Les Contes du lundi (page 7)

Alphonse Daudet · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Contes du lundi · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Tout à coup la foule s’écarte, respectueuse ; un magnifique cuirassier blanc s’approche, cachant sous son manteau quelque chose qui a l’air d’une grande couronne d’immortelles. Tout autour on dit :

« Voilà Bismarck !… voilà Bismarck !… » Et le juge de Colmar pense avec tristesse :

« C’est beaucoup d’honneur que vous me faites, monsieur le comte, mais si j’avais là mon petit Michel… »

Un immense éclat de rire l’empêche d’achever, un rire fou, scandaleux, sauvage, inextinguible.

« Qu’est-ce qu’ils ont donc ! » se demande le juge épouvanté. Il se dresse, il regarde… C’est son rond, son rond de cuir que M. de Bismarck vient de déposer religieusement sur sa tombe avec cette inscription en entourage dans la moleskine :

AU JUGE DOLLINGER HONNEUR DE LA MAGISTRATURE ASSISE SOUVENIRS ET REGRETS

D’un bout à l’autre du cimetière, tout le monde rit, tout le monde se tord, et cette grosse gaieté prussienne résonne jusqu’au fond du caveau, où le mort pleure de honte, écrasé sous un ridicule éternel…

LE BAC

Avant la guerre il y avait là un beau pont suspendu, deux hautes piles de pierre blanche et des cordages goudronnés qui filaient sur les horizons de la Seine avec cette apparence aérienne qui rend si beaux les ballons et les navires. Sous les grandes arches du milieu, la chaîne passait deux fois par jour dans des tourbillons de fumée, sans même avoir besoin d’abaisser ses tuyaux ; sur les côtés, on abritait les battoirs, les escabeaux des laveuses et des petits bateaux de pêche retenus par des anneaux. Une allée de peupliers, tendue entre les prés comme un grand rideau vert agité à la fraîcheur de l’eau, conduisait au pont. C’était charmant.

Cette année, tout est changé. Les peupliers, toujours debout, mènent au vide. Il n’y a plus de pont. Les deux piles ont sauté, éparpillant tout autour les pierres qui sont restées là. La petite maison blanche du péage, à moitié détruite par la secousse, a l’air d’une ruine toute neuve, barricade ou démolition. Les cordes, les fils de fer trempent tristement ; le tablier affaissé dans le sable forme, au milieu de l’eau, comme une grande épave surmontée d’un drapeau rouge pour avertir les mariniers, et tout ce que la Seine emporte d’herbes coupées, de planches moisies s’arrête là en un barrage tout plein de remous et de tourbillons. Il y a une déchirure dans le paysage, quelque chose d’ouvert et qui sent le désastre. Pour achever d’attrister l’horizon, l’allée qui menait au pont s’est éclaircie. Tous ces beaux peupliers si touffus, dévorés jusqu’au faîte par les larves, — les arbres ont leurs invasions, eux aussi, — étendent leurs branches sans bourgeons, amincies, déchiquetées ; et dans la grande avenue, inutile et déserte, les gros papillons blancs volent lourdement…

En attendant que le pont soit reconstruit, on a installé près de là un bac, un de ces immenses radeaux où l’on embarque les voitures tout attelées, des chevaux de labour avec leur charrue et des vaches qui arrondissent leurs yeux tranquilles à la vue et au mouvement de l’eau. Les bêtes et les attelages tiennent le milieu ; sur le côté, des passagers, des paysans, des enfants qui vont à l’école du bourg, des Parisiens en villégiature. Des voiles, des rubans flottent auprès des longes des chevaux. On dirait un radeau de naufragés. Le bac s’avance lentement. La Seine, si longue à traverser, paraît bien plus large qu’autrefois, et derrière les ruines du pont écroulé, entre ces deux rives presque étrangères l’une à l’autre, l’horizon s’agrandit avec une sorte de solennité triste.

Ce matin-là, j’étais arrivé de très bonne heure pour traverser l’eau. Il n’y avait encore personne sur la plage. La petite maison du passeur, un vieux wagon immobilisé dans le sable humide, était fermée, toute ruisselante de brouillard ; dedans, on entendait des enfants qui toussaient.

« Ohé, Eugène !

