Les Contes du lundi (page 9)

Alphonse Daudet · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Contes du lundi · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Quelquefois j’avais la chance de rencontrer la chaîne. Vite je m’accrochais tout au bout de ces longs trains de bateaux qu’elle remorquait, et, les rames immobiles, étendues comme des ailes qui planent, je me laissais aller à cette vitesse silencieuse qui coupait la rivière en longs rubans d’écume et faisait filer des deux côtés les arbres, les maisons du quai. Devant moi, loin, bien loin, j’entendais le battement monotone de l’hélice, un chien qui aboyait sur des bateaux de la remorque, où montait d’une cheminée basse un petit filet de fumée ; et tout cela me donnait l’illusion d’un grand voyage, de la vraie vie du bord.

Malheureusement, ces rencontres de la chaîne étaient rares. Le plus souvent il fallait ramer, et ramer aux heures de soleil. Oh ! les pleins midis tombant d’aplomb sur la rivière, il me semble qu’ils me brûlent encore. Tout flambait, tout miroitait. Dans cette atmosphère aveuglante et sonore qui flotte au-dessus des vagues et vibre à tous les mouvements, les courts plongeons de mes rames, les cordes des haleurs soulevées de l’eau toutes ruisselantes, faisaient passer des lumières vives d’argent poli. Et je ramais en fermant les yeux. Par moments, à la vigueur de mes efforts, à l’élan de l’eau sous ma barque, je me figurais que j’allais très vite ; mais en relevant la tête, je voyais toujours le même arbre, le même mur en face de moi sur la rive.

Enfin, à force de fatigue, tout moite et rouge de chaleur, je parvenais à sortir de la ville. Le vacarme des bains froids, des bateaux de blanchisseuses, des pontons d’embarquement, diminuait. Les ponts s’espaçaient sur la rivière élargie. Quelques jardins de faubourg, une cheminée d’usine, s’y reflétaient de loin en loin. À l’horizon tremblaient des îles vertes. Alors, n’en pouvant plus, je venais me ranger contre la rive, au milieu des roseaux tout bourdonnants ; et là, abasourdi par le soleil, la fatigue, cette chaleur lourde qui montait de l’eau étoilée de larges fleurs jaunes, le vieux loup de mer se mettait à saigner du nez pendant des heures. Jamais mes voyages n’avaient un autre dénouement. Mais que voulez-vous ? Je trouvais cela délicieux.

Le terrible, par exemple, c’était le retour, la rentrée. J’avais beau revenir à toutes rames, j’arrivais toujours trop tard, longtemps après la sortie des classes. L’impression du jour qui tombe, les premiers becs de gaz dans le brouillard, la retraite, tout augmentait mes transes, mon remords. Les gens qui passaient, rentrant chez eux bien tranquilles, me faisaient envie ; et je courais la tête lourde, pleine de soleil et d’eau, avec des ronflements de coquillages au fond des oreilles, et déjà sur la figure le rouge du mensonge que j’allais dire.

Car il en fallait un chaque fois pour faire tête à ce terrible « D’où viens-tu ? » qui m’attendait en travers de la porte. C’est cet interrogatoire de l’arrivée qui m’épouvantait le plus. Je devais répondre là, sur le palier, au pied levé, avoir toujours une histoire prête, quelque chose à dire, et de si étonnant et de si renversant, que la surprise coupât court à toutes les questions. Cela me donnait le temps d’entrer, de reprendre haleine ; et pour en arriver là, rien ne me coûtait. J’inventais des sinistres, des révolutions, des choses terribles, tout un côté de la ville qui brûlait, le pont du chemin de fer s’écroulant dans la rivière. Mais ce que je trouvai encore de plus fort, le voici :

Ce soir-là, j’arrivai très en retard. Ma mère, qui m’attendait depuis une grande heure, guettait, debout, en haut de l’escalier.

« D’où viens-tu ? » me cria-t-elle.

