Les Contes du lundi (page 12)
« Allons ! la mère, en route ! » dit-il tout haut et fort gaillardement. Là-dessus il nous fit un grand salut et prit le bras de sa femme… Je les suivis de l’œil jusqu’au tournant de la route. Le père avait l’air furieux. Il brandissait le cabas avec des gestes désespérés… La mère, elle, paraissait calme. Elle marchait à ses côtés, la tête basse, les bras au corps. Mais par moments, sur ses épaules étroites, je croyais voir son châle frissonner convulsivement.
LES PAYSANS À PARIS
pendant le siège
À Champrosay, ces gens-là étaient très heureux. J’avais leur basse-cour juste sous mes fenêtres et, pendant six mois de l’année, leur existence se trouvait un peu mêlée à la mienne. Bien avant le jour, j’entendais l’homme entrer dans l’écurie, atteler sa charrette et partir pour Corbeil, où il allait vendre ses légumes ; puis la femme se levait, habillait les enfants, appelait les poules, trayait la vache et, toute la matinée, c’était une dégringolade de gros et de petits sabots dans l’escalier de bois… L’après-midi, tout se taisait. Le père était aux champs, les enfants à l’école, la mère occupée silencieusement dans la cour à étendre du linge ou à coudre devant sa porte en surveillant le tout petit… De temps en temps, quelqu’un passait dans le chemin, et on causait en tirant l’aiguille…
Une fois, c’était vers la fin du mois d’août, toujours le mois d’août, j’entendis la femme qui disait à une voisine :
« Allons donc, les Prussiens !… Est-ce qu’ils sont en France, seulement ?
— Ils sont à Châlons, mère Jean !… » lui criai-je par ma fenêtre. Cela la fit rire beaucoup… Dans ce petit coin de Seine-et-Oise, les paysans ne croyaient pas à l’invasion.
Tous les jours, cependant, on voyait passer des voitures chargées de bagages. Les maisons des bourgeois se fermaient, et dans ce beau mois où les journées sont si longues, les jardins achevaient de fleurir, déserts et mornes derrière leurs grilles closes… Peu à peu, mes voisins commencèrent à s’alarmer. Chaque nouveau départ dans le pays les rendait tristes. Ils se sentaient abandonnés… Puis, un matin, un roulement de tambours aux quatre coins du village ! Ordre de la mairie. Il fallait aller à Paris vendre la vache, les fourrages, ne rien laisser pour les Prussiens… L’homme partit pour Paris, et ce fut un triste voyage. Sur le pavé de la grand-route, de lourdes voitures de déménagement se suivaient à la file, pêle-mêle, avec des troupeaux de porcs et de moutons qui s’effaraient entre les roues, des bœufs entravés qui mugissaient sur des charrettes ; sur le bord, au long des fossés, de pauvres gens s’en allaient à pied derrière de petites voitures à bras pleines de meubles de l’ancien temps, des bergères fanées, des tables Empire, des miroirs garnis de perse, et l’on sentait quelle détresse avait dû entrer au logis pour remuer toutes ces poussières, déplacer toutes ces reliques et les traîner à tas par les grands chemins.
Aux portes de Paris, on s’étouffait. Il fallut attendre deux heures… Pendant ce temps, le pauvre homme, pressé contre sa vache, regardait avec effarement les embrasures des canons, les fossés remplis d’eau, les fortifications qui montaient à vue d’œil et les longs peupliers d’Italie abattus et flétris sur le bord de la route… Le soir, il s’en revint consterné, et raconta à sa femme tout ce qu’il avait vu. La femme eut peur, voulut s’en aller dès le lendemain. Mais, d’un lendemain à l’autre, le départ se trouvait toujours retardé… C’était une récolte à faire, une pièce de terre qu’on voulait encore labourer… Qui sait si on n’aurait pas le temps de rentrer le vin ?… Et puis, au fond du cœur, une vague espérance que peut-être les Prussiens ne passeraient pas leur endroit.
Une nuit, ils sont réveillés par une détonation formidable. Le pont de Corbeil venait de sauter. Dans le pays, des hommes allaient, frappant de porte en porte :
« Les uhlans ! les uhlans ! sauvez-vous . »
Vite, vite, on s’est levé, on a attelé la charrette, habillé les enfants à moitié endormis, et l’on s’est sauvé par la traverse avec quelques voisins. Comme ils achevaient de monter la côte, le clocher a sonné trois heures. Ils se sont retournés une dernière fois. L’abreuvoir, la place de l’Église, leurs chemins habituels, celui qui descend vers la Seine, celui qui file entre les vignes, tout leur semblait déjà étranger, et, dans le brouillard blanc du matin, le petit village abandonné serrait ses maisons l’une contre l’autre, comme frissonnant d’une attente terrible.
