De rerum natura (De la nature)
LIVRE PREMIER
Introduction [1,1-145]
A. Hymne à Vénus [1,1-43]
[1,1] Mère des Romains, charme des dieux et des hommes, bienfaisante Vénus, c'est toi qui, fécondant ce monde placé sous les astres errants du ciel, peuples la mer chargée de navires, et la terre revêtue de moissons; c'est par toi que tous les êtres sont conçus, et ouvrent leurs yeux naissants à la lumière. Quand tu parais, ô déesse, le vent tombe, les nuages se dissipent; la terre déploie sous tes pas ses riches tapis de fleurs; la surface des ondes te sourit, et les cieux apaisés versent un torrent de lumière resplendissante.
[1,10] Dès que les jours nous offrent le doux aspect du printemps, dès que le zéphyr captif recouvre son haleine féconde, le chant des oiseaux que tes feux agitent annonce d'abord ta présence, puis, les troupeaux enflammés bondissent dans les gras pâturages et traversent les fleuves rapides tant les êtres vivants, épris de tes charmes et saisis de ton attrait, aiment à te suivre partout où tu les entraînes! Enfin, dans les mers, sur les montagnes, au fond des torrents, et dans les demeures touffues des oiseaux, et dans les vertes campagnes, [1,20] ta douce flamme pénètre tous les cœurs, et fait que toutes les races brûlent de se perpétuer. Ainsi donc, puisque toi seule gouvernes la nature, puisque, sans toi rien ne jaillit au séjour de la lumière, rien n'est beau ni aimable, sois la compagne de mes veilles, et dicte-moi ce poème que je tente sur la Nature, pour instruire notre cher Memmius. Tu as voulu que, paré de mille dons, il brillât toujours en toutes choses: aussi, déesse, faut-il couronner mes vers de grâces immortelles.
[1,30] Fais cependant que les fureurs de la guerre s'assoupissent, et laissent en repos la terre et l'onde. Toi seule peux rendre les mortels aux doux loisirs de la paix, puisque Mars gouverne les batailles, et que souvent, las de son farouche ministère, il se rejette dans tes bras, et là, vaincu par la blessure d'un éternel amour, il te contemple, la tête renversée sur ton sein; son regard,
attaché sur ton visage, se repaît avidement de tes charmes; et son âme demeure suspendue à tes lèvres. Alors, ô déesse, quand il repose sur tes membres sacrés, [1,40] et que, penchée sur lui, tu l'enveloppes de tes caresses, laisse tomber à son oreille quelques douces paroles, et demande-lui pour les Romains une paix tranquille. Car le malheureux état de la patrie nous ôte le calme que demande ce travail; et, dans ces tristes affaires, l'illustre sang des Memmius se doit au salut de l'État.
[Lacune [1,44-49= 2,646-651)?]
En effet, en soi, la nature des dieux dans son ensemble jouit nécessairement de la paix dans une durée éternelle, à l'écart, bien loin, coupée de nos affaires. Car exempte de toute souffrance, exempte des dangers, puissante par ses propres ressources, elle n'a nul besoin de nous, insensible aux faveurs, indifférente à la colère.
B. Adresse à Memmius et première annonce du sujet [I, 50-61]
[1,50] Désormais, loin des soucis, prête une oreille libre et un esprit sagace à la doctrine véritable;les présents, que mon soin fidèle a disposés pour toi, ne les dédaigne pas, ne les rejette pas, sans les avoir compris.
Car pour toi, je vais commencer à expliquer l'organisation suprême du ciel et des dieux, je vais te révéler les principes des choses: d'où la nature crée toutes choses, les développe, les nourrit; à quelle fin la nature les détruit à nouveau et les résorbe.
Ces éléments, au cours de l'exposé de notre doctrine, [1,60] nous avons l'habitude de les appeler 'matière', 'corps générateurs', 'semences des choses', éléments que nous considérons aussi comme les 'corps premiers', puisque tout dérive de ces éléments premiers.