— Voilà, voilà ! » fit le passeur, qui arrivait en se traînant. C’est un beau marinier, encore assez jeune, mais il a servi comme artilleur dans la dernière guerre, et il en est revenu perclus de rhumatismes, avec un éclat d’obus à la jambe et la figure toute balafrée. Le brave homme sourit en me voyant : « Nous ne serons pas gênés, ce matin, monsieur. »

En effet, j’étais seul sur le bac ; mais avant qu’il eût détaché son amarre, il nous arriva du monde. D’abord une grosse fermière aux yeux clairs, s’en allant au marché de Corbeil, avec deux grands paniers passés sous les bras, qui mettaient d’aplomb sa taille rustique et la faisaient marcher ferme et droit ; puis, derrière elle, dans le chemin creux, d’autres voyageurs qu’on apercevait vaguement à travers la brume et dont nous entendions les voix. C’était une voix de femme, douce, pleine de larmes :

« Oh ! monsieur Chachignot, je vous en prie, ne nous faites pas avoir de la peine… Vous voyez qu’il travaille maintenant… Donnez-lui du temps pour payer… c’est tout ce qu’il demande.

— J’en ai assez donné, du temps… j’en donne plus, répondait une voix de vieux paysan, édentée et cruelle ; « Ça regarde l’huissier à cette heure. Il fera ce qu’il voudra… Ohé ! Eugène ! »

— « C’est ce gueux de Chachignot, me dit le passeur à voix basse… Voilà ! Voilà ! »

À ce moment, je vis arriver sur la plage un grand vieux, affublé d’une redingote de gros drap et d’un chapeau de soie tout neuf, très haut de forme. Ce paysan hâlé, crevassé, dont les mains noueuses étaient déformées par la pioche, paraissait encore plus noir, plus brûlé, dans son vêtement de monsieur. Un front têtu, un grand nez crochu d’Indien Apache, une bouche pincée, aux rides pleines de malice, lui donnaient une physionomie féroce qui allait bien avec ce nom de Chachignot.

« Allons, Eugène, vite en route », fit-il en sautant dans le bac, et sa voix tremblait de colère. La fermière s’approcha de lui pendant que le passeur démarrait : « À qui en avez-vous donc, père Chachignot ?

— Tiens ! c’est toi, la Blanche ?… M’en parle pas… Je suis furieux… c’est ces canailles de Mazilier ! » Et il montrait du poing une petite ombre chétive qui remontait le chemin creux en sanglotant.

« — Qu’est-ce qu’ils vous ont fait, ces gens-là ?

— Ils m’ont fait qu’ils me doivent quatre termes et tout mon vin, et que je ne peux pas en avoir un sou !… Aussi je vas chez l’huissier de ce pas, pour faire flanquer tous ces gueux-là dans la rue.

— C’est pourtant un brave homme, ce Mazilier. Il n’y a peut-être pas de sa faute s’il ne vous paye pas… Il y en a tant qui ont perdu pendant cette guerre. »

Le vieux paysan eut une explosion :

« C’est eun’ bête !… Il pouvait faire sa fortune avec les Prussiens. C’est lui qui n’a pas voulu… Du jour qu’ils sont arrivés, il a fermé son cabaret et décroché son enseigne… Les autres cafetiers ont fait des affaires d’or pendant la guerre ; lui n’a pas seulement vendu pour un sou… Pis que cela. Il s’est fait mettre en prison avec ses insolences… C’est eun’ bête, que je te dis… Est-ce que ça le regardait, lui, toutes ces histoires ? Est-ce qu’il était militaire ?… Il n’avait qu’à fournir du vin et de l’eau-de-vie à la pratique ; maintenant il pourrait me payer… Canaille, va ! je t’apprendrai à faire le patriote ! »

Et, rouge d’indignation, il se démenait dans sa grande redingote, avec les gestes balourds des gens de campagne habitués au bourgeron. À mesure qu’il parlait, les yeux clairs de la fermière, tout à l’heure si pleins de compassion pour les Mazilier, devenaient secs, presque méprisants. C’était une paysanne, elle aussi, et ces gens-là n’estiment guère ceux qui refusent de gagner de l’argent. D’abord elle disait : « C’est ben malheureux pour la femme », puis un moment après : « Ça ! c’est vrai… Il ne faut pas tourner le dos à la chance… » Sa conclusion fut : « Vous avez raison, mon vieux père, quand on doit, il faut payer. » Chachignot, lui, répétait toujours entre ses dents serrées :

« C’est eun’ bête… C’est eun’ bête… »