Ils sont à Paris maintenant. Deux chambres au quatrième dans une rue triste… L’homme, lui, n’est pas trop malheureux. On lui a trouvé de l’ouvrage ; puis il est de la garde nationale, il a le rempart, l’exercice, et s’étourdit le plus qu’il peut pour oublier son grenier vide et ses prés sans semence. La femme, plus sauvage, se désole, s’ennuie, ne sait que devenir. Elle a mis ses deux aînées à l’école, et dans l’internat sombre, sans jardin, les fillettes étouffent en se rappelant leur joli couvent de campagne, bourdonnant et gai comme une ruche et la demi-lieue à travers bois qu’il fallait faire tous les matins pour aller le chercher. La mère souffre de les voir tristes, mais c’est le petit surtout qui l’inquiète.
Là-bas il allait, venait, la suivant partout, dans la cour, dans la maison, sautant la marche du seuil autant de fois qu’elle-même, trempant ses petites mains rougies dans le baquet à lessive, s’asseyant près de la porte quand elle tricotait pour se reposer. Ici quatre étages à monter, l’escalier noir où les pieds bronchent, les maigres feux dans les cheminées étroites, les fenêtres hautes, l’horizon de fumée grise et d’ardoises mouillées….
Il y a bien une cour où il pourrait jouer ; mais la concierge ne veut pas. Encore une invention de ville, ces concierges ! Là-bas, au village, on est maître chez soi, et chacun a son petit coin qui se garde de lui-même. Tout le jour, le logis reste ouvert ; le soir, on pousse un gros loquet de bois, et la maison entière plonge sans peur dans cette nuit noire de la campagne où l’on trouve de si bons sommes. De temps en temps le chien aboie à la lune, mais personne ne se dérange… À Paris, dans les maisons pauvres, c’est la concierge qui est la vraie propriétaire. Le petit n’ose pas descendre seul, tant il a peur de cette méchante femme qui leur a fait vendre leur chèvre, sous prétexte qu’elle traînait des brins de paille et des épluchures entre les pavés de la cour.
Pour distraire l’enfant qui s’ennuie, la pauvre mère ne sait plus qu’inventer ; sitôt le repas fini, elle le couvre comme s’ils allaient aux champs et le promène par la main dans les rues, le long des boulevards. Saisi, heurté, perdu, l’enfant regarde à peine autour de lui. Il n’y a que les chevaux qui l’intéressent ; c’est la seule chose qu’il reconnaisse et qui le fasse rire. La mère non plus ne prend plaisir à rien. Elle s’en va lentement, songeant à son bien, à sa maison, et quand on les voit passer tous les deux, elle avec son air honnête, sa mise propre, ses cheveux lisses, le petit avec sa figure ronde et ses grosses galoches, on devine bien qu’ils sont dépaysés, en exil, et qu’ils regrettent de tout leur cœur l’air vif et la solitude des routes de village.
LES PETITS PÂTÉS
I
Ce matin-là, qui était un dimanche, le pâtissier Sureau de la rue de Turenne appela son mitron, et lui dit :
« Voilà les petits pâtés de M. Bonnicar… va les porter et reviens vite… Il paraît que les Versaillais sont entrés dans Paris. »
Le petit, qui n’entendait rien à la politique, mit les pâtés tout chauds dans sa tourtière, la tourtière dans une serviette blanche et le tout d’aplomb sur sa barrette, partit au galop pour l’île Saint-Louis, où logeait M. Bonnicar. La matinée était magnifique, un de ces grands soleils de mai qui emplissent les fruiteries de bottes de lilas et de cerises en bouquets. Malgré la fusillade lointaine et les appels des clairons au coin des rues, tout ce vieux quartier du Marais gardait sa physionomie paisible. Il y avait du dimanche dans l’air, des rondes d’enfants au fond des cours, de grandes filles jouant au volant devant les portes, et cette petite silhouette blanche, qui trottait au milieu de la chaussée déserte dans un bon parfum de pâte chaude, achevait de donner à ce matin de bataille quelque chose de naïf et d’endimanché. Toute l’animation du quartier semblait s’être répandue dans la rue de Rivoli. On traînait des canons, on travaillait aux barricades ; des groupes à chaque pas, des gardes nationaux qui s’affairaient. Mais le petit pâtissier ne perdit pas la tête. Ces enfants-là sont si habitués à marcher parmi les foules et le brouhaha de la rue ! C’est aux jours de fête et de train, dans l’encombrement des premiers de l’an, des dimanches gras, qu’ils ont le plus à courir ; aussi les révolutions ne les étonnent guère.
