Les Contes du lundi (page 8)
Il était là, couché sur un lit de fer très bas, et sa table chargée de papiers, sa grande écriture interrompue au milieu des pages, sa plume encore debout dans l’encrier disaient combien la mort l’avait frappé subitement. Derrière le lit, une haute armoire de chêne, débordant de manuscrits, de paperasses, s’entrouvrait presque sur sa tête. Tout autour, des livres, rien que des livres : partout, sur des rayons, sur des chaises, sur le bureau, empilés par terre dans des coins, jusque sur le pied du lit. Quand il écrivait là, assis à sa table, cet encombrement, ce fouillis sans poussière pouvait plaire aux yeux : on y sentait la vie, l’entrain du travail. Mais dans cette chambre de mort, c’était lugubre. Tous ces pauvres livres, qui croulaient par piles, avaient l’air prêts à partir, à se perdre dans cette grande bibliothèque du hasard, éparse dans les ventes, sur les quais, les étalages, feuilletés par le vent et la flâne.
Je venais de l’embrasser dans son lit, et j’étais debout à le regarder, tout saisi par le contact de ce front froid et lourd comme une pierre. Soudain la porte s’ouvrit. Un commis en librairie, chargé, essoufflé, entra joyeusement et poussa sur la table un paquet de livres, frais sortis de la presse.
« Envoi de Bachelin », cria-t-il ; puis, voyant le lit, il recula, ôta sa casquette et se retira discrètement.
Il y avait quelque chose d’effroyablement ironique dans cet envoi du libraire Bachelin, retardé d’un mois, attendu par le malade avec tant d’impatience et reçu par le mort… Pauvre ami ! C’était son dernier livre, celui sur lequel il comptait le plus. Avec quel soin minutieux ses mains, déjà tremblantes de fièvre, avaient corrigé les épreuves ! quelle hâte il avait de tenir le premier exemplaire ! Dans les derniers jours, quand il ne parlait plus, ses yeux restaient fixés sur la porte ; et si les imprimeurs, les protes, les brocheurs, tout ce monde employé à l’œuvre d’un seul, avaient pu voir ce regard d’angoisse et d’attente, les mains se seraient hâtées, les lettres se seraient bien mises en pages, les pages en volumes pour arriver à temps, c’est-à-dire un jour plus tôt, et donner au mourant la joie de retrouver, toute fraîche dans le parfum du livre neuf et la netteté des caractères, cette pensée qu’il sentait déjà fuir et s’obscurcir en lui.
Même en pleine vie, il y a là en effet pour l’écrivain un bonheur dont il ne se blase jamais. Ouvrir le premier exemplaire de son œuvre, la voir fixée, comme en relief, et non plus dans cette grande ébullition du cerveau où elle est toujours un peu confuse, quelle sensation délicieuse ! Tout jeune, cela vous cause un éblouissement : les lettres miroitent, allongées de bleu, de jaune, comme si l’on avait du soleil plein la tête. Plus tard, à cette joie d’inventeur se mêle un peu de tristesse, le regret de n’avoir pas dit tout ce que l’on voulait dire. L’œuvre qu’on portait en soi paraît toujours plus belle que celle qu’on a faite. Tant de choses se perdent en ce voyage de la tête à la main ! À voir dans les profondeurs du rêve, l’idée du livre ressemble à ces jolies méduses de la Méditerranée qui passent dans la mer comme des nuances flottantes ; posées sur le sable, ce n’est plus qu’un peu d’eau, quelques gouttes décolorées que le vent sèche tout de suite.