Dites-moi ce qu’il peut tenir de diableries dans une tête d’enfant. Je n’avais rien trouvé, rien préparé. J’étais venu trop vite… Tout à coup il me passa une idée folle. Je savais la chère femme très pieuse, catholique enragée comme une Romaine, et je lui répondis dans tout l’essoufflement d’une grande émotion :

« Ô maman… Si vous saviez !…

— Quoi donc ?… Qu’est-ce qu’il y a encore ?…

— Le pape est mort.

— Le pape est mort !… » fit la pauvre mère, et elle s’appuya toute pâle contre la muraille. Je passai vite dans ma chambre, un peu effrayé de mon succès et de l’énormité du mensonge ; pourtant, j’eus le courage de le soutenir jusqu’au bout. Je me souviens d’une soirée funèbre et douce ; le père très grave, la mère atterrée… On causait bas autour de la table. Moi, je baissais les yeux ; mais mon escapade s’était si bien perdue dans la désolation générale que personne n’y pensait plus.

Chacun citait à l’envi quelque trait de vertu de ce pauvre Pie IX ; puis, peu à peu, la conversation s’égarait à travers l’histoire des papes. Tante Rose parla de Pie VII, qu’elle se souvenait très bien d’avoir vu passer dans le Midi, au fond d’une chaise de poste, entre des gendarmes. On rappela la fameuse scène avec l’empereur : Comediante !… tragediante !… C’était bien la centième fois que je l’entendais raconter, cette terrible scène, toujours avec les mêmes intonations, les mêmes gestes, et ce stéréotype des traditions de famille qu’on se lègue et qui restent là, puériles et locales, comme des histoires de couvent.

C’est égal, jamais elle ne m’avait paru si intéressante.

Je l’écoutais avec des soupirs hypocrites, des questions, un air de faux intérêt, et tout le temps je me disais :

« Demain matin, en apprenant que le pape n’est pas mort, ils seront si contents que personne n’aura le courage de me gronder. »

Tout en pensant à cela, mes yeux se fermaient malgré moi, et j’avais des visions de petits bateaux peints en bleu, avec des coins de Saône alourdis par la chaleur, et de grandes pattes d’argyronètes courant dans tous les sens et rayant l’eau vitreuse, comme des pointes de diamant.

— Les Maîtres chanteurs ?

— Non !… Le Phoque à ventre blanc !!

Ça leur apprendra à se servir de nos pendules.

LE PORTE-DRAPEAU

I

Le régiment était en bataille sur un talus de chemin de fer et servait de cible à toute l’armée prussienne massée en face, sous le bois. On se fusillait à quatre-vingts mètres. Les officiers criaient : « Couchez-vous !… » mais personne ne voulait obéir, et le fier régiment restait debout, groupé autour de son drapeau. Dans ce grand horizon de soleil couchant, de blés en épis, de pâturages, cette masse d’hommes, tourmentée, enveloppée d’une fumée confuse, avait l’air d’un troupeau surpris en rase campagne dans le premier tourbillon d’un orage formidable.

C’est qu’il en pleuvait du fer sur ce talus ! On n’entendait que le crépitement de la fusillade, le bruit sourd des gamelles roulant dans le fossé et les balles qui vibraient longuement d’un bout à l’autre du champ de bataille, comme les cordes tendues d’un instrument sinistre et retentissant. De temps en temps le drapeau qui se dressait au-dessus des têtes, agité au vent par la mitraille, sombrait dans la fumée : alors une voix s’élevait grave et fière, dominant la fusillade, les râles, les jurons des blessés : « Au drapeau, mes enfants, au drapeau !… » Aussitôt un officier s’élançait, vague comme une ombre dans ce brouillard rouge, et l’héroïque enseigne, redevenue vivante, planait encore au-dessus de la bataille.

Vingt-deux fois elle tomba !… Vingt-deux fois sa hampe encore tiède, échappée à une main mourante, fut saisie, redressée ; et lorsqu’au au soleil couché, ce qui restait du régiment — à peine une poignée d’hommes — battit lentement en retraite, le drapeau n’était plus qu’une guenille aux mains du sergent Hornus, le vingt-troisième porte-drapeau de la journée.

