Les Contes du lundi (page 5)

Alphonse Daudet · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Contes du lundi · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Pauvre homme !

C’est en l’honneur de cette dernière classe qu’il avait mis ses beaux habits du dimanche, et, maintenant, je comprenais pourquoi ces vieux du village étaient venus s’asseoir au bout de la salle. Cela semblait dire qu’ils regrettaient de ne pas y être venus plus souvent, à cette école. C’était aussi comme une façon de remercier notre maître de ses quarante ans de bons services, et de rendre leurs devoirs à la patrie qui s’en allait…

J’en étais là de mes réflexions, quand j’entendis appeler mon nom. C’était mon tour de réciter. Que n’aurais-je pas donné pour pouvoir dire tout au long cette fameuse règle des participes, bien haut, bien clair, sans une faute ! mais je m’embrouillai aux premiers mots, et je restai debout à me balancer dans mon banc, le cœur gros, sans oser lever la tête. J’entendais M. Hamel qui me parlait :

« Je ne te gronderai pas, mon petit Franz, tu dois être assez puni… Voilà ce que c’est. Tous les jours on se dit : Bah ! j’ai bien le temps. J’apprendrai demain. Et puis tu vois ce qui arrive… Ah ! ç’a été le grand malheur de notre Alsace de toujours remettre son instruction à demain. Maintenant ces gens-là sont en droit de nous dire : Comment ! Vous prétendiez être Français, et vous ne savez ni parler ni écrire votre langue !… Dans tout ça, mon pauvre Franz, ce n’est pas encore toi le plus coupable. Nous avons tous notre bonne part de reproches à nous faire.

« Vos parents n’ont pas assez tenu à vous voir instruits. Ils aimaient mieux vous envoyer travailler à la terre ou aux filatures pour avoir quelques sous de plus. Moi-même, n’ai-je rien à me reprocher ? Est-ce que je ne vous ai pas souvent fait arroser mon jardin au lieu de travailler ? Et quand je voulais aller pêcher des truites, est-ce que je me gênais pour vous donner congé ?… »

Alors, d’une chose à l’autre, M. Hamel se mit à nous parler de la langue française, disant que c’était la plus belle langue du monde, la plus claire, la plus solide : qu’il fallait la garder entre nous et ne jamais l’oublier, parce que, quand un peuple tombe esclave, tant qu’il tient bien sa langue, c’est comme s’il tenait la clef de sa prison… Puis il prit une grammaire et nous lut notre leçon. J’étais étonné de voir comme je comprenais. Tout ce qu’il disait me semblait facile, facile. Je crois aussi que je n’avais jamais si bien écouté, et que lui, non plus, n’avait jamais mis autant de patience à ses explications. On aurait dit qu’avant de s’en aller le pauvre homme voulait nous donner tout son savoir, nous le faire entrer dans la tête d’un seul coup.

La leçon finie, on passa à l’écriture. Pour ce jour-là, M. Hamel nous avait préparé des exemples tout neufs, sur lesquels était écrit en belle ronde : France, Alsace, France, Alsace. Cela faisait comme des petits drapeaux qui flottaient tout autour de la classe, pendus à la tringle de nos pupitres. Il fallait voir comme chacun s’appliquait, et quel silence ! On n’entendait rien que le grincement des plumes sur le papier. Un moment des hannetons entrèrent ; mais personne n’y fit attention, pas même les tout petits qui s’appliquaient à tracer leurs bâtons, avec un cœur, une conscience, comme si cela encore était du français… Sur la toiture de l’école, des pigeons roucoulaient tout bas, et je me disais en les écoutant :

« Est-ce qu’on ne va pas les obliger à chanter en allemand, eux aussi ? »

De temps en temps, quand je levais les yeux de dessus ma page, je voyais M. Hamel immobile dans sa chaire et fixant les objets autour de lui, comme s’il avait voulu emporter dans son regard toute sa petite maison d’école… Pensez ! depuis quarante ans, il était là, à la même place, avec sa cour en face de lui et sa classe toute pareille. Seulement les bancs, les pupitres s’étaient polis, frottés par l’usage ; les noyers de la cour avaient grandi, et le houblon qu’il avait planté lui-même enguirlandait maintenant les fenêtres jusqu’au toit. Quel crève-cœur ça devait être pour ce pauvre homme de quitter toutes ces choses, et d’entendre sa sœur qui allait, venait, dans la chambre au-dessus, en train de fermer leurs malles ! car ils devaient partir le lendemain, s’en aller du pays pour toujours.