Hélas ! ni ces joies ni ces désillusions, le pauvre garçon n’avait rien eu, lui, de sa dernière œuvre. C’était navrant à voir, cette tête inerte et lourde, endormie sur l’oreiller, et à côté ce livre tout neuf, qui allait paraître aux vitrines, se mêler aux bruits de la rue, à la vie de la journée, dont les passants liraient le titre machinalement, l’emporteraient dans leur mémoire, au fond de leurs yeux, avec le nom de l’auteur, ce même nom inscrit à la page triste des mairies, et si riant, si gai sur la couverture de couleur claire. Le problème de l’âme et du corps semblait tenir là tout entier, entre ce corps rigide qu’on allait ensevelir, oublier, et ce livre qui se détachait de lui, comme une âme visible, vivante, et peut-être immortelle…
… « Il m’en avait promis un exemplaire… » dit tout bas près de moi une voix larmoyante. Je me retournai, et j’aperçus, sous des lunettes d’or, un petit œil vif et fureteur de ma connaissance et de la vôtre aussi, vous tous, mes amis qui écrivez. C’était l’amateur de livres, celui qui vient, dès qu’un volume de vous est annoncé, sonner à votre porte deux petits coups timides et persistants qui lui ressemblent. Il entre, souriant, l’échine basse, frétille autour de vous, vous appelle « cher maître », et ne s’en ira pas sans emporter votre dernier livre. Rien que le dernier ! Il a tous les autres, c’est celui-là seul qui lui manque. Et le moyen de refuser ? Il arrive si bien à l’heure, il sait si bien vous prendre au milieu de cette joie dont nous vous parlions, dans l’abandon des envois, des dédicaces. Ah ! le terrible petit homme que rien ne rebute, ni les portes sourdes, ni les accueils gelés, ni le vent, ni la pluie, ni les distances. Le matin, on le rencontre dans la rue de la Pompe, grattant au petit huis du patriarche de Passy ; le soir, il revient de Marly avec le nouveau drame de Sardou sous le bras. Et comme cela, toujours trottant, toujours en quête, il remplit sa vie sans rien faire, et sa bibliothèque sans payer.
Certes, il fallait que la passion des livres fût bien forte chez cet homme pour l’amener ainsi jusqu’à ce lit de mort.
« Eh ! prenez-le, votre exemplaire, » lui dis-je impatienté. Il ne le prit pas, il l’engloutit. Puis, une fois le volume bien approfondi dans sa poche, il resta sans bouger, sans parler, la tête penchée sur l’épaule, essuyant ses lunettes d’un air attendri… Qu’attendait-il ? qu’est-ce qui le retenait ? Peut-être un peu de honte, l’embarras de partir tout de suite, comme s’il n’était venu que pour cela ?
Eh bien, non !
Sur la table, dans le papier d’emballage à moitié enlevé, il venait d’apercevoir quelques exemplaires d’amateur, la tranche épaisse, non rognés, avec de grandes marges, fleurons, culs-de-lampe ; et malgré son attitude recueillie, son regard, sa pensée, tout était là… Il en louchait, le malheureux !
Ce que c’est pourtant que la manie d’observer ! Moi-même je m’étais laissé distraire de mon émotion, et je suivais, à travers mes larmes, cette petite comédie navrante qui se jouait au chevet du mort. Doucement, par petites secousses invisibles, l’amateur se rapprochait de la table. Sa main se posa comme par hasard sur un des volumes ; il le retourna, l’ouvrit, palpa le feuillet. À mesure son œil s’allumait, le sang lui montait aux joues. La magie du livre opérait en lui… À la fin, n’y tenant plus, il en prit un :
« C’est pour M. de Sainte-Beuve », me dit-il à demi-voix, et dans sa fièvre, son trouble, la peur qu’on ne le lui reprît, peut-être aussi pour bien me convaincre que c’était pour M. de Sainte-Beuve, il ajouta très gravement avec un accent de componction intraduisible : « De l’Académie française !… » et il disparut.
LE MAUVAIS ZOUAVE
Le grand forgeron Lory de Sainte-Marie-aux-Mines, n’était pas content ce soir-là.
D’habitude, sitôt la forge éteinte, le soleil couché, il s’asseyait sur un banc, devant sa porte, pour savourer cette bonne lassitude que donne le poids du travail et de la chaude journée, et avant de renvoyer les apprentis, il buvait avec eux quelques longs coups de bière fraîche en regardant la sortie des fabriques. Mais, ce soir-là, le bonhomme resta dans sa forge jusqu’au moment de se mettre à table ; et encore y vint-il comme à regret. La vieille Lory pensait en regardant son homme :
« Qu’est-ce qu’il lui arrive ?… Il a peut-être reçu du régiment quelque mauvaise nouvelle qu’il ne veut pas me dire ?… L’aîné est peut-être malade… »
Mais elle n’osait rien demander et s’occupait seulement à faire taire trois petits blondins couleur d’épis brûlés, qui riaient autour de la nappe en croquant une bonne salade de radis noirs à la crème.
