Les Contes du lundi (page 4)

Alphonse Daudet · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Contes du lundi · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« Père, père !… » voulut dire l’enfant.

Le vieux le repoussa sans répondre, et ramassa l’argent.

« C’est tout ? » demanda-t-il.

Le petit Stenne fit signe que c’était tout. Le vieux décrocha son fusil, sa cartouchière, et, mettant l’argent dans sa poche :

« C’est bon, dit-il, je vais le leur rendre. »

Et, sans ajouter un mot, sans seulement retourner la tête, il descendit se mêler aux mobiles qui partaient dans la nuit. On ne l’a jamais revu depuis.

LA BATAILLE du père-lachaise

Le gardien se mit à rire :

« Une bataille ici ?… mais il n’y a jamais eu de bataille. C’est une invention des journaux… Voici tout simplement ce qui s’est passé. Dans la soirée du 22, qui était donc un dimanche, nous avons vu arriver une trentaine d’artilleurs fédérés avec une batterie de pièces de sept et une mitrailleuse nouveau système. Ils ont pris position tout en haut du cimetière ; et, comme justement j’ai cette section-là sous ma surveillance, c’est moi qui les ai reçus. Leur mitrailleuse était à ce coin d’allée, près de ma guérite ; leurs canons, un peu plus bas, sur ce terre-plein. En arrivant, ils m’ont obligé à leur ouvrir plusieurs chapelles. Je croyais qu’ils allaient tout casser, tout piller dedans ; mais leur chef y mit bon ordre, et, se plaçant au milieu d’eux, leur fit ce petit discours : « Le premier cochon qui touche quelque chose, je lui brûle la gueule… Rompez les rangs !… » C’était un vieux tout blanc, médaillé de Crimée et d’Italie, et qui n’avait pas l’air commode. Ses hommes se le tinrent pour dit, et je dois leur rendre cette justice qu’ils n’ont rien pris dans les tombes, pas même le crucifix du duc de Morny, qui vaut à lui seul près de deux mille francs.

« C’était pourtant un ramassis de bien vilain monde, ces artilleurs de la Commune. Des canonniers d’occasion, qui ne songeaient qu’à siffler leurs trois francs cinquante de haute paye… Il fallait voir la vie qu’ils menaient dans ce cimetière ! Ils couchaient à tas dans les caveaux, chez Morny, chez Favronne, ce beau tombeau Favronne où la nourrice de l’empereur est enterrée. Ils mettaient leur vin au frais dans le tombeau Champeaux, où il y a une fontaine ; puis ils faisaient venir des femmes. Et toute la nuit ça buvait, ça godaillait. Ah ! je vous réponds que nos morts en ont entendu de drôles.

« Tout de même, malgré leur maladresse, ces bandits-là faisaient beaucoup de mal à Paris. Leur position était si belle. De temps en temps il leur arrivait un ordre :

« — Tirez sur le Louvre… tirez sur le Palais-Royal. »

« Alors le vieux pointait les pièces, et les obus s’en allaient sur la ville à toute volée. Ce qui se passait en bas, personne de nous ne le savait au juste. On entendait la fusillade se rapprocher petit à petit ; mais les fédérés ne s’en inquiétaient pas. Avec les feux croisés de Chaumont, de Montmartre, du Père-Lachaise, il ne leur paraissait pas possible que les Versaillais pussent avancer. Ce qui les dégrisa, c’est le premier obus que la marine nous envoya en arrivant sur la butte Montmartre.

« On s’y attendait si peu !

