Les Contes du lundi (page 6)
Le partenaire du maréchal est un petit capitaine d’état-major, sanglé, frisé, ganté de clair, qui est de première force au billard et capable de rouler tous les maréchaux de la terre, mais il sait se tenir à une distance respectueuse de son chef, et s’applique à ne pas gagner, à ne pas perdre non plus trop facilement. C’est ce qu’on appelle un officier d’avenir…
Attention, jeune homme, tenons-nous bien ! Le maréchal en a quinze et vous dix. Il s’agit de mener la partie jusqu’au bout comme cela, et vous aurez fait plus pour votre avancement que si vous étiez dehors avec les autres, sous ces torrents d’eau qui noient l’horizon, à salir votre bel uniforme, à ternir l’or de vos aiguillettes, attendant des ordres qui ne viennent pas.
C’est une partie vraiment intéressante. Les billes courent, se frôlent, croisent leurs couleurs. Les bandes rendent bien, le tapis s’échauffe… Soudain la flamme d’un coup de canon passe dans le ciel. Un bruit sourd fait trembler les vitres. Tout le monde tressaille ; on se regarde avec inquiétude. Seul le maréchal n’a rien vu, rien entendu : penché sur le billard, il est en train de combiner un magnifique effet de recul ; c’est son fort, à lui, les effets de recul !…
Mais voilà un nouvel éclair, puis un autre. Les coups de canon se succèdent, se précipitent. Les aides de camp courent aux fenêtres. Est-ce que les Prussiens attaqueraient ?
« Eh bien, qu’ils attaquent ! dit le maréchal en mettant du blanc… À vous de jouer, capitaine. »
L’état-major frémit d’admiration. Turenne endormi sur un affût n’est rien auprès de ce maréchal, si calme devant son billard au moment de l’action… Pendant ce temps, le vacarme redouble. Aux secousses du canon se mêlent les déchirements des mitrailleuses, les roulements des feux de peloton. Une buée rouge, noire sur les bords, monte au bout des pelouses. Tout le fond du parc est embrasé. Les paons, les faisans effarés clament dans la volière ; les chevaux arabes, sentant la poudre, se cabrent au fond des écuries. Le quartier général commence à s’émouvoir. Dépêches sur dépêches. Les estafettes arrivent à bride abattue. On demande le maréchal.
Le maréchal est inabordable. Quand je vous disais que rien ne pourrait l’empêcher d’achever sa partie.
« À vous de jouer, capitaine. »
Mais le capitaine a des distractions. Ce que c’est, pourtant, que d’être jeune ! Le voilà qui perd la tête, oublie son jeu et fait coup sur coup deux séries, qui lui donnent presque partie gagnée. Cette fois le maréchal devient furieux. La surprise, l’indignation éclatent sur son visage. Juste à ce moment, un cheval lancé ventre à terre s’abat dans la cour. Un aide de camp couvert de boue force la consigne, franchit le perron d’un saut : « Maréchal ! maréchal !… » Il faut voir comme il est reçu… Tout bouffant de colère et rouge comme un coq, le maréchal paraît à la fenêtre, sa queue de billard à la main :
« Qu’est-ce qu’il y a ?… Qu’est-ce que c’est ?… Il n’y a donc pas de factionnaire par ici ?
— Mais, maréchal…
— C’est bon… Tout à l’heure… Qu’on attende mes ordres, nom d… D… ! »
Et la fenêtre se referme avec violence.
Qu’on attende ses ordres !
C’est bien ce qu’ils font, les pauvres gens. Le vent leur chasse la pluie et la mitraille en pleine figure. Des bataillons entiers sont écrasés, pendant que d’autres restent inutiles, l’arme au bras, sans pouvoir se rendre compte de leur inaction. Rien à faire. On attend des ordres… Par exemple, comme on n’a pas besoin d’ordres pour mourir, les hommes tombent par centaines derrière les buissons, dans les fossés, en face du grand château silencieux. Même tombés, la mitraille les déchire encore, et par leurs blessures ouvertes coule sans bruit le sang généreux de la France… Là-haut, dans la salle de billard, cela chauffe terriblement : le maréchal a repris son avance ; mais le petit capitaine se défend comme un lion…
Dix-sept ! dix-huit ! dix-neuf !…
À peine a-t-on le temps de marquer les points. Le bruit de la bataille se rapproche. Le maréchal ne joue plus que pour un. Déjà des obus arrivent dans le parc. En voilà un qui éclate au-dessus de la pièce d’eau. Le miroir s’éraille ; un cygne nage, épeuré, dans un tourbillon de plumes sanglantes. C’est le dernier coup…
Maintenant, un grand silence. Rien que la pluie qui tombe sur les charmilles, un roulement confus au bas du coteau, et par les chemins détrempés, quelque chose comme le piétinement d’un troupeau qui se hâte… L’armée est en pleine déroute. Le maréchal a gagné sa partie.
