Les Contes du lundi (page 11)

Alphonse Daudet · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Contes du lundi · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Dans les champs, c’était une terrible fusillade. À chaque coup, je fermais les yeux, tout étourdi ; puis, quand je me décidais à les ouvrir, je voyais la plaine grande et nue, les chiens courant, furetant dans les brins d’herbe, dans les javelles, tournant sur eux-mêmes comme des fous. Derrière eux les chasseurs juraient, appelaient ; les fusils brillaient au soleil. Un moment, dans un petit nuage de fumée, je crus voir — quoiqu’il n’y eût aucun arbre alentour — voler comme des feuilles éparpillées. Mais mon vieux coq me dit que c’étaient des plumes ; et en effet, à cent pas devant nous, un superbe perdreau gris tombait dans le sillon en renversant sa tête sanglante.

Quand le soleil fut très chaud, très haut, la fusillade s’arrêta subitement. Les chasseurs revenaient vers la petite maison, où l’on entendait pétiller un grand feu de sarments. Ils causaient entre eux, le fusil sur l’épaule, discutaient les coups, pendant que leurs chiens venaient derrière, harassés, la langue pendante…

« Ils vont déjeuner, me dit mon compagnon, faisons comme eux. »

Et nous entrâmes dans un champ de sarrasin qui est tout près du bois, un grand champ blanc et noir, en fleur et en graine, sentant l’amande. De beaux faisans au plumage mordoré picotaient là, eux aussi, en baissant leurs crêtes rouges de peur d’être vus. Ah ! ils étaient moins fiers que d’habitude. Tout en mangeant, ils nous demandèrent des nouvelles et si l’un des leurs était déjà tombé. Pendant ce temps, le déjeuner des chasseurs, d’abord silencieux, devenait de plus en plus bruyant ; nous entendions choquer les verres et partir les bouchons des bouteilles. Le vieux trouva qu’il était temps de rejoindre notre abri.

À cette heure on aurait dit que le bois dormait. La petite mare où les chevreuils vont boire n’était troublée par aucun coup de langue. Pas un museau de lapin dans les serpolets de la garenne. On sentait seulement un frémissement mystérieux, comme si chaque feuille, chaque brin d’herbe abritait une vie menacée. Ces gibiers de forêt ont tant de cachettes : les terriers, les fourrés, les fagots, les broussailles ; et puis les fossés, ces petits fossés de bois qui gardent l’eau si longtemps après qu’il a plu. J’avoue que j’aurais aimé être au fond d’un de ces trous-là ; mais mon compagnon préférait rester à découvert, avoir du large, voir de loin et sentir l’air ouvert devant lui. Bien nous en prit, car les chasseurs arrivaient sous le bois.

Oh ! ce premier coup de feu en forêt, ce coup de feu qui trouait les feuilles comme une grêle d’avril et marquait les écorces, jamais je ne l’oublierai. Un lapin détala au travers du chemin en arrachant des touffes d’herbe avec ses griffes tendues. Un écureuil dégringola d’un châtaignier en faisant tomber les châtaignes encore vertes. Il y eut deux ou trois vols lourds de gros faisans et un tumulte dans les branches basses, les feuilles sèches, au vent de ce coup de fusil qui agita, réveilla, effraya tout ce qui vivait dans le bois. Des mulots se coulaient au fond de leurs trous, Un cerf-volant, sorti du creux de l’arbre contre lequel nous étions blottis, roulait ses gros yeux bêtes, fixes de terreur. Et puis des demoiselles bleues, des bourdons, des papillons, pauvres bestioles s’effarant de tous côtés… Jusqu’à un petit criquet aux ailes écarlates qui vint se poser tout près de mon bec : mais j’étais trop effrayé moi-même pour profiter de sa peur.

Le vieux, lui, était toujours aussi calme. Très attentif aux aboiements et aux coups de feu, quand ils se rapprochaient, il me faisait signe, et nous allions un peu plus loin, hors de la portée des chiens et bien cachés par le feuillage. Une fois pourtant je crus que nous étions perdus, L’allée que nous devions traverser était gardée de chaque bout par un chasseur embusqué. D’un côté un grand gaillard à favoris noirs qui faisait sonner toute une ferraille à chacun de ses mouvements : couteau de chasse, cartouchière, boîte à poudre, sans compter de hautes guêtres bouclées jusqu’aux genoux et qui le grandissaient encore ; à l’autre bout un petit vieux, appuyé contre un arbre, fumait tranquillement sa pipe, en clignant des yeux comme s’il voulait dormir. Celui-là ne me faisait pas peur ; mais c’était ce grand là-bas…

« Tu n’y entends rien, Rouget », me dit mon camarade en riant. Et sans crainte, les ailes toutes grandes, il s’envola presque dans les jambes du terrible chasseur à favoris.