À la fin, le forgeron repoussa son assiette en colère :
« Ah ! les gueux ! ah ! les canailles !…
— À qui en as-tu, voyons, Lory ? »
Il éclata.
« J’en ai, dit-il, à cinq ou six drôles qu’on voit rouler depuis ce matin dans la ville en costume de soldats français, bras dessus, bras dessous avec les Bavarois… C’est encore de ceux-là qui ont… comment disent-ils ça ?… opté pour la nationalité de Prusse… Et dire que tous les jours nous en voyons revenir de ces faux Alsaciens !… Qu’est-ce qu’on leur a donc fait boire ? »
La mère essaya de les défendre.
« Que veux-tu, mon pauvre homme, ce n’est pas tout à fait leur faute à ces enfants… C’est si loin cette Algérie d’Afrique où on les envoie !… Ils ont le mal du pays là-bas ; et la tentation est bien forte pour eux de revenir, de n’être plus soldats. »
Lory donna un grand coup de poing sur la table.
« Tais-toi, la mère !… vous autres, femmes, vous n’y entendez rien. À force de vivre toujours avec les enfants et rien que pour eux, vous rapetissez tout à la taille de vos marmots… Eh bien, moi, je te dis que ces hommes-là sont des gueux, des renégats, les derniers des lâches, et que si par malheur notre Christian était capable d’une infamie pareille, aussi vrai que je m’appelle Georges Lory et que j’ai servi sept ans aux chasseurs de France, je lui passerais mon sabre à travers le corps. »
Et terrible, à demi levé, le forgeron montrait sa longue latte de chasseur pendue à la muraille au-dessous du portrait de son fils, un portrait de zouave fait là-bas, en Afrique ; mais, de voir cette honnête figure d’Alsacien, toute noire et hâlée de soleil, dans ces blancheurs, ces effacements que font les couleurs vives à la grande lumière, cela le calma subitement, et il se mit à rire.
« Je suis bien bon de me monter la tête… Comme si notre Christian pouvait songer à devenir Prussien, lui qui en a tant descendu pendant la guerre !… »
Remis en belle humeur par cette idée, le bonhomme acheva de dîner gaiement et s’en alla sitôt après vider une couple de chopes à la Ville de Strasbourg.
Maintenant la vieille Lory est seule. Après avoir couché ses trois petits blondins qu’on entend gazouiller dans la chambre à côté, comme un nid qui s’endort, elle prend son ouvrage et se met à repriser devant la porte, du côté des jardins. De temps en temps elle soupire et pense en elle-même :
« Oui, je veux bien. Ce sont des lâches, des renégats… mais c’est égal ! Leurs mères sont bien heureuses de les ravoir. »
Elle se rappelle le temps où le sien, avant de partir pour l’armée, était là, à cette même heure du jour, en train de soigner le petit jardin. Elle regarde le puits où il venait remplir ses arrosoirs, en blouse, les cheveux longs, ses beaux cheveux qu’on lui a coupés en entrant aux zouaves…
Soudain elle tressaille. La petite porte du fond, celle qui donne sur les champs, s’est ouverte. Les chiens n’ont pas aboyé ; pourtant celui qui vient d’entrer longe les murs comme un voleur, se glisse entre les ruches…
« Bonjour, maman ! »
Son Christian est debout devant elle, tout débraillé dans son uniforme, honteux, troublé, la langue épaisse. Le misérable est revenu au pays avec les autres, et, depuis une heure, il rôde autour de la maison, attendant le départ du père pour entrer. Elle voudrait le gronder, mais elle n’en a pas le courage. Il y a si longtemps qu’elle ne l’a vu, embrassé ! Puis il lui donne de si bonnes raisons : qu’il s’ennuyait du pays, de la forge, de vivre toujours loin d’eux ; avec ça la discipline devenue plus dure, et les camarades qui l’appelaient « Prussien », à cause de son accent d’Alsace. Tout ce qu’il dit, elle le croit. Elle n’a qu’à le regarder pour le croire. Toujours causant, ils sont entrés dans la salle basse. Les petits réveillés accourent pieds nus, en chemise, pour embrasser le grand frère. On veut le faire manger, mais il n’a pas faim. Seulement il a soif, toujours soif, et il boit de grands coups d’eau par-dessus toutes les tournées de bière et de vin blanc qu’il s’est payées depuis le matin au cabaret.