LA PENDULE DE BOUGIVAL
DE BOUGIVAL À MUNICH
C’était une pendule du Second Empire, une de ces pendules en onyx algérien, ornées de dessins Campana, qu’on achète boulevard des Italiens, avec leur clef dorée pendue en sautoir au bout d’un ruban rose. Tout ce qu’il y a de plus mignon, de plus moderne, de plus article de Paris. Une vraie pendule des Bouffes, sonnant d’un joli timbre clair, mais sans un grain de bon sens, pleine de lubies, de caprices, marquant les heures à la diable, passant les demies, n’ayant jamais su bien dire que l’heure de la Bourse à Monsieur et l’heure du berger à Madame. Quand la guerre éclata, elle était en villégiature à Bougival, faite exprès pour ces palais d’été si fragiles, ces jolies cages à mouches en papier découpé, ces mobiliers d’une saison, guipure et mousseline flottant sur des transparents de soie claire. À l’arrivée des Bavarois, elle fut une des premières enlevées ; et, ma foi ! il faut avouer que ces gens d’outre-Rhin sont des emballeurs bien habiles, car cette pendule-joujou, guère plus grosse qu’un œuf de tourterelle, put faire au milieu des canons Krüpp et des fourgons chargés de mitraille, le voyage de Bougival à Munich, arriver sans une fêlure, et se montrer dès le lendemain, Odeon-Platz, à la devanture d’Augustus Cahn, le marchand de curiosités, fraîche, coquette, ayant toujours ses deux fines aiguilles, noires et recourbées comme des cils, et sa petite clef en sautoir au bout d’un ruban neuf.
L’ILLUSTRE DOCTEUR-PROFESSEUR OTTO DE SCHWANTHALER
Ce fut un événement dans Munich. On n’y avait pas encore vu de pendule de Bougival, et chacun venait regarder celle-là aussi curieusement que les coquilles japonaises du musée de Siebold. Devant le magasin d’Augustus Cahn, trois rangs de grosses pipes fumaient du matin au soir, et le bon populaire de Munich se demandait avec des yeux ronds et des Mein Gott de stupéfaction à quoi pouvait servir cette singulière petite machine. Les journaux illustrés donnèrent sa reproduction. Ses photographies s’étalèrent dans toutes les vitrines ; et c’est en son honneur que l’illustre docteur-professeur Otto de Schwanthaler composa son fameux Paradoxe sur les pendules, étude philosophico-humoristique en six cents pages, où il est traité de l’influence des pendules sur la vie des peuples et logiquement démontré qu’une nation assez folle pour régler l’emploi de son temps sur des chronomètres aussi détraqués que cette petite pendule de Bougival devait s’attendre à toutes les catastrophes, ainsi qu’un navire qui s’en irait en mer avec une boussole désorientée. (La phrase est un peu longue, mais je la traduis textuellement.)
Les Allemands ne faisant rien à la légère, l’illustre docteur-professeur voulut, avant d’écrire son paradoxe, avoir le sujet sous les yeux pour l’étudier à fond, l’analyser minutieusement comme un entomologiste ; il acheta donc la pendule, et c’est ainsi qu’elle passa de la devanture d’Augustus Cahn dans le salon de l’illustre docteur-professeur Otto de Schwanthaler, conservateur de la Pinacothèque, membre de l’Académie des sciences et beaux-arts, en son domicile privé, Ludwigstrasse, 24.