Et le fait est que le pauvre homme était si empêtré dans tout son attirail de chasse, si occupé à s’admirer du haut en bas, que lorsqu’il épaula son fusil nous étions déjà hors de portée. Ah ! si les chasseurs savaient, quand ils se croient seuls à un coin de bois, combien de petits yeux fixes les guettent des buissons, combien de petits becs pointus se retiennent de rire à leur maladresse !…

Nous allions, nous allions toujours. N’ayant rien de mieux à faire qu’à suivre mon vieux compagnon, mes ailes battaient au vent des siennes pour se replier immobiles aussitôt qu’il se posait. J’ai encore dans les yeux tous les endroits où nous avons passé : la garenne rose de bruyères, pleine de terriers au pied des arbres jaunes, avec ce grand rideau de chênes où il me semblait voir la mort cachée partout, la petite allée verte où ma mère Perdrix avait promené tant de fois sa nichée au soleil de mai, où nous sautions tout en piquant les fourmis rouges qui nous grimpaient aux pattes, où nous rencontrions des petits faisans farauds, lourds comme des poulets, et qui ne voulaient pas jouer avec nous.

Je la vis comme dans un rêve, ma petite allée, au moment où une biche la traversait, haute sur ses pattes menues, les yeux grands ouverts et prête à bondir. Puis la mare où l’on vient en partie par quinze ou trente, tous du même vol, levés de la plaine en une minute, pour boire à l’eau de la source et s’éclabousser de gouttelettes qui roulent sur le lustre des plumes… Il y avait au milieu de cette mare un bouquet d’aulnettes très fourré ; c’est dans cet îlot que nous nous réfugiâmes. Il aurait fallu que les chiens eussent un fameux nez pour venir nous chercher là. Nous y étions depuis un moment, lorsqu’un chevreuil arriva, se traînant sur trois pattes et laissant une trace rouge sur les mousses derrière lui. C’était si triste à voir que je cachai ma tête sous les feuilles ; mais j’entendais le blessé boire dans la mare en soufflant, brûlé de fièvre…

Le jour tombait. Les coups de fusil s’éloignaient, devenaient plus rares. Puis tout s’éteignit… C’était fini. Alors nous revînmes tout doucement vers la plaine, pour avoir des nouvelles de notre compagnie. En passant devant la petite maison du bois, je vis quelque chose d’épouvantable.

Au rebord d’un fossé, les lièvres au poil roux, les petits lapins gris à queue blanche, gisaient à côté les uns des autres. C’étaient des petites pattes jointes par la mort, qui avaient l’air de demander grâce, des yeux voilés qui semblaient pleurer ; puis des perdrix rouges, des perdreaux gris, qui avaient le fer à cheval comme mon camarade, et des jeunes de cette année qui avaient encore comme moi du duvet sous leurs plumes. Savez-vous rien de plus triste qu’un oiseau mort ? C’est si vivant, des ailes ! De les voir repliées et froides, ça fait frémir… Un grand chevreuil superbe et calme paraissait endormi, sa petite langue rose dépassant la bouche comme pour lécher encore.

Et les chasseurs étaient là, penchés sur cette tuerie, comptant et tirant vers leurs carniers les pattes sanglantes, les ailes déchirées sans respect pour toutes ces blessures fraîches. Les chiens, attachés pour la route, fronçaient encore leurs babines en arrêt, comme s’ils s’apprêtaient à s’élancer de nouveau dans les taillis.

Oh ! pendant que le grand soleil se couchait là-bas et qu’ils s’en allaient tous, harassés, allongeant leurs ombres sur les mottes de terre et les sentiers humides de la rosée du soir, comme je les maudissais, comme je les détestais, hommes et bêtes, toute la bande !… Ni mon compagnon ni moi n’avions le courage de jeter comme à l’ordinaire une petite note d’adieu à ce jour qui finissait.

Sur notre route nous rencontrions de malheureuses petites bêtes, abattues par un plomb de hasard, et restant là abandonnées aux fourmis ; des mulots, le museau plein de poussière ; des pies ; des hirondelles foudroyées dans leur vol, couchées sur le dos et tendant leurs petites pattes raides vers la nuit qui descendait vite comme elle fait en automne, claire et mouillée. Mais le plus navrant de tout, c’était d’entendre, à la lisière du bois, au bord du pré, et là-bas dans l’oseraie de la rivière, des appels anxieux, tristes, disséminés, auxquels rien ne répondait.