Tout de même, il eut le courage de nous faire la classe jusqu’au bout. Après l’écriture, nous eûmes la leçon d’histoire ; ensuite les petits chantèrent tous ensemble le ba be bi bo bu. Là-bas, au fond de la salle, le vieux Hauser avait mis ses lunettes, et, tenant son abécédaire à deux mains, il épelait les lettres avec eux. On voyait qu’il s’appliquait, lui aussi ; sa voix tremblait d’émotion, et c’était si drôle de l’entendre, que nous avions tous envie de rire et de pleurer. Ah ! je m’en souviendrai de cette dernière classe…

Tout à coup l’horloge de l’église sonna midi, puis l’Angelus. Au même moment, les trompettes des Prussiens qui revenaient de l’exercice éclatèrent sous nos fenêtres… M. Hamel se leva tout pâle, dans sa chaire. Jamais il ne m’avait paru si grand.

« Mes amis, dit-il, mes amis, je… je… »

Mais quelque chose l’étouffait. Il ne pouvait pas achever sa phrase.

Alors il se tourna vers le tableau, prit un morceau de craie et, en appuyant de toutes ses forces, il écrivit aussi gros qu’il put :

« VIVE LA FRANCE ! »

Puis il resta là, la tête appuyée au mur, et, sans parler, avec sa main, il nous faisait signe :

« C’est fini… allez-vous-en. »

LA MOISSON au bord de la mer

Nous courions depuis le matin à travers la plaine, cherchant la mer qui nous fuyait toujours dans ces méandres, ces caps, ces presqu’îles que forment les côtes de Bretagne.

De temps en temps un coin bleu marine s’ouvrait à l’horizon, comme une échappée de ciel plus sombre et plus mouvant ; mais le hasard de ces routes tortueuses qui font rêver d’embuscades et de chouannerie refermait vite la vision entrevue. Nous étions arrivés ainsi dans un petit village vieux et rustique, aux rues sombres, étroites à la façon des rues algériennes, encombrées de fumier, d’oies, de bœufs, de pourceaux. Les maisons ressemblaient à des huttes avec leurs portes basses, ogivales, encerclées de blanc, marquées de croix à la chaux, et leurs volets assujettis par cette longue barre transversale qu’on ne voit que dans les pays de grand vent. Il avait pourtant l’air bien abrité, bien étouffé, bien calme, le petit bourg breton. On se serait cru à vingt lieues dans l’intérieur des terres. Tout à coup, en débouchant sur la place de l’Église, nous nous trouvons entourés d’une lumière éblouissante, d’une prise d’air gigantesque, d’un bruit de flots illimité. C’était l’océan, l’océan immense, infini, et son odeur fraîche et salée, et ce grand coup d’éventail que la marée montante dégage de chaque vague dans son élan. Le village s’avance, se dresse au bord du quai, la jetée continuant la rue jusqu’au bout d’un petit port où sont amarrées quelques barques de pêche. L’église dresse son clocher en vigie près des flots, et autour d’elle, dernière limite de ce coin de terre, le cimetière met des croix penchées, des herbes folles et son mur bas tout effrité où s’appuient des bancs de pierre.

