De rerum natura (De la nature) (page 3)
522. Le soleil à ce moment vient-il à percer de ses rayons l'obscurité de la tempête et à éclairer de face les nuages de pluie qui lui font vis-à-vis, alors sur leur fond noir l'arc-en-ciel déploie ses couleurs.
525. Tout ce qu'on voit encore se développer dans les airs et naître au-dessus de nous, tout ce qui se forme dans les nuages, tout enfin, neige, vents, grêle, gelées, et le gel si puissant qui durcit le cours des eaux et ralentit ou arrête çà et là la marche des fleuves, tout cela peut aisément s'expliquer, ton esprit n'éprouvera aucune peine à en comprendre les causes et à en pénétrer le secret, du moment que tu connais bien les propriétés des atomes.
533. Maintenant apprends comment se produisent les tremblements de terre. Mais auparavant fais en sorte de te persuader que la terre, dans son sein comme à la surface, est toute pleine de cavernes hantées par les vents et qu'elle renferme dans ses profondeurs un grand nombre de lacs, de marais, de rocs et de précipices ; son enveloppe recèle en outre, sois-en sûr, maints fleuves roulant des rochers dans leurs ondes puissantes. Car la terre doit être partout semblable à elle-même, l'évidence le veut.
541. Dans ces conditions, la terre tremble à sa surface, secouée par de grands éboulements, quand d'immenses cavernes s'écroulent en elle sous l'action du temps ; ce sont des monts entiers qui tombent et c'est le brusque ébranlement de cette chute qui détermine des tremblements propagés au loin. Rien de plus naturel, puisque nos maisons tremblent tout entières au bord des rues quand passent des chariots même de charge légère ; et ne tressaillent-elles pas de même, quand des chevaux fougueux font sonner sur le pavé les roues de char armées de fer ?
550. Il y a tremblement encore, lorsque dans les vastes et profonds lacs souterrains roule une avalanche détachée par le temps : l'agitation de l'eau secoue la terre et la fait vaciller ; un vase dérangé de son repos ne reprend l'équilibre que si le liquide qu'il contient a cessé de s'agiter.
555. En outre, lorsque le vent prisonnier dans les cavernes de la terre se porte tout entier sur un point et exerce de toutes ses forces une pression sur les hautes parois, la terre s'incline du côté où la pousse l'ouragan : alors les édifices construits à la surface du sol, ceux notamment qui s'élèvent le plus haut dans le ciel, penchent et menacent, entraînés dans le sens de l'ouragan intérieur ; les poutres mises à nu et disjointes pendent, toutes prêtes à se détacher. Et l'on n'oserait pas croire que le monde lui-même aura son heure de mort et de ruine, quand on voit de telles masses de terre sur le point de s'effondrer ? Si par hasard les vents ne reprenaient haleine, nulle force n'aurait le pouvoir d'arrêter les choses ni de les ramener en arrière dans leur course à la destruction ; mais comme ils font alterner des moments de relâche avec ceux de violence, comme tantôt ils rallient leurs forces pour revenir à la charge et tantôt plient devant la résistance, la terre finalement nous menace de ruines plus souvent qu'elle n'en fait ; car elle penche, puis se redresse ; elle manque de céder à son poids, puis retrouve sa stabilité. C'est pour cette raison que vacillent toutes les constructions, le faîte plus que le corps même, le corps plus que la base et la base à peine.
575. Voici encore une cause du grand tremblement. Parfois un brusque vent, une énorme masse d'air venue du dehors ou du sein de la terre, se jette dans ses cavernes, gronde, fait rage et tourbillonne dans les vastes grottes, puis déchirant les profondeurs du sol, ouvre un large abîme. C'est le cataclysme qui renversa Sidon, la ville tyrienne, et Egium dans le Péloponnèse, villes détruites par de semblables éruptions de vent et par les commotions qui en résultèrent ! Bien d'autres cités avec leurs remparts s'écoulèrent à la suite de tremblements de terre et maintes villes aussi furent englouties au fond de la mer avec leurs habitants.
588. Si le vent dans sa fureur ne parvient pas à ouvrir la terre, son impétuosité distribuée dans les nombreux pores du sol y provoque comme un frisson et fait tout trembler ; ainsi le froid pénétrant dans nos membres les secoue, les fait malgré eux trembler et frémir. Dans les villes alors s'agite une double terreur : on redoute l'effondrement des toits ; on craint la destruction des cavernes souterraines : dans la terre déchirée la nature ne va-t-elle pas ouvrir un vaste abîme et le combler d'un amas confus de ruines ? Ainsi donc, regarde tant qu'il te plaira le ciel et la terre comme des réalités inaltérables qui jouissent d'une sauvegarde éternelle ; parfois néanmoins la présence immédiate d'un grand danger te fera sentir en quelque endroit de l'âme l'aiguillon de la terreur : pourvu, diras-tu, que la terre n'aille pas, se dérobant tout à coup sous nos pas, disparaître dans un abîme, toutes choses y tomber à sa suite et le monde n'être plus que ruine et chaos !