Mais quelqu’un marche dans la cour. C’est le forgeron qui rentre.
« Christian, voilà ton père. Vite, cache-toi, que j’aie le temps de lui parler, de lui expliquer… » et elle le pousse derrière le grand poêle en faïence, puis se remet à coudre, les mains tremblantes. Par malheur, la chéchia du zouave est restée sur la table, et c’est la première chose que Lory voit en entrant. La pâleur de la mère, son embarras… il comprend tout.
« Christian est ici !… » dit-il d’une voix terrible, et, décrochant son sabre avec un geste fou, il se précipite vers le poêle où le zouave est blotti, blême, dégrisé, s’appuyant au mur, de peur de tomber.
La mère se jette entre eux.
« Lory, Lory, ne le tue pas… C’est moi qui lui ai écrit de revenir, que tu avais besoin de lui à la forge… »
Elle se cramponne à son bras, se traîne, sanglote. Dans la nuit de leur chambre, les enfants crient d’entendre ces voix pleines de colère et de larmes, si changées qu’ils ne les reconnaissent plus… Le forgeron s’arrête, et, regardant sa femme :
« Ah ! c’est toi qui l’as fait revenir… Alors, c’est bon, qu’il aille se coucher. Je verrai demain ce que j’ai à faire. »
Le lendemain, Christian, en s’éveillant d’un lourd sommeil plein de cauchemars et de terreurs sans cause, s’est retrouvé dans sa chambre d’enfant. À travers les petites vitres encadrées de plomb, traversées de houblon fleuri, le soleil est déjà chaud et haut. En bas, les marteaux sonnent sur l’enclume… La mère est à son chevet ; elle ne l’a pas quitté de la nuit, tant la colère de son homme lui faisait peur. Le vieux non plus ne s’est pas couché. Jusqu’au matin il a marché dans la maison, pleurant, soupirant, ouvrant et fermant des armoires ; et à présent voilà qu’il entre dans la chambre de son fils, gravement, habillé comme pour un voyage, avec de hautes guêtres, le large chapeau et le bâton de montagne solide et ferré au bout. Il s’avance droit au lit : « Allons, haut !… lève-toi ! »
Le garçon, un peu confus, veut prendre ses effets de zouave.
« Non, pas ça… » dit le père sévèrement.
Et la mère, toute craintive : « Mais, mon ami, il n’en a pas d’autres.
— Donne-lui les miens… Moi, je n’en ai plus besoin. »
Pendant que l’enfant s’habille, Lory plie soigneusement l’uniforme, la petite veste, les grandes braies rouges, et, le paquet fait, il se passe autour du cou l’étui de fer-blanc où tient la feuille de route…
« Maintenant descendons », dit-il ensuite, et tous trois descendent à la forge sans se parler… Le soufflet ronfle ; tout le monde est au travail. En revoyant ce hangar grand ouvert, auquel il pensait tant là-bas, le zouave se rappelle son enfance, et comme il a joué là longtemps entre la chaleur de la route et les étincelles de la forge toutes brillantes dans le poussier noir. Il lui prend un accès de tendresse, un grand désir d’avoir le pardon de son père ; mais, en levant les yeux, il rencontre toujours un regard inexorable.
Enfin le forgeron se décide à parler.
« Garçon, dit-il, voilà l’enclume, les outils… tout cela est à toi… Et tout cela aussi ! » ajoute-t-il, en lui montrant le petit jardin qui s’ouvre là-bas au fond, plein de soleil et d’abeilles, dans le cadre enfumé de la porte… « Les ruches, la vigne, la maison, tout t’appartient… Puisque tu as sacrifié ton honneur à ces choses, c’est bien le moins que tu les gardes… Te voilà maître ici… Moi, je pars… Tu dois cinq ans à la France, je vais les payer pour toi.
— Lory, Lory, où vas-tu ? crie la pauvre vieille.
— Père !… » supplie l’enfant… Mais le forgeron est déjà parti, marchant à grands pas, sans se retourner…
À Sidi-bel-Abbès, au dépôt du 3e zouaves, il y a depuis quelques jours un engagé volontaire de cinquante-cinq ans.
