Les Contes du lundi (page 10)

Alphonse Daudet · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Contes du lundi · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« Je ne sais pas si c’est le voisinage du mort, mais elle m’a paru joliment triste, ce soir-là, la retraite des Prussiens. De grands coups de trompette qui sonnaient trois par trois : Ta ! ta ! ta ! Une vraie musique de crapaud. Ce n’est pas sur cet air-là que nos lignards voudraient se coucher, eux…

« Pendant cinq minutes, j’entendis traîner des sabres, taper des portes ; puis des soldats entrèrent dans la cour, et ils se mirent à appeler :

« Hofmann ! Hofmann ! »

« Le pauvre Hofmann se tenait sous ses copeaux, bien tranquille… Mais c’est moi qui me faisais vieux !… À chaque instant je m’attendais à les voir entrer dans le sous-sol. J’avais ramassé le sabre du mort, et j’étais là, sans bouger, à me dire en moi-même : « Si tu en réchappes, mon petit père… tu devras un fameux cierge à saint Jean-Baptiste de Belleville !… »

« Tout de même, quand ils eurent assez appelé Hofmann, mes locataires se décidèrent à rentrer. J’entendis leurs grosses bottes dans l’escalier et, au bout d’un moment, toute la baraque ronflait comme une horloge de campagne. Je n’attendais que cela pour sortir.

« La berge était déserte, toutes les maisons éteintes. Bonne affaire. Je redescends vivement, je tire mon Hofmann de dessous l’établi, je le mets debout, et le hisse sur mon dos, comme un crochet de commissionnaire… C’est qu’il était lourd, le brigand !… Avec ça la peur, rien dans le battant depuis le matin… Je croyais que je n’aurais jamais la force d’arriver. Puis, voilà qu’au milieu du quai je sens quelqu’un qui marche derrière moi. Je me retourne. Personne. C’était la lune qui se levait… Je me dis : « Gare, tout à l’heure… les factionnaires vont tirer. »

« Pour comble d’agrément, la Seine était basse. Si je l’avais jeté là sur le bord, il y serait resté comme dans une cuvette… J’entre, j’avance… Toujours pas d’eau… Je n’en pouvais plus : j’avais les articulations grippées… Finalement, quand je me crois assez avant, je lâche mon bonhomme… Va te promener, le voilà qui s’envase. Plus moyen de le faire bouger. Je pousse, je pousse… hue donc !… Par bonheur, il arrive un coup de vent d’est. La Seine se soulève, et je sens le macchabée qui démarre tout doucement. Bon voyage ! j’avale une potée d’eau et je remonte vite sur la berge.

« Quand je repassai le pont de Villeneuve, on voyait quelque chose de noir au milieu de la Seine. De loin, ça avait l’air d’un bachot. C’était mon Prussien qui descendait du côté d’Argenteuil, en suivant le fil de l’eau. »

LE SIÈGE DE BERLIN

Nous remontions l’avenue des Champs-Élysées avec le docteur V…, demandant aux murs troués d’obus, aux trottoirs défoncés par la mitraille, l’histoire de Paris assiégé, lorsqu’un peu avant d’arriver au rond-point de l’Étoile, le docteur s’arrêta, et me montrant une de ces grandes maisons de coin si pompeusement groupées autour de l’Arc de triomphe :

« Voyez-vous, me dit-il, ces quatre fenêtres fermées là-haut sur ce balcon ? Dans les premiers jours du mois d’août, ce terrible mois d’août de l’an dernier, si lourd d’orages et de désastres, je fus appelé là pour un cas d’apoplexie foudroyante. C’était chez le colonel Jouve, un cuirassier du premier Empire, vieil entêté de gloire et de patriotisme, qui dès le début de la guerre était venu se loger aux Champs-Élysées, dans un appartement à balcon… Devinez pourquoi ? Pour assister à la rentrée triomphale de nos troupes… Pauvre vieux ! La nouvelle de Wissembourg lui arriva comme il sortait de table. En lisant le nom de Napoléon au bas de ce bulletin de défaite, il était tombé foudroyé.