« Moi-même j’étais au milieu d’eux, appuyé contre Morny, en train de fumer ma pipe. En entendant venir les bombes, je n’eus que le temps de me jeter par terre. D’abord nos canonniers crurent que c’était une erreur de tir, ou quelque collègue en ribote… Mais va te promener ! Au bout de cinq minutes, voilà Montmartre qui éclaire encore, et un autre pruneau qui nous arrive, aussi d’aplomb que le premier. Pour le coup, mes gaillards plantèrent là leurs canons et leur mitrailleuse et se sauvèrent à toutes jambes. Le cimetière n’était pas assez large pour eux. Ils criaient :

« — Nous sommes trahis… Nous sommes trahis… »

« Le vieux, lui, resté tout seul sous les obus, se démenait comme un beau diable au milieu de sa batterie, et pleurait de rage de voir que ses canonniers l’avaient laissé.

« Cependant, vers le soir, il lui en revint quelques-uns, à l’heure de la paye. Tenez ! monsieur, regardez sur ma guérite. Il y a encore les noms de ceux qui sont venus pour toucher ce soir-là. Le vieux les appelait et les inscrivait à mesure :

« — Sidaine, présent ; Choudeyras, présent ; Billot, Vollon… »

« Comme vous voyez, ils n’étaient plus que quatre ou cinq ; mais ils avaient des femmes avec eux… Ah ! je ne l’oublierai jamais ce soir de paye. En bas, Paris flambait, l’Hôtel de ville, l’Arsenal, les greniers d’abondance. Dans le Père-Lachaise, on y voyait comme en plein jour. Les fédérés essayèrent encore de se remettre aux pièces ; mais ils n’étaient pas assez nombreux, et puis Montmartre leur faisait peur. Alors ils entrèrent dans un caveau et se mirent à boire et à chanter avec leurs gueuses. Le vieux s’était assis entre ces deux grandes figures de pierre qui sont à la porte du tombeau Favronne, et il regardait Paris brûler avec un air terrible. On aurait dit qu’il se doutait que c’était sa dernière nuit.

« À partir de ce moment, je ne sais plus bien ce qui est arrivé. Je suis rentré chez nous, cette petite baraque que vous voyez là-bas, perdue dans les branches. J’étais très fatigué. Je me suis mis sur mon lit, tout habillé, en gardant ma lampe allumée comme dans une nuit d’orage… Tout à coup on frappe à la porte brusquement. Ma femme va ouvrir, toute tremblante. Nous croyions voir encore les fédérés… C’était la marine. Un commandant, des enseignes, un médecin. Ils m’ont dit :

« — Levez-vous… faites-nous du café. »

« Je me suis levé, j’ai fait leur café. On entendait dans le cimetière un murmure, un mouvement confus comme si tous les morts s’éveillaient pour le dernier jugement. Les officiers ont bu bien vite, tout debout, puis ils m’ont emmené dehors avec eux.

« C’était plein de soldats, de marins. Alors on m’a placé à la tête d’une escouade, et nous nous sommes mis à fouiller le cimetière, tombeau par tombeau. De temps en temps, les soldats, voyant remuer les feuilles, tiraient un coup de fusil au fond d’une allée, sur un buste, dans un grillage. Par-ci, par-là, on découvrait quelque malheureux caché dans un coin de chapelle. Son affaire n’était pas longue… C’est ce qui arriva pour mes artilleurs. Je les trouvai tous, hommes, femmes, en tas devant ma guérite, avec le vieux médaillé par-dessus. Ce n’était pas gai à voir dans le petit jour froid du matin… Brrr… Mais ce qui me saisit le plus, c’est une longue file de gardes nationaux qu’on amenait à ce moment-là de la prison de la Roquette, où ils avaient passé la nuit. Ça montait la grande allée, lentement, comme un convoi. On n’entendait pas un mot, pas une plainte. Ces malheureux étaient si éreintés, si aplatis ! Il y en avait qui dormaient en marchant, et l’idée qu’ils allaient mourir ne les réveillait pas. On les fit passer dans le fond du cimetière, et la fusillade commença. Ils étaient cent quarante-sept. Vous pensez si ça a duré longtemps… C’est ce qu’on appelle la bataille du Père-Lachaise… »