II

Ce sergent Hornus était une vieille bête à trois brisques, qui savait à peine signer son nom et avait mis vingt ans à gagner ses galons de sous-officier. Toutes les misères de l’enfant trouvé, tout l’abrutissement de la caserne se voyaient dans ce front bas et buté, ce dos voûté par le sac, cette allure inconsciente de troupier dans le rang. Avec cela il était un peu bègue, mais, pour être porte-drapeau, on n’a pas besoin d’éloquence. Le soir même de la bataille, son colonel lui dit : « Tu as le drapeau, mon brave ; eh bien, garde-le. » Et sur sa pauvre capote de campagne, déjà toute passée à la pluie et au feu, la cantinière surfila tout de suite un liséré d’or de sous-lieutenant.

Ce fut le seul orgueil de cette vie d’humilité. Du coup, la taille du vieux troupier se redressa. Ce pauvre être habitué à marcher courbé, les yeux à terre, eut désormais une figure fière, le regard toujours levé pour voir flotter ce lambeau d’étoffe et le maintenir bien droit, bien haut, au-dessus de la mort, de la trahison, de la déroute.

Vous n’avez jamais vu d’homme si heureux qu’Hornus les jours de bataille, lorsqu’il tenait sa hampe à deux mains, bien affermie dans son étui de cuir. Il ne parlait pas, il ne bougeait pas. Sérieux comme un prêtre, on aurait dit qu’il tenait quelque chose de sacré. Toute sa vie, toute sa force étaient dans ses doigts crispés autour de ce beau haillon doré sur lequel se ruaient les balles, et dans ses yeux pleins de défi qui regardaient les Prussiens bien en face, d’un air de dire : « Essayez donc de venir me le prendre !… »

Personne ne l’essaya, pas même la mort. Après Borny, après Gravelotte, les batailles les plus meurtrières, le drapeau s’en allait de partout, haché, troué, transparent de blessures ; mais c’était toujours le vieil Hornus qui le portait.

III

Puis septembre arriva, l’armée sous Metz, le blocus, et cette longue halte dans la boue où les canons se rouillaient, où les premières troupes du monde, démoralisées par l’inaction, le manque de vivres, de nouvelles, mouraient de fièvre et d’ennui au pied de leurs faisceaux. Ni chefs ni soldats, personne ne croyait plus ; seul, Hornus avait encore confiance. Sa loque tricolore lui tenait lieu de tout, et tant qu’il la sentait là, il lui semblait que rien n’était perdu. Malheureusement, comme on ne se battait plus, le colonel gardait le drapeau chez lui dans un des faubourgs de Metz ; et le brave Hornus était à peu près comme une mère qui a son enfant en nourrice. Il y pensait sans cesse. Alors, quand l’ennui le tenait trop fort, il s’en allait à Metz tout d’une course, et rien que de l’avoir vu toujours à la même place, bien tranquille contre le mur, il s’en revenait plein de courage, de patience, rapportant sous sa tente trempée, des rêves de bataille, de marche en avant, avec les trois couleurs toutes grandes déployées flottant là-bas sur les tranchées prussiennes.

Un ordre du jour du maréchal Bazaine fit crouler ces illusions. Un matin, Hornus, en s’éveillant, vit tout le camp en rumeur, les soldats par groupes, très animés, s’excitant, avec des cris de rage, des poings levés tous du même côté de la ville, comme si leur colère désignait un coupable. On criait : « Enlevons-le !… Qu’on le fusille !… » Et les officiers laissaient dire… Ils marchaient à l’écart, la tête basse, comme s’ils avaient eu honte devant leurs hommes. C’était honteux, en effet. On venait de lire à cent cinquante mille soldats, bien armés, encore valides, l’ordre du maréchal qui les livrait à l’ennemi sans combat.

« Et les drapeaux ? » demanda Hornus en pâlissant… Les drapeaux étaient livrés avec le reste, avec les fusils, ce qui restait des équipages, tout…

« To… To… Tonnerre de Dieu ! bégaya le pauvre homme. Ils n’auront toujours pas le mien… » Et il se mit à courir du côté de la ville.