LES FÉES DE FRANCE

conte fantastique

« Accusée, levez-vous ! » dit le président…

Un mouvement se fit au banc hideux des pétroleuses, et quelque chose d’informe et de grelottant vint s’appuyer contre la barre. C’était un paquet de haillons, de trous, de pièces, de ficelles, de vieilles fleurs, de vieux panaches, et là-dessous une pauvre figure fanée, tannée, ridée, crevassée, où la malice de deux petits yeux noirs frétillait au milieu des rides comme un lézard à la fente d’un vieux mur.

« Comment vous appelez-vous ? lui demanda-t-on.

— Mélusine.

— Vous dites ?… »

Elle répéta gravement :

« Mélusine. »

Sous sa forte moustache de colonel de dragons, le président eut un sourire, mais il continua sans sourciller :

« Votre âge ?

— Je ne sais plus.

— Votre profession ?

— Je suis fée !… »

Pour le coup l’auditoire, le conseil, le commissaire du gouvernement lui-même, tout le monde partit d’un grand éclat de rire ; mais cela ne la troubla point, et de sa petite voix claire et chevrotante, qui montait haut dans la salle et planait comme une voix de rêve, la vieille reprit :

« Ah ! les fées de France, où sont-elles ? Toutes mortes, mes bons messieurs. Je suis la dernière ; il ne reste plus que moi… En vérité, c’est grand dommage, car la France était bien plus belle quand elle avait encore ses fées. Nous étions la poésie du pays, sa foi, sa candeur, sa jeunesse. Tous les endroits que nous hantions, les fonds de parcs embroussaillés, les pierres des fontaines, les tourelles des vieux châteaux, les brumes d’étangs, les grandes landes marécageuses recevaient de notre présence je ne sais quoi de magique et d’agrandi. À la clarté fantastique des légendes, on nous voyait passer un peu partout, traînant nos jupes dans un rayon de lune, ou courant sur les prés à la pointe des herbes. Les paysans nous aimaient, nous vénéraient.

« Dans les imaginations naïves, nos fronts couronnés de perles, nos baguettes, nos quenouilles enchantées mêlaient un peu de crainte à l’adoration. Aussi nos sources restaient toujours claires. Les charrues s’arrêtaient aux chemins que nous gardions ; et comme nous donnions le respect de ce qui est vieux, nous, les plus vieilles du monde, d’un bout de la France à l’autre on laissait les forêts grandir, les pierres crouler d’elles-mêmes.

« Mais le siècle a marché. Les chemins de fer sont venus. On a creusé des tunnels, comblé les étangs, et fait tant de coupes d’arbres, que bientôt nous n’avons plus su où nous mettre. Peu à peu les paysans n’ont plus cru à nous. Le soir, quand nous frappions à ses volets, Robin disait : « C’est le vent », et se rendormait. Les femmes venaient faire leurs lessives dans nos étangs. Dès lors ç’a été fini pour nous. Comme nous ne vivions que de la croyance populaire, en la perdant, nous avons tout perdu. La vertu de nos baguettes s’est évanouie, et de puissantes reines que nous étions, nous nous sommes trouvées de vieilles femmes, ridées, méchantes comme des fées qu’on oublie ; avec cela notre pain à gagner et des mains qui ne savaient rien faire. Pendant quelque temps, on nous a rencontrées dans les forêts traînant des charges de bois mort ou ramassant des glands au bord des routes. Mais les forestiers étaient durs pour nous, les paysans nous jetaient des pierres. Alors, comme les pauvres qui ne trouvent plus à gagner leur vie au pays, nous sommes allées la demander au travail des grandes villes.

« Il y en a qui sont entrées dans des filatures. D’autres ont vendu des pommes, l’hiver, au coin des ponts ou des chapelets à la porte des églises. Nous poussions devant nous des charrettes d’oranges, nous tendions aux passants des bouquets d’un sou dont personne ne voulait, et les petits se moquaient de nos mentons branlants, et les sergents de ville nous faisaient courir, et les omnibus nous renversaient. Puis la maladie, les privations, un drap d’hospice sur la tête… Et voilà comme la France a laissé toutes ses fées mourir. Elle en a été bien punie !

