Les Contes du lundi (page 13)
« Ce n’est pas ma faute… C’est ce gueux de commissaire qui nous a trichés… il n’a fait que deux sommations ! »
MAISON À VENDRE
Au-dessus de la porte, une porte de bois mal jointe, qui laissait se mêler, dans un grand intervalle, le sable du jardinet et la terre de la route, un écriteau était accroché depuis longtemps, immobile dans le soleil d’été, tourmenté, secoué au vent d’automne : Maison à vendre, et cela semblait dire aussi maison abandonnée, tant il y avait de silence autour.
Quelqu’un habitait là pourtant. Une petite fumée bleuâtre, montant de la cheminée de brique qui dépassait un peu le mur, trahissait une existence cachée, discrète et triste comme la fumée de ce feu de pauvre. Puis à travers les ais branlants de la porte, au lieu de l’abandon, du vide, de cet en-l’air qui précède et annonce une vente, un départ, on voyait des allées bien alignées, des tonnelles arrondies, les arrosoirs près du bassin et des ustensiles de jardinier appuyés à la maisonnette. Ce n’était rien qu’une maison de paysan, équilibrée sur ce terrain en pente par un petit escalier, qui plaçait le côté de l’ombre au premier, celui du midi au rez-de-chaussée. De ce côté-là, on aurait dit une serre. Il y avait des cloches de verre empilées sur les marches, des pots à fleurs vides, renversés, d’autres rangés avec des géraniums, des verveines sur le sable chaud et blanc. Du reste, à part deux ou trois grands platanes, le jardin était tout au soleil. Des arbres fruitiers en éventail sur des fils de fer, ou bien en espalier, s’étalaient à la grande lumière, un peu défeuillés, là seulement pour le fruit. C’était aussi des plants de fraisiers, des pois à grandes rames ; et au milieu de tout cela, dans cet ordre et ce calme, un vieux, à chapeau de paille, qui circulait tout le jour par les allées, arrosait aux heures fraîches, coupait, émondait les branches et les bordures.
Ce vieux ne connaissait personne dans le pays. Excepté la voiture du boulanger, qui s’arrêtait à toutes les portes dans l’unique rue du village, il n’avait jamais de visite. Parfois, quelque passant, en quête d’un de ces terrains à mi-côte qui sont tous très fertiles et font de charmants vergers, s’arrêtait pour sonner en voyant l’écriteau. D’abord la maison restait sourde. Au second coup, un bruit de sabots s’approchait lentement du fond du jardin, et le vieux entre-bâillait sa porte d’un air furieux :
« Qu’est-ce que vous voulez ?
— La maison est à vendre ?
— Oui, répondait le bonhomme avec effort, oui… elle est à vendre, mais je vous préviens qu’on en demande très cher… » Et sa main, toute prête à la refermer, barrait la porte. Ses yeux vous mettaient dehors, tant ils montraient de colère, et il restait là, gardant comme un dragon ses carrés de légumes et sa petite cour sablée. Alors les gens passaient leur chemin, se demandant à quel maniaque ils avaient affaire et quelle était cette folie de mettre sa maison en vente avec un tel désir de la conserver.
Ce mystère me fut expliqué. Un jour, en passant devant la petite maison, j’entendis des voix animées, le bruit d’une discussion.
« Il faut vendre, papa, il faut vendre… Vous l’avez promis… »
Et la voix du vieux, toute tremblante :
« Mais, mes enfants, je ne demande pas mieux que de vendre… voyons ! Puisque j’ai mis l’écriteau. »
J’appris ainsi que c’étaient ses fils, ses brus, de petits boutiquiers parisiens, qui l’obligeaient à se défaire de ce coin bien-aimé. Pour quelle raison ? je l’ignore. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’ils commençaient à trouver que la chose traînait trop, et à partir de ce jour, ils vinrent régulièrement tous les dimanches pour harceler le malheureux, l’obliger à tenir sa promesse. De la route, dans ce grand silence du dimanche, où la terre elle-même se repose d’avoir été labourée, ensemencée toute la semaine, j’entendais cela très bien. Les boutiquiers causaient, discutaient entre eux en jouant au tonneau, et le mot argent sonnait sec dans ces voix aigres comme les palets qu’on heurtait. Le soir, tout le monde s’en allait ; et quand le bonhomme avait fait quelques pas sur la route pour les reconduire, il rentrait bien vite, et refermait tout heureux sa grosse porte, avec une semaine de répit devant lui. Pendant huit jours, la maison devenait silencieuse. Dans le petit jardin brûlé de soleil, on n’entendait rien que le sable écrasé d’un pas lourd, ou traîné au râteau.