Il y avait plaisir vraiment à voir la petite barrette blanche se faufiler au milieu des képis et des baïonnettes, évitant les chocs, balancée gentiment, tantôt très vite, tantôt avec une lenteur forcée où l’on sentait encore la grande envie de courir. Qu’est-ce que cela lui faisait à lui, la bataille ! L’essentiel était d’arriver chez les Bonnicar pour le coup de midi, et d’emporter bien vite le petit pourboire qui l’attendait sur la tablette de l’antichambre.
Tout à coup, il se fit dans la foule une poussée terrible ; et des pupilles de la République défilèrent au pas de course, en chantant. C’étaient des gamins de douze à quinze ans, affublés de chassepots, de ceintures rouges, de grandes bottes, aussi fiers d’être déguisés en soldats que quand ils courent, les mardis gras, avec des bonnets en papier et un lambeau d’ombrelle rose grotesque dans la boue du boulevard. Cette fois, au milieu de la bousculade, le petit pâtissier eut beaucoup de peine à garder son équilibre ; mais sa tourtière et lui avaient fait tant de glissades sur la glace, tant de parties de marelle en plein trottoir, que les petits pâtés en furent quittes pour la peur. Malheureusement cet entrain, ces chants, ces ceintures rouges, l’admiration, la curiosité, donnèrent au mitron l’envie de faire un bout de route en si belle compagnie ; et, dépassant sans s’en apercevoir l’Hôtel de ville et les ponts de l’île Saint-Louis, il se trouva emporté je ne sais où, dans la poussière et le vent de cette course folle.
II
Depuis au moins vingt-cinq ans, c’était l’usage chez les Bonnicar de manger des petits pâtés le dimanche. À midi très précis, quand toute la famille — petits et grands — était réunie dans le salon, un coup de sonnette vif et gai faisait dire à tout le monde :
« Ah ! voilà le pâtissier. »
Alors, avec un grand remuement de chaises, un froufrou d’endimanchement, une expansion d’enfants rieurs devant la table mise, tous ces bourgeois heureux s’installaient autour des petits pâtés symétriquement empilés sur le réchaud d’argent.
Ce jour-là, la sonnette resta muette. Scandalisé, M. Bonnicar regardait sa pendule, une vieille pendule surmontée d’un héron empaillé et qui n’avait jamais de la vie avancé ni retardé. Les enfants bâillaient aux vitres, guettant le coin de la rue où le mitron tournait d’ordinaire. Les conversations languissaient ; et la faim, que midi creuse de ses douze coups répétés, faisait paraître la salle à manger bien grande, bien triste, malgré l’antique argenterie luisante sur la nappe damassée, et les serviettes pliées tout autour en petits cornets raides et blancs.
Plusieurs fois déjà la vieille bonne était venue parler à l’oreille de son maître… rôti brûlé… petits pois trop cuits… Mais M. Bonnicar s’entêtait à ne pas se mettre à table sans les petits pâtés ; et, furieux contre Sureau, il résolut d’aller voir lui-même ce que signifiait un retard aussi inouï. Comme il sortait, en brandissant sa canne, très en colère, des voisins l’avertirent :
« Prenez garde, monsieur Bonnicar… On dit que les Versaillais sont entrés dans Paris. »
Il ne voulut rien entendre, pas même la fusillade qui s’en venait de Neuilly à fleur d’eau, pas même le canon d’alarme de l’Hôtel de ville secouant toutes les vitres du quartier.
« Oh ! ce Sureau… ce Sureau !… »
Et, dans l’animation de la course, il parlait seul, se voyait déjà là-bas au milieu de la boutique, frappant les dalles avec sa canne, faisant trembler les glaces de la vitrine et les assiettes de babas. La barricade du pont Louis-Philippe coupa sa colère en deux. Il y avait là quelques fédérés à mine féroce, vautrés au soleil sur le sol dépavé.