LE SALON DES SCHWANTHALER
Ce qui frappait d’abord en entrant dans le salon des Schwanthaler, académique et solennel comme une salle de conférences, c’était une grande pendule à sujet en marbre sévère, avec une Polymnie de bronze et des rouages très compliqués. Le cadran principal s’entourait de cadrans plus petits, et l’on avait là les heures, les minutes, les saisons, les équinoxes, tout, jusqu’aux transformations de la lune dans un nuage bleu clair au milieu du socle. Le bruit de cette puissante machine remplissait toute la maison. Du bas de l’escalier, on entendait le lourd balancier s’en allant d’un mouvement grave, accentué, qui semblait couper et mesurer la vie en petits morceaux tout pareils ; sous ce tic-tac sonore couraient les trépidations de l’aiguille se démenant dans le cadre des secondes avec la fièvre laborieuse d’une araignée qui connaît le prix du temps.
Puis l’heure sonnait, sinistre et lente comme une horloge de collège, et chaque fois que l’heure sonnait, il se passait quelque chose dans la maison des Schwanthaler. C’était M. Schwanthaler qui s’en allait à la Pinacothèque, chargé de paperasses, ou la haute dame de Schwanthaler revenant du sermon avec ses trois demoiselles, trois longues filles enguirlandées qui avaient l’air de perches à houblon ; ou bien les leçons de cithare, de danse, de gymnastique, les clavecins qu’on ouvrait, les métiers à broderies, les pupitres à musique d’ensemble qu’on roulait au milieu du salon ; tout cela si bien réglé, si compassé, si méthodique, que d’entendre tous ces Schwanthaler se mettre en branle au premier coup de timbre, entrer, sortir par les portes ouvertes à deux battants, on songeait au défilé des apôtres dans l’horloge de Strasbourg, et l’on s’attendait toujours à voir sur le dernier coup la famille Schwanthaler rentrer et disparaître dans sa pendule.
SINGULIÈRE INFLUENCE DE LA PENDULE DE BOUGIVAL SUR UNE HONNÊTE FAMILLE DE MUNICH
C’est à côté de ce monument qu’on avait mis la pendule de Bougival, et vous voyez d’ici l’effet de sa petite mine chiffonnée. Voilà qu’un soir les dames de Schwanthaler étaient en train de broder dans le grand salon et l’illustre docteur-professeur lisait à quelques collègues de l’Académie des sciences les premières pages du Paradoxe, s’interrompant de temps en temps pour prendre la petite pendule et faire pour ainsi dire des démonstrations au tableau… Tout à coup, Eva de Schwanthaler, poussée par je ne sais quelle curiosité maudite, dit à son père en rougissant :
« Ô papa, faites-la sonner. »
Le docteur dénouant la clef, donna deux tours, et aussitôt on entendit un petit timbre de cristal si clair, si vif, qu’un frémissement de gaieté réveilla la grave assemblée. Il y eut des rayons dans tous les yeux.
« Que c’est joli ! que c’est joli ! » disaient les demoiselles de Schwanthaler, avec un petit air animé et des frétillements de nattes qu’on ne leur connaissait pas.
Alors M. de Schwanthaler, d’une voix triomphante :
« Regardez-la, cette folle de Française ! elle sonne huit heures, et elle en marque trois ! »
Cela fit beaucoup rire tout le monde, et, malgré l’heure avancée, ces messieurs se lancèrent à corps perdu dans des théories philosophiques et des considérations interminables sur la légèreté du peuple français. Personne ne pensait plus à s’en aller, on n’entendit même pas sonner au cadran de Polymnie ce terrible coup de dix heures qui dispersait d’ordinaire toute la société. La grande pendule n’y comprenait rien. Elle n’avait jamais tant vu de gaieté dans la maison de Schwanthaler, ni du monde au salon si tard. Le diable c’est que lorsque les demoiselles de Schwanthaler furent rentrées dans leur chambre, elles se sentirent l’estomac creusé par la veille et le rire, comme des envies de souper ; et la sentimentale Minna, elle-même, disait en s’étirant les bras :
« Ah ! je mangerais bien une patte de homard. »
DE LA GAIETÉ, MES ENFANTS, DE LA GAIETÉ !