C. Les méfaits de la religion et leur remède [I, 62-126]
Victoire d'Épicure sur la religion [1,62-79]
[1,62] Jadis, quand on voyait les hommes traîner une vie rampante sous le faix honteux de la superstition, et que la tête du monstre leur apparaissant à la cime des nues, les accablait de son regard épouvantable, un Grec, un simple mortel osa enfin lever les yeux, osa enfin lui résister en face. Rien ne l'arrête, ni la renommée des dieux, ni la foudre, ni les menaces du ciel qui gronde; [1,70] loin d'ébranler son courage, les obstacles l'irritent, et il n'en est que plus ardent à rompre les barrières étroites de la nature. Aussi en vient-il à bout par son infatigable génie: il s'élance loin des bornes enflammées du monde, il parcourt l'infini sur les ailes de la pensée, il triomphe, et revient nous apprendre ce qui peut ou ne peut pas naître, et d'où vient que la puissance des corps est bornée et qu'il y a pour tous un terme infranchissable. La superstition fut donc abattue et foulée aux pieds à son tour, et sa défaite nous égala aux dieux.
Exemple des méfaits de la religion: le sacrifice d'Iphigénie [1,80-101]
[1,80] Mais tu vas croire peut-être que je t'enseigne des doctrines impies, et qui sont un acheminement au crime; tandis que c'est la superstition, au contraire, qui jadis enfanta souvent des actions criminelles et sacrilèges. Pourquoi l'élite des chefs de la Grèce, la fleur des guerriers, souillèrent-ils en Aulide l'autel de Diane du sang d'Iphigénie! Quand le bandeau fatal, enveloppant la belle chevelure de la jeune fille, flotta le long de ses joues en deux parties égales; quand elle vit son père debout et triste devant l'autel, [1,90] et près de lui les ministres du sacrifice qui cachaient encore leur fer, et le peuple qui pleurait en la voyant; muette d'effroi, elle fléchit le genou, et se laissa aller à terre. Que lui servait alors, l'infortunée, d'être la première qui eût donné le nom de père au roi des Grecs? Elle fut enlevée par des hommes qui l'emportèrent toute tremblante à l'autel, non pour lui former un cortège solennel après un brillant hymen, mais afin qu'elle tombât chaste victime sous des mains impures, à l'âge des amours, et fût immolée pleurante par son propre père, [1,100] qui achetait ainsi l'heureux départ de sa flotte: tant la superstition a pu inspirer de barbarie aux hommes !
La superstition engendre la crainte, obstacle à la vérité [1,102-126]
Toi-même, cher Memmius, ébranlé par ces effrayants récits de tous les apôtres du fanatisme, tu vas sans doute t'éloigner de moi. Pourtant ce sont là de vains songes; et combien n'en pourrais-je pas forger à mon tour qui bouleverseraient ton plan de vie, et empoisonneraient ton bonheur par la crainte! Et ce ne serait pas sans raison; car pour que les hommes eussent quelque moyen de résister à la superstition et aux menaces des fanatiques, il faudrait qu'ils entrevissent le terme de leurs misères: [1,110] et la résistance n'est ni sensée, ni possible, puisqu'ils craignent après la mort des peines éternelles. C'est qu'ils ignorent ce que c'est que l'âme; si elle naît avec le corps, ou s'y insinue quand il vient de naître; si elle meurt avec lui, enveloppée dans sa ruine, ou si elle va voir les sombres bords et les vastes marais de l'Orcus; ou enfin si une loi divine la transmet à un autre corps, ainsi que le chante votre grand Ennius, le premier qu'une couronne du feuillage éternel, apportée du riant Hélicon, immortalisa chez les races italiennes. [1,120] Toutefois il explique dans des vers impérissables qu'il y a un enfer, où ne pénètrent ni des corps ni des âmes, mais seulement des ombres à forme humaine, et d'une pâleur étrange; et il raconte que le fantôme d'Homère, brillant d'une éternelle jeunesse, lui apparut en ces lieux, se mit à verser des larmes amères, et lui déroula ensuite toute la nature.
D. Conclusion [1,127-145]
Objet du poème [1,127-135]
Ainsi donc, si on gagne à se rendre compte des affaires célestes, des causes qui engendrent le mouvement du soleil et de la lune, des influences qui opèrent tout [1,130] ici-bas, à plus forte raison faut-il examiner avec les lumières de la raison en quoi consistent l'esprit et l'âme des hommes, et comment les objets qui les frappent, alors qu'ils veillent, les épouvantent encore, quand ils sont ensevelis dans le sommeil ou tourmentés par une maladie; de telle sorte qu'il leur semble voir et entendre ces morts dont la terre recouvre les ossements.