« Où allez-vous, citoyen ? »
Le citoyen s’expliqua ; mais l’histoire des petits pâtés parut suspecte, d’autant que M. Bonnicar avait sa belle redingote des dimanches, des lunettes d’or, toute la tournure d’un vieux réactionnaire.
« C’est un mouchard, dirent les fédérés, il faut l’envoyer à Rigault. »
Sur quoi, quatre hommes de bonne volonté, qui n’étaient pas fâchés de quitter la barricade, poussèrent devant eux, à coups de crosse, le pauvre homme exaspéré.
Je ne sais pas comment ils firent leur compte, mais une demi-heure après, ils étaient tous raflés par la ligne et s’en allaient rejoindre une longue colonne de prisonniers prête à se mettre en marche pour Versailles. M. Bonnicar protestait de plus en plus, levait sa canne, racontait son histoire pour la centième fois. Par malheur cette invention de petits pâtés paraissait si absurde, si incroyable au milieu de ce grand bouleversement, que les officiers ne faisaient qu’en rire.
« C’est bon, c’est bon, mon vieux… Vous vous expliquerez à Versailles. »
Et par les Champs-Élysées, encore tout blancs de la fumée des coups de feu, la colonne s’ébranla entre deux files de chasseurs.
III
Les prisonniers marchaient cinq par cinq, en rangs pressés et compacts. Pour empêcher le convoi de s’éparpiller, on les obligeait à se donner le bras ; et le long troupeau humain faisait, en piétinant dans la poussière de la route, comme le bruit d’une grande pluie d’orage.
Le malheureux Bonnicar croyait rêver. Suant, soufflant, ahuri de peur et de fatigue, il se traînait à la queue de la colonne entre deux vieilles sorcières qui sentaient le pétrole et l’eau-de-vie ; et d’entendre ces mots de : « Pâtissier, petits pâtés », qui revenaient toujours dans ses imprécations, on pensait autour de lui qu’il était devenu fou.
Le fait est que le pauvre homme n’avait plus sa tête. Aux montées, aux descentes, quand les rangs du convoi se desserraient un peu, est-ce qu’il ne se figurait pas voir, là-bas, dans la poussière qui remplissait les vides, la veste blanche et la barrette du petit garçon de chez Sureau ? Et cela dix fois dans la route ! Ce petit éclair blanc passait devant ses yeux comme pour le narguer, puis disparaissait au milieu de cette houle d’uniformes, de blouses, de haillons.
Enfin, au jour tombant, on arriva dans Versailles ; et quand la foule vit ce vieux bourgeois à lunettes, débraillé, poussiéreux, hagard, tout le monde fut d’accord pour lui trouver une tête de scélérat. On disait :
« C’est Félix Pyat… Non ! c’est Delescluze. »
Les chasseurs de l’escorte eurent beaucoup de peine à l’amener sain et sauf jusqu’à la cour de l’Orangerie. Là seulement le pauvre troupeau put se disperser, s’allonger sur le sol, reprendre haleine. Il y en avait qui dormaient, d’autres qui juraient, d’autres qui toussaient, d’autres qui pleuraient ; Bonnicar, lui, ne dormait pas, ne pleurait pas. Assis au bord d’un perron, la tête dans ses mains, aux trois quarts mort de faim, de honte, de fatigue, il revoyait en esprit cette malheureuse journée, son départ de là-bas, ses convives inquiets, ce couvert mis jusqu’au soir et qui devait l’attendre encore, puis l’humiliation, les injures, les coups de crosse, tout cela pour un pâtissier inexact.
« Monsieur Bonnicar, voilà vos petits pâtés !… » dit tout à coup une voix près de lui ; et le bonhomme, en levant la tête, fut bien étonné de voir le petit garçon de chez Sureau, qui s’était fait pincer avec les pupilles de la République, découvrir et lui présenter la tourtière cachée sous son tablier blanc. C’est ainsi que, malgré l’émeute et l’emprisonnement, ce dimanche-là comme les autres, M. Bonnicar mangea des petits pâtés.