« Je trouvai l’ancien cuirassier étendu de tout son long sur le tapis de la chambre, la face sanglante et inerte comme s’il avait reçu un coup de massue sur la tête. Debout, il devait être très grand ; couché, il avait l’air immense. De beaux traits, des dents superbes, une toison de cheveux blancs tout frisés, quatre-vingts ans qui en paraissaient soixante… Près de lui sa petite-fille à genoux et tout en larmes. Elle lui ressemblait. À les voir l’un à côté de l’autre, on eût dit deux belles médailles grecques frappées à la même empreinte ; seulement l’une antique, terreuse, un peu effacée sur les contours ; l’autre resplendissante et nette, dans tout l’éclat et le velouté de l’empreinte nouvelle.

« La douleur de cette enfant me toucha. Fille et petite-fille de soldat, elle avait son père à l’état-major de Mac-Mahon, et l’image de ce grand vieillard étendu devant elle évoquait dans son esprit une autre image non moins terrible. Je la rassurai de mon mieux ; mais, au fond, je gardais peu d’espoir. Nous avions affaire à une belle et bonne hémiplégie, et, à quatre-vingts ans, on n’en revient guère. Pendant trois jours, en effet, le malade resta dans le même état d’immobilité et de stupeur… Sur ces entrefaites, la nouvelle de Reichshoffen arriva à Paris. Vous vous rappelez de quelle étrange façon. Jusqu’au soir, nous crûmes tous à une grande victoire, vingt mille Prussiens tués, le prince royal prisonnier… Je ne sais par quel miracle, quel courant magnétique, un écho de cette joie nationale alla chercher notre pauvre sourd-muet jusque dans les limbes de sa paralysie ; toujours est-il que ce soir-là, en m’approchant de son lit, je ne trouvai plus le même homme. L’œil était presque clair, la langue moins lourde. Il eut la force de me sourire et bégaya deux fois :

« — Vic… toi… re !

« — Oui, colonel, grande victoire !…

« Et à mesure que je lui donnais des détails sur le beau succès de Mac-Mahon, je voyais ses traits se détendre, sa figure s’éclairer…

« Quand je sortis, la jeune fille m’attendait, pâle et debout devant la porte. Elle sanglotait.

« — Mais il est sauvé ! » lui dis-je en lui prenant les mains.

« La malheureuse enfant eut à peine le courage de me répondre. On venait d’afficher le vrai Reichshoffen, Mac-Mahon en fuite, toute l’armée écrasée… Nous nous regardâmes consternés. Elle se désolait en pensant à son père. Moi, je tremblais en pensant au vieux. Bien sûr, il ne résisterait pas à cette nouvelle secousse… Et cependant comment faire ?… Lui laisser sa joie, les illusions qui l’avaient fait revivre !… Mais alors il fallait mentir…

« — Eh bien, je mentirai ! me dit l’héroïque fille en essuyant vite ses larmes, et, toute rayonnante, elle rentra dans la chambre de son grand-père.

« C’était une rude tâche qu’elle avait prise là. Les premiers jours on s’en tira encore. Le bonhomme avait la tête faible et se laissait tromper comme un enfant. Mais avec la santé ses idées se firent plus nettes. Il fallut le tenir au courant du mouvement des armées, lui rédiger des bulletins militaires. Il y avait pitié vraiment à voir cette belle enfant penchée nuit et jour sur sa carte d’Allemagne, piquant de petits drapeaux, s’efforçant de combiner toute une campagne glorieuse : Bazaine sur Berlin, Froissart en Bavière, Mac-Mahon sur la Baltique. Pour tout cela elle me demandait conseil, et je l’aidais autant que je pouvais, mais c’est le grand-père surtout qui nous servait dans cette invasion imaginaire. Il avait conquis l’Allemagne tant de fois sous le Premier Empire ! Il savait tous les coups d’avance : « Maintenant voilà où ils vont aller… Voilà ce qu’on va faire… » ; et ses prévisions se réalisaient toujours, ce qui ne manquait pas de le rendre très fier.

« Malheureusement nous avions beau prendre des villes, gagner des batailles, nous n’allions jamais assez vite pour lui. Il était insatiable, ce vieux ! Chaque jour, en arrivant, j’apprenais un nouveau fait d’armes :

« — Docteur, nous avons pris Mayence, me disait la jeune fille en venant au-devant de moi avec un sourire navré, et j’entendais à travers la porte une voix joyeuse qui me criait :

« — Ça marche ! ça marche !… Dans huit jours nous entrerons à Berlin.