Ici le bonhomme, apercevant son brigadier, me quitta brusquement, et je restai seul à regarder sur sa guérite ces noms de la dernière paye écrits à la lueur de Paris incendié. J’évoquais cette nuit de mai, traversée d’obus, rouge de sang et de flammes, ce grand cimetière désert éclairé comme une ville en fête, les canons abandonnés au milieu du carrefour, tout autour les caveaux ouverts, l’orgie dans les tombes, et près de là, dans ce fouillis de dômes, de colonnes, d’images de pierre que les soubresauts de la flamme faisaient vivre, le buste au large front, aux grands yeux, de Balzac qui regardait.

LA DÉFENSE DE TARASCON

Dieu soit loué ! J’ai enfin des nouvelles de Tarascon. Depuis cinq mois, je ne vivais plus, j’étais d’une inquiétude !… Connaissant l’exaltation de cette bonne ville et l’humeur belliqueuse de ses habitants, je me disais : « Qui sait ce qu’a fait Tarascon ? S’est-il rué en masse sur les barbares ? S’est-il laissé bombarder comme Strasbourg, mourir de faim comme Paris, brûler vif comme Châteaudun ? ou bien, dans un accès de patriotisme farouche, s’est-il fait sauter comme Laon et son intrépide citadelle ?… » Rien de tout cela, mes amis. Tarascon n’a pas brûlé, Tarascon n’a pas sauté. Tarascon est toujours à la même place, paisiblement, assis au milieu des vignes, du bon soleil plein ses rues, du bon muscat plein ses caves, et le Rhône qui baigne cette aimable localité emporte à la mer, comme par le passé, l’image d’une ville heureuse, des reflets de persiennes vertes, de jardins bien ratissés et de miliciens en tuniques neuves faisant l’exercice tout le long du quai.

Gardez-vous de croire pourtant que Tarascon n’ait rien fait pendant la guerre. Il s’est, au contraire, admirablement conduit, et sa résistance héroïque, que je vais essayer de vous raconter, aura sa place dans l’histoire comme type de résistance locale, symbole vivant de la défense du Midi.

LES ORPHÉONS

Je vous dirai donc que, jusqu’à Sedan, nos braves Tarasconais s’étaient tenus chez eux bien tranquilles. Pour ces fiers enfants des Alpilles, ce n’était pas la patrie qui mourait là-haut : c’étaient les soldats de l’empereur, c’était l’Empire. Mais une fois le 4 septembre, la République, Attila campé sous Paris, alors oui ! Tarascon se réveilla et l’on vit ce que c’est qu’une guerre nationale… Cela commença naturellement par une manifestation d’orphéonistes. Vous savez quelle rage de musique ils ont dans le Midi. À Tarascon surtout, c’est du délire. Dans les rues, quand vous passez, toutes les fenêtres chantent, tous les balcons vous secouent des romances sur la tête.

N’importe la boutique où vous entrez, il y a toujours au comptoir une guitare qui soupire, et les garçons de pharmacie eux-mêmes vous servent en fredonnant : Le Rossignol — et le Luth espagnol — Tralala — lalalala. En dehors de ces concerts privés, les Tarasconais ont encore la fanfare de la ville, la fanfare du collège et je ne sais combien de sociétés d’orphéons.

C’est l’orphéon de Saint-Christophe et son admirable chœur à trois voix : Sauvons la France, qui donnèrent le branle au mouvement national.

« Oui, oui, sauvons la France ! » criait le bon Tarascon, en agitant des mouchoirs aux fenêtres, et les hommes battaient des mains, et les femmes envoyaient des baisers à l’harmonieuse phalange qui traversait le cours sur quatre rangs de profondeur, bannière en tête et marquant fièrement le pas.