Une fois remontée, la pendule de Bougival reprit sa vie déréglée, ses habitudes de dissipation. On avait commencé par rire de ses lubies ; mais, peu à peu, à force d’entendre ce joli timbre qui sonnait à tort et à travers, la grave maison de Schwanthaler perdit le respect du temps et prit les jours avec une aimable insouciance. On ne songea plus qu’à s’amuser ; la vie paraissait si courte, maintenant que toutes les heures étaient confondues ! Ce fut un bouleversement général. Plus de sermon, plus d’études ! Un besoin de bruit, d’agitation. Mendelssohn et Schumann semblèrent trop monotones : on les remplaça par la Grande Duchesse, le Petit Faust, et ces demoiselles tapaient, sautaient, et l’illustre docteur-professeur, pris lui aussi d’une sorte de vertige, ne se lassait pas de dire : « De la gaieté, mes enfants, de la gaieté !… » Quant à la grande horloge, il n’en fut plus question. Ces demoiselles avaient arrêté le balancier, prétextant qu’il les empêchait de dormir, et la maison s’en alla toute au caprice du cadran désheuré.
C’est alors que parut le fameux Paradoxe sur les pendules. À cette occasion, les Schwanthaler donnèrent une grande soirée, non plus une de leurs soirées académiques d’autrefois, sobres de lumières et de bruit, mais un magnifique bal travesti, où Mme de Schwanthaler et ses filles parurent en canotières de Bougival, les bras nus, la jupe courte, et le petit chapeau plat à rubans éclatants. Toute la ville en parla, mais ce n’était que le commencement. La comédie, les tableaux vivants, les soupers, le baccara : voilà ce que Munich scandalisé vit défiler tout un hiver dans le salon de l’académicien. « De la gaieté, mes enfants, de la gaieté !… » répétait le pauvre bonhomme de plus en plus affolé, et tout ce monde-là était très gai en effet. Mme de Schwanthaler, mise en goût par ses succès de canotière, passait sa vie sur l’Isar en costumes extravagants. Ces demoiselles, restées seules au logis, prenaient des leçons de français avec des officiers de hussards prisonniers dans la ville ; et la petite pendule, qui avait toutes raisons de se croire encore à Bougival, jetait les heures à la volée, en sonnant toujours huit heures quand elle en marquait trois… Puis, un matin, ce tourbillon de gaieté folle emporta la famille Schwanthaler en Amérique, et les plus beaux Titien de la Pinacothèque suivirent dans sa fuite leur illustre conservateur.
CONCLUSION
Après le départ des Schwanthaler, il y eut dans Munich comme une épidémie de scandales. On vit successivement une chanoinesse enlever un baryton, le doyen de l’Institut épouser une danseuse, un conseiller aulique faire sauter la coupe, le couvent des dames nobles fermé pour tapage nocturne…
Ô malice des choses ! Il semblait que cette petite pendule était fée et qu’elle avait pris à tâche d’ensorceler toute la Bavière. Partout où elle passait, partout où elle sonnait son joli timbre à l’évent, il affolait, détraquait les cervelles. Un jour, d’étape en étape, elle arriva jusqu’à la résidence ; et depuis lors, savez-vous quelle partition le roi Louis, ce wagnérien enragé, a toujours ouverte sur son piano ?…
— Les Maîtres chanteurs ?
— Non !… Le Phoque à ventre blanc !!
Ça leur apprendra à se servir de nos pendules.
LA SOUPE AU FROMAGE
C’est une petite chambre au cinquième, une de ces mansardes où la pluie tombe droite sur les vitres à tabatière, et qui — la nuit venue comme maintenant — semblent se perdre avec les toits, dans le noir et dans la rafale. Pourtant la pièce est bonne, confortable, et l’on éprouve en y entrant je ne sais quel sentiment de bien-être qu’augmentent encore le bruit du vent et les torrents de pluie ruisselant aux gouttières. On se croirait dans un nid bien chaud, tout en haut d’un grand arbre. Pour le moment, le nid est vide. Le maître du logis n’est pas là ; mais on sent qu’il va rentrer bientôt, et tout chez lui a l’air de l’attendre. Sur un bon feu couvert, une petite marmite bout tranquillement avec un murmure de satisfaction. C’est un peu tard veiller pour une marmite ; aussi, quoique celle-là semble faite au métier, à en juger par ses flancs roussis, passés à la flamme, de temps en temps elle s’impatiente, et son couvercle se soulève, agité par la vapeur. Alors une bouffée de chaleur appétissante monte et se répand dans toute la chambre.