De semaine en semaine cependant, le vieux était plus pressé, plus tourmenté. Les boutiquiers employaient tous les moyens. On amenait les petits-enfants pour le séduire : « Voyez-vous, grand-père, quand la maison sera vendue, vous viendrez habiter avec nous. Nous serons si heureux tous ensemble !… » Et c’étaient des apartés dans tous les coins, des promenades sans fin à travers les allées, des calculs faits à haute voix. Une fois j’entendis une des filles qui criait :
« La baraque ne vaut pas cent sous… elle est bonne à jeter à bas. »
Le vieux écoutait sans rien dire. On parlait de lui comme s’il était mort, de sa maison comme si elle était déjà abattue. Il allait, tout voûté, des larmes dans les yeux, cherchant par habitude une branche à émonder, un fruit à soigner en passant ; et l’on sentait sa vie si bien enracinée dans ce petit coin de terre qu’il n’aurait jamais la force de s’en arracher. En effet, quoi qu’on pût lui dire, il reculait toujours le moment du départ. En été, quand mûrissaient ces fruits un peu acides qui sentent la verdeur de l’année, les cerises, les groseilles, les cassis, il se disait :
« Attendons la récolte… Je vendrai tout de suite après. »
Mais la récolte faite, les cerises passées, venait le tour des pêches, puis les raisins, et après les raisins ces belles nèfles brunes qu’on cueille presque sous la neige. Alors l’hiver arrivait. La campagne était noire, le jardin vide. Plus de passants, plus d’acheteurs. Plus même de boutiquiers le dimanche. Trois grands mois de repos pour préparer les semences, tailler les arbres fruitiers, pendant que l’écriteau inutile se balançait sur la route, retourné par la pluie et le vent.
À la longue, impatients et persuadés que le vieux faisait tout pour éloigner les acheteurs, les enfants prirent un grand parti. Une des brus vint s’installer près de lui, une petite femme de boutique, parée dès le matin, et qui avait bien cet air avenant, faussement doux, cette amabilité obséquieuse des gens habitués au commerce. La route semblait lui appartenir. Elle ouvrait la porte toute grande, causait fort, souriait aux passants comme pour dire :
« Entrez… Voyez… la maison est à vendre ! »
Plus de répit pour le pauvre vieux. Quelquefois, essayant d’oublier qu’elle était là, il bêchait ses carrés, les ensemençait à nouveau, comme ces gens tout près de la mort qui aiment à faire des projets pour tromper leurs craintes. Tout le temps, la boutiquière le suivait, le tourmentait :
« Bah ! à quoi bon ?… c’est donc pour les autres que vous prenez tant de peine ? »
Il ne lui répondait pas, et s’acharnait à son travail avec un entêtement singulier. Laisser son jardin à l’abandon, c’eût été le perdre un peu déjà, commencer à s’en détacher. Aussi les allées n’avaient pas un brin d’herbe ; pas de gourmands aux rosiers.
En attendant, les acquéreurs ne se présentaient pas. C’était le moment de la guerre, et la femme avait beau tenir sa porte ouverte, faire des yeux doux à la route, il ne passait que des déménagements, il n’entrait que de la poussière. De jour en jour, la dame devenait plus aigre. Ses affaires de Paris la réclamaient. Je l’entendais accabler son beau-père de reproches, lui faire de véritables scènes, taper les portes. Le vieux courbait le dos sans rien dire, et se consolait en regardant monter ses petits pois, et l’écriteau, toujours à la même place : Maison à vendre.
