malheur des armes

Sont trop payés de sang pour exiger des larmes :

Quand la perte est vengée, on n’a plus rien perdu.

CAMILLE.

Puisqu’ils sont satisfaits par le sang épandu,

Je cesserai pour eux de paraître affligée,

Et j’oublierai leur mort que vous avez vengée ;

Mais qui me vengera de celle d’un amant,

Pour me faire oublier sa perte en un moment ?

HORACE.

Que dis-tu, malheureuse ?

CAMILLE.

Ô mon cher Curiace !

HORACE.

Ô d’une indigne sœur insupportable audace !

D’un ennemi public dont je reviens vainqueur

Le nom est dans ta bouche et l’amour dans ton cœur !

Ton ardeur criminelle à la vengeance aspire !

Ta bouche la demande, et ton cœur la respire !

Suis moins ta passion, règle mieux tes désirs,

Ne me fais plus rougir d’entendre tes soupirs ;

Tes flammes désormais doivent être étouffées ;

Bannis-les de ton âme, et songe à mes trophées :

Qu’ils soient dorénavant ton unique entretien.

CAMILLE.

Donne-moi donc, barbare, un cœur comme le tien ;

Et si tu veux enfin que je t’ouvre mon âme,

Rends-moi mon Curiace, ou laisse agir ma flamme :

Ma joie et mes douleurs dépendaient de son sort ;

Je l’adorais vivant, et je le pleure mort.

Ne cherche plus ta sœur où tu l’avais laissée ;

Tu ne revois en moi qu’une amante offensée,

Qui comme une furie attachée à tes pas,

Te veut incessamment reprocher son trépas.

Tigre altéré de sang, qui me défends les larmes,

Qui veux que dans sa mort je trouve encor des charmes,

Et que jusques au ciel élevant tes exploits,

Moi-même je le tue une seconde fois !

Puissent tant de malheurs accompagner ta vie,

Que tu tombes au point de me porter envie ;

Et toi, bientôt souiller par quelque lâcheté

Cette gloire si chère à ta brutalité !

HORACE.

Ô ciel ! Qui vit jamais une pareille rage !

Crois-tu donc que je sois insensible à l’outrage,

Que je souffre en mon sang ce mortel déshonneur ?

Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur,

Et préfère du moins au souvenir d’un homme

Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome.

CAMILLE.

Rome, l’unique objet de mon ressentiment !

Rome, à qui vient ton bras d’immoler mon amant !

Rome qui t’a vu naître, et que ton cœur adore !

Rome enfin que je hais parce qu’elle t’honore !

Puissent tous ses voisins ensemble conjurés

Saper ses fondements encor mal assurés !

Et si ce n’est assez de toute l’Italie,

Que l’orient contre elle à l’occident s’allie ;

Que cent peuples unis des bouts de l’univers

Passent pour la détruire et les monts et les mers !

Qu’elle-même sur soi renverse ses murailles,

Et de ses propres mains déchire ses entrailles !

Que le courroux du ciel allumé par mes vœux

Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux !

Puissé-je de mes yeux y voir tomber ce foudre,

Voir ses maisons en cendre, et tes lauriers en poudre,

Voir le dernier Romain à son dernier soupir,

Moi seule en être cause, et mourir de plaisir !

HORACE mettant la main à l’épée, poursuivant sa sœur qui s’enfuit.

C’est trop, ma patience à la raison fait place ;

Va dedans les enfers plaindre ton Curiace.

CAMILLE blessée derrière le théâtre.

Ah ! Traître !

HORACE.

Ainsi reçoive un châtiment soudain

Quiconque ose pleurer un ennemi romain !

Scène VI.

HORACE, PROCULE.

PROCULE.

Que venez-vous de faire ?

HORACE.

Un acte de justice :

Un semblable forfait veut un pareil supplice.

PROCULE.

Vous deviez la traiter avec moins de rigueur.

HORACE.