606. Maintenant j'ai à expliquer pourquoi la mer ne connaît pas d'accroissement. Tout d'abord, on s'étonne que la nature ne lui en donne point, alors que tant d'eau s'y déverse et que de toutes parts des fleuves viennent s'y jeter. Ajoute les pluies errantes et les tempête au vol rapide qui arrosent les terres et grossissent les mers ; et n'oublie pas les propres sources sous-marines. Cependant tous ces apports à une si grande masse l'augmentent à peine d'une goutte d'eau ; c'est une raison pour moins s'étonner que la mer immense ne s'accroisse jamais.
615. En outre, le soleil par sa chaleur l'allège d'une forte part. Nous voyons en effet des étoffes mouillées sécher à ses rayons ardents : or les océans sont nombreux et étendent leurs vastes plaines à perte de vue. Dès lors le soleil a beau n'aspirer en chaque point de leur surface qu'une minime quantité d'eau, néanmoins sur l'étendue totale le prélèvement sera considérable.
622. Il faut dire aussi que les vents dont le souffle balaie la mer peuvent lui ravir une grande masse d'eau : est-il rare qu'en une seule nuit nous voyions les routes séchées et les ornières de boue molle prendre l'aspect d'une croûte dure ?
626. De plus, j'ai montré que les nuages aussi enlèvent beaucoup d'eau aux vastes plaines marines ; ils la répandent çà et là sur tout le globe des terres, lorsqu'il pleut sur le continent au-dessus duquel les vents poussent les nuages.
630. Enfin la terre est formée d'une substance perméable, étroitement jointe aux rivages de la mer, qu'elle entoure d'une ceinture adhérant de toutes parts ; en conséquence se produit un double mouvement des eaux terrestres qui se déversent dans la mer et de l'eau salée qui rentre dans la terre. Cette eau amère se filtre, perd son sel, remonte vers la source des fleuves où se rassemble toute la matière humide et de là coule en flots adoucis à la surface du sol, le long d'un chemin une fois creusé qui offre une pente à sa marche fluide.
638. Maintenant pour quelle raison les bouches du mont Etna vomissent-elles parfois d'épais tourbillons de flammes ? Je veux l'expliquer, car ce n'est pas un fléau ordinaire que cette tempête de flammes qui ravagea en souveraine les champs de Sicile, fut le point de mire des populations voisines et, par le spectacle des espaces célestes obscurcis de fumée et éclatants de feu, remplit les cœurs d'épouvante et d'angoisse à la pensée des malheurs inconnus que semblait préparer la nature.
646. Ici il te faut prendre une vue claire et profonde des choses, porter tes regards au loin et en tous sens, pour te souvenir que le grand Tout est infini et pour comprendre combien notre ciel lui-même n'en est qu'une minime partie, bien moindre que n'est un seul homme à l'égard de la terre entière. Ces principes une fois établis, s'ils t'apparaissent avec clarté et évidence, bien des étonnements te seront épargnés.
654. Qui de nous s'étonne qu'un malade ressente dans son organisme la brûlure de la fièvre ou bien dans ses membres la douleur de n'importe quel autre mal ? Supposons que le pied enfle tout à coup, ou qu'une douleur aiguë saisisse les dents, s'attaque aux yeux, ou bien que le feu sacré fasse irruption, erre par tout le corps, en brûle toutes les parties qu'il atteint et s'empare de l'organisme : il est évident que la cause en est dans la multitude existante des principes ; la terre et le ciel de notre globe portent en eux assez d'éléments morbides pour qu'il puisse s'en former une maladie de proportions effroyables. C'est ainsi assurément que le ciel et la terre peuvent recevoir de l'infini assez d'éléments capables de faire soudain trembler la terre, de parcourir terres et mers en tourbillons rapides, d'emplir l'Etna de feux, d'allumer l'incendie au ciel. Oui, le ciel lui-même peut s'embraser, les espaces célestes prendre feu, tout comme les pluies de tempête tombent avec plus de violence quand se trouvent rassemblés en plus grand nombre quelque part les éléments de l'eau.
672. Mais c'est qu'il est immense, cet incendie qui embrase l'Etna ! Sans doute ; mais y a-t-il un fleuve qui n'apparaisse très grand à qui n'en a jamais vu de plus grand ? Et de même un arbre, de même un homme ; en toutes choses, ce qu'on a vu de plus grand, on l'imagine immense. Et cependant tout cela, avec le ciel et la terre et la mer, n'est rien, par rapport à la masse totale du grand Tout.