… Cette année, en arrivant à la campagne, j’ai bien retrouvé la maison ; mais, hélas ! l’écriteau n’y était plus. Des affiches déchirées, moisies, pendaient encore au long des murs. C’est fini ; on l’avait vendue ! À la place du grand portail gris, une porte verte, fraîchement peinte, avec un fronton arrondi, s’ouvrait par un petit jour grillé qui laissait voir le jardin. Ce n’était plus le verger d’autrefois, mais un fouillis bourgeois de corbeilles, de pelouses, de cascades, le tout reflété dans une grande boule de métal qui se balançait devant le perron. Dans cette boule, les allées faisaient des cordons de fleurs voyantes, et deux larges figures s’étalaient, exagérées : un gros homme rouge, tout en nage, enfoncé dans une chaise rustique, et une énorme dame essoufflée, qui criait en brandissant un arrosoir ! »
« J’en ai mis quatorze aux balsamines ! »
On avait bâti un étage, renouvelé les palissades ; et dans ce petit coin remis à neuf, sentant encore la peinture, un piano jouait à toute volée des quadrilles connus et des polkas de bals publics. Ces airs de danse, qui tombaient sur la route et faisaient chaud à entendre, mêlés à la grande poussière de juillet, ce tapage de grosses fleurs, de grosses dames, cette gaieté débordante et triviale me serraient le cœur. Je pensais au pauvre vieux qui se promenait là si heureux, si tranquille ; et je me le figurais à Paris, avec son chapeau de paille, son dos de vieux jardinier, errant au fond de quelque arrière-boutique, ennuyé, timide, plein de larmes, pendant que sa bru triomphait dans un comptoir neuf, où sonnaient les écus de la petite maison.
MON KÉPI
Ce matin, je l’ai retrouvé, oublié au fond d’une armoire, tout fané de poussière, frangé aux bords, rouillé aux chiffres, sans couleur et presque sans forme. En le voyant, je n’ai pu m’empêcher de rire…
« Tiens ! mon képi… »
Et, tout de suite, je me suis rappelé cette journée de fin d’automne, chaude de soleil et d’enthousiasme, où je descendis dans la rue, tout fier de ma nouvelle coiffure, cognant mon fusil dans les vitrines pour rejoindre les bataillons du quartier et faire mon devoir de soldat-citoyen. Ah ! celui qui m’aurait dit que je n’allais pas sauver Paris, délivrer la France à moi seul, celui-là se serait certainement exposé à recevoir dans l’estomac tout le fer de ma baïonnette…
On y croyait si bien à cette garde nationale ! Dans les jardins publics, dans les squares, les avenues, aux carrefours, les compagnies se rangeaient, se numérotaient, alignant des blouses parmi les uniformes, des casquettes parmi les képis ; car la hâte était grande. Nous autres, chaque matin, nous nous réunissions sur une place aux arcades basses, aux larges portes, toute pleine de brouillard et de courants d’air. Après les appels, ces centaines de noms enfilés dans un chapelet grotesque, l’exercice commençait. Les coudes au corps, les dents serrées, les sections partaient au pas de course : Gauche, droite ! gauche, droite ! Et tous, les grands, les petits, les poseurs, les infirmes, ceux qui portaient l’uniforme avec des souvenirs d’Ambigu, les naïfs empêtrés de hautes ceintures bleues qui leur faisaient des tournures d’enfants de chœur, nous allions, nous virions tout autour de notre petite place, avec un entrain, une conviction !
Tout cela eût été bien ridicule, sans cette basse profonde du canon, cet accompagnement continuel qui donnait de l’aisance et de l’ampleur à nos manœuvres, étoffait les commandements trop grêles, atténuait les gaucheries, les maladresses et, dans ce grand mélodrame de Paris assiégé, tenait l’emploi de ces musiques de scène dont on se sert au théâtre pour donner du pathétique aux situations.