Ne me dis point qu’elle est et mon sang et ma sœur.

Mon père ne peut plus l’avouer pour sa fille :

Qui maudit son pays renonce à sa famille ;

Des noms si pleins d’amour ne lui sont plus permis ;

De ses plus chers parents il fait ses ennemis :

Le sang même les arme en haine de son crime.

La plus prompte vengeance en est plus légitime ;

Et ce souhait impie, encore qu’impuissant,

Est un monstre qu’il faut étouffer en naissant.

Scène VII.

HORACE, SABINE, PROCULE.

SABINE.

À quoi s’arrête ici ton illustre colère ?

Viens voir mourir ta sœur dans les bras de ton père ;

Viens repaître tes yeux d’un spectacle si doux :

Ou si tu n’es point las de ces généreux coups,

Immole au cher pays des vertueux Horaces

Ce reste malheureux du sang des Curiaces.

Si prodigue du tien, n’épargne pas le leur ;

Joins Sabine à Camille, et ta femme à ta sœur ;

Nos crimes sont pareils, ainsi que nos misères ;

Je soupire comme elle, et déplore mes frères :

Plus coupable en ce point contre tes dures lois,

Qu’elle n’en pleurait qu’un, et que j’en pleure trois,

Qu’après son châtiment ma faute continue.

HORACE.

Sèche tes pleurs, Sabine, ou les cache à ma vue :

Rends-toi digne du nom de ma chaste moitié,

Et ne m’accable point d’une indigne pitié.

Si l’absolu pouvoir d’une pudique flamme

Ne nous laisse à tous deux qu’un penser et qu’une âme,

C’est à toi d’élever tes sentiments aux miens,

Non à moi de descendre à la honte des tiens.

Je t’aime, et je connais la douleur qui te presse ;

Embrasse ma vertu pour vaincre ta faiblesse,

Participe à ma gloire au lieu de la souiller.

Tâche à t’en revêtir, non à m’en dépouiller.

Es-tu de mon honneur si mortelle ennemie,

Que je te plaise mieux couvert d’une infamie ?

Sois plus femme que sœur, et te réglant sur moi,

Fais-toi de mon exemple une immuable loi.

SABINE.

Cherche pour t’imiter des âmes plus parfaites.

Je ne t’impute point les pertes que j’ai faites,

J’en ai les sentiments que je dois en avoir,

Et je m’en prends au sort plutôt qu’à ton devoir ;

Mais enfin je renonce à la vertu romaine,

Si pour la posséder je dois être inhumaine ;

Et ne puis voir en moi la femme du vainqueur

Sans y voir des vaincus la déplorable sœur.

Prenons part en public aux victoires publiques ;

Pleurons dans la maison nos malheurs domestiques,

Et ne regardons point des biens communs à tous,

Quand nous voyons des maux qui ne sont que pour nous.

Pourquoi veux-tu, cruel, agir d’une autre sorte ?

Laisse en entrant ici tes lauriers à la porte ;

Mêle tes pleurs aux miens. Quoi ? Ces lâches discours

N’arment point ta vertu contre mes tristes jours ?

Mon crime redoublé n’émeut point ta colère ?

Que Camille est heureuse ! Elle a pu te déplaire ;

Elle a reçu de toi ce qu’elle a prétendu,

Et recouvre là-bas tout ce qu’elle a perdu.

Cher époux, cher auteur du tourment qui me presse,

Écoute la pitié, si ta colère cesse ;

Exerce l’une ou l’autre, après de tels malheurs,

À punir ma faiblesse, ou finir mes douleurs :

Je demande la mort pour grâce, ou pour supplice ;

Qu’elle soit un effet d’amour ou de justice,

N’importe : tous ses traits n’auront rien que de doux,

Si je les vois partir de la main d’un époux.

HORACE.

Quelle injustice aux dieux d’abandonner aux femmes

Un empire si grand sur les plus belles âmes,

Et de se plaire à voir de si faibles vainqueurs

Régner si puissamment sur les plus nobles cœurs !