679. Maintenant néanmoins je vais expliquer comment la flamme tout à coup irritée jaillit des vastes fournaises de l'Etna. D'abord la montagne entière est creuse et presque toute faite de cavernes de granit. En toutes il y de l'air, du vent. Le vent provient de l'air ému et agité. Quand il s'est échauffé et que rendu furieux il a tout embrasé autour de lui, roches et terre, et qu'il en a fait jaillir des jets rapides de feu, alors il se dresse et prend son élan en droite ligne par des gorges du volcan. Il peut ensuite porter au loin la flamme, au loin disperser la cendre, rouler la fumée en noirs tourbillons tout en lançant des pierres prodigieusement lourdes ; peux-tu douter que tout cela ait sa cause dans la puissance d'un vent déchaîné ?
693. D'autre part la mer, baignant le pied de la montagne sur une large étendue, y brise ses flots et tour à tour les reforme. Or depuis le bord de la mer, les grottes de la montagne se prolongent intérieurement jusqu'aux gorges du volcan. C'est par là que passent les vents quand la mer s'est retirée ; il le faut, et c'est l'évidence ; et c'est par là qu'ils dirigent leur souffle vers le sommet ; ils s'échappent ensuite en soufflant des flammes, en projetant des pierres et en soulevant des nuages de sable. Au sommet de la montagne, en effet, se trouvent les Cratères : tel est le nom que leur donnent les gens du pays ; nous autres, nous les appelons Gorges et Bouches.
702. Il y a encore bien des phénomènes pour lesquels il ne suffirait pas de proposer une seule cause ; mais des diverses causes proposées une seule est la vraie ; de même si, par exemple, tu vois à quelque distance un homme inanimé gisant à terre, c'est en énumérant toutes les causes vraisemblables de sa mort que tu diras la véritable. En effet, tu ne saurais décider s'il a péri par le fer, par le froid, par la maladie ou peut-être par le poison ; mais qu'à l'une de ces causes soit dû son accident, voilà notre certitude. Telle est en bien des matières la bonne méthode.
711. Le Nil grossit en été et déborde alors dans la vallée ; lui seul, qui baigne l'Égypte entière, lui seul de tous les fleuves a ce régime. Il arrose régulièrement l'Égypte pendant la pleine chaleur, sans doute parce que dans cette saison où règnent les vents étésiens, les aquilons viennent battre à l'embouchure le cours du fleuve et leur souffle, le prenant à rebours, retarde ses eaux, les refoule, en comble son lit et les oblige à s'arrêter. Car il est certain que ces vents soufflent en sens inverse du fleuve, puisqu'ils arrivent des constellations glacées du pôle. Et lui au contraire, il vient de la zone torride où souffle l'Auster ; parmi les races d'hommes noirs au teint brûlé par le soleil, il prend sa source au loin, dans la profondeur des régions que le soleil visite au milieu de sa course.
722. Il se peut aussi qu'un amoncellement de sable causé par les vagues qui s'opposent à son courant vienne former une digue devant son embouchure, au temps où la mer soulevée par les vents chasse le sable dans les terres ; il en résulte une sortie moins libre du courant, une pente diminuée, un élan moins fort.
727. Peut-être encore en cette saison les pluies tombent-elles davantage à la source du fleuve, parce qu'alors le souffle étésien des aquilons amoncelle dans cette région des nuages venus de toutes parts : sans doute les nuages, quand ils se trouvent rassemblés dans cette région du Midi, se heurtent à de hautes montagnes et, par la force de la pression, se rompent.
734. Peut-être enfin est-ce au fond de l'Éthiopie, dans la région de ses hautes montagnes, que le fleuve forme sa crue, lorsque les plaines voient descendre les blanches neiges fondant aux rayons du soleil qui éclaire toutes choses.
737. Maintenant venons-en à la contrée des lacs nommés Avernes, je vais expliquer leur nature et leur formation. D'abord ils doivent leur nom à ce fait qu'ils sont funestes à tous les oiseaux ; lorsque les oiseaux viennent voler au-dessus d'eux, aussitôt ils oublient de ramer, laissent tomber la voile, s'abattent la tête la première, le cou pendant, et s'écrasent à terre, si c'est la terre qui les reçoit, ou se noient si c'est un lac Averne qui s'étend là.