Le plus beau, c’est quand nous montions au rempart… Je me vois encore, par ces matins brumeux, passant fièrement devant la colonne de Juillet et lui rendant les honneurs militaires. « Portez, armes !… » Et ces longues rues de Charonne pleines de peuple, ces pavés glissants où l’on avait tant de peine à marquer le pas ; puis, en approchant des bastions, nos tambours qui battaient la charge. Ran ! ran !… Il me semble que j’y suis… C’était si saisissant, cette frontière de Paris, ces talus verts creusés pour les canons, animés par les tentes déployées, la fumée des bivouacs, et ces silhouettes diminuées qui erraient tout en haut, dépassant l’entassement des sacs du bout des képis et de la pointe des baïonnettes.
Oh ! ma première garde de nuit, cette course à tâtons dans le noir, dans la pluie, la patrouille roulant, se bousculant le long des talus mouillés, s’égrenant en chemin et me laissant, moi dernier, perché sur la porte de Montreuil, à une hauteur formidable. Quel temps de chien cette nuit-là ! Dans le grand silence étendu sur la ville et sur la campagne, on n’entendait que le vent qui courait autour des remparts, courbait les sentinelles, emportait les mots d’ordre et faisait claquer les vitres d’un vieux réverbère en bas sur le chemin de ronde. Le diable de réverbère ! Je croyais chaque fois entendre traîner le sabre d’un uhlan et je restais là, l’arme haute, et le qui vive ! aux dents… Tout à coup la pluie devenait plus froide. Le ciel blanchissait sur Paris. On voyait monter une tour, une coupole. Un fiacre roulait au loin, une cloche sonnait. La ville géante s’éveillait et dans son premier frisson matinal, secouait un peu de vie autour d’elle. Un coq chantait de l’autre côté du talus… À mes pieds, dans le chemin de ronde encore noir, passait un bruit de pas, un cliquetis de ferraille ; et à mon « Halte-là ! qui vive ? » lancé d’une voix terrible, une petite voix, timide et grelottante, montait vers moi dans le brouillard :
« Marchande de café ! »
Que voulez-vous ! On était alors aux premiers jours du siège, et nous nous imaginions, pauvres miliciens naïfs, que les Prussiens, passant sous les feux des forts, allaient arriver jusqu’au pied du rempart, appliquer leurs échelles et grimper une belle nuit au milieu des hourras et des lances à feu agitées dans les ténèbres… Avec ces imaginations-là, vous pensez si on s’en donnait des alertes… Presque toutes les nuits, c’étaient des : « Aux armes ! aux armes ! », des réveils en sursaut, des bousculades à travers les faisceaux renversés, des officiers effarés qui nous criaient : « Du sang-froid ! du sang-froid ! » pour essayer de s’en donner à eux-mêmes ; et puis, le jour venu, on apercevait un malheureux cheval échappé, gambadant sur les fortifications et broutant l’herbe du talus, sans se douter qu’à lui seul il avait figuré un escadron de cuirassiers blancs et servi de cible à tout un bastion en armes…
C’est tout cela que mon képi me rappelle ; une foule d’émotions, d’aventures, de paysages. Nanterre, La Courneuve, le Moulin-Saquet et ce joli coin de la Marne où l’intrépide 96e a vu le feu pour la première et dernière fois. Les batteries prussiennes étaient en face de nous, installées au bord d’une route derrière un petit bois, comme un de ces hameaux tranquilles dont on voit la fumée à travers les branches ; sur la ligne ferrée, à découvert, où nos chefs nous avaient oubliés, les obus pleuvaient avec des chocs retentissants et des étincelles sinistres… Ah ! mon pauvre képi, tu n’étais pas trop crâne ce jour-là, et tu as bien des fois fait le salut militaire, plus bas même qu’il ne convenait.