LES TROIS SOMMATIONS
Aussi vrai que je m’appelle Bélisaire et que j’ai mon rabot dans la main en ce moment, si le père Thiers s’imagine que la bonne leçon qu’il vient de nous donner aura servi à quelque chose, c’est qu’il ne connaît pas le peuple de Paris. Voyez-vous, monsieur, ils auront beau nous fusiller en grand, nous déporter, nous exporter, mettre Cayenne au bout de Satory, bourrer les pontons comme des barils à sardines, le Parisien aime l’émeute, et rien ne pourra lui enlever ce goût-là ! On a ça dans le sang. Qu’est-ce que vous voulez ? Ce n’est pas tant la politique qui nous amuse, c’est le train qu’elle fait : les ateliers fermés, les rassemblements, la flâne, et puis encore quelque chose en plus que je ne saurais vous dire.
Pour bien comprendre cela, il faut être né, comme moi, rue de l’Orillon, dans un atelier de menuisier, et depuis huit ans jusqu’à quinze qu’on m’a mis en apprentissage, avoir roulé le faubourg dans une voiture à bras pleine de copeaux. Ah ! dam ! je peux dire que je m’en suis payé des révolutions, dans ce temps-là.
Tout petit, pas plus haut qu’une botte, dès qu’il y avait du bruit dans Paris, vous étiez sûr de m’y voir par un bout. Presque toujours je savais ça d’avance. Quand je voyais les ouvriers s’en aller bras dessus, bras dessous, dans le faubourg, en prenant le trottoir tout en large, les femmes sur les portes causant, gesticulant, et tous ces tas de monde qui descendaient des barrières, je me disais en charriant mes copeaux : « Bonne affaire ! Il va y avoir quelque chose… »
En effet, ça ne manquait pas. Le soir, en rentrant chez nous, je trouvais la boutique pleine ; des amis du père causaient politique autour de l’établi, des voisins lui apportaient le journal ; car, dans ce temps-là il n’y avait pas de feuilles à un sou comme maintenant. Ceux qui voulaient recevoir le journal se cotisaient à plusieurs dans la même maison et se le passaient d’étage en étage… Papa Bélisaire, qui travaillait toujours malgré tout, poussait son rabot avec colère en entendant les nouvelles ; et je me rappelle que ces jours-là, au moment de se mettre à table, la mère ne manquait jamais de nous dire :
« Tenez-vous tranquilles, les enfants… Le père n’est pas content, rapport aux affaires de la politique. »
Moi, vous pensez, je n’y comprenais pas grand’chose, à ces sacrées affaires. Tout de même, il y avait des mots qui m’entraient dans la tête, à force de les entendre, comme par exemple :
« Cette canaille de Guizot, qui est allé à Gand ! »
Je ne savais pas bien ce que c’était que ce Guizot, ni ce que cela voulait dire d’être allé à Gand ; mais c’est égal ! je répétais avec les autres :
« Canaille de Guizot !… Canaille de Guizot !… »
Et j’y allais d’autant plus de bon cœur à l’appeler canaille, ce pauvre M. Guizot, que, dans ma tête, je le confondais avec un grand coquin de sergent de ville qui se tenait au coin de la rue de l’Orillon et me faisait toujours des misères, par rapport à ma charrette de copeaux… Personne ne l’aimait dans le quartier, ce grand rouge-là ! Les chiens, les enfants, tout le monde était après ; il n’y avait que le marchand de vin qui, de temps en temps, pour l’amadouer, lui glissait un verre de vin dans l’entrebâillement de sa boutique. Le grand rouge s’approchait sans avoir l’air de rien, regardait à droite et à gauche, s’il n’y avait pas de chefs, puis, en passant, uit !… Je n’ai jamais vu siffler un verre de vin si lestement. Le malin, c’était de guetter le moment où il avait le coude en l’air, et d’arriver derrière en criant :
« Gare, sergo !… Voilà l’officier. »
On est comme ça dans le peuple de Paris, c’est le sergent de ville qui porte la peine de tout. On s’habitue à les haïr, les pauvres diables, à les regarder comme des chiens. Les ministres font des bêtises, c’est aux sergents de ville qu’on les fait payer, et quand une fois il arrive une bonne révolution, les ministres s’en vont à Versailles, et les sergents de ville dans le canal…
Pour en revenir donc à ce que je vous disais, dès qu’il y avait quelque chose dans Paris, j’étais un des premiers à le savoir. Ces jours-là, on se donnait rendez-vous, tous les petits du quartier, et nous descendions ensemble le faubourg. Il y avait des gens qui criaient :
« C’est rue Montmartre… Non !… à la porte Saint-Denis. »
D’autres qui s’étaient trouvés en course de ce côté-là, revenaient furieux de n’avoir pas pu passer. Les femmes couraient chez les boulangers. On fermait les portes cochères. Tout cela nous montait. Nous chantions, nous bousculions en passant les petits marchands des rues qui relevaient bien vite leurs étalages, leurs éventaires comme les jours de grand vent. Quelquefois, en arrivant au canal, les ponts des écluses étaient déjà tournés. Des fiacres, des camions s’arrêtaient là. Les cochers juraient, le monde s’inquiétait. Nous escaladions en courant cette grande passerelle toute en marches qui séparait alors le faubourg de la rue du Temple, et nous arrivions sur les boulevards.