À quel point ma vertu devient-elle réduite !

Rien ne la saurait plus garantir que la fuite.

Adieu : ne me suis point, ou retiens tes soupirs.

SABINE.

Ô colère, ô pitié, sourdes à mes désirs,

Vous négligez mon crime, et ma douleur vous lasse,

Et je n’obtiens de vous ni supplice ni grâce !

Allons-y par nos pleurs faire encore un effort,

Et n’employons après que nous à notre mort.

ACTE V.

Scène première.

Le vieil HORACE, HORACE.

Le vieil HORACE.

Retirons nos regards de cet objet funeste,

Pour admirer ici le jugement céleste :

Quand la gloire nous enfle, il sait bien comme il faut

Confondre notre orgueil qui s’élève trop haut.

Nos plaisirs les plus doux ne vont point sans tristesse ;

Il mêle à nos vertus des marques de faiblesse,

Et rarement accorde à notre ambition

L’entier et pur honneur d’une bonne action.

Je ne plains point Camille : elle était criminelle ;

Je me tiens plus à plaindre, et je te plains plus qu’elle :

Moi, d’avoir mis au jour un cœur si peu romain ;

Toi, d’avoir par sa mort déshonoré ta main.

Je ne la trouve point injuste ni trop prompte ;

Mais tu pouvais, mon fils, t’en épargner la honte :

Son crime, quoique énorme et digne du trépas,

Était mieux impuni que puni par ton bras.

HORACE.

Disposez de mon sang, les lois vous en font maître ;

J’ai cru devoir le sien aux lieux qui m’ont vu naître.

Si dans vos sentiments mon zèle est criminel,

S’il m’en faut recevoir un reproche éternel,

Si ma main en devient honteuse et profanée,

Vous pouvez d’un seul mot trancher ma destinée :

Reprenez tout ce sang de qui ma lâcheté

A si brutalement souillé la pureté.

Ma main n’a pu souffrir de crime en votre race ;

Ne souffrez point de tache en la maison d’Horace.

C’est en ces actions dont l’honneur est blessé

Qu’un père tel que vous se montre intéressé :

Son amour doit se taire où toute excuse est nulle ;

Lui-même il y prend part lorsqu’il les dissimule ;

Et de sa propre gloire il fait trop peu de cas,

Quand il ne punit point ce qu’il n’approuve pas.

Le vieil HORACE.

Il n’use pas toujours d’une rigueur extrême ;

Il épargne ses fils bien souvent pour soi-même ;

Sa vieillesse sur eux aime à se soutenir,

Et ne les punit point, de peur de se punir.

Je te vois d’un autre œil que tu ne te regardes ;

Je sais… Mais le roi vient, je vois entrer ses gardes.

Scène II.

TULLE, VALÈRE, Le vieil HORACE, HORACE, Troupe de Gardes.

Le vieil HORACE.

Ah ! Sire, un tel honneur a trop d’excès pour moi ;

Ce n’est point en ce lieu que je dois voir mon roi :

Permettez qu’à genoux…

TULLE.

Non, levez-vous, mon père :

Je fais ce qu’en ma place un bon prince doit faire.

Un si rare service et si fort important

Veut l’honneur le plus rare et le plus éclatant.

Vous en aviez déjà sa parole pour gage ;

Je ne l’ai pas voulu différer davantage.

J’ai su par son rapport, et je n’en doutais pas,

Comme de vos deux fils vous portez le trépas,

Et que déjà votre âme étant trop résolue,

Ma consolation vous serait superflue ;

Mais je viens de savoir quel étrange malheur

D’un fils victorieux a suivi la valeur,

Et que son trop d’amour pour la cause publique

Par ses mains à son père ôte une fille unique.

Ce coup est un peu rude à l’esprit le plus fort ;

Et je doute comment vous portez cette mort.