« À ce moment-là, les Prussiens n’étaient plus qu’à huit jours de Paris… Nous nous demandâmes d’abord s’il ne valait pas mieux le transporter en province ; mais, sitôt dehors, l’état de la France lui aurait tout appris, et je le trouvais encore trop faible, trop engourdi de sa grande secousse, pour lui laisser connaître la vérité. On se décida donc à rester.

« Le premier jour de l’investissement, je montai chez eux — je me souviens — très ému, avec cette angoisse au cœur que nous donnaient à tous les portes de Paris fermées, la bataille sous nos murs, nos banlieues devenues frontières. Je trouvai le bonhomme assis sur son lit, jubilant et fier :

« — Eh bien, me dit-il, le voilà donc commencé ce siège !

« Je le regardai, stupéfait :

« — Comment, colonel, vous savez ?…

« Sa petite-fille se tourna vers moi :

« — Eh ! oui, docteur… C’est la grande nouvelle… Le siège de Berlin est commencé.

« Elle disait cela en tirant son aiguille, d’un petit air si posé, si tranquille… Comment se serait-il douté de quelque chose ? Le canon des forts, il ne pouvait pas l’entendre. Ce malheureux Paris, sinistre et bouleversé, il ne pouvait pas le voir. Ce qu’il apercevait de son lit, c’était un pan de l’Arc de triomphe, et, dans sa chambre, autour de lui, tout un bric-à-brac du premier Empire bien fait pour entretenir ses illusions. Des portraits de maréchaux, des gravures de batailles, le roi de Rome en robe de baby ; puis de grandes consoles toutes raides, ornées de cuivres à trophées, chargées de reliques impériales : des médailles, des bronzes, un rocher de Sainte-Hélène sous globe, des miniatures représentant la même dame frisottée, en tenue de bal, en robe jaune, avec des manches à gigots et des yeux clairs ; — et tout cela, les consoles, le roi de Rome, les maréchaux, les dames jaunes, avec la taille montante, la ceinture haute, cette raideur engoncée qui était la grâce de 1806… Brave colonel ! c’est cette atmosphère de victoires et conquêtes, encore plus que tout ce que nous pouvions lui dire, qui le faisait croire si naïvement au siège de Berlin.

« À partir de ce jour, nos opérations militaires se trouvèrent bien simplifiées. Prendre Berlin, ce n’était plus qu’une affaire de patience. De temps en temps, quand le vieux s’ennuyait trop, on lui lisait une lettre de son fils, lettre imaginaire bien entendu, puisque rien n’entrait plus dans Paris, et que, depuis Sedan, l’aide de camp de Mac-Mahon avait été dirigé sur une forteresse d’Allemagne. Vous figurez-vous le désespoir de cette pauvre enfant sans nouvelles de son père, le sachant prisonnier, privé de tout, malade peut-être, et obligée de le faire parler dans des lettres joyeuses, un peu courtes, comme pouvait en écrire un soldat en campagne, allant toujours en avant dans le pays conquis. Quelquefois la force lui manquait ; on restait des semaines sans nouvelles. Mais le vieux s’inquiétait, ne dormait plus. Alors, vite, arrivait une lettre d’Allemagne qu’elle venait lui lire gaiement près de son lit, en retenant ses larmes. Le colonel écoutait religieusement, souriait d’un air entendu, approuvait, critiquait, nous expliquait les passages un peu troubles. Mais où il était beau surtout, c’est dans les réponses qu’il envoyait à son fils : « N’oublie jamais que tu es Français, lui disait-il… Sois généreux pour ces pauvres gens. Ne leur fais pas l’invasion trop lourde… » Et c’étaient des recommandations à n’en plus finir, d’adorables prêchi-prêcha sur le respect des propriétés, la politesse qu’on doit aux dames, un vrai code d’honneur militaire à l’usage des conquérants. Il y mêlait aussi quelques considérations générales sur la politique, les conditions de la paix à imposer aux vaincus. Là-dessus, je dois le dire, il n’était pas exigeant :

« — L’indemnité de guerre, et rien de plus… À quoi bon leur prendre des provinces ?… Est-ce qu’on peut faire de la France avec de l’Allemagne ?… »

« Il dictait cela d’une voix ferme, et l’on sentait tant de candeur dans ses paroles, une si belle foi patriotique, qu’il était impossible de ne pas être ému en l’écoutant.