On ne peut vraiment rien trouver de plus délicieux, de plus retiré que ce petit village perdu au milieu des rochers, intéressant par son double côté marin et pastoral. Tous pêcheurs ou laboureurs, les gens d’ici ont l’abord rude, peu engageant. Ils ne vous invitent pas à restee chez eux, au contraire. Peu à peu, pourtant, ils s’humanisent, et l’on est étonné de voir sous ces durs accueils des êtres naïfs et bons. Ils ressemblent bien à leur pays, à ce sol rocailleux et résistant, si minéral, que les routes — même au soleil — prennent une teinte noire pailletée d’étincelles de cuivre et d’étain, La côte qui met à nu ce terrain pierreux est austère, farouche, hérissée. Ce sont des éboulements, des falaises à pic, des grottes creusées par la lame, où elle s’engouffre et mugit. Lorsque la marée se retire, on voit des écueils à perte de vue sortant des flots leurs dos de monstres, tout reluisants et blanchis d’écume, comme des cachalots gigantesques échoués.

Par un contraste singulier, à deux pas seulement du rivage, des champs de blé, de vigne ou de luzerne s’étendent coupés, séparés par de petits murs hauts comme des haies et verts de ronces. L’œil fatigué du vertige des hautes falaises, de ces abîmes où l’on descend avec des cordes scellées dans la pierre, des brisants écumeux, trouve un repos au milieu de l’uniformité des plaines, de la nature intime et familière. Le moindre détail rustique s’agrandit sur le fond glauque de la mer toujours présente au détour des sentiers, dans l’entre-deux des toits, l’ébrèchement des murs, au fond d’une ruelle. Le chant des coqs semble plus clair, entouré de plus d’espace. Mais ce qui est vraiment beau, c’est l’amoncellement des moissons au bord de la mer, les meules dorées au-dessus des flots bleus, les aires où tombent les fléaux en mesure, et ces groupes de femmes sur les rochers à pic, prenant la direction de l’air et vannant le blé entre leurs mains levées, avec des gestes d’évocation. Les grains tombent en pluie régulière et drue, tandis que le vent de la mer emporte la paille et la fait tourbillonner. On vanne sur la place de l’église, sur le quai, jusque sur la jetée, où de grands filets de pêche sont étendus, en train de sécher leurs mailles entremêlées de plantes d’eau.

Pendant ce temps-là une autre moisson se fait aussi, mais au bas des roches, dans cet espace neutre que la marée envahit et découvre tour à tour. C’est la récolte du goëmon. Chaque lame, en déferlant sur le rivage, laisse sa trace en une ligne ondulée de végétations marines, goëmon ou varech. Lorsque le vent souffle, les algues courent en bruissant le long de la plage, et aussi loin que la mer se retire sur les rochers, ces longues chevelures mouillées se plaquent et s’étalent. On les recueille par lourdes gerbes et on les amoncelle sur la côte en meules sombres, violacées, gardant toutes les teintes du flot, avec des irisements bizarres de poisson qui meurt ou de plante qui se fane. Quand la meule est sèche, on la brûle et on en tire de la soude.

Cette moisson singulière se fait les jambes nues, à la marée descendante, parmi ces mille petits lacs si limpides que la mer en se retirant laisse à sa place. Hommes, femmes, enfants, s’engagent entre les roches glissantes, armés d’immenses râteaux. Sur leur passage, les crabes effarés se sauvent, s’embusquent, s’aplatissent, tendent leurs pinces, et les chevrettes transparentes se perdent dans la couleur de l’eau troublée. Le goëmon ramené, amassé, est chargé sur des charrettes attelées de bœufs sous le joug, qui traversent péniblement, la tête basse, le terrain accidenté. De quelque côté qu’on se tourne, on aperçoit de ces attelages. Parfois, à des endroits presque inaccessibles, où on arrive par des sentiers abrupts, un homme apparaît conduisant par la bride un cheval chargé de plantes tombantes et ruisselantes. Vous voyez aussi des enfants transporter sur des bâtons croisés en brancards leur glane de cette moisson marine. Tout cela forme un tableau mélancolique et saisissant. Les goëlands épouvantés volent en criant autour de leurs œufs. La menace de la mer est là, et ce qui achève de solenniser ce spectacle, c’est que, pendant cette récolte faite aux sillons de la vague comme pendant la moisson de terre, le silence plane, un silence actif, plein de l’effort d’un peuple en face de la nature avare et rebelle. Un appel aux bœufs, un « trrr » aigu qui sonne dans les grottes, voilà tout ce que l’on entend. Il semble qu’on traverse une communauté de trappistes, un de ces couvents où l’on travaille en plein air avec une loi de silence perpétuel. Les conducteurs ne se retournent pas même pour vous regarder passer, et les bœufs seuls vous fixent d’un gros œil immobile. Pourtant ce peuple n’est pas triste et, le dimanche venu, il sait bien s’égayer et danser les vieilles rondes bretonnes. Le soir, vers huit heures, on se réunit au bord du quai, devant l’église et le cimetière. Ce mot de cimetière a quelque chose d’effrayant ; mais l’endroit, si vous le voyiez, ne vous effraierait pas. Pas de buis, ni d’ifs, ni de marbres ; rien de convenu ni de solennel. Seulement des croix dressées où les mêmes noms se répètent plusieurs fois comme dans tous les petits pays dont les habitants sont alliés ; l’herbe haute partout pareille, et des murs si bas, que les enfants y grimpent dans leurs jeux et que, les jours d’enterrement, on voit du dehors l’assistance agenouillée.