L’élan était donné. À partir de ce jour, la ville changea d’aspect : plus de guitare, plus de barcarolle. Partout le luth espagnol fit place à la Marseillaise, et, deux fois par semaine, on s’étouffait sur l’Esplanade pour entendre la fanfare du collège jouer le Chant du départ. Les chaises coûtaient des prix fous !…

Mais les Tarasconais ne s’en tinrent pas là.

LES CAVALCADES

Après la démonstration des orphéons, vinrent les cavalcades historiques au bénéfice des blessés. Rien de gracieux comme de voir, par un dimanche de beau soleil, toute cette vaillante jeunesse tarasconaise, en bottes molles et collant de couleur tendre, quêter de porte en porte et caracoler sous les balcons avec de grandes hallebardes et des filets à papillons ; mais, le plus beau de tout, ce fut un carrousel patriotique — François Ier à la bataille de Pavie — que ces messieurs du Cercle donnèrent trois jours de suite sur l’Esplanade. Qui n’a pas vu cela n’a jamais rien vu. Le théâtre de Marseille avait prêté les costumes ; l’or, la soie, le velours, les étendards brodés, les écus d’armes, les cimiers, les caparaçons, les rubans, les nœuds, les bouffettes, les fers de lance, les cuirasses faisaient flamber et papilloter l’Esplanade comme un miroir aux alouettes. Par là-dessus, un grand coup de mistral qui secouait toute cette lumière. C’était quelque chose de magnifique. Malheureusement, lorsque, après une lutte acharnée, François Ier — M. Bompard, le gérant du Cercle — se voyait enveloppé par un gros de reîtres, l’infortuné Bompard avait, pour rendre son épée, un geste d’épaules si énigmatique, qu’au lieu de « tout est perdu fors l’honneur », il avait plutôt l’air de dire : Digo-li que vengue, moun bon ! mais les Tarasconnais n’y regardaient pas de si près, et des larmes patriotiques étincelaient dans tous les yeux.

LA TROUÉE

Ces spectacles, ces chants, le soleil, le grand air du Rhône, il n’en fallait pas plus pour monter les têtes. Les affiches du gouvernement mirent le comble à l’exaltation. Sur l’Esplanade, les gens ne s’abordaient plus que d’un air menaçant, les dents serrées, mâchant leurs mots comme des balles. Les conversations sentaient la poudre. Il y avait du salpêtre dans l’air. C’est surtout au café de la Comédie, le matin, en déjeunant, qu’il fallait les entendre, ces bouillants Tarasconnais : « Ah çà ! qu’est-ce qu’ils font donc, les Parisiens, avec leur tron de Dieu de général Trochu ? Ils n’en finissent pas de sortir… Coquin de bon sort ! Si c’était Tarascon !… Trrr ! Il y a longtemps qu’on l’aurait faite, la trouée ! » Et pendant que Paris s’étranglait avec son pain d’avoine, ces messieurs vous avalaient de succulentes bartavelles arrosées de bon vin des Papes, et luisants, bien repus, de la sauce jusqu’aux oreilles, ils criaient comme des sourds en tapant sur la table : « Mais faites-la donc, votre trouée… » et qu’ils avaient, ma foi, bien raison !

LA DÉFENSE DU CERCLE

Cependant l’invasion des barbares gagnait au sud de jour en jour. Dijon rendu, Lyon menacé, déjà les herbes parfumées de la vallée du Rhône faisaient hennir d’envie les cavales des uhlans. « Organisons notre défense ! » se dirent les Tarasconnais, et tout le monde se mit à l’œuvre. En un tour de main, la ville fut blindée, barricadée, casematée. Chaque maison devint une forteresse. Chez l’armurier Costecalde, il y avait devant le magasin une tranchée d’au moins deux mètres, avec un pont-levis, quelque chose de charmant. Au Cercle, les travaux de défense étaient si considérables qu’on allait les voir par curiosité. M. Bompard, le gérant, se tenait en haut de l’escalier, le chassepot à la main, et donnait des explications aux dames : « S’ils arrivent par ici, pan, pan !… Si, au contraire, ils montent par là, pan, pan ! » Et puis, à tous les coins de rues, des gens qui vous arrêtaient pour vous dire d’un air mystérieux : « Le café de la Comédie est imprenable !… » Il y avait de quoi faire réfléchir les barbares.