« Pendant ce temps-là, le siège avançait toujours, pas celui de Berlin, hélas !… C’était le moment du grand froid, du bombardement, des épidémies, de la famine. Mais, grâce à nos soins, à nos efforts, à l’infatigable tendresse qui se multipliait autour de lui, la sérénité du vieillard ne fut pas un instant troublée. Jusqu’au bout, je pus lui avoir du pain blanc, de la viande fraîche. Il n’y en avait que pour lui, par exemple ; et vous ne pouvez rien imaginer de plus touchant que ces déjeuners de grand-père, si innocemment égoïstes, le vieux sur son lit, frais et riant, la serviette au menton ; près de sa petite-fille, un peu pâlie par les privations, guidant ses mains, le faisant boire, l’aidant à manger toutes ces bonnes choses défendues. Alors, animé par le repas, dans le bien-être de sa chambre chaude, la bise d’hiver au-dehors, cette neige qui tourbillonnait à ses fenêtres, le vieux cuirassier se rappelait ses campagnes dans le Nord et nous racontait pour la centième fois cette sinistre retraite de Russie où l’on n’avait à manger que du biscuit gelé et de la viande de cheval :

« — Comprends-tu cela, petite ! nous mangions du cheval !

« Je crois bien qu’elle le comprenait. Depuis deux mois, elle ne mangeait pas autre chose… De jour en jour cependant, à mesure que la convalescence approchait, notre tâche autour du malade devenait de plus en plus difficile. Cet engourdissement de tous ses sens, de tous ses membres, qui nous avait si bien servis jusqu’alors, commençait à se dissiper. Deux ou trois fois déjà, les terribles bordées de la Porte Maillot l’avaient fait bondir, l’oreille dressée comme un chien de chasse ; on fut obligé d’inventer une dernière victoire de Bazaine sous Berlin, et des salves tirées en cet honneur aux Invalides. Un autre jour qu’on avait poussé son lit près de la fenêtre, — c’était, je crois, le jeudi de Buzenval, — il vit très bien des gardes nationaux qui se massaient sur l’avenue de la Grande-Armée.

« — Qu’est-ce que c’est donc que ces troupes-là ? demanda le bonhomme, et nous l’entendions grommeler entre ses dents :

« — Mauvaise tenue ! mauvaise tenue !

« Il n’en fut pas autre chose ; mais nous comprîmes que, dorénavant, il fallait prendre de grandes précautions. Malheureusement on n’en prit pas assez.

« Un soir, comme j’arrivais, l’enfant vint à moi toute troublée :

« — C’est demain qu’ils entrent, me dit-elle.

« La chambre du grand-père était-elle ouverte ? Le fait est que, depuis, en y songeant, je me suis rappelé qu’il avait, ce soir-là, une physionomie extraordinaire. Il est probable qu’il nous avait entendus. Seulement, nous parlions des Prussiens, nous ; et le bonhomme pensait aux Français, à cette entrée triomphale qu’il attendait depuis si longtemps : — Mac-Mahon descendant l’avenue dans les fleurs, dans les fanfares, son fils à côté du maréchal, et lui, le vieux, sur son balcon, en grande tenue, comme à Lutzen, saluant les drapeaux troués et les aigles noires de poudre…

« Pauvre père Jouve ! Il s’était sans doute imaginé qu’on voulait l’empêcher d’assister à ce défilé de nos troupes, pour lui éviter une trop grande émotion. Aussi se garda-t-il bien de parler à personne ; mais le lendemain, à l’heure même où les bataillons prussiens s’engageaient timidement sur la voie qui mène de la porte Maillot aux Tuileries, la fenêtre de là-haut s’ouvrit doucement, et le colonel parut sur le balcon avec son casque, sa grande latte, toute sa vieille défroque glorieuse d’ancien cuirassier de Milhaud. Je me demande encore quel effort de volonté, quel sursaut de vie l’avait ainsi mis sur pied et harnaché. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il était là, debout derrière la rampe, s’étonnant de trouver les avenues si larges, si muettes, les persiennes des maisons fermées, Paris sinistre comme un grand lazaret, partout des drapeaux, mais si singuliers, tout blancs avec des croix rouges, et personne pour aller au-devant de nos soldats.