Difficultés de la tâche et stimulants [1,136-145]
Je sais que dans un poème latin il est difficile de mettre bien en lumière les découvertes obscures des Grecs, et que j'aurai souvent des termes à créer, tant la langue est pauvre et la matière nouvelle. [1,140] Mais ton mérite, cher Memmius, et le plaisir que j'attends d'une si douce amitié, m'excitent et m'endurcissent au travail, et font que je veille dans le calme des nuits, cherchant des tours heureux et des images poétiques qui puissent répandre la clarté dans ton âme, et te découvrir le fond des choses.
I. Principes fondamentaux de l'atomisme
[1,146-482]
A. Principe fondamental: Rien ne naît de rien [1,146-214]
[1,146] Or, pour dissiper les terreurs et la nuit des âmes, c'est trop peu des rayons du soleil ou des traits éblouissants du jour; il faut la raison, et un examen lumineux de la nature. Voici donc le premier axiome qui nous servira de base: [1,150] Rien ne sort du néant, fût-ce même sous une main divine.
Ce qui rend les hommes esclaves de la peur, c'est que, témoins de mille faits accomplis dans le ciel et sur la terre, mais incapables d'en apercevoir les causes, ils les imputent à une puissance divine. Aussi, dès que nous aurons vu que rien ne se fait de rien, déjà nous distinguerons mieux le but de nos poursuites, et la source d'où jaillissent tous les êtres, et la manière dont ils se forment, sans que les dieux y aident. Si le néant les eût enfantés, tous les corps [1,160] seraient à même de produire toutes les espèces, et aucun n'aurait besoin de germe. Les hommes naîtraient de l'onde, les oiseaux et les poissons de la terre; les troupeaux s'élanceraient du ciel; et les bêtes féroces, enfants du hasard, habiteraient sans choix les lieux cultivés ou les déserts. Les mêmes fruits ne naîtraient pas toujours sur les mêmes arbres, mais ils varieraient sans cesse: tous les arbres porteraient tous les fruits. Car si les corps étaient privés de germes, se pourrait-il qu'ils eussent constamment une même source?
Mais, au contraire, comme tous les êtres se forment d'un élément invariable, [1,170] chacun d'eux ne vient au monde que là où se trouve sa substance propre, son principe générateur; et ainsi tout ne peut pas naître de tout, puisque chaque corps a la vertu de créer un être distinct. D'ailleurs, pourquoi la rose s'ouvre-t-elle au printemps, pourquoi le blé mûrit-il aux feux de l'été, et la vigne sous la rosée de l'automne, sinon parce que les germes s'amassent à temps fixe, et que tout se développe dans la bonne saison, et alors que la terre féconde ne craint pas d'exposer au jour ses productions encore tendres? [1,180] Si ces productions étaient tirées du néant, elles naîtraient tout à coup, à des époques incertaines et dans les saisons ennemies, puisqu'il n'y aurait pas de germes dont le temps contraire pût empêcher les féconds assemblages. D'autre part, si le néant engendrait les êtres, une fois leurs éléments réunis, il ne leur faudrait pas un long espace de temps pour croître: les enfants deviendraient aussitôt des hommes, et l'arbuste ne sortirait de terre que pour s'élancer au ciel. Et pourtant rien de tout cela n'arrive; les êtres grandissent insensiblement (ce qui doit être, puisqu'ils ont un germe déterminé), [1,190] et en grandissant ils ne changent pas d'espèce; ce qui prouve que tous les corps s'accroissent et s'alimentent de leur substance première. J'ajoute que, sans les pluies qui l'arrosent à point fixe, la terre n'enfanterait pas ses productions bienfaisantes, et que les animaux, privés de nourriture, ne pourraient multiplier leur espèce ni soutenir leur vie: de sorte qu'il vaut mieux admettre l'existence de plusieurs éléments qui se combinent pour former plusieurs êtres, comme nous voyons les lettres produire tous les mots, que celle d'un être dépourvu de germe. D'où vient aussi que la nature [1,200] n'a pu bâtir de ces géants qui traversent les mers à pied, qui déracinent de vastes montagnes, et dont la vie triomphe de mille générations, si ce n'est parce que chaque être a une part déterminée de substance, qui est la mesure de son accroissement? Il faut donc avouer que rien ne peut se faire de rien, puisque tous les corps ont besoin de semences pour être mis au jour et jetés dans le souple berceau des airs. Enfin un lieu cultivé a plus de vertu que les terrains incultes, et les fruits s'améliorent sous des mains actives: [1,210] la terre renferme donc des principes; et c'est en remuant avec la charrue les glèbes fécondes, en bouleversant la surface du sol, que nous les excitons à se produire. Car, autrement, toutes choses deviendraient meilleures d'elles-mêmes, et sans le travail des hommes.