« Oui, oui, riez, mes braves gens. En attendant, nous venons de voir ce que c’est qu’un pays qui n’a plus de fées. Nous avons vu tous ces paysans repus et ricaneurs ouvrir leurs huches aux Prussiens et leur indiquer les routes. Voilà ! Robin ne croyait plus aux sortilèges ; mais il ne croyait pas davantage à la patrie… Ah ! si nous avions été là, nous autres, de tous ces Allemands qui sont entrés en France pas un ne serait sorti vivant. Nos draks, nos feux follets les auraient conduits dans des fondrières. À toutes ces sources pures qui portaient nos noms, nous aurions mêlé des breuvages enchantés qui les auraient rendus fous ; et dans nos assemblées, au clair de lune, d’un mot magique, nous aurions si bien confondu les routes, les rivières, si bien enchevêtré de ronces, de broussailles, ces dessous de bois où ils allaient toujours se blottir, que les petits yeux de chat de M. de Moltke n’auraient jamais pu s’y reconnaître. Avec nous, les paysans auraient marché. Des grandes fleurs de nos étangs nous aurions fait des baumes pour les blessures, les fils de la Vierge nous auraient servi de charpie ; et sur les champs de bataille, le soldat mourant aurait vu la fée de son canton se pencher sur ses yeux à demi fermés pour lui montrer un coin de bois, un détour de route, quelque chose qui lui rappelle le pays. C’est comme cela qu’on fait la guerre nationale, la guerre sainte. Mais, hélas ! dans les pays qui ne croient plus, dans les pays qui n’ont plus de fées, cette guerre-là n’est pas possible. »

Ici la petite voix grêle s’interrompit un moment, et le président prit la parole :

« Tout ceci ne nous dit pas ce que vous faisiez du pétrole qu’on a trouvé sur vous quand les soldats vous ont arrêtée.

— Je brûlais Paris, mon bon monsieur, répondit la vieille très tranquillement. Je brûlais Paris parce que je le hais, parce qu’il rit de tout, parce que c’est lui qui nous a tuées. C’est Paris qui a envoyé des savants pour analyser nos belles sources miraculeuses et dire au juste ce qu’il entrait de fer et de soufre dedans. Paris s’est moqué de nous sur ses théâtres. Nos enchantements sont devenus des trucs, nos miracles des gaudrioles, et l’on a vu tant de vilains visages passer dans nos robes roses, nos chars ailés, au milieu de clairs de lune en feu de Bengale, qu’on ne peut plus penser à nous sans rire… Il y avait des petits enfants qui nous connaissaient par nos noms, nous aimaient, nous craignaient un peu ; mais au lieu des beaux livres tout en or et en images, où ils apprenaient notre histoire, Paris maintenant leur a mis dans les mains la science à la portée des enfants, de gros bouquins d’où l’ennui monte comme une poussière grise et efface dans les petits yeux nos palais enchantés et nos miroirs magiques… Oh ! oui, j’ai été contente de le voir flamber, votre Paris… C’est moi qui remplissais les boîte des pétroleuses, et je les conduisais moi-même aux bons endroits : « Allez, mes filles, brûlez tout, brûlez, brûlez !… »

— Décidément, cette vieille est folle, dit le président. Emmenez-la. »

LES MÈRES

(souvenir du siège)

Ce matin-là, j’étais allé au Mont-Valérien voir notre ami le peintre B…, lieutenant aux mobiles de la Seine. Justement, le brave garçon se trouvait de garde. Pas moyen de bouger. Il fallut rester à se promener de long en large, comme des matelots de quart, devant la poterne du fort, en causant de Paris, de la guerre et de nos chers absents… Tout à coup mon lieutenant qui, sous sa tunique de mobile, est toujours resté le féroce rapin d’autrefois, s’interrompt, tombe en arrêt, et me prenant le bras :

« Oh ! le beau Daumier », me dit-il tout bas, et, du coin de son petit œil gris allumé subitement comme l’œil d’un chien de chasse, il me montrait les deux vénérables silhouettes qui venaient de faire leur apparition sur le plateau du mont Valérien.

Un beau Daumier, en effet. L’homme en longue redingote marron, avec un collet de velours verdâtre qui semblait fait de vieille mousse des bois, maigre, petit, rougeaud, le front déprimé, les yeux ronds, le nez en bec de chouette. Une tête d’oiseau ridée, solennelle et bête. Pour l’achever, un cabas en tapisserie à fleurs, d’où sortait le goulot d’une bouteille, et sous l’autre bras une boîte de conserves, l’éternelle boîte en fer blanc que les Parisiens ne pourront plus voir sans penser à leurs cinq mois de blocus… De la femme, on n’apercevait d’abord qu’un chapeau cabriolet gigantesque et un vieux châle qui la serrait étroitement du haut en bas comme pour bien dessiner sa misère ; puis, de temps en temps, entre les ruches fanées de la capote, un bout de nez pointu qui passait, et quelques cheveux grisonnants et pauvres.