LES FRANCS-TIREURS

En même temps, des compagnies de francs-tireurs s’organisaient avec frénésie. Frères de la Mort, Chacals du Narbonnais, Espingoliers du Rhône, il y en avait de tous les noms, de toutes les couleurs, comme des centaurées dans un champ d’avoine ; et des panaches, des plumes de coq, des chapeaux gigantesques, des ceintures d’une largeur !… Pour se donner l’air plus terrible, chaque franc-tireur laissait pousser sa barbe et ses moustaches, si bien qu’à la promenade, le monde ne se connaissait plus. De loin vous voyiez un brigand des Abruzzes qui venait sur vous la moustache en croc, les yeux flamboyants, avec un tremblement de sabres, de revolvers, de yatagans ; et puis, quand on s’approchait, c’était le receveur Pégoulade. D’autres fois, vous rencontriez dans l’escalier Robinson Crusoé lui-même, avec son chapeau pointu, son coutelas en dents de scie, un fusil sur chaque épaule ; au bout du compte, c’était l’armurier Costecalde qui rentrait de dîner en ville. Le diable, c’est qu’à force de se donner des allures féroces, les Tarasconnais finirent par se terrifier les uns les autres et bientôt personne n’osa plus sortir.

LAPINS DE GARENNE ET LAPINS DE CHOUX

Le décret de Bordeaux sur l’organisation des gardes nationales mit fin à cette situation intolérable. Au souffle puissant des triumvirs, prrrt ! les plumes de coqs s’envolèrent, et tous les francs-tireurs de Tarascon — chacals, espingoliers et autres — vinrent se fondre en un bataillon d’honnêtes miliciens, sous les ordres du brave général Bravida, ancien capitaine d’habillement. Ici, nouvelles complications. Le décret de Bordeaux faisait, comme on sait, deux catégories dans la garde nationale : les gardes nationaux de marche et les gardes nationaux sédentaires ; « lapins de garenne et lapins de choux », disait assez drôlement le receveur Pégoulade. Au début de la formation, les gardes nationaux de garenne avaient naturellement le beau rôle. Tous les matins, le brave général Bravida les menait sur l’Esplanade faire l’exercice à feu, l’école de tirailleurs. « Couchez-vous ! levez-vous ! » et ce qui s’ensuit. Ces petites guerres attiraient toujours beaucoup de monde. Les dames de Tarascon n’en manquaient pas une, et même les dames de Beaucaire passaient quelquefois le pont pour venir admirer nos lapins. Pendant ce temps, les pauvres gardes nationaux de choux faisaient modestement le service de la ville et montaient la garde devant le musée, où il n’y avait rien à garder qu’un gros lézard empaillé avec de la mousse et deux fauconneaux du temps du bon roi René. Pensez que les dames de Beaucaire ne passaient pas le pont pour si peu… Pourtant, après trois mois d’exercice à feu, lorsqu’on s’aperçut que les gardes nationaux de garenne ne bougeaient toujours pas de l’Esplanade, l’enthousiasme commença à se refroidir.

Le brave général Bravida avait beau crier à ses lapins : « Couchez-vous ! levez-vous ! » personne ne les regardait plus. Bientôt ces petites guerres furent la fable de la ville. Dieu sait cependant que ce n’était pas leur faute à ces malheureux lapins si on ne les faisait pas partir. Ils en étaient assez furieux. Un jour, même, ils refusèrent de faire l’exercice.

« Plus de parade ! criaient-ils en leur zèle patriotique ; nous sommes de marche ; qu’on nous fasse marcher !