« Un moment il put croire qu’il s’était trompé…

« Mais non ! là-bas, derrière l’Arc de Triomphe, c’était un bruissement confus, une ligne noire qui s’avançait dans le jour levant… Puis, peu à peu, les aiguilles des casques brillèrent, les petits tambours d’Iéna se mirent à battre, et sous l’arc de l’Étoile, rythmée par le pas lourd des sections, par le heurt des sabres, éclata la Marche triomphale de Schubert !…

« Alors, dans le silence morne de la place, on entendit un cri, un cri terrible : « Aux armes !… aux armes !… les Prussiens. » Et les quatre uhlans de l’avant-garde purent voir là-haut, sur le balcon, un grand vieillard chanceler en remuant les bras, et tomber raide. Cette fois, le colonel Jouve était bien mort. »

LE TURCO DE LA COMMUNE

C’était un petit timbalier de tirailleurs indigènes. Il s’appelait Kadour, venait de la tribu du Djendel, et faisait partie de cette poignée de turcos qui s’étaient jetés dans Paris à la suite de l’armée de Vinoy. De Wissembourg jusqu’à Champigny, il avait fait toute la campagne, traversant les champs de bataille comme un oiseau de tempête, avec ses cliquettes de fer et sa derbouka (tambour arabe) ; si vif, si remuant, que les balles ne savaient où le prendre. Mais quand l’hiver fut venu, ce petit bronze africain rougi au feu de la mitraille ne put supporter les nuits de grand’garde, l’immobilité dans la neige ; et, un matin de janvier, on le ramassa au bord de la Marne, les pieds gelés, tordu par le froid. Il resta longtemps à l’ambulance. C’est là que je le vis pour la première fois.

Triste et patient comme un chien malade, le turco regardait autour de lui avec un grand œil doux. Quand on lui parlait, il souriait et montrait ses dents. C’est tout ce qu’il pouvait faire ; car notre langue lui était inconnue, et à peine s’il parlait le sabir, ce patois algérien composé de provençal, d’italien, d’arabe, fait de mots bariolés ramassés comme des coquillages tout le long des mers latines.

Pour se distraire, Kadour n’avait que sa derbouka. De temps en temps, quand il s’ennuyait trop, on la lui apportait sur son lit et on lui permettait d’en jouer, mais pas trop fort, à cause des autres malades. Alors sa pauvre figure noire, si terne, si éteinte dans le jour jaune et ce triste paysage d’hiver qui montait de la rue, s’animait, grimaçait, suivait tous les mouvements du rythme. Tantôt il battait la charge, et l’éclair de ses dents blanches passait dans un rire féroce ; ou bien ses yeux se mouillaient à quelque aubade musulmane, sa narine se gonflait, et dans l’odeur fade de l’ambulance, au milieu des fioles et des compresses, il revoyait les bois de Blidah chargés d’oranges et de petites Mauresques sortant du bain, masquées de blanc et parfumées de verveine.

Deux mois se passèrent ainsi. Paris, en ces deux mois, avait bien fait des choses ; mais Kadour ne s’en doutait pas. Il avait entendu passer sous ses fenêtres le troupeau las et désarmé qui rentrait ; plus tard, les canons promenés, roulés du matin au soir, puis le tocsin, la canonnade. À tout cela, il ne comprit rien, sinon qu’on était toujours en guerre et qu’il allait pouvoir se battre, puisque ses jambes étaient guéries. Le voilà parti, son tambour sur le dos, en quête de sa compagnie. Il ne chercha pas longtemps. Des fédérés qui passaient l’emmenèrent à la Place. Après un long interrogatoire, comme on n’en pouvait rien tirer que des bono bezef, macache bono, le général de ce jour-là finit par lui donner dix francs, un cheval d’omnibus, et l’attacha à son état-major.