Au pied de ces petits murs, les vieux viennent s’asseoir au soleil pour filer ou dormir entre l’enclos inculte et silencieux et l’éternité voyageuse de la mer…

C’est là devant que la jeunesse vient danser le dimanche soir. Pendant qu’un peu de lumière monte encore des vagues au long de la jetée, les groupes de filles et de garçons se rapprochent. Les rondes se forment, et une voix grêle part d’abord toute seule sur un rythme simple qui appelle le chœur après lui :

C’est dans la cour du Plat-d’Étain…

Toutes les voix redisent ensemble :

C’est dans la cour du Plat-d’Étain…

La ronde s’anime, les cornettes blanches tournoient, s’entrouvrant sur les côtés comme des ailes de papillon. Presque toujours le vent de la mer emporte la moitié des paroles :

....perdu mon serviteur…

....portera mes couleurs…

La chanson en paraît encore plus naïve et charmante, entendue par fragments, avec des élisions bizarres telles qu’en renferment les chansons de pays composées en dansant, plus soucieuses du rythme que du sens du mot. Sans autre lumière qu’un vague rayon de lune, la danse semble fantastique. Tout est gris, noir ou blanc, dans une neutralité de teinte qui accompagne les choses rêvées plutôt que les choses vues. Peu à peu, à mesure que la lune monte, les croix du cimetière, celle du grand calvaire qui est au coin, s’allongent, rejoignent la ronde et s’y mêlent… Enfin dix heures sonnent, on se sépare. Chacun rentre chez soi par les ruelles du village d’un aspect étrange en ce moment. Les marches ébréchées des escaliers extérieurs, les coins de toit, les hangars ouverts où la nuit entre toute noire et compacte se penchent, se contournent, se tassent. On longe les vieilles murailles frôlées de figuiers énormes ; et pendant qu’on écrase en marchant la paille vide du blé battu, l’odeur de la mer se mêle au parfum chaud de la moisson et des étables endormies.

La maison que nous habitons est dans la campagne, un peu hors du village. Sur la route, en revenant, nous apercevons à la pointe des haies des lumières de phares luire de tous les côtés de la presqu’île, un phare à éclat, un feu tournant, un feu fixe ; et, comme on ne voit pas l’Océan, toutes ces vigies des noirs écueils semblent perdues dans la campagne paisible.

LA MORT DE CHAUVIN

C’est un dimanche d’août, en wagon, dans tout le commencement de ce qu’on appelait alors l’incident hispano-prussien, que je le rencontrai pour la première fois. Je ne l’avais jamais vu, et pourtant je le reconnus tout de suite. Grand, sec, grisonnant, le visage enflammé, le nez en bec de buse, des yeux ronds, toujours en colère, qui ne se faisaient aimables que pour le monsieur décoré du coin ; le front bas, étroit, obstiné, un de ces fronts où la même pensée, travaillant sans cesse à la même place, a fini par creuser une seule ride très profonde, quelque chose dans la tournure de bonasse et de ratapoil, par-dessus tout, la terrible façon dont il roulait les rr en parlant de la « Frrance » et du « drapeau frrançais… » Je me dis : « Voilà Chauvin ! »

C’était Chauvin, en effet, et Chauvin dans son beau, déclamant, gesticulant, souffletant la Prusse avec son journal, entrant à Berlin, la canne haute, ivre, sourd, aveugle, fou furieux. Pas d’atermoiement, pas de conciliation possible. La guerre ! il lui fallait la guerre à tout prix !