— Vous marcherez ou j’y perdrai mon nom ! » leur dit le brave général Bravida. Et, tout bouffant de colère, il alla demander des explications à la mairie.

La mairie répondit qu’elle n’avait pas d’ordre et que cela regardait la préfecture.

« Va pour la préfecture ! » fit Bravida ; et le voilà parti sur l’express de Marseille à la recherche du préfet, ce qui n’était pas une petite affaire, attendu qu’à Marseille il y avait toujours cinq ou six préfets en permanence, et personne pour vous dire lequel était le bon. Par une fortune singulière, Bravida lui mit la main dessus tout de suite, et c’est en plein conseil de préfecture que le brave général porta la parole au nom de ses hommes, avec l’autorité d’un ancien capitaine d’habillement.

Dès les premiers mots, le préfet l’interrompit :

« Pardon, général… Comment se fait-il qu’à vous vos soldats vous demandent de partir et qu’à moi ils me demandent de rester ?… Lisez plutôt. »

Et, le sourire aux lèvres, il lui tendit une pétition larmoyante, que deux lapins de garenne — les deux plus enragés pour marcher — venaient d’adresser à la préfecture avec apostilles du médecin, du curé, du notaire, et dans laquelle ils demandaient à passer aux lapins de choux pour cause d’infirmités.

« J’en ai plus de trois cents comme cela, ajouta le préfet, toujours en souriant. Vous comprenez maintenant, général, pourquoi nous ne sommes pas pressés de faire marcher vos hommes. On en a malheureusement trop fait partir de ceux qui voulaient rester. Il n’en faut plus. Sur ce, Dieu sauve la République, et bien le bonjour à vos lapins ! »

LE PUNCH D’ADIEU

Pas besoin de dire si le général était penaud en retournant à Tarascon. Mais voici bien une autre histoire. Est-ce qu’en son absence les Tarasconnais ne s’étaient pas avisés d’organiser un punch d’adieu par souscription pour les lapins qui allaient partir ! Le brave général Bravida eut beau dire que ce n’était pas la peine, que personne ne partirait, le punch était souscrit, commandé; il ne restait plus qu’à le boire, et c’est ce qu’on fit… Donc, un dimanche soir, cette touchante cérémonie du punch d’adieu eut lieu dans les salons de la mairie et, jusqu’au petit jour blanc, les toasts, les vivats, les discours, les chants patriotiques firent trembler les vitres municipales. Chacun, bien entendu, savait à quoi s’en tenir sur ce punch d’adieu ; les gardes nationaux de choux qui le payaient, avaient la ferme conviction que leurs camarades ne partiraient pas, et ceux de garenne qui le buvaient, avaient aussi cette conviction, et le vénérable adjoint, qui vint d’une voix émue jurer à tous ces braves qu’il était prêt à marcher à leur tête, savait mieux que personne qu’on ne marcherait pas du tout ; mais c’est égal ! Ces Méridionaux sont si extraordinaires, qu’à la fin du punch d’adieu tout le monde pleurait, tout le monde s’embrassait, et, ce qu’il y a de plus fort, tout le monde était sincère, même le général !…

À Tarascon, comme dans tout le midi de la France, j’ai souvent observé cet effet de mirage.

Pas possible non plus de corriger le "lunch d’adieu" : il faut lire "punch d’adieu".

LA DERNIÈRE CLASSE

(récit d’un petit alsacien)

Ce matin-là, j’étais très en retard pour aller à l’école, et j’avais grand-peur d’être grondé, d’autant que M. Hamel nous avait dit qu’il nous interrogerait sur les participes, et je n’en savais pas le premier mot. Un moment l’idée me vint de manquer la classe et de prendre ma course à travers champs.

Le temps était si chaud, si clair !

On entendait les merles siffler à la lisière du bois, et dans le pré Rippert, derrière la scierie, les Prussiens qui faisaient l’exercice. Tout cela me tentait bien plus que la règle des participes ; mais j’eus la force de résister, et je courus bien vite vers l’école.