N’importe ! ce sont là de jolis souvenirs ; un peu grotesques, mais avec un petit pompon d’héroïsme ; et si tu ne m’en rappelais pas d’autres… Malheureusement il y a aussi les nuits de garde dans Paris, les postes dans les boutiques à louer, le poêle étouffant, les bancs cirés, les factions monotones aux portes des mairies devant la place mouillée de ce gâchis d’hiver qui reflète la ville dans ses ruisseaux, la police des rues, les patrouilles dans les flaques d’eau, les soldats qu’on ramassait ivres, errants, les filles, les voleurs, et ces matins blafards où l’on rentrait avec un masque de poussière et de fatigue, des odeurs de pipe, de pétrole, de vieux varech collées aux vêtements. Et les longues journées bêtes, les élections d’officiers pleines de discussions, de papotages de compagnie, les punchs d’adieu, les tournées de petits verres, les plans de bataille expliqués sur des tables de café avec des allumettes, les votes, la politique et sa sœur la sainte flâne, cette inaction qu’on ne savait comment remplir, ce temps perdu qui vous enveloppait d’une atmosphère vide où l’on avait envie de s’agiter, de gesticuler. Et les chasses à l’espion, les défiances absurdes, les confiances exagérées, la sortie en masse, la trouée, toutes les folies, tous les délires d’un peuple emprisonné… Voilà ce que je retrouve, affreux képi, en te regardant. Tu les as eues toutes, toi aussi, ces folies-là. Et si le lendemain de Buzenval, je ne t’avais pas jeté en haut d’une armoire, si j’avais fait comme tant d’autres qui se sont obstinés à te garder, à t’orner d’immortelles, de galons d’or, à rester des numéros dépareillés de bataillons épars, qui sait sur quelle barricade tu aurais fini par m’entraîner ?… Ah ! décidément, képi de révolte et d’indiscipline, képi de paresse, d’ivresse, de club, de radotages, képi de la guerre civile, tu ne vaux pas même le coin de rebut que je t’avais laissé chez moi.
À la hotte !…
MONOLOGUE À BORD
Depuis deux heures, tous les feux sont éteints, tous les abords fermés. Dans la batterie basse qui nous sert de dortoir, il fait noir et lourd, on étouffe. J’entends les camarades qui se retournent dans leurs hamacs, rêvent tout haut, gémissent en dormant. Ces journées sans travail, où la tête seule marche et se fatigue, vous font un mauvais sommeil, plein de fièvres et de soubresauts. Mais même ce sommeil-là, moi je suis long à le trouver. Je ne peux pas dormir ; je pense trop.
En haut, sur le pont, il pleut. Le vent souffle. De temps en temps, quand le quart change, il y a une cloche qui sonne dans le brouillard, tout au bout du navire. Chaque fois que je l’entends, ça me rappelle mon Paris et le coup de six heures dans les fabriques ; — il n’en manque pas de fabriques autour de chez nous ! Je vois tout notre petit logement, les enfants qui reviennent de l’école ; la mère au fond de l’atelier en train de finir quelque chose contre la croisée, et s’efforçant de retenir ce brin de jour qui baisse, jusqu’à la fin de son aiguillée.
Ah ! misère, qu’est-ce que tout ça va devenir, maintenant ?
J’aurais peut-être mieux fait de les emmener avec moi, puisqu’on me le permettait. Mais qu’est-ce que vous voulez ! C’est si loin. J’avais peur du voyage, du climat pour les enfants. Puis il aurait fallu vendre notre fonds de passementerie, ce petit avoir si péniblement gagné, monté pièce à pièce en dix ans. Et mes garçons, qui n’auraient plus été à l’école ! Et la mère, obligée de vivre au milieu d’un tas de traînées !… Ah ! ma foi, non. J’aime mieux souffrir tout seul… C’est égal ! quand je monte là-haut sur le pont et que je vois toutes ces familles installées là comme chez elles, les mères cousant des chiffons, les enfants dans leurs jupes, ça me donne toujours envie de pleurer.
Le vent grandit, les vagues s’enflent. La frégate file, penchée sur le côté. On entend crier ses mâts, craquer ses voiles. Nous devons aller très vite. Tant mieux, on sera plus vite arrivé…
Cette île des Pins, qui m’effrayait tant au moment du procès, à présent elle me fait envie. C’est un but, un repos. Et je suis si las ! Il y a des moments où tout ce que j’ai vu depuis vingt mois me tourne devant les yeux, à me donner le vertige. C’est le siège des Prussiens, les remparts, l’exercice ; ensuite les clubs, les enterrements civils avec des immortelles à la boutonnière, les discours au pied de la Colonne, les fêtes de la Commune à l’Hôtel de ville, les revues de Cluseret, les sorties, la bataille, la gare de Clamart et tous ces petits murs où l’on s’abritait pour tirer sur les gendarmes ; ensuite Satory, les pontons, les commissaires, les transbordements d’un navire à l’autre, ces allées et venues qui vous faisaient dix fois prisonniers par les changements de prisons ; enfin la salle des conseils de guerre, tous ces officiers en grand costume assis au fond en fer à cheval, les voitures cellulaires, l’embarquement, le départ, tout cela confondu dans le tangage et l’abasourdissement des premiers jours de mer.