Oh ! la bonne odeur de soupe au fromage !…
Parfois aussi le feu couvert se dégage un peu. Un écroulement de cendres se fait entre les bûches, et une petite flamme court sur le parquet, éclairant le logis par le bas, comme pour dire son inspection, s’assurer que tout est en ordre. Oui, ma foi ! tout est bien en ordre, et le maître peut venir quand il voudra. Les rideaux d’algérienne sont tirés devant les fenêtres, drapés confortablement autour du lit. Voici là-bas le grand fauteuil qui s’allonge auprès de la cheminée ; la table dans un coin, toute dressée, avec la lampe prête à allumer, le couvert mis pour un seul, et, à côté du couvert, le livre, compagnon du repas solitaire… Et de même que la marmite a un coup de feu, les fleurs de la vaisselle ont pâli dans l’eau, le livre est froissé aux bords. Il y a sur tout cela l’air attendri, un peu fatigué, d’une habitude. On sent que le maître du logis doit rentrer très tard toutes les nuits, et qu’il aime à trouver en rentrant ce petit souper qui mijote, et tient la chambre parfumée et chaude jusqu’à son retour.
Oh ! la bonne odeur de soupe au fromage !…
À voir la netteté de ce logement de garçon, je m’imagine un employé, un de ces êtres minutieux qui installent dans toute leur vie l’exactitude de l’heure du bureau et l’ordre des cartons étiquetés. Pour rentrer si tard, il doit avoir un service de nuit à la poste ou au télégraphe. Je le vois d’ici, derrière un grillage, en manches de lustrine et calotte de velours, triant, timbrant des lettres, dévidant les banderoles bleues des dépêches, préparant à Paris qui dort ou qui s’amuse toutes ses affaires de demain… Eh bien, non ! Ce n’est pas cela. Voici qu’en furetant dans la chambre, la petite lueur du foyer vient éclairer de grandes photographies accrochées au mur. Aussitôt l’on voit sortir de l’ombre, encadrés d’or et majestueusement drapés, l’empereur Auguste, Mahomet, Félix, chevalier romain, gouverneur d’Arménie, des couronnes, des casques, des tiares, des rubans, et sous ces coiffures différentes, toujours la même tête solennelle et droite, la tête du maître de céans, l’heureux seigneur pour qui cette soupe embaumée mijote et bout doucement sur la cendre chaude…
Oh ! la bonne odeur de soupe au fromage !…
Certes, non ! celui-là n’est pas un employé des postes. C’est un empereur, un maître du monde, un de ces êtres providentiels qui tous les soirs de répertoire font trembler les voûtes de l’Odéon et n’ont qu’à dire : « Gardes, saisissez-le ! » pour que les gardes obéissent. En ce moment, il est là-bas dans son palais, de l’autre côté de l’eau. Le cothurne aux talons, la chlamyde à l’épaule, il erre sous les portiques, déclame, fronce le sourcil, se drape d’un air ennuyé dans ses tirades tragiques. C’est si triste en effet de jouer devant les banquettes ! Et la salle de l’Odéon est si grande, si froide, les soirs de tragédie !… Tout à coup l’empereur, à demi gelé sous sa pourpre, sent un frisson de chaleur lui courir par tout le corps. Son œil s’allume, sa narine s’ouvre… Il songe qu’en rentrant, il va trouver sa chambre encore chaude, le couvert mis, la lampe prête et tout son petit chez lui bien rangé, avec ce soin bourgeois des comédiens qui se vengent dans la vie privée des allures un peu désordonnées de la scène… Il se voit découvrant la marmite, remplissant son assiette à fleurs…
Oh ! la bonne odeur de soupe au fromage !…
À partir de ce moment, ce n’est plus le même homme. Les plis droits de sa chlamyde, les escaliers de marbre, la raideur des portiques n’ont plus rien qui le gêne. Il s’anime, presse son jeu, précipite l’action. Pensez donc ! si le feu allait s’éteindre là-bas… À mesure que la soirée s’avance, sa vision se rapproche et lui donne de l’entrain. Miracle ! l’Odéon se dégèle. Les vieux habitués de l’orchestre, réveillés de leur torpeur, trouvent que ce Marancourt est vraiment magnifique, surtout aux dernières scènes. Le fait est qu’au dénouement, à l’heure décisive où l’on poignarde les traîtres, où l’on marie les princesses, la physionomie de l’empereur vous a une béatitude, une sérénité singulières. L’estomac creusé par tant d’émotions, de tirades, il lui semble qu’il est chez lui, assis à sa petite table, et son regard va de Cinna à Maxime avec un bon sourire d’attendrissement, comme s’il voyait déjà les jolis fils blancs qui s’allongent au bout de la cuillère, quand la soupe au fromage est cuite à point, bien mijotée et servie chaude…
LA VISION DU JUGE DE COLMAR
Avant qu’il eût prêté serment à l’empereur Guillaume, il n’y avait pas d’homme plus heureux que le petit juge Dollinger, du tribunal de Colmar, lorsqu’il arrivait à l’audience avec sa toque sur l’oreille, son gros ventre, sa lèvre en fleur et ses trois mentons bien posés sur un ruban de mousseline.