C’est ça qui est amusant, le boulevard, les mardis gras et les jours d’émeute. Presque pas de voitures ; on pouvait galoper à son aise sur cette grande chaussée. En nous voyant passer, les boutiquiers de ces quartiers savaient bien ce que cela voulait dire, et fermaient vite leurs magasins. On entendait claquer les volets ; mais tout de même, une fois la boutique fermée, ces gens-là se tenaient sur le trottoir devant leurs portes, parce que chez les Parisiens la curiosité est plus forte que tout.
Enfin nous apercevions une masse noire, la foule, l’encombrement. C’était là !… Seulement pour bien voir, il s’agissait d’être au premier rang ; et dam ! on en recevait de ces taloches… Pourtant, à force de pousser, de bousculer, de se glisser entre les jambes, nous finissions par arriver… Une fois bien placés, en avant de tout le monde, on respirait et on était fier. Le fait est que le spectacle en valait la peine.
Non, voyez-vous, jamais M. Bocage, jamais M. Mélingue ne m’ont donné un battement de cœur pareil à celui que j’avais en voyant là-bas, au bout de la rue, dans l’espace resté vide, le commissaire s’avancer avec son écharpe. Les autres criaient :
« Le commissaire ! le commissaire ! »
Moi, je ne disais rien. J’avais les dents serrées de peur, de plaisir, de je ne sais pas quoi ; en moi-même je pensais :
« Le commissaire est là… gare tout à l’heure les coups de trique !… »
Ce n’était pas encore tant les coups de trique qui m’impressionnaient ; mais ce diable d’homme avec son écharpe sur son habit noir, et ce grand chapeau de monsieur qui lui donnait l’air d’être en visite au milieu des shakos et des tricornes, ça me faisait un effet !… Après un roulement de tambour, le commissaire commençait à marmotter quelque chose. Comme il était loin de nous, malgré le grand silence, sa voix s’en allait dans l’air, et on n’entendait que ça :
« Mn… mn… mn… »
Mais nous la connaissions aussi bien que lui la loi sur les attroupements. Nous savions que nous avions droit à trois sommations avant d’arriver aux coups de trique. Aussi, la première fois, personne ne bougeait. On restait là, bien tranquille, les mains dans les poches… Par exemple, au second roulement, on commençait à devenir vert et à regarder de droite à gauche par où il faudrait passer… Au troisième roulement, prrt ! c’était comme un départ de perdreaux, et des cris, des miaulements, un envolement de tabliers, de chapeaux, de casquettes, et puis là-bas derrière, les triques qui commençaient à taper. Non, vrai ! il n’y a pas de pièces de théâtre capables de vous donner de ces émotions-là. On en avait pour huit jours à raconter cela aux autres, et comme ils étaient fiers ceux qui pouvaient dire :
« J’ai entendu la troisième sommation !… »
Il faut dire aussi qu’à ce jeu on risquait quelquefois des morceaux de sa peau. Figurez-vous qu’un jour, à la pointe Saint-Eustache, je ne sais comment le commissaire fit son compte ; mais pas plutôt le second roulement, voilà les municipaux qui partent, la trique en l’air. Je ne restai pas là à les attendre, vous pensez bien. Mais j’avais beau allonger mes petites jambes, un de ces grands diables s’était acharné sur moi et me serrait de si court, de si court, qu’après avoir senti deux ou trois fois le vent de sa trique, je finis par la recevoir en plein sur la tête. Dieu de Dieu ! quelle décharge ! je n’ai jamais vu pareille illumination… On me rapporta chez nous la figure fendue, et si vous croyez que ça m’avait corrigé… ah ben oui ! tout le temps que la pauvre maman Bélisaire me mettait des compresses, je ne cessais pas de crier :