B. Corollaire: Rien ne retourne au néant. La nature forme les corps, les uns avec l'aide des autres [1,215-264]
[1,215] Ajoutons que la nature brise les corps, et les réduit à leurs simples germes, au lieu de les anéantir. En effet, si les corps n'avaient rien d'impérissable, tout ce que nous cesserions de voir cesserait d'être, et il n'y aurait besoin d'aucun effort pour entraîner la dissolution des parties et rompre l'assemblage. Mais comme tous les êtres, au contraire, sont formés d'éléments éternels, [1,220] la nature ne consent à leur ruine que quand une force vient les heurter et les rompre sous le choc, ou pénètre leurs vides et les dissout.
D'ailleurs, si les corps que le temps et la vieillesse font disparaître périssent tout entiers, et que leur substance soit anéantie, comment Vénus peut-elle renouveler toutes les espèces qui s'épuisent? comment la terre peut-elle les nourrir, et les accroître quand elles sont reproduites? [1,230] Avec quoi les sources inépuisables alimentent-elles les mers et les fleuves au cours lointain ? et de quoi se repaît le feu des astres? Car si tout était périssable, tant de siècles écoulés jusqu'à nous devraient avoir tout dévoré; mais puisque dans l'immense durée des âges, il y a toujours eu de quoi réparer les pertes de la nature, il faut que la matière soit immortelle, et que rien ne tombe dans le néant.
Enfin, la même cause détruirait tous les corps, si des éléments indestructibles n'enchaînaient [1,240] plus ou moins étroitement leurs parties, et n'en maintenaient l'assemblage. Le toucher même suffirait pour les frapper de mort, et le moindre choc romprait cet amas de substance périssable. Mais comme les éléments s'entrelacent de mille façons diverses, et que la matière ne périt pas, il en résulte que les êtres subsistent jusqu'à ce qu'ils soient brisés par une secousse plus forte que l'enchaînement de leurs parties. Les corps ne s'anéantissent donc pas quand ils sont dissous, mais ils retournent et s'incorporent à la substance universelle.
[1,250] Ces pluies même que l'air répand à grands flots dans le sein de la terre qu'il féconde, semblent perdues; mais aussitôt s'élèvent de riches moissons, aussitôt les arbres se couvrent de verts feuillages, et ils grandissent et se courbent sous leurs fruits. C'est là ce qui nourrit les animaux et les hommes; c'est là ce qui fait éclore dans nos villes une jeunesse florissante, ce qui fait chanter nos bois, peuplés d'oiseaux naissants. Voilà pourquoi des troupeaux gras et fatigués du poids de leurs membres [1,260] reposent dans les riants pâturages, et que des flots de lait pur s'échappent de leurs mamelles gonflées, tandis que leurs petits encore faibles, et dont ce lait enivre les jeunes têtes, bondissent en jouant sur l'herbe tendre.
Ainsi donc, tout ce qui semble détruit ne l'est pas; car la nature refait un corps avec les débris d'un autre, et la mort seule lui vient en aide pour donner la vie.
C. La matière existe sous forme d'atomes imperceptibles. Les corps invisibles. Exemples [1,265-328]
Je t'ai prouvé, Memmius, que les êtres ne peuvent sortir du néant, et qu'ils n'y peuvent retomber; mais, de peur que tu n'aies pas foi dans mes paroles, parce que les éléments de la matière sont invisibles, [1,270] je te citerai des corps dont tu seras forcé de reconnaître l'existence, quoiqu'ils échappent à la vue.