« Ah ! le bon petit somme que je vais faire ! », avait-il l’air de se dire en s’asseyant, et c’était plaisir de le voir allonger ses jambes grassouillettes, s’enfoncer sur son grand fauteuil, sur ce rond de cuir frais et moelleux auquel il devait d’avoir encore l’humeur égale et le teint clair, après trente ans de magistrature assise.
Infortuné Dollinger !
C’est ce rond de cuir qui l’a perdu. Il se trouvait si bien dessus, sa place était si bien faite sur ce coussinet de moleskine, qu’il a mieux aimé devenir Prussien que de bouger de là. L’empereur Guillaume lui a dit : « Restez assis, monsieur Dollinger ! » et Dollinger est resté assis ; et aujourd’hui le voilà conseiller à la cour de Colmar, rendant bravement la justice au nom de Sa Majesté berlinoise.
Autour de lui, rien n’est changé : c’est toujours le même tribunal fané et monotone, la même salle de catéchisme avec ses bancs luisants, ses murs nus, son bourdonnement d’avocats, le même demi-jour tombant des hautes fenêtres à rideaux de serge, le même grand christ poudreux qui penche la tête, les bras étendus. En passant à la Prusse, la cour de Colmar n’a pas dérogé : il y a toujours un buste d’empereur au fond du prétoire… Mais c’est égal ! Dollinger se sent dépaysé. Il a beau se rouler dans son fauteuil, s’y enfoncer rageusement, il n’y trouve plus les bons petits sommes d’autrefois ; et quand, par hasard, il lui arrive encore de s’endormir à l’audience, c’est pour faire des rêves épouvantables.
Dollinger rêve qu’il est sur une haute montagne, quelque chose comme le Honeck ou le ballon d’Alsace… Qu’est-ce qu’il fait là, tout seul, en robe de juge, assis sur un grand fauteuil à ces hauteurs immenses où l’on ne voit plus rien que des arbres rabougris et des tourbillons de petites mouches ? Dollinger ne le sait pas. Il attend, tout frissonnant de la sueur froide et de l’angoisse du cauchemar. Un grand soleil rouge se lève de l’autre côté du Rhin, derrière les sapins de la forêt Noire, et, à mesure que le soleil monte, en bas, dans les vallées de Thann, de Munster, d’un bout à l’autre de l’Alsace, c’est un roulement confus, un bruit de pas, de voitures en marche ; et cela grossit, et cela s’approche, et Dollinger a le cœur serré ! Bientôt, par la longue route tournante qui grimpe aux flancs de la montagne, le juge de Colmar voit venir à lui un cortège lugubre et interminable, tout le peuple d’Alsace qui s’est donné rendez-vous à cette passe des Vosges pour émigrer solennellement.