LE MIROIR
Dans le Nord, au bord du Niémen, est arrivée une petite créole de quinze ans, blanche et rose comme une fleur d’amandier. Elle vient du pays des colibris ; c’est le vent de l’amour qui l’apporte… Ceux de son île lui disaient : « Ne pars pas, il fait froid sur le continent… L’hiver te fera mourir. » Mais la petite créole ne croyait pas à l’hiver et ne connaissait le froid que pour avoir pris des sorbets ; puis elle était amoureuse, elle n’avait pas peur de mourir… Et maintenant la voilà qui débarque là-haut dans les brouillards du Niémen, avec ses éventails, son hamac, ses moustiquaires et une cage en treillis doré pleine d’oiseaux de son pays.
Quand le vieux père Nord a vu venir cette fleur des îles que le Midi lui envoyait dans un rayon, son cœur s’est ému de pitié ; et comme il pensait bien que le froid ne ferait qu’une bouchée de la fillette et de ses colibris, il a vite allumé un gros soleil jaune et s’est habillé d’été pour les recevoir… La créole s’y est trompée ; elle a pris cette chaleur du Nord, brutale et lourde, pour une chaleur de durée, cette éternelle verdure noire pour de la verdure de printemps, et, suspendant son hamac au fond du parc entre deux sapins, tout le jour elle s’évente, elle se balance.
« Mais il fait très chaud dans le Nord », dit-elle en riant. Pourtant quelque chose l’inquiète. Pourquoi, dans cet étrange pays, les maisons n’ont-elles pas de vérandas ? Pourquoi ces murs épais, ces tapis, ces lourdes tentures ? Ces gros poêles en faïence, et ces grands tas de bois qu’on empile dans les cours, et ces peaux de renards bleus, ces manteaux doublés, ces fourrures qui dorment au fond des armoires ; à quoi tout cela peut-il servir ?… Pauvre petite, elle va le savoir bientôt.
Un matin, en s’éveillant, la petite créole se sent prise d’un grand frisson. Le soleil a disparu, et du ciel noir et bas, qui semble dans la nuit s’être rapproché de la terre, il tombe par flocons une peluche blanche et silencieuse comme sous les cotonniers… Voilà l’hiver, voilà l’hiver ! Le vent siffle, les poêles ronflent. Dans leur grande cage en treillis doré, les colibris ne gazouillent plus. Leurs petites ailes bleues, roses, rubis, vert de mer, restent immobiles, et c’est pitié de les voir se serrer les uns contre les autres, engourdis et bouffis par le froid, avec leurs becs fins et leurs yeux en tête d’épingle. Là-bas, au fond du parc, le hamac grelotte plein de givre, et les branches des sapins sont en verre filé… La petite créole a froid ; elle ne veut plus sortir.
Pelotonnée au coin du feu comme un de ses oiseaux, elle passe son temps à regarder la flamme et se fait du soleil avec ses souvenirs. Dans la grande cheminée lumineuse et brûlante, elle revoit tout son pays : les larges quais pleins de soleil avec le sucre brun des cannes qui ruisselle, et les grains de maïs flottant dans une poussière dorée, puis les siestes d’après-midi, les stores clairs, les nattes de paille, puis les soirs d’étoiles, les mouches enflammées, et des millions de petites ailes qui bourdonnent entre les fleurs et dans les mailles de tulle des moustiquaires.
Et tandis qu’elle rêve ainsi devant la flamme, les jours d’hiver se succèdent toujours plus courts, toujours plus noirs. Tous les matins on ramasse un colibri mort dans la cage ; bientôt il n’en reste plus que deux, deux flocons de plumes vertes qui se hérissent l’un contre l’autre dans un coin…
Ce matin-là, la petite créole n’a pas pu se lever. Comme une balancelle mahonnaise prise dans les glaces du Nord, le froid l’étreint, la paralyse. Il fait sombre, la chambre est triste. Le givre a mis sur les vitres un épais rideau de soie mate. La ville semble morte, et, par les rues silencieuses, le chasse-neige à vapeur siffle lamentablement… Dans son lit, pour se distraire, la créole fait luire les paillettes de son éventail et passe son temps à se regarder dans les miroirs de son pays, tout frangés de grandes plumes indiennes.