IV

Là aussi il y avait une grande animation. Gardes nationaux, bourgeois, gardes mobiles criaient, s’agitaient. Des députations passaient, frémissantes, se rendant chez le maréchal. Hornus, lui, ne voyait rien, n’entendait rien. Il parlait seul, tout en remontant la rue du Faubourg.

« M’enlever mon drapeau !… Allons donc ! Est-ce que c’est possible ? Est-ce qu’on a le droit ? Qu’il donne aux Prussiens ce qui est à lui, ses carrosses dorés et sa belle vaisselle plate rapportée de Mexico ! Mais ça, c’est à moi… C’est mon honneur. Je défends qu’on y touche. »

Tous ces bouts de phrase étaient hachés par la course et sa parole bègue ; mais, au fond, il avait son idée, le vieux ! Une idée bien nette, bien arrêtée : prendre le drapeau, l’emporter au milieu du régiment et passer sur le ventre des Prussiens avec tous ceux qui voudraient le suivre.

Quand il arriva là-bas, on ne le laissa pas même entrer. Le colonel, furieux, lui aussi, ne voulait voir personne… Mais Hornus ne l’entendait pas ainsi.

Il jurait, criait, bousculait le planton : « Mon drapeau… je veux mon drapeau… » À la fin une fenêtre s’ouvrit :

« C’est toi, Hornus ?

— Oui, mon colonel, je…

— Tous les drapeaux sont à l’Arsenal…, tu n’as qu’à y aller, on te donnera un reçu…

— Un reçu ?… Pour quoi faire ?…

— C’est l’ordre du maréchal…

— Mais, colonel…

— F…-moi la paix !… » et la fenêtre se referma.

Le vieil Hornus chancelait comme un homme ivre.

« Un reçu…, un reçu…, » répétait-il machinalement… Enfin, il se remit à marcher, ne comprenant plus qu’une chose, c’est que le drapeau était à l’Arsenal et qu’il fallait le ravoir à tout prix.

V

Les portes de l’Arsenal étaient toutes grandes ouvertes pour laisser passer les fourgons prussiens qui attendaient rangés dans la cour. Hornus, en entrant, eut un frisson. Tous les autres porte-drapeaux étaient là, cinquante ou soixante officiers, navrés, silencieux ; et ces voitures sombres sous la pluie, ces hommes groupés derrière, la tête nue : on aurait dit un enterrement.

Dans un coin, tous les drapeaux de l’armée de Bazaine s’entassaient, confondus sur le pavé boueux. Rien n’était plus triste que ces lambeaux de soie voyante, ces débris de franges d’or et de hampes ouvragées, tout cet attirail glorieux jeté par terre, souillé de pluie et de boue. Un officier d’administration les prenait un à un, et, à l’appel de son régiment, chaque porte-enseigne s’avançait pour chercher un reçu. Raides, impassibles, deux officiers prussiens surveillaient le chargement.

Et vous vous en alliez ainsi, ô saintes loques glorieuses, déployant vos déchirures, balayant le pavé tristement comme des oiseaux aux ailes cassées ! Vous vous en alliez avec la honte des belles choses souillées, et chacune de vous emportait un peu de la France. Le soleil des longues marches restait entre vos plis passés. Dans les marques des balles vous gardiez le souvenir des morts inconnus, tombés au hasard sous l’étendard visé…

« Hornus, c’est à toi… On t’appelle… Va chercher ton reçu… »

Il s’agissait bien d’un reçu !

Le drapeau était là, devant lui. C’était bien le sien, le plus beau, le plus mutilé de tous… Et, en le revoyant, il croyait être encore là-haut sur le talus. Il entendait chanter les balles, les gamelles fracassées et la voix du colonel : « Au drapeau, mes enfants !… » Puis ses vingt-deux camarades par terre, et lui, vingt-troisième, se précipitant à son tour pour relever, soutenir le pauvre drapeau qui chancelait faute de bras. Ah ! ce jour-là il avait juré de le défendre, de le garder jusqu’à la mort. Et maintenant…

De penser à cela, tout le sang de son cœur lui sauta à la tête. Ivre, éperdu, il s’élança sur l’officier prussien, lui arracha son enseigne bien-aimée qu’il saisit à pleines mains, puis il essaya de l’élever encore, bien haut, bien droit en criant : « Au dra… » Mais sa voix s’arrêta au fond de sa gorge. Il sentit la hampe trembler, glisser entre ses mains. Dans cet air las, cet air de mort qui pèse si lourdement sur les villes rendues, les drapeaux ne pouvaient plus flotter ; rien de fier ne pouvait plus vivre… Et le vieil Hornus tomba foudroyé.