Le passeur, qui les écoutait tout en manœuvrant sa perche le long du bac, crut devoir s’en mêler :

« Ne faites donc pas le méchant comme ça, père Chachignot… À quoi ça vous servira-t-il d’aller chez l’huissier ?… Vous serez bien avancé quand vous aurez fait vendre ces pauvres gens. Attendez donc encore un peu, puisque vous en avez le moyen. »

Le vieux se retourna comme si on l’avait mordu :

« Je te conseille de parler, toi, propre à rien ! Tu en es encore un de ces patriotes… Si ça ne fait pas pitié ! Cinq enfants, pas le sou, et ça s’en va s’amuser à tirer des coups de canon sans y être forcé… Et je vous demande un peu, monsieur (je crois qu’il s’adressait à moi, le misérable !), à quoi tout ça nous a servi ? Lui, par exemple, il y a gagné de s’être fait casser la figure, de perdre une bonne place qu’il avait… Et maintenant le voilà logé comme un bohémien, dans une baraque à tous les vents, avec ses enfants qui prennent du mal et sa femme qui s’éreinte à lessiver… C’est-il pas eun’ bête, celui-là aussi ? »

Le passeur eut un éclair de colère, et, au milieu de sa figure blême je vis sa balafre se creuser profonde et blanche ; mais il eut la force de se contenir et passa sa rage sur la perche, qu’il enfonça dans le sable jusqu’à la tordre. Un mot de trop pouvait lui faire perdre encore cette place ; car M. Chachignot a de l’autorité dans le pays :

Il est du conseil municipal !

LE CARAVANSÉRAIL

Je ne peux pas me rappeler sans sourire le désenchantement que j’ai eu en mettant le pied pour la première fois dans un caravansérail d’Algérie. Ce joli mot de caravansérail, que traverse comme un éblouissement tout l’orient féerique des Mille et une Nuits, avait dressé dans mon imagination des enfilades de galeries découpées en ogives, des cours mauresques plantées de palmiers, où la fraîcheur d’un mince filet d’eau s’égrenait en gouttes mélancoliques sur des carreaux de faïence émaillée ; tout autour, des voyageurs en babouches, étendus sur des nattes, fumaient leurs pipes à l’ombre des terrasses, et de cette halte montait sous le grand soleil des caravanes une odeur lourde de musc, de cuir brûlé, d’essence de rose et de tabac doré…

Les mots sont toujours plus poétiques que les choses. Au lieu du caravansérail que je m’imaginais, je trouvai une ancienne auberge de l’Île-de-France, l’auberge du grand chemin, station de rouliers, relais de poste, avec sa branche de houx, son banc de pierre à côté du portail, et tout un monde de cours, de hangars, de granges, d’écuries.

Il y avait loin de là à mon rêve des Mille et une Nuits ; pourtant cette première désillusion passée, je sentis bien vite le charme et le pittoresque de cette hôtellerie franque perdue, à cent lieues d’Alger, au milieu d’une immense plaine qu’horizonnait un fond de petites collines pressées et bleues comme des vagues. D’un côté, l’Orient pastoral, des champs de maïs, une rivière bordée de lauriers-roses, la coupole blanche de quelque vieux tombeau ; de l’autre, la grand’route, apportant dans ce paysage de l’Ancien Testament le bruit, l’animation de la vie européenne. C’est ce mélange d’Orient et d’Occident, ce bouquet d’Algérie moderne, qui donnait au caravansérail de Mme Schontz une physionomie si amusante, si originale.

Je vois encore la diligence de Tlemcen entrant dans cette grande cour, au milieu des chameaux accroupis, tout chargés de burnous et d’œufs d’autruche. Sous les hangars, des nègres font leur kousskouss, des colons déballent une charrue modèle, des Maltais jouent aux cartes sur une mesure à blé. Les voyageurs descendent, on change de chevaux ; la cour est encombrée. C’est un spahi à manteau rouge qui fait la fantasia pour les filles de l’auberge, deux gendarmes arrêtés devant la cuisine, buvant un coup sans quitter l’étrier ; dans un coin, des juifs algériens en bas bleus, en casquette, qui dorment sur des ballots de laine, en attendant l’ouverture du marché ; car deux fois par semaine un grand marché arabe se tenait sous les murs du caravansérail.