Ouf !
J’ai comme un masque de fatigue, de poussière, de je ne sais pas quoi collé sur la figure. Il me semble que je ne me suis pas lavé depuis dix ans.
Oh ! oui, ça va me sembler bon de prendre pied quelque part, de faire halte. Ils disent que là-bas j’aurai un bout de terrain, des outils, une petite maison… Une petite maison ! Nous en avions rêvé une, ma femme et moi, du côté de Saint-Mandé ; basse, avec un petit jardin étalé devant, comme un tiroir ouvert plein de légumes et de fleurs. On serait venu là le dimanche, du matin au soir, prendre de l’air et du soleil pour toute la semaine. Puis, les enfants grandis, mis au commerce, on s’y serait retiré bien tranquille. Pauvre bête, va ! te voilà retiré maintenant, et tu vas l’avoir ta maison de campagne !
Ah ! malheur ! quand je pense que c’est la politique qui est la cause de tout. Je m’en défiais pourtant de cette sacrée politique. J’en avais toujours eu peur. D’abord je n’étais pas riche, et, avec mon fonds à payer, je n’avais pas beaucoup le temps de lire les journaux ni d’aller entendre les beaux parleurs dans les réunions. Mais le maudit siège est arrivé, la garde nationale, rien à faire qu’à brailler et à boire. Ma foi ! je suis allé aux clubs avec les autres, et tous leurs grands mots ont fini par me griser.
Les droits de l’ouvrier ! Le bonheur du peuple !
Quand la Commune est venue, j’ai cru que c’était l’âge d’or des pauvres gens qui arrivait. D’autant qu’on m’avait nommé capitaine, et que tous ces états-majors habillés de frais, ces galons, ces brandebourgs, ces aiguillettes donnaient beaucoup d’ouvrage à la maison. Plus tard, quand j’ai vu comment tout cela marchait, j’aurais bien voulu m’en aller, mais j’avais peur de passer pour un lâche.
Qu’est-ce qu’il y a donc là-haut ? Les porte-voix ronflent. De grosses bottes courent sur le pont mouillé… Ces matelots, pourtant, quelle dure existence ça mène ! En voilà que le sifflet du quartier-maître vient de prendre en plein sommeil. Ils montent sur le pont encore tout endormis, tout suants. Il faut courir dans le noir, dans le froid. Les planches glissent, les cordages sont gelés et brûlent les mains qui s’y accrochent. Et pendant qu’ils sont pendus là-haut, au bout des vergues, ballottés entre le ciel et l’eau, à rouler de grandes toiles toutes raides, un coup de vent arrive qui les arrache, les emporte, les éparpille en pleine mer comme un vol de mouettes. Ah ! c’est une vie autrement rude que celle de l’ouvrier parisien, et autrement mal payée. Cependant ces gens-là ne se plaignent pas, ne se révoltent pas. Ils vous ont des airs tranquilles, des yeux clairs bien décidés, et tant de respect pour leurs chefs ! On voit bien qu’ils ne sont pas venus souvent dans nos clubs.
Décidément, c’est une tempête. La frégate est secouée horriblement. Tout danse, tout craque.