« Et si nous ne sommes pas prêts, Chauvin ?…

— Monsieur, les Français sont toujours prêts !… » répondait Chauvin en se redressant, et sous sa moustache hérissée, les rr se précipitaient à faire trembler les vitres… Irritant et sot personnage ! Comme je compris toutes les moqueries, toutes les chansons qui vieillissent autour de son nom et lui ont fait une célébrité ridicule !

Après cette première rencontre, je m’étais bien juré de le fuir ; mais une fatalité singulière le mit presque constamment sur mon chemin. D’abord au Sénat, le jour où M. de Grammont vint annoncer solennellement à nos pères conscrits que la guerre était déclarée. Au milieu de toutes ces acclamations chevrotantes, un formidable cri de « Vive la France ! » partit des tribunes, et j’aperçus là-haut, dans les frises, les grands bras de Chauvin qui s’agitaient. Quelque temps après, je le retrouvai à l’opéra, debout dans la loge de Girardin, demandant le Rhin allemand, et criant aux chanteurs qui ne le savaient pas encore : « Il faudra donc plus de temps pour l’apprendre que pour le prendre ?… »

Bientôt ce fut comme une obsession. Partout, à l’angle des rues, des boulevards, toujours perché sur un banc, sur une table, cet absurde Chauvin m’apparaissait au milieu des tambours, des drapeaux flottants, des Marseillaises, distribuant des cigares aux soldats qui partaient, acclamant les ambulances, dominant la foule de toute sa tête enflammée, et si bruyant, si ronflant, si envahissant, qu’on aurait dit qu’il y avait six cent mille Chauvins dans Paris. Vraiment c’était à s’enfermer chez soi, à clore portes et fenêtres pour échapper à cette vision insupportable…

Mais le moyen de tenir en place après Wissembourg, Forbach et toute la série de désastres qui nous faisaient de ce triste mois d’août comme un long cauchemar à peine interrompu, cauchemar d’été fiévreux et lourd ! Comment ne pas se mêler à cette inquiétude vivante qui courait aux nouvelles et aux affiches, promenant toute la nuit sous les becs de gaz des visages effarés, bouleversés ? Ces soirs-là encore, je rencontrai Chauvin. Il allait sur les boulevards, de groupe en groupe, pérorait au milieu de la foule silencieuse, plein d’espoir, de bonnes nouvelles, sûr du succès malgré tout, vous répétant vingt fois de suite que « les cuirassiers blancs de Bismarck avaient été écrasés jusqu’au dernier… »

Chose singulière ! Déjà Chauvin ne me semblait plus si ridicule. Je ne croyais pas un mot de ce qu’il disait, mais c’est égal, cela me faisait plaisir de l’entendre. Avec tout son aveuglement, sa folie d’orgueil, son ignorance, on sentait dans ce diable d’homme une force vive et tenace, comme une flamme intérieure qui vous réchauffait le cœur.

Nous en eûmes bien besoin de cette flamme pendant les longs mois du siège et ce terrible hiver de pain de chien, de viande de cheval. Tous les Parisiens sont là pour le dire ; sans Chauvin, Paris n’aurait pas tenu huit jours. Dès le commencement, Trochu disait : « Ils entreront quand ils voudront. »

« Ils n’entreront pas », disait Chauvin. Chauvin avait la foi, Trochu ne l’avait pas. Chauvin croyait à tout, lui ; il croyait aux plans notariés, à Bazaine, aux sorties ; toutes les nuits il entendait le canon de Chanzy du côté d’Étampes, les tirailleurs de Faidherbe derrière Enghien, et, ce qu’il y a de plus fort, c’est que nous les entendions, nous aussi, tellement l’âme de ce Jocrisse héroïque avait fini par se répandre en nous.