Ces jours-là, en ouvrant ma fenêtre le matin, j’avais en face de moi un fouillis de petites tentes, une houle bruyante et colorée où les chéchias rouges des Kabyles éclataient comme des coquelicots dans un champ, et c’était jusqu’au soir des cris, des disputes, un fourmillement de silhouettes au soleil. Au jour tombant, les tentes se pliaient ; hommes, chevaux, tout disparaissait, s’en allait avec la lumière, comme un de ces petits mondes tourbillonnants que le soleil emporte dans ses rayons. Le plateau restait nu, la plaine redevenait silencieuse, et le crépuscule d’Orient passait dans l’air avec ses teintes irisées et fugitives comme des bulles de savon… Pendant dix minutes, tout l’espace était rose. Il y avait, je me rappelle, à la porte du caravansérail, un vieux puits si bien enveloppé dans ces lueurs du couchant, que sa margelle usée semblait de marbre rose ; le seau ramenait de la flamme, la corde ruisselait de gouttes de feu…

Peu à peu cette belle couleur de rubis s’éteignait, passait à la mélancolie du lilas. Puis le lilas lui-même s’étalait en s’assombrissant. Un bruissement confus courait jusqu’au bout de l’immense plaine ; et tout à coup, dans le noir, dans le silence, éclatait la musique sauvage des nuits d’Afrique, clameurs éperdues des cigognes, aboiements des chacals et des hyènes, et de loin en loin, un mugissement sourd, presque solennel, qui faisait frissonner les chevaux dans les écuries, les chameaux sous les hangars des cours…

Oh ! comme cela semblait bon, en sortant tout transi de ces flots d’ombre, de descendre dans la salle à manger du caravansérail et d’y trouver le rire, la chaleur, les lumières, ce beau luxe de linge frais et de cristaux clairs qui est si français ! Il y avait là, pour vous faire les honneurs de la table, Mme Schontz, une ancienne beauté de Mulhouse, et la jolie Mlle Schontz, que sa joue en fleur un peu hâlée et sa coiffe alsacienne aux ailes de tulle noir faisaient ressembler à une rose sauvage de Guebwiller ou de Rouge-Goutte sur laquelle se serait posé un papillon… Ètaient-ce les yeux de la fille ou le petit vin d’Alsace que la mère vous versait au dessert, mousseux et doré comme du champagne ? Toujours est-il que les dîners du caravansérail avaient un grand renom dans les camps du sud… Les tuniques bleu de ciel s’y pressaient à côté des vestons de hussards galonnés de soutaches et de brandebourgs ; et bien avant dans la nuit, la lumière s’attardait aux vitres de la grande auberge.

Le repas fini, la table enlevée, on ouvrait un vieux piano qui dormait là depuis vingt ans et l’on se mettait à chanter des airs de France ; ou bien, sur une lauterbach quelconque, un jeune Werther à sabretache faisait faire un tour de valse à Mlle Schontz. Au milieu de cette gaieté militaire un peu bruyante, dans ce cliquetis d’aiguillettes, de grands sabres et de petits verres, ce rythme langoureux qui passait, ces deux cœurs qui battaient en mesure, enfermés dans le tournoiement de la valse, ces serments d’amour éternel qui mouraient sur un dernier accord, vous ne pouvez rien vous figurer de plus charmant.

Quelquefois, dans la soirée, la grosse porte du caravansérail s’ouvrait à deux battants, des chevaux piaffaient dans la cour. C’était un aga du voisinage qui, s’ennuyant avec ses femmes, venait frôler la vie occidentale, écouter le piano des roumis et boire du vin de France. Une seule goutte de vin est maudite, dit Mahomet dans son Coran ; mais il y a des accommodements avec la loi. À chaque verre qu’on lui versait, l’aga prenait, avant de boire, une goutte au bout de son doigt, la secouait gravement, et, cette goutte maudite une fois chassée, il buvait le reste sans remords. Alors, tout étourdi de musique et de lumières, l’Arabe se couchait par terre dans ses burnous, riait silencieusement en montrant ses dents blanches et suivait les ronds de la valse avec des yeux enflammés.