Il y avait un peu de tout dans ces états-majors de la Commune, des souquenilles rouges, des mantes polonaises, des justaucorps hongrois, des vareuses de marin, et de l’or, du velours, des paillons, des chamarrures. Avec sa veste bleue, brodée de jaune, son turban, sa derbouka, le turco vint compléter la mascarade. Tout joyeux de se trouver en si belle compagnie, grisé par le soleil, la canonnade, le train des rues, cette confusion d’armes et d’uniformes, persuadé d’ailleurs que c’était la guerre contre la Prusse qui continuait avec je ne sais quoi de plus vivant, de plus libre, ce déserteur sans le savoir se mêla naïvement à la grande bacchanale parisienne et fut une célébrité du moment. Partout, sur son passage, les fédérés l’acclamaient, lui faisaient fête. La Commune était si fière de l’avoir qu’elle le montrait, l’affichait, le portait comme une cocarde. Vingt fois par jour la Place l’envoyait à la Guerre, la Guerre à l’Hôtel de ville. Car, enfin, on leur avait tant dit que leurs marins étaient de faux marins, leurs artilleurs de faux artilleurs !… Au moins, celui-là était bien un vrai turco. Pour s’en convaincre, on n’avait qu’à regarder cette frimousse éveillée de jeune singe, et toute la sauvagerie de ce petit corps s’agitant sur son grand cheval, dans les voltiges de la fantasia.

Quelque chose pourtant manquait au bonheur de Kadour. Il aurait voulu se battre, faire parler la poudre. Malheureusement, sous la Commune, c’était comme sous l’Empire, les états-majors n’allaient pas souvent au feu. En dehors des courses et des parades, le pauvre turco passait son temps sur la place Vendôme ou dans les cours du ministère de la Guerre, au milieu de ces camps désordonnés pleins de barils d’eau-de-vie toujours en perce, de tonnes de lard défoncées, de ripailles en plein vent où l’on sentait encore tout l’affamement du siège. Trop bon musulman pour prendre part à ces orgies, Kadour se tenait à l’écart, sobre et tranquille, faisait ses ablutions dans un coin, son kousskouss avec une poignée de semoule ; puis, après un petit air de derbouka, il se roulait dans son burnous et s’endormait sur un perron, à la flamme des bivouacs.

Un matin du mois de mai, le turco fut réveillé par une fusillade terrible. Le ministère était en émoi ; tout le monde courait, s’enfuyait. Machinalement il fit comme les autres, sauta sur son cheval et suivit l’état-major. Les rues étaient pleines de clairons affolés, de bataillons en débandade. On dépavait, on barricadait. Évidemment il se passait quelque chose d’extraordinaire… À mesure qu’on approchait du quai, la fusillade était plus distincte, le tumulte plus grand. Sur le pont de la Concorde, Kadour perdit l’état-major. Un peu plus loin, on lui prit son cheval ; c’était pour un képi à huit galons très pressé d’aller voir ce qui se passait à l’Hôtel-de-Ville. Furieux, le turco se mit à courir du côté de la bataille. Tout en courant, il armait son chassepot et disait entre ses dents : Macache bono Brissieen…, car pour lui c’étaient les Prussiens qui venaient d’entrer. Déjà les balles sifflaient autour de l’obélisque, dans le feuillage des Tuileries. À la barricade de la rue de Rivoli, des vengeurs de Flourens l’appelèrent : « Hé ! turco ! turco !… » Ils n’étaient plus qu’une douzaine, mais Kadour, à lui seul, valait toute une armée.

Debout sur la barricade, fier et voyant comme un drapeau, il se battait avec des bonds, des cris, sous une grêle de mitraille. À un moment, le rideau de fumée qui s’élevait de terre s’écarta un peu entre deux canonnades et lui laissa voir des pantalons rouges massés dans les Champs-Élysées. Ensuite tout redevint confus. Il crut s’être trompé et fit parler la poudre de plus belle.