Brave Chauvin !

C’est toujours lui qui, le premier, apercevait dans le ciel jaune et bas, rempli de neige, la petite aile blanche des pigeons. Quand Gambetta nous envoyait une de ses éloquentes tarasconnades, c’est Chauvin qui, de sa voix retentissante, la déclamait à la porte des mairies. Par les dures nuits de décembre, quand les longues queues grelottantes se morfondaient devant les boucheries, Chauvin prenait bravement la file ; et, grâce à lui, tous ces affamés trouvaient encore la force de rire, de chanter, de danser des rondes dans la neige…

Le, lon, la, laissez-les passer, les Prussiens dans la Lorraine, entonnait Chauvin, et les galoches claquaient en mesure, et sous les capelines de laine les pauvres figures pâlies avaient pour une minute des couleurs de santé. Hélas ! tout cela ne servit de rien. Un soir, en passant devant la rue Drouot, je vis une foule anxieuse se presser en silence autour de la mairie, et j’entendis dans ce grand Paris sans voitures, sans lumières, la voix de Chauvin qui se gonflait solennellement : « Nous occupons les hauteurs de Montretout. » Huit jours après, c’était la fin.

À partir de ce moment, Chauvin ne m’apparut plus qu’à de longs intervalles. Deux ou trois fois je l’aperçus sur le boulevard, gesticulant, parlant de la revanche — encore un r à faire vibrer ; mais personne ne l’écoutait plus. Paris gandin languissait de retourner à ses plaisirs, Paris ouvrier à ses colères, et le pauvre Chauvin avait beau faire ses grands bras, les groupes, au lieu de se serrer, se dispersaient à son approche.

« Gêneur », disaient les uns.

« Mouchard ! » disaient les autres… Puis, les jours d’émeute arrivèrent, le drapeau rouge, la Commune, Paris au pouvoir des nègres. Chauvin, devenu suspect, ne put plus sortir de chez lui. Pourtant, le fameux jour du déboulonnage, il devait être là, dans un coin de la place Vendôme. On le devinait au milieu de la foule. Les voyous l’insultaient sans le voir.

« Ohé, Chauvin !… » criaient-ils ; et lorsque la colonne tomba, des officiers prussiens, qui buvaient du champagne à une fenêtre de l’état-major, levèrent leurs verres en ricanant : « Ah ! ah ! ah ! Mossié Chaufin. »

Jusqu’au 23 mai, Chauvin ne donna plus signe de vie. Blotti au fond d’une cave, le malheureux se désespérait d’entendre les obus français siffler sur les toits de Paris. Un jour enfin, entre deux canonnades, il se hasarda à mettre le pied dehors. La rue était déserte et comme agrandie. D’un côté, la barricade se dressait menaçante avec ses canons et son drapeau rouge ; à l’autre bout, deux petits chasseurs de Vincennes s’avançaient en rasant le mur, courbés, le fusil en avant : les troupes de Versailles venaient d’entrer dans Paris…

Le cœur de Chauvin bondit : « Vive la France ! » cria-t-il en s’élançant au-devant des soldats. Sa voix mourut dans une double fusillade. Par un sinistre malentendu, l’infortuné s’était trouvé pris entre ces deux haines qui le tuèrent en se visant. On le vit rouler au milieu de la chaussée dépavée, et il resta là, pendant deux jours, les bras étendus, la face inerte.

Ainsi mourut Chauvin, victime de nos guerres civiles. C’était le dernier Français.

LA PARTIE DE BILLARD

Comme on se bat depuis deux jours et qu’ils ont passé la nuit sac au dos sous une pluie torrentielle, les soldats sont exténués. Pourtant voilà trois mortelles heures qu’on les laisse se morfondre, l’arme au pied, dans les flaques des grandes routes, dans la boue des champs détrempés.