… Hélas ! maintenant où sont-ils les valseurs de Mlle Schontz ? où sont les tuniques bleu de ciel, les jolis hussards à taille de guêpe ? Dans les houblonnières de Wissembourg, dans les sainfoins de Gravelotte… Personne ne viendra plus boire le petit vin d’Alsace au caravansérail de Mme Schontz. Les deux femmes sont mortes, le fusil au poing, en défendant contre les Arabes leur caravansérail incendié. De l’ancienne hôtellerie si vivante, les murs seuls — ces grands ossements des bâtisses — restent debout, tout calcinés. Les chacals rôdent dans les cours. Çà et là un bout d’écurie, un hangar épargné par la flamme se dressent comme une apparition de vie ; et le vent, ce vent de désastre qui souffle depuis deux ans sur notre pauvre France, des bords du Rhin jusqu’à Laghouat, de la Saar au Sahara, passe chargé de plaintes dans ces ruines et fait battre les portes tristement.

LE CONCERT DE LA HUITIÈME

Tous les bataillons du Marais et du faubourg Saint-Antoine campaient cette nuit-là dans les baraquements de l’avenue Daumesnil. Depuis trois jours l’armée de Ducrot se battait sur les hauteurs de Champigny ; et nous autres, on nous faisait croire que nous formions la réserve.

Rien de plus triste que ce campement du boulevard extérieur, entouré de cheminées d’usines, de gares fermées, de chantiers déserts, dans ces quartiers mélancoliques qu’éclairaient seulement quelques boutiques de marchands de vin. Rien de plus glacial, de plus sordide que ces longues baraques en planches, alignées sur le sol battu, sec et dur de décembre, avec leurs fenêtres mal jointes, leurs portes toujours ouvertes, et ces quinquets fumeux tout obscurcis de brume, comme des falots en plein vent. Impossible de lire, de dormir, de s’asseoir. Il fallait inventer des jeux de gamins pour se réchauffer, battre la semelle, courir autour des baraques. Cette inaction bête, si près de la bataille, avait quelque chose de honteux et d’énervant, cette nuit-là surtout. Bien que la canonnade eût cessé, on sentait qu’une terrible partie se préparait là-haut, et, de temps en temps, quand les feux électriques des forts atteignaient ce côté de Paris, dans leur mouvement circulaire, on voyait des troupes silencieuses, massées au bord des trottoirs, d’autres qui remontaient l’avenue en nappes sombres et semblaient ramper à terre, rapetissées par les hautes colonnes de la place du Trône.

J’étais là tout glacé, perdu dans la nuit de ces grands boulevards. Quelqu’un me dit :

« Venez donc voir à la huitième… Il paraît qu’il y a un concert. »

J’y allai. Chacune de nos compagnies avait sa baraque ; mais celle de la huitième était bien mieux éclairée que les autres et bourrée de monde. Des chandelles piquées au bout des baïonnettes allongeaient de grandes flammes ombrées de fumées noires, qui frappaient en plein sur toutes ces têtes d’ouvriers, vulgaires, abruties par l’ivresse, le froid, la fatigue et ce mauvais sommeil debout qui fane et qui pâlit. Dans un coin, la cantinière dormait, la bouche ouverte, pelotonnée sur un banc devant sa petite table chargée de bouteilles vides et de verres troubles.

On chantait.

À tour de rôle, messieurs les amateurs montaient sur une estrade improvisée au fond de la salle, et se posaient, déclamaient, se drapaient dans leurs couvertures avec des souvenirs de mélodrames. Je retrouvai là ces voix ronflantes, roulantes, qui résonnent au fond des passages, des cités ouvrières toutes pleines de tapages d’enfants, de cages pendues, d’échoppes bruyantes. Cela est charmant à entendre, mêlé au bruit des outils, avec l’accompagnement du marteau et de la varlope ; mais là, sur cette estrade, c’était ridicule et navrant.

Nous eûmes d’abord l’ouvrier penseur, le mécanicien à longue barbe, chantant les douleurs du prolétaire. Pauvro prolétairo… o… o… avec une voix de gorge, où la sainte Internationale avait mis toutes ses colères. Puis il en vint un autre, à moitié endormi, qui nous chanta la fameuse chanson de la Canaille, mais d’un air si ennuyé, si lent, si dolent, qu’on aurait dit une berceuse… C’est la canaille… Eh bien !… j’en suis… Et, pendant qu’il psalmodiait, on entendait les ronflements des dormeurs obstinés qui cherchaient les coins, se retournaient contre la lumière en grognant.