Tout à coup, la barricade se tut. Le dernier artilleur venait de s’enfuir en lâchant sa dernière volée. Le turco, lui, ne bougea pas. Embusqué, prêt à bondir, il ajusta solidement sa baïonnette et attendit les casques à pointes… C’est la ligne qui arriva !… Dans le bruit sourd du pas de charge, les officiers criaient :

« Rendez-vous !… »

Le turco eut une minute de stupeur, puis s’élança le fusil en l’air :

Bono, bono, Francèse !…

Vaguement, dans son idée de sauvage, il se figurait que c’était là cette armée de délivrance, Faidherbe ou Chanzy, que les Parisiens attendaient depuis si longtemps. Aussi comme il était heureux, comme il leur riait de toutes ses dents blanches !… En un clin d’œil, la barricade fut envahie. On l’entoure, on le bouscule.

« Fais voir ton fusil. »

Son fusil était encore chaud.

« Fais voir tes mains. »

Ses mains étaient noires de poudre. Et le turco les montrait fièrement, toujours avec son bon rire. Alors on le pousse contre un mur, et ran !…

Il est mort sans y avoir rien compris…

LES ÉMOTIONS d’un perdreau rouge

Vous savez que les perdreaux vont par bandes, et nichent ensemble aux creux des sillons, pour s’enlever à la moindre alerte, éparpillés dans la volée comme une poignée de grains qu’on sème. Notre compagnie à nous est gaie et nombreuse, établie en plaine sur la lisière d’un grand bois, ayant du butin et de beaux abris de deux côtés. Aussi, depuis que je savais courir bien emplumé, bien nourri, je me trouvais très heureux de vivre. Pourtant quelque chose m’inquiétait un peu, c’était cette fameuse ouverture de la chasse dont nos mères commençaient à parler tout bas entre elles. Un ancien de notre compagnie me disait toujours à ce propos :

« N’aie pas peur, Rouget, — on m’appelle Rouget à cause de mon bec et de mes pattes couleur de sorbe, — n’aie pas peur, Rouget. Je te prendrai avec moi le jour de l’ouverture, et je suis sûr qu’il ne t’arrivera rien. »

C’est un vieux coq très malin et encore alerte, quoiqu’il ait le fer à cheval déjà marqué sur la poitrine et quelques plumes blanches par-ci par-là. Tout jeune, il a reçu un grain de plomb dans l’aile, et comme cela l’a rendu un peu lourd, il y regarde à deux fois avant de s’envoler, prend son temps, et se tire d’affaire. Souvent il m’emmenait avec lui jusqu’à l’entrée du bois. Il y a là une singulière petite maison, nichée dans les châtaigniers, muette comme un terrier vide, et toujours fermée.

« Regarde bien cette maison, petit, me disait le vieux ; quand tu verras de la fumée monter du toit, le seuil et les volets ouverts, ça ira mal pour nous. »

Et moi je me fiais à lui, sachant bien qu’il n’en était pas à sa première ouverture.

En effet, l’autre matin, au petit jour, j’entends qu’on l’appelait tout bas dans le sillon…

« Rouget ! Rouget ! »

C’était mon vieux coq. Il avait des yeux extraordinaires.

« Viens vite, me dit-il, et fais comme moi. »

Je le suivis, à moitié endormi, en me coulant entre les mottes de terre, sans voler, sans presque sauter, comme une souris. Nous allions du côté du bois ; et je vis, en passant, qu’il y avait de la fumée à la cheminée de la petite maison, du jour aux fenêtres, et devant la porte ouverte, des chasseurs tout équipés, entourés de chiens qui sautaient. Comme nous passions, un des chasseurs cria :

« Faisons la plaine ce matin, nous ferons le bois après déjeuner. »

Alors je compris pourquoi mon vieux compagnon nous emmenait d’abord sous la futaie. Tout de même le cœur me battait, surtout en pensant à nos pauvres amis.

Tout à coup, au moment d’atteindre la lisière, les chiens se mirent à galoper de notre côté…

« Rase-toi ! Rase-toi ! » me dit le vieux en se baissant ; en même temps, à dix pas de nous, une caille effarée ouvrit ses ailes et son bec tout grands, et s’envola avec un cri de peur. J’entendis un bruit formidable, et nous fûmes entourés par une poussière d’une odeur étrange, toute blanche et toute chaude, bien que le soleil fût à peine levé. J’avais si peur que je ne pouvais courir. Heureusement nous entrions dans le bois. Mon camarade se blottit derrière un petit chêne, je vins me mettre près de lui, et nous restâmes là cachés, à regarder entre les feuilles.

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