LE PRUSSIEN DE BÉLISAIRE

Voici quelque chose que j’ai entendu raconter cette semaine, dans un cabaret de Montmartre. Il me faudrait, pour bien vous dire cela, le vocabulaire faubourien de maître Bélisaire, son grand tablier de menuisier, et deux ou trois coups de ce joli vin blanc de Montmartre, capable de donner l’accent de Paris, même à un Marseillais. Je serais sûr alors de vous faire passer dans les veines le frisson que j’ai eu en écoutant Bélisaire raconter, sur une table de compagnons, cette lugubre et véridique histoire :

« … C’était le lendemain de l’amnistie (Bélisaire voulait dire l’armistice). Ma femme nous avait envoyés, nous deux l’enfant, faire un tour du côté de Villeneuve-la-Garenne, rapport à une petite baraque que nous avions là-bas au bord de l’eau et dont nous étions sans nouvelles depuis le siège. Moi, ça me chiffonnait d’emmener le gamin. Je savais que nous allions nous trouver avec les Prussiens, et comme je n’en avais pas encore vu en face, j’avais peur de me faire arriver quelque histoire. Mais la mère en tenait pour son idée : « Va donc ! va donc ! ça lui fera prendre l’air à cet enfant. »

« Le fait est qu’il en avait besoin, le pauvre petit, après ses cinq mois de siège et de moisissure !

« Nous voilà donc partis tous les deux, à travers champs. Je ne sais pas s’il était content, le mioche, de voir qu’il y avait encore des arbres, des oiseaux, et de s’en donner de barboter dans les terres labourées ! Moi, je n’y allais pas d’aussi bon cœur ; il y avait trop de casques pointus sur les routes. Depuis le canal jusqu’à l’île on ne rencontrait que ça. Et insolents !… Il fallait se tenir à quatre pour ne pas taper dessus… Mais où je sentis la colère me monter, là, vrai ! c’est en entrant dans Villeneuve, quand je vis nos pauvres jardins tout en déroute, les maisons ouvertes, saccagées, et tous ces bandits installés chez nous, s’appelant d’une fenêtre à l’autre et faisant sécher leurs tricots de laine sur nos persiennes, nos treillages. Heureusement que l’enfant marchait près de moi, et chaque fois que la main me démangeait trop, je me pensais en le regardant : « Chaud là, Bélisaire !… Prenons garde qu’il n’arrive pas malheur au moutard. » Rien que ça m’empêchait de faire des bêtises. Alors je compris pourquoi la mère avait voulu que je l’emmène avec moi.

« La baraque est au bout du pays, la dernière à main droite, sur le quai. Je la trouvai vidée du haut en bas, comme les autres. Plus un meuble, plus une vitre. Rien que quelques bottes de paille et le dernier pied du grand fauteuil qui grésillait dans la cheminée. Ça sentait le Prussien partout, mais on n’en voyait nulle part… Pourtant il me semblait que quelque chose remuait dans le sous-sol. J’avais là un petit établi où je m’amusais à faire des bricoles le dimanche. Je dis à l’enfant de m’attendre, et je descendis voir.