En arrivant sur le plateau, l’homme s’arrêta pour prendre haleine et s’essuyer le front. Il ne fait pourtant pas chaud là-haut, dans les brumes de fin novembre ; mais ils étaient venus si vite…

La femme ne s’arrêta pas, elle. Marchant droit à la poterne, elle nous regarda une minute en hésitant, comme si elle voulait nous parler ; mais, intimidée sans doute par les galons de l’officier, elle aima mieux s’adresser à la sentinelle, et je l’entendis qui demandait timidement à voir son fils, un mobile de Paris de la sixième du troisième.

« Restez là, dit l’homme de garde, je vais le faire appeler. »

Toute joyeuse, avec un soupir de soulagement, elle retourna vers son mari ; et tous deux allèrent s’asseoir à l’écart sur le bord d’un talus.

Ils attendirent là bien longtemps. Ce Mont-Valérien est si grand, si compliqué de cours, de glacis, de bastions, de casernes, de casemates ! Allez donc chercher un mobile de la sixième dans cette ville inextricable, suspendue entre terre et ciel, et flottant en spirale au milieu des nuages comme l’île de Laputa. Sans compter qu’à cette heure-là le fort est plein de tambours, de trompettes, de soldats qui courent, de bidons qui sonnent. C’est la garde qu’on relève, les corvées, la distribution, un espion tout sanglant que des francs-tireurs ramènent à coups de crosse, des paysans de Nanterre qui viennent se plaindre au général, une estafette arrivant au galop, l’homme transi, la bête ruisselante, des cacolets revenant des avant-postes avec les blessés qui se balancent aux flancs des mules et geignent doucement comme des agneaux malades, des matelots halant une pièce neuve au son du fifre et des « hissa ! ho ! » le troupeau du fort qu’un berger en pantalon rouge pousse devant lui, la gaule à la main, le chassepot en bandoulière ; tout cela va, vient, s’entre-croise dans les cours, s’engouffre sous la poterne comme sous la porte basse d’un caravansérail d’Orient.

« Pourvu qu’ils n’oublient pas mon garçon ! » disaient pendant ce temps les yeux de la pauvre mère ; et toutes les cinq minutes elle se levait, s’approchait de l’entrée discrètement, jetait un regard furtif dans l’avant-cour, en se garant contre la muraille ; mais elle n’osait plus rien demander de peur de rendre son enfant ridicule. L’homme, encore plus timide qu’elle, ne bougeait pas de son coin ; et chaque fois qu’elle revenait s’asseoir, le cœur gros, l’air découragé, on voyait qu’il la grondait de son impatience et qu’il lui donnait force explications sur les nécessités du service avec des gestes d’imbécile qui veut faire l’entendu.

J’ai toujours été très curieux de ces petites scènes silencieuses et intimes qu’on devine encore plus qu’on ne les voit, de ces pantomimes de la rue qui vous coudoient quand vous marchez et d’un geste vous révèlent toute une existence ; mais ici, ce qui me captivait surtout, c’était la gaucherie, la naïveté de mes personnages, et j’éprouvais une véritable émotion à suivre à travers leur mimique, expressive et limpide comme l’âme de deux acteurs de Séraphin, toutes les péripéties d’un adorable drame familial…

Je voyais la mère se disant un beau matin :

« Il m’ennuie, ce M. Trochu, avec ses consignes… Il y a trois mois que je n’ai pas vu mon enfant… Je veux aller l’embrasser. »

Le père, timide, emprunté dans la vie, effaré à l’idée des démarches à faire pour se procurer un permis, a d’abord essayé de la raisonner :

« Mais tu n’y penses pas, chérie. Ce Mont-Valérien est au diable… Comment feras-tu pour y aller, sans voiture ? D’ailleurs, c’est une citadelle ! les femmes ne peuvent pas entrer.