En passant devant la mairie, je vis qu’il y avait du monde arrêté près du petit grillage aux affiches. Depuis deux ans, c’est de là que nous sont venues toutes les mauvaises nouvelles, les batailles perdues, les réquisitions, les ordres de la commandature ; et je pensai sans m’arrêter :

« Qu’est-ce qu’il y a encore ? »

Alors, comme je traversais la place en courant, le forgeron Wachter, qui était là avec son apprenti en train de lire l’affiche, me cria :

« Ne te dépêche pas tant, petit ; tu y arriveras toujours assez tôt à ton école ! »

Je crus qu’il se moquait de moi, et j’entrai tout essoufflé dans la petite cour de M. Hamel.

D’ordinaire, au commencement de la classe, il se faisait un grand tapage qu’on entendait jusque dans la rue : les pupitres ouverts, fermés, les leçons qu’on répétait très haut, tous ensemble, en se bouchant les oreilles pour mieux apprendre, et la grosse règle du maître qui tapait sur les tables :

« Un peu de silence ! »

Je comptais sur tout ce train pour gagner mon banc sans être vu ; mais, justement, ce jour-là, tout était tranquille, comme un matin de dimanche. Par la fenêtre ouverte, je voyais mes camarades déjà rangés à leurs places, et M. Hamel, qui passait et repassait avec la terrible règle en fer sous le bras. Il fallut ouvrir la porte et entrer au milieu de ce grand calme. Vous pensez, si j’étais rouge et si j’avais peur !

Eh bien, non ! M Hamel me regarda sans colère et me dit très doucement :

« Va vite à ta place, mon petit Franz ; nous allions commencer sans toi. »

J’enjambai le banc et je m’assis tout de suite à mon pupitre. Alors seulement, un peu remis de ma frayeur, je remarquai que notre maître avait sa belle redingote verte, son jabot plissé fin et la calotte de soie noire brodée qu’il ne mettait que les jours d’inspection ou de distribution de prix. Du reste, toute la classe avait quelque chose d’extraordinaire et de solennel. Mais ce qui me surprit le plus, ce fut de voir au fond de la salle, sur les bancs qui restaient vides d’habitude, des gens du village assis et silencieux comme nous : le vieux Hauser avec son tricorne, l’ancien maire, l’ancien facteur, et puis d’autres personnes encore. Tout ce monde-là paraissait triste ; et Hauser avait apporté un vieil abécédaire mangé aux bords, qu’il tenait grand ouvert sur ses genoux, avec ses grosses lunettes posées en travers des pages.

Pendant que je m’étonnais de tout cela, M. Hamel était monté dans sa chaire, et de la même voix douce et grave dont il m’avait reçu, il nous dit :

« Mes enfants, c’est la dernière fois que je vous fais la classe. L’ordre est venu de Berlin de ne plus enseigner que l’allemand dans les écoles de l’Alsace et de la Lorraine… Le nouveau maître arrive demain. Aujourd’hui, c’est votre dernière leçon de français. Je vous prie d’être bien attentifs. »

Ces quelques paroles me bouleversèrent. Ah ! les misérables, voilà ce qu’ils avaient affiché à la mairie.

Ma dernière leçon de français !…

Et moi qui savais à peine écrire ! Je n’apprendrais donc jamais ! Il faudrait donc en rester là ! Comme je m’en voulais maintenant du temps perdu, des classes manquées à courir les nids ou à faire des glissades sur la Saar ! Mes livres que tout à l’heure encore je trouvais si ennuyeux, si lourds à porter, ma grammaire, mon histoire sainte, me semblaient à présent de vieux amis qui me feraient beaucoup de peine à quitter. C’est comme M. Hamel. L’idée qu’il allait partir, que je ne le verrais plus, me faisait oublier les punitions, les coups de règle.

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