Alourdis par la fatigue, les nuits passées, les uniformes pleins d’eau, ils se serrent les uns contre les autres pour se réchauffer, pour se soutenir. Il y en a qui dorment tout debout, appuyés au sac d’un voisin, et la lassitude, les privations, se voient mieux sur ces visages détendus, abandonnés dans le sommeil. La pluie, la boue, pas de feu, pas de soupe, un ciel bas et noir, l’ennemi qu’on sent tout autour. C’est lugubre…

Qu’est-ce qu’on fait là. Qu’est-ce qui se passe ?

Les canons, la gueule tournée vers le bois, ont l’air de guetter quelque chose. Les mitrailleuses embusquées regardent fixement l’horizon. Tout semble prêt pour une attaque. Pourquoi n’attaque-t-on pas ? Qu’est-ce qu’on attend ?…

On attend des ordres, et le quartier général n’en envoie pas.

Il n’est pas loin, cependant, le quartier général. C’est ce beau château Louis XIII dont les briques rouges, lavées par la pluie, luisent à mi-côte entre les massifs. Vraie demeure princière, bien digne de porter le fanion d’un maréchal de France. Derrière un grand fossé et une rampe de pierre qui les séparent de la route, les pelouses montent tout droit jusqu’au perron, unies et vertes, bordées de vases fleuris. De l’autre côté, du côté intime de la maison, les charmilles font des trouées lumineuses, la pièce d’eau où nagent des cygnes s’étale comme un miroir, et sous le toit en pagode d’une immense volière, lançant des cris aigus dans le feuillage, des paons, des faisans dorés, battent des ailes et font la roue. Quoique les maîtres soient partis, on ne sent pas là l’abandon, le grand lâchez-tout de la guerre. L’oriflamme du chef de l’armée a préservé jusqu’aux moindres fleurettes des pelouses, et c’est quelque chose de saisissant de trouver, si près du champ de bataille, ce calme opulent qui vient de l’ordre des choses, de l’alignement correct des massifs, de la profondeur silencieuse des avenues.

La pluie, qui tasse là-bas de si vilaine boue sur les chemins et creuse des ornières si profondes, n’est plus ici qu’une ondée élégante, aristocratique, avivant la rougeur des briques, le vert des pelouses, lustrant les feuilles des orangers, les plumes blanches des cygnes. Tout reluit, tout est paisible. Vraiment, sans le drapeau qui flotte à la crête du toit, sans les deux soldats en faction devant la grille, jamais on ne se croirait au quartier général. Les chevaux reposent dans les écuries. Çà et là on rencontre des brosseurs, des ordonnances en petite tenue flânant aux abords des cuisines, ou quelque jardinier en pantalon rouge promenant tranquillement son râteau dans le sable des grandes cours.

La salle à manger, dont les fenêtres donnent sur le perron, laisse voir une table à moitié desservie, des bouteilles débouchées, des verres ternis et vides, blafards, sur la nappe froissée, toute une fin de repas, les convives partis. Dans la pièce à côté, on entend des éclats de voix, des rires, des billes qui roulent, des verres qui se choquent. Le maréchal est en train de faire sa partie ; et voilà pourquoi l’armée attend des ordres. Quand le maréchal a commencé sa partie, le ciel peut bien crouler, rien au monde ne saurait l’empêcher de la finir.

Le billard !

C’est sa faiblesse à ce grand homme de guerre. Il est là, sérieux comme à la bataille, en grande tenue, la poitrine couverte de plaques, l’œil brillant, les pommettes enflammées, dans l’animation du repas, du jeu, des grogs. Ses aides de camp l’entourent, empressés, respectueux, se pâmant d’admiration à chacun de ses coups. Quand le maréchal fait un point, tous se précipitent vers la marque ; quand le maréchal a soif, tous veulent lui préparer son grog. C’est un froissement d’épaulettes et de panaches, un cliquetis de croix et d’aiguillettes ; et de voir tous ces jolis sourires, ces fines révérences de courtisans, tant de broderies et d’uniformes neufs, dans cette haute salle à boiseries de chêne, ouverte sur des parcs, sur des cours d’honneur, cela rappelle les automnes de Compiègne et repose un peu des capotes souillées qui se morfondent là-bas au long des routes et font des groupes si sombres sous la pluie.

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