Soudain, un éclair blanc passa entre les planches et fit pâlir la flamme rouge des chandelles. En même temps un coup sourd ébranla la baraque, et presque aussitôt d’autres coups, plus sourds, plus lointains, roulèrent là-bas sur les coteaux de Champigny, en saccades diminuées. C’était la bataille qui recommençait.

Mais MM. les amateurs se moquaient bien de la bataille !

Cette estrade, ces quatre chandelles avaient remué dans tout ce peuple je ne sais quels instincts de cabotinage. Il fallait les voir guetter le dernier couplet, s’arracher les romances de la bouche. Personne ne sentait plus le froid. Ceux qui étaient sur l’estrade, ceux qui en descendaient, et aussi ceux qui attendaient leur tour, la romance au bord du gosier, tous étaient rouges, suants, l’œil allumé. La vanité leur tenait chaud.

Il y avait là des célébrités du quartier, un tapissier poète qui demanda à dire une chansonnette de sa composition, l’Égoïste, avec le refrain : Chacun pour soi. Et, comme il avait un défaut de langue, il disait : l’Égoïfte et Facun pour foi. C’était une satire contre les bourgeois ventrus qui aiment mieux rester au coin de leur feu que d’aller aux avant-postes ; et je verrai toujours cette bonne tête de fabuliste, son képi sur l’oreille et sa jugulaire au menton, soulignant tous les mots de sa chansonnette, et nous décochant son refrain d’un air malicieux :

Facun pour foi… facun pour foi.

Pendant ce temps, le canon chantait, lui aussi, mêlant sa basse profonde aux roulades des mitrailleuses. Il disait les blessés mourant de froid dans la neige, l’agonie aux revers des routes dans des mares de sang gelé, l’obus aveugle, la mort noire arrivant de tous côtés à travers la nuit…

Et le concert de la huitième allait toujours son train !

Maintenant nous en étions aux gaudrioles. Un vieux rigolo, l’œil éraillé et le nez rouge, se trémoussait sur l’estrade, dans un délire de trépignements, de bis, de bravos. Le gros rire des obscénités dites entre hommes épanouissait toutes les figures. Du coup, la cantinière s’était réveillée et, serrée dans la foule, dévorée par tous ces yeux, se tordait de rire, elle aussi, pendant que le vieux entonnait de sa voix de rogomme : Le bon Dieu, saoul comme un…

Je n’y tenais plus ; je sortis. Mon tour de faction allait venir ; mais tant pis ! il me fallait de l’espace et de l’air et je marchai devant moi, longtemps, jusqu’à la Seine. L’eau était noire, le quai désert. Paris sombre, privé de gaz, s’endormait dans un cercle de feu ; les éclairs des canons clignotaient tout autour et des rougeurs d’incendie s’allumaient de place en place sur les hauteurs. Tout près de moi, j’entendais des voix basses, pressées, distinctes dans l’air froid. On haletait, on s’encourageait…

« Oh ! hisse !… »

Puis les voix s’arrêtaient tout à coup, comme dans l’ardeur d’un grand travail qui absorbe toutes les forces de l’être. En m’approchant du bord, je finis par distinguer dans cette vague lueur qui monte de l’eau la plus noire une canonnière arrêtée au pont de Bercy et s’efforçant de remonter le courant. Des lanternes secouées au mouvement de l’eau, le grincement des câbles que halaient les marins, marquaient bien les ressauts, les reculs, toutes les péripéties de cette lutte contre la mauvaise volonté de la rivière et de la nuit… Brave petite canonnière, comme tous ces retards l’impatientaient !… Furieuse, elle battait l’eau de ses roues, la faisait bouillonner sur place… Enfin un effort suprême la poussa en avant. Hardi garçons !… Et quand elle eut passé et qu’elle s’avança toute droite dans le brouillard, vers la bataille qui l’appelait, un grand cri de : « Vive la France ! » retentit sous l’écho du pont.

Ah ! que le concert de la huitième était loin !

LE DERNIER LIVRE

« Il est mort !… » me dit quelqu’un dans l’escalier.

Depuis plusieurs jours déjà, je la sentais venir, la lugubre nouvelle. Je savais que d’un moment à l’autre j’allais la trouver à cette porte ; et pourtant elle me frappa comme quelque chose d’inattendu. Le cœur gros, les lèvres tremblantes, j’entrai dans cet humble logis d’homme de lettres où le cabinet de travail tenait la plus grande place, où l’étude despotique avait pris tout le bien-être, toute la clarté de la maison.

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