— Moi, j’entrerai », dit la mère ; et comme il fait tout ce qu’elle veut, l’homme s’est mis en route, il est allé au secteur, à la mairie, à l’état-major, chez le commissaire, suant de peur, gelant de froid, se cognant partout, se trompant de porte, faisant deux heures de queue à un bureau, et puis ce n’était pas celui-là. Enfin, le soir, il est revenu avec un permis du gouverneur dans sa poche… Le lendemain, on s’est levé de bonne heure, au froid, à la lampe. Le père casse une croûte pour se réchauffer, mais la mère n’a pas faim. Elle aime mieux déjeuner là-bas, avec son fils. Et pour régaler un peu le pauvre mobile, vite, vite, on empile dans le cabas le ban et l’arrière-ban des provisions de siège : chocolat, confitures, vin cacheté, tout jusqu’à la boîte, une boîte de huit francs qu’on gardait précieusement pour les jours de grande disette. Là-dessus, les voilà partis. Comme ils arrivaient aux remparts, on venait d’ouvrir les portes. Il a fallu montrer le permis. C’est la mère qui avait peur… Mais non ! Il paraît qu’on était en règle.

« Laissez passer ! » dit l’adjudant de service.

Alors seulement elle respire.

« Il a été bien poli, cet officier. »

Et, leste comme un perdreau, elle trotte, elle se dépêche. L’homme a peine à lui tenir pied.

« Comme tu vas vite, chérie ! »

Mais elle ne l’écoute pas. Là-haut, dans les vapeurs de l’horizon, le Mont-Valérien lui fait signe :

« Arrivez vite… il est ici. »

Et maintenant qu’ils sont arrivés, c’est une nouvelle angoisse.

Si on ne le trouvait pas ! S’il allait ne pas venir !…

Soudain, je la vis tressaillir, frapper sur le bras du vieux et se redresser d’un bond… De loin, sous la voûte de la poterne, elle avait reconnu son pas.

C’était lui !

Quand il parut, la façade du fort en fut tout illuminée.

Un grand beau garçon, ma foi ! bien planté, sac au dos, fusil au poing… Il les aborda, le visage ouvert, d’une voix mâle et joyeuse :

« Bonjour, maman. »

Et tout de suite, sac, couverture, chassepot, tout disparut dans le grand chapeau cabriolet. Ensuite le père eut son tour, mais ce ne fut pas long. Le cabriolet voulait tout pour lui. Il était insatiable…

« Comment vas-tu ?… Es-tu bien couvert ?…

Où en es-tu de ton linge ? »

Et, sous les ruches de la capote, je sentais le long regard d’amour dont elle l’enveloppait des pieds à la tête, dans une pluie de baisers, de larmes, de petits rires ; un arriéré de trois mois de tendresse maternelle qu’elle lui payait tout en une fois. Le père était très ému, lui aussi, mais il ne voulait pas en avoir l’air. Il comprenait que nous le regardions et clignait de l’œil de notre côté comme pour nous dire :

« Excusez-la… c’est une femme. »

Si je l’excusais !

Une sonnerie de clairon vint souffler subitement sur cette belle joie.

« On rappelle… dit l’enfant. Il faut que je m’en aille.

— Comment ! tu ne déjeunes pas avec nous ?

— Mais non ! je ne peux pas… Je suis de garde pour vingt-quatre heures, tout en haut du fort.

— Oh ! » fit la pauvre femme ; et elle ne put pas en dire davantage.

Ils restèrent un moment à se regarder tous les trois d’un air consterné. Puis le père, prenant la parole :

« Au moins emporte la boîte », dit-il d’une voix déchirante, avec une expression à la fois touchante et comique de gourmandise sacrifiée. Mais voilà que, dans le trouble et l’émotion des adieux, on ne la trouvait plus, cette maudite boîte ; et c’était pitié de voir ces mains fébriles et tremblantes qui cherchaient, qui s’agitaient ; d’entendre ces voix entrecoupées de larmes qui demandaient : « La boîte ! où est la boîte ! » sans honte de mêler ce petit détail de ménage à cette grande douleur… La boîte retrouvée, il y eut une dernière et longue étreinte, et l’enfant rentra dans le fort en courant.

Songez qu’ils étaient venus de bien loin pour ce déjeuner, qu’ils s’en faisaient une grande fête, que la mère n’en avait pas dormi de la nuit ; et dites-moi si vous savez rien de plus navrant que cette partie manquée, ce coin de paradis entrevu et refermé tout de suite si brutalement.

Ils attendirent encore quelque temps, immobiles à la même place, les yeux toujours cloués sur cette poterne où leur enfant venait de disparaître. Enfin l’homme se secoua, fit un demi-tour, toussa deux ou trois coups d’un air très brave, et sa voix une fois bien assurée :

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