Toujours plus courts, toujours plus noirs, les jours d’hiver se succèdent. Dans ses courtines de dentelles, la petite créole languit, se désole. Ce qui l’attriste surtout, c’est que de son lit elle ne peut pas voir le feu. Il lui semble qu’elle a perdu sa patrie une seconde fois… De temps en temps elle demande : « Est-ce qu’il y a du feu dans la chambre ? — Mais oui, petite, il y en a. La cheminée est tout en flammes. Entends-tu pétiller le bois, et les pommes de pin qui éclatent ? — Oh ! voyons, voyons. » Mais elle a beau se pencher, la flamme est trop loin d’elle ; elle ne peut pas la voir et cela la désespère. Or, un soir qu’elle est là, pensive et pâle, sa tête au bord de l’oreiller et les yeux toujours tournés vers cette flamme invisible, son ami s’approche d’elle, prend un des miroirs qui sont sur le lit : « Tu veux voir le feu, mignonne… Eh bien ! attends… » Et s’agenouillant devant la cheminée, il essaie de lui envoyer avec son miroir un reflet de la flamme magique : « Peux-tu le voir ? — Non ! je ne vois rien. — Et maintenant… — Non ! pas encore… » Puis, tout à coup, recevant en plein visage un jet de lumière qui l’enveloppe : « Oh ! je le vois ! » dit la créole toute joyeuse, et elle meurt en riant avec deux petites flammes au fond des yeux.
LE PAPE EST MORT
J’ai passé mon enfance dans une grande ville de province coupée en deux par une rivière très encombrée, très remuante, où j’ai pris de bonne heure le goût des voyages et la passion de la vie sur l’eau. Il y a surtout un coin de quai, près d’une certaine passerelle Saint-Vincent, auquel je ne pense jamais, même aujourd’hui, sans émotion. Je revois l’écriteau cloué au bout d’une vergue : Cornet, bateaux de louage, le petit escalier qui s’enfonçait dans l’eau, tout glissant et noirci de mouillure, la flottille de petits canots fraîchement peints de couleurs vives s’alignant au bas de l’échelle, se balançant doucement bord à bord, comme allégés par les jolis noms qu’ils portaient à leur arrière en lettres blanches : l’Oiseau-Mouche, l’Hirondelle.
Puis, parmi les longs avirons reluisants de céruse qui étaient en train de sécher contre le talus, le père Cornet s’en allant avec son seau à peinture, ses grands pinceaux, sa figure tannée, crevassée, ridée de petites fossettes comme la rivière un soir de vent frais… Oh ! ce père Cornet. Ç’a été le Satan de mon enfance, ma passion douloureuse, mon péché, mon remords. M’en a-t-il fait commettre des crimes avec ses canots ! Je manquais l’école, je vendais mes livres. Qu’est-ce que je n’aurais pas vendu pour un après-midi de canotage !
Tous mes cahiers de classe au fond du bateau, la veste à bas, le chapeau en arrière, et dans les cheveux le bon coup d’éventail de la brise d’eau, je tirais ferme sur mes rames, en fronçant les sourcils pour bien me donner la tournure d’un vieux loup de mer. Tant que j’étais en ville, je tenais le milieu de la rivière, à égale distance des deux rives, où le vieux loup de mer aurait pu être reconnu. Quel triomphe de me mêler à ce grand mouvement de barques, de radeaux, de trains de bois, de mouches à vapeur qui se côtoyaient, s’évitaient, séparés seulement par un mince liséré d’écume ! Il y avait de lourds bateaux qui tournaient pour prendre le courant, et cela en déplaçait une foule d’autres.
Tout à coup, les roues d’un vapeur battaient l’eau près de moi ; ou bien une ombre lourde m’arrivait dessus, c’était l’avant d’un bateau de pommes.
« Gare donc, moucheron ! » me criait une voix enrouée ; et je suais, je me débattais, empêtré dans le va-et-vient de cette vie du fleuve que la vie de la rue traversait incessamment par tous ces ponts, toutes ces passerelles qui mettaient des reflets d’omnibus sous la coupe des avirons. Et le courant si dur à la pointe des arches, et les remous, les tourbillons, le fameux trou de la Mort qui trompe ! Pensez que ce n’était pas une petite affaire de se guider là-dedans avec des bras de douze ans et personne pour tenir la barre.