Le vieil HORACE.

Sire, avec déplaisir, mais avec patience.

TULLE.

C’est l’effet vertueux de votre expérience.

Beaucoup par un long âge ont appris comme vous

Que le malheur succède au bonheur le plus doux :

Peu savent comme vous s’appliquer ce remède,

Et dans leur intérêt toute leur vertu cède.

Si vous pouvez trouver dans ma compassion

Quelque soulagement pour votre affliction,

Ainsi que votre mal sachez qu’elle est extrême,

Et que je vous en plains autant que je vous aime.

VALÈRE.

Sire, puisque le ciel entre les mains des rois

Dépose sa justice et la force des lois,

Et que l’état demande aux princes légitimes

Des prix pour les vertus, des peines pour les crimes,

Souffrez qu’un bon sujet vous fasse souvenir

Que vous plaignez beaucoup ce qu’il vous faut punir ;

Souffrez…

Le vieil HORACE.

Quoi ? Qu’on envoie un vainqueur au supplice ?

TULLE.

Permettez qu’il achève, et je ferai justice :

J’aime à la rendre à tous, à toute heure, en tout lieu.

C’est par elle qu’un roi se fait un demi-dieu ;

Et c’est dont je vous plains, qu’après un tel service

On puisse contre lui me demander justice.

VALÈRE.

Souffrez donc, ô grand roi, le plus juste des rois,

Que tous les gens de bien vous parlent par ma voix.

Non que nos cœurs jaloux de ses honneurs s’irritent ;

S’il en reçoit beaucoup, ses hauts faits le méritent ;

Ajoutez-y plutôt que d’en diminuer :

Nous sommes tous encor prêts d’y contribuer ;

Mais puisque d’un tel crime il s’est montré capable,

Qu’il triomphe en vainqueur, et périsse en coupable.

Arrêtez sa fureur, et sauvez de ses mains,

Si vous voulez régner, le reste des Romains :

Il y va de la perte ou du salut du reste.

La guerre avait un cours si sanglant, si funeste,

Et les nœuds de l’hymen, durant nos bons destins,

Ont tant de fois uni des peuples si voisins,

Qu’il est peu de Romains que le parti contraire

N’intéresse en la mort d’un gendre ou d’un beau-frère,

Et qui ne soient forcés de donner quelques pleurs,

Dans le bonheur public, à leurs propres malheurs.

Si c’est offenser Rome, et que l’heur de ses armes

L’autorise à punir ce crime de nos larmes,

Quel sang épargnera ce barbare vainqueur,

Qui ne pardonne pas à celui de sa sœur,

Et ne peut excuser cette douleur pressante

Que la mort d’un amant jette au cœur d’une amante,

Quand près d’être éclairés du nuptial flambeau,

Elle voit avec lui son espoir au tombeau ?

Faisant triompher Rome, il se l’est asservie ;

Il a sur nous un droit et de mort et de vie ;

Et nos jours criminels ne pourront plus durer

Qu’autant qu’à sa clémence il plaira l’endurer.

Je pourrais ajouter aux intérêts de Rome

Combien un pareil coup est indigne d’un homme ;

Je pourrais demander qu’on mît devant vos yeux

Ce grand et rare exploit d’un bras victorieux :

Vous verriez un beau sang, pour accuser sa rage,

D’un frère si cruel rejaillir au visage :

Vous verriez des horreurs qu’on ne peut concevoir ;

Son âge et sa beauté vous pourraient émouvoir ;

Mais je hais ces moyens qui sentent l’artifice.

Vous avez à demain remis le sacrifice :

Pensez-vous que les dieux, vengeurs des innocents,

D’une main parricide acceptent de l’encens ?

Sur vous ce sacrilège attirerait sa peine ;

Ne le considérez qu’en objet de leur haine,

Et croyez avec nous qu’en tous ses trois combats

Le bon destin de Rome a plus fait que son bras,

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