Des paquets d’eau s’abattent sur le pont avec un bruit de tonnerre ; puis, pendant cinq minutes, ce sont de petites rigoles qui s’écoulent de tout côté. Autour de moi, on commence à se secouer. Il y en a qui ont le mal de mer, d’autres qui ont peur. Cette immobilité forcée dans le danger, c’est bien la pire des prisons… Et dire que pendant que nous sommes là, parqués comme un bétail, ballottés à tâtons dans ce vacarme sinistre qui nous entoure, tous ces beaux fils de la Commune à écharpes d’or, à plastrons rouges, tous ces poseurs, tous ces lâches qui nous poussaient en avant, sont bien tranquilles dans des cafés, dans des théâtres, à Londres, à Genève, tout près de France. Quand j’y songe, il me vient des rages !
Toute la batterie est réveillée. On s’appelle d’un hamac à l’autre ; et comme on est tous Parisiens, on commence à blaguer, à ricaner. Moi, je fais semblant de dormir, pour qu’on me laisse tranquille. Quel horrible supplice de n’être jamais seul, de vivre à tas ! Il faut se monter à la colère des autres, dire comme eux, affecter des haines qu’on n’a pas, sous peine de passer pour un mouchard. Et toujours la blague, la blague… Quelle mer, bon Dieu ! On sent que le vent creuse de grands trous noirs où la frégate plonge et tourbillonne… Allons ! j’ai bien fait de ne pas les emmener. C’est si bon de penser à cette heure qu’ils sont là-bas, bien abrités dans notre petite chambre ! Du fond de la batterie noire, il me semble que je vois le rayon de lampe abaissé sur tous ces fronts, les enfants endormis et la mère penchée qui songe et qui travaille…
PAYSAGE D’INSURRECTION
AU MARAIS
Dans l’ombre humide et provinciale de ces longues rues tortueuses où flottent des odeurs de droguerie et de bois de campêche, parmi ces anciens hôtels du temps d’Henri II et de Louis XIII, que l’industrie moderne a travestis en fabriques d’eau de Seltz, de bronzes, de produits chimiques, ces jardinets moisis remplis de caisses, ces cours d’honneur à larges dalles où roulent les lourds camions, sous ces balcons ventrus, ces hautes persiennes, ces pignons vermoulus, enfumés comme des éteignoirs d’église, l’émeute avait, surtout aux premiers jours, une physionomie très particulière, quelque chose de bonhomme et de primitif. Des ébauches de barricades à tous les coins de rue, mais personne pour les garder. Pas de canons, pas de mitrailleuses. Des pavés empilés sans art, sans conviction, seulement pour le plaisir d’intercepter la voie et de faire de grandes mares d’eau où barbotaient des volées de gamins et des flottilles de bateaux en papier… Toutes les boutiques ouvertes, les boutiquiers sur leurs portes, riant et politiquant d’un trottoir à l’autre. Ce n’étaient pas ces gens-là qui faisaient l’émeute; mais on sentait qu’ils la regardaient faire avec plaisir, comme si, en remuant les pavés de ces quartiers pacifiques, on avait réveillé l’âme du vieux Paris bourgeois, gouailleur, tapageur.
Ce qu’on appelait jadis le vent de Fronde courait dans le Marais. Sur le fronton des grands hôtels, la grimace joyeuse des mascarons de pierre avait l’air de dire : « Je connais ça. » Et malgré moi, dans ma pensée, j’affublais de jaquettes à fleurs, de culottes courtes, de larges feutres à retroussis, tout ce brave petit monde de droguistes, doreurs, marchands d’épices qui se tenaient les côtes à regarder dépaver leurs rues et paraissaient si fiers d’avoir une barricade devant leur magasin.
Par moments, au bout d’une longue ruelle noire, je voyais des baïonnettes luire sur la place de Grève, avec un pan de la vieille maison de ville toute dorée par le soleil. Des cavaliers passaient au galop dans ce coin de lumière, longs manteaux gris, plumes flottantes. La foule courait, criait ; on agitait les chapeaux. Était-ce Mlle de Montpensier ou le général Cremer ?… Les époques se brouillaient dans ma tête. De loin, dans le soleil, une chemise rouge d’estafette garibaldienne qui filait ventre à terre me faisait l’effet de la simarre du cardinal de Retz. Ce malin des malins dont on parlait dans tous les groupes, je ne savais plus si c’était M. Thiers ou Mazarin… Je me figurais vivre il y a trois cents ans.