« Pas plus tôt la porte ouverte, voilà un grand cheulard de soldat à Guillaume qui se lève en grognant de dessus les copeaux et vient vers moi, les yeux hors de la tête, avec un tas de jurements que je ne comprends pas. Faut croire qu’il avait le réveil bien méchant, cet animal-là ; car, au premier mot que j’essayai de lui dire, il se mit à tirer son sabre…

« Pour le coup, mon sang ne fit qu’un tour. Toute la bile que j’amassais depuis une heure me sauta à la figure… J’agrippe le valet de l’établi et je cogne… Vous savez, compagnons, si Bélisaire a le poignet solide à l’ordinaire ; mais il paraît que ce jour-là j’avais le tonnerre de Dieu au bout de mon bras… Au premier coup, mon Prussien fait bonhomme et s’étale de tout son long. Je ne le croyais qu’étourdi. Ah ! ben, oui… Nettoyé, mes enfants, tout ce qu’il y a de mieux, comme nettoyage. Débarbouillé à la potasse, quoi !

« Moi, qui n’avais jamais rien tué dans ma vie, pas même une alouette, ça me fit tout de même drôle de voir ce grand corps devant moi… Un joli blond, ma foi, avec une petite barbe follette qui frisait comme des copeaux de frêne. J’en avais les deux jambes qui me tremblaient en le regardant. Pendant ce temps-là, le gamin s’ennuyait là-haut, et je l’entendais crier de toutes ses forces : « Papa ! papa ! »

« Des Prussiens passaient sur la route, on voyait leurs sabres et leurs grandes jambes par le soupirail du sous-sol. Cette idée me vint tout d’un coup : « S’ils entrent, l’enfant est perdu… ils vont tout massacrer. » Ce fut vite fini, je ne tremblai plus. Vite, je fourrai le Prussien sous l’établi. Je lui mis dessus tout ce que je pus trouver de planches, de copeaux, de sciure, et je remontai chercher le petit.

« — Arrive…

« — Qu’est-ce qu’il y a donc, papa ? Comme tu es pâle !…

« — Marche, marche. »

« Et je vous réponds que les Cosaques pouvaient me bousculer, me regarder de travers, je ne réclamais pas. Il me semblait toujours qu’on courait, qu’on criait derrière nous. Une fois, j’entendis un cheval nous arriver dessus à grande volée ; je crus que j’allais tomber de saisissement. Pourtant, après les ponts, je commençai à me reconnaître. Saint-Denis était plein de monde. Il n’y avait pas de risque qu’on nous repêche dans le tas. Alors seulement je pensai à notre pauvre baraque. Les Prussiens, pour se venger, étaient dans le cas d’y mettre le feu, quand ils retrouveraient leur camarade, sans compter que mon voisin Jacquot, le garde-pêche, était seul de Français dans le pays et que ça pouvait lui faire arriver de la peine, ce soldat tué près de chez lui. Vraiment ce n’était guère crâne de se sauver de cette façon-là.

« J’aurais dû m’arranger au moins pour le faire disparaître… À mesure que nous arrivions vers Paris, cette idée me tracassait davantage. Il n’y a pas, ça me gênait de laisser ce Prussien dans ma cave. Aussi, au rempart, je n’y tins plus :

« — Va devant, que je dis au mioche. J’ai encore une pratique à voir à Saint-Denis. »

« Là-dessus je l’embrasse et je m’en retourne.

Le cœur me battait bien un peu ; mais, c’est égal, je me sentais à l’aise de n’avoir plus l’enfant avec moi.

« Quand je rentrai dans Villeneuve, il commençait à faire nuit. J’ouvrais l’œil, vous pensez, et je n’avançais qu’une patte après l’autre. Pourtant le pays avait l’air assez tranquille. Je voyais la baraque toujours à sa place, là-bas, dans le brouillard. Au bord du quai, une longue palissade noire ; c’étaient les Prussiens qui faisaient l’appel. Bonne occasion pour trouver la maison vide. En filant le long des clôtures, j’aperçus le père Jacquot dans la cour, en train d’étendre ses éperviers. Décidément on ne savait rien encore… J’entre chez nous. Je descends, je tâte. Le Prussien était toujours sous ses copeaux ; il y avait même deux gros rats en train de lui travailler son casque, et ça me fit une fière souleur de sentir cette mentonnière remuer. Un moment, je crus que le mort allait revenir… mais non ! sa tête était lourde, froide. Je m’accouvai dans un coin, et j’attendis ; j’avais mon idée de le jeter à la Seine, quand les autres seraient couchés…

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