En avant montent de longs chariots attelés de quatre bœufs, ces longs chariots à claire-voie que l’on rencontre tout débordants de gerbes au temps des moissons, et qui maintenant s’en vont chargés de meubles, de hardes, d’instruments de travail. Ce sont les grands lits, les hautes armoires, les garnitures d’indienne, les huches, les rouets, les petites chaises des enfants, les fauteuils des ancêtres, vieilles reliques entassées, tirées de leurs coins, dispersant au vent de la route la sainte poussière des foyers. Des maisons entières partent dans ces chariots. Aussi n’avancent-ils qu’en gémissant, et les bœufs les tirent avec peine, comme si le sol s’attachait aux roues, comme si ces parcelles de terre sèche restées aux herses, aux charrues, aux pioches, aux râteaux, rendant la charge encore plus lourde, faisaient de ce départ un déracinement. Derrière se presse une foule silencieuse, de tout rang, de tout âge, depuis les grands vieux à tricorne qui s’appuient en tremblant sur des bâtons, jusqu’aux petits blondins frisés, vêtus d’une bretelle et d’un pantalon de futaine ; depuis l’aïeule paralytique que de fiers garçons portent sur leurs épaules, jusqu’aux enfants de lait que les mères serrent contre leurs poitrines ; tous, les vaillants comme les infirmes, ceux qui seront les soldats de l’année prochaine et ceux qui ont fait la terrible campagne, des cuirassiers amputés qui se traînent sur des béquilles, des artilleurs hâves, exténués, ayant encore dans leurs uniformes en loques la moisissure des casemates de Spandau ; tout cela défile fièrement sur la route, au bord de laquelle le juge Colmar est assis, et, en passant devant lui, chaque visage se détourne avec une terrible expression de colère et de dégoût…
Oh ! le malheureux Dollinger ! il voudrait se cacher, s’enfuir ; mais impossible. Son fauteuil est incrusté dans la montagne, son rond de cuir dans son fauteuil, et, lui, dans son rond de cuir. Alors il comprend qu’il est là comme au pilori, et qu’on a mis le pilori aussi haut pour que sa honte se vît de plus loin… Et le défilé continue, village par village, ceux de la frontière suisse menant d’immenses troupeaux, ceux de la Saar poussant leurs durs outils de fer dans des wagons à minerais. Puis les villes arrivent, tout le peuple des filatures, les tanneurs, les tisserands, les ourdisseurs, les bourgeois, les prêtres, les rabbins, les magistrats, des robes noires, des robes rouges… Voilà le tribunal de Colmar, son vieux président en tête. Et Dollinger, mourant de honte, essaie de cacher sa figure, mais ses mains sont paralysées ; de fermer les yeux, mais ses paupières restent immobiles et droites. Il faut qu’il voie et qu’on le voie, et qu’il ne perde pas un des regards de mépris que ses collègues lui jettent en passant…
Ce juge au pilori, c’est quelque chose de terrible ! Mais ce qui est plus terrible encore, c’est qu’il a tous les siens dans cette foule, et que pas un n’a l’air de le reconnaître. Sa femme, ses enfants passent devant lui en baissant la tête. On dirait qu’ils ont honte, eux aussi ! Jusqu’à son petit Michel qu’il aime tant, et qui s’en va pour toujours, sans seulement le regarder. Seul, son vieux président s’est arrêté une minute pour lui dire à voix basse :
« Venez avec nous, Dollinger. Ne restez pas là, mon ami… »
Mais Dollinger ne peut pas se lever. Il s’agite, il appelle, et le cortège défile pendant des heures ; et lorsqu’il s’éloigne au jour tombant, toutes ces belles vallées pleines de clochers et d’usines se font silencieuses. L’Alsace entière est partie. Il n’y a plus que le juge de Colmar qui reste là-haut, cloué sur son pilori, assis et inamovible…
… Soudain la scène change. Des ifs, des croix noires, des rangées de tombes, une foule en deuil. C’est le cimetière de Colmar, un jour de grand enterrement. Toutes les cloches de la ville sont en branle. Le conseiller Dollinger vient de mourir. Ce que l’honneur n’avait pas pu faire, la mort s’en est chargée. Elle a dévissé de son rond de cuir le magistrat inamovible, et couché tout de son long l’homme qui s’entêtait à rester assis…
Rêver qu’on est mort et se pleurer soi-même, il n’y a pas de sensation plus horrible. Le cœur navré, Dollinger assiste à ses propres funérailles ; et, ce qui le désespère encore plus que sa mort, c’est que, dans cette foule immense qui se presse autour de lui, il n’a pas un ami, pas un parent. Personne de Colmar, rien que des Prussiens ! Ce sont des soldats prussiens qui ont fourni l’escorte, des magistrats prussiens qui mènent le deuil, et les discours qu’on prononce sur sa tombe sont des discours prussiens, et la terre qu’on lui jette dessus et qu’il trouve si froide est de la terre prussienne, hélas !