746. Ainsi près de Cumes, il existe un endroit où des montagnes pleines de l'odeur piquante du soufre exhalent des vapeurs auxquelles se mêlent celles de sources chaudes et dans les murs d'Athènes, au sommet même de la citadelle, près du temple de la bienfaisante Pallas Tritonnienne, jamais les corneilles au cri rauque n'abordent, même quand les autels fument de sacrifices ; tant elles ont d'ardeur à fuir, non pas l'âpre colère de Pallas courroucée de leur vigilance, comme les poètes grecs l'ont chanté, mais un lieu dont la nature seule leur inspire de l'effroi. En Syrie également, on dit qu'il existe un lieu de cette espèce où les quadrupèdes ne peuvent porter leurs pas sans qu'aussitôt ils s'affaissent lourdement comme s'ils venaient d'être sacrifiés aux dieux mènes. Tous ces phénomènes s'accomplissent naturellement et les causes n'en sont pas mystérieuses ; aussi ne faut-il pas croire que la porte d'Orcus s'ouvre dans ces régions et que par là les âmes soient attirées par les dieux mènes aux bords infernaux de l'Achéron, comme les cerfs aux pieds ailés attirent par leur simple souffle, dit-on, les serpents hors de leurs retraites. A quel point ces fables sont contraires à la vérité, apprends-le, car c'est ce sujet même que je vais traiter.
768. Tout d'abord je répéterai ce que j'ai dit tant de fois déjà, à savoir : qu'il y a sur terre les éléments de toutes sortes de choses ; beaucoup nous nourrissent et qui sont nécessaires à la vie, et beaucoup aussi qui portent les maladies et hâtent la mort. Les uns conviennent beaucoup mieux que d'autres à certains êtres vivants, et s'adaptent mieux à leur mode d'existence, je l'ai montré tout à l'heure, à cause de la différence des natures, des tissus et des corps premiers. Il en est qui s'insinuent dans nos oreilles en ennemis, d'autres dans les narines qu'ils blessent et offensent de leur contact ; il n'y en a pas moins que le toucher doive éviter ou l'œil fuir, ou bien qui révoltent le goût. Que de choses hostiles à nos sens et dont l'impression est répugnante, douloureuse !
782. Une espèce d'arbres, en premier lieu, qui donnent une ombre funeste, qui provoquent des maux de tête chez ceux qui s'étendent à leurs pieds dans l'herbe. Il existe même sur le mont Hélicon un arbre dont la fleur a le pouvoir de tuer quiconque respire son parfum vénéneux. Sans doute sont-ce là des principes funestes qui montent de la terre, car elle porte en elle une multitude désordonnée de germes de toutes sortes qu'elle trie de temps à autre pour les produire à la surface.
790. Dans la nuit, si l'odeur âcre d'une lampe qui vient de s'éteindre blesse l'odorat d'un homme sujet à tomber du haut mal, la bouche écumante, elle le plonge aussitôt dans le sommeil. A respirer l'odeur forte du castoréum, une femme se pâme, laisse aller son corps, et l'ouvrage aux couleurs éclatantes échappe à ses douces mains, pour peu que ce soit l'époque de ses règles. Bien d'autres substances encore frappent les membres de langueur et ébranlent l'âme au fond de sa retraite. S'attarde-t-on dans un bain chaud après le repas, il arrive souvent qu'on tombe sans connaissance dans l'eau brûlante. Le charbon, comme ses vapeurs se glissent aisément dans le cerveau ! à moins que nous n'en prévenions l'effet en buvant de l'eau fraîche. Et quand un homme a les membres brisés par la fièvre, alors l'odeur du vin lui donne un coup qui semble mortel. Et ne vois-tu pas encore que la terre recèle le soufre et engendre le bitume à l'odeur malfaisante ? Enfin là où l'on suit un filon d'argent ou d'or, là où l'on fouille avec le fer dans les profondeurs de la terre, à Scaptensula, quel souffle empeste les mineurs ! qu'elles sont meurtrières, les émanations des mines d'or ! quels visages, quel teint, elles infligent aux hommes qui y peinent ! Ne sais-tu pas, n'as-tu pas vu ou entendu dire comme les mineurs meurent tôt, quelle existence précaire mènent les malheureux que la nécessité enchaîne à cette dure besogne ! Eh bien, toutes ces vapeurs funestes, c'est la terre qui les dégage, les répand au dehors et en remplit les libres régions de l'air.
817. C'est ainsi que les Avernes doivent produire des émanations mortelles pour la gent ailée et qui s'élevant de la terre dans les airs empoisonnent une partie de l'espace ; à peine les ailes de l'oiseau l'ont-elles porté dans cette région qu'aussitôt surpris comme aux lacs d'un poison invisible, il tombe à pic dans la source même des vapeurs. Une fois abattu, leur malignité achève de ravir à son corps les derniers restes de vie. Car elles ne provoquent tout d'abord qu'un étourdissement ; mais une fois plongé dans la source du poison, l'oiseau doit rendre la vie elle-même, tant les principes du mal l'environnent en masse.