D'abord, c'est le vent furieux qui bat les flots de la mer, engloutit de vastes navires, et disperse les nuages; ou qui, parcourant les campagnes en tourbillon rapide, couvre la terre d'arbres immenses, abat les forêts d'un souffle, tourmente la cime des monts, et irrite les ondes frémissantes qui se soulèvent avec un bruit menaçant. Il est clair que les vents sont des corps invisibles, eux qui balayent à la fois la terre, les eaux, les nues, et qui les font tourbillonner dans l'espace. [1,280] C'est un fluide qui inonde et ravage la nature, ainsi qu'un fleuve dont les eaux paisibles s'emportent tout à coup et débordent, quand elles sont accrues par ces larges torrents de pluie qui tombent des montagnes, entraînant avec eux les ruines des bois, et des arbres entiers. Les ponts les plus solides ne peuvent soutenir le choc impétueux de l'onde, tant le fleuve, gonflé de ces pluies orageuses, heurte violemment les digues: il les met en pièces avec un horrible fracas; il roule dans son lit des rochers énormes, et abat tout ce qui lui fait obstacle. [1,290] C'est ainsi que doivent se précipiter les vents, qui chassent devant eux et brisent sous mille chocs tout ce que leur souffle vient battre comme des flots déchaînés, et qui parfois saisissent comme en un gouffre et emportent les corps dans leurs tourbillons rapides. Je le répète donc, les vents sont des corps invisibles, puisque, dans leurs effets et dans leurs habitudes, on les trouve semblables aux grands fleuves qui sont des corps apparents.
Enfin, ne sentons nous pas les odeurs émanées des corps, quoique nous ne les voyions pas arriver aux narines? [1,300] L'œil ne saisit ni le froid ni le chaud; on n'a pas coutume d'apercevoir les sons: et pourtant il faut bien que toutes ces choses soient des corps, car elles frappent les sens, et il n'est rien, excepté les corps, qui puisse toucher ou être touché. Les vêtements exposés sur les bords où la mer se brise, deviennent humides, et sèchent ensuite quand ils sont étendus au soleil; mais on ne voit pas comment l'humidité les pénètre, ni comment elle s'en va, dissipée par la chaleur; l'humidité se divise donc [1,310] en parties si petites, qu'elles échappent à la vue.
Bien plus, à mesure que les soleils se succèdent, le dessous de l'anneau s'amincit sous le doigt qui le porte; les gouttes de pluie qui tombent creusent la pierre; les sillons émoussent insensiblement le fer recourbé de la charrue; nous voyons aussi le pavé des chemins usé sous les pas de la foule; les statues, placées aux portes de la ville, nous montrent que leur main droite diminue sous les baisers des passants; et nous apercevons bien que tous ces corps ont éprouvé des pertes, [1,320] mais la nature jalouse nous dérobe la vue des parties qui se détachent à chaque moment.
Enfin les yeux les plus perçants ne viendraient pas à bout de voir ce que le temps et la nature, qui font croître lentement les êtres, leur ajoutent peu à peu, ni ce que la vieillesse ôte à leur substance amaigrie. Les pertes continuelles des rochers qui pendent sur la mer, et que dévore le sel rongeur, échappent aussi à ta vue. C'est donc à l'aide de corps imperceptibles que la nature opère.
D. Existence du vide [1,329-429]
L'existence du vide est prouvée par le mouvement [1,329-397]
Mais il ne faut pas croire que tout se tienne, et que tout soit matière dans l'espace. [1,330] Il y a du vide, Memmius; et c'est une vérité qu'il te sera souvent utile de connaître, car elle t'empêchera de flotter dans le doute, d'être toujours en quête de la nature des choses, et de n'avoir pas foi dans mes paroles. Il existe donc un espace sans matière, qui échappe au toucher, et qu'on nomme le vide. Si le vide n'existait pas, le mouvement serait impossible; car, comme le propre des corps est de résister, ils se feraient continuellement obstacle, de sorte que nul ne pourrait avancer, puisque nul autre ne commencerait par lui céder la place. [1,340] Cependant, sur la terre et dans l'onde, et dans les hauteurs du ciel, on voit mille corps se mouvoir de mille façons et par mille causes diverses; au lieu que, sans le vide, non seulement ils seraient privés du mouvement qui les agite, mais ils n'auraient pas même pu être créés, parce que la matière, formant une masse compacte, eût demeuré dans un repos stérile.
D'ailleurs, parmi les corps même qui passent pour être solides, on trouve des substances poreuses. La rosée limpide des eaux pénètre les rochers et les grottes, qui laissent échapper des larmes abondantes; [1,350] les aliments se distribuent dans tout le corps des animaux; les arbres croissent, et laissent échapper des fruits à certaines époques, parce que les sucs nourriciers y sont répandus, depuis le bout des racines, par le tronc et les branches; le son perce les murs, et se coule dans les maisons fermées; le froid atteint et glace les os: ce qui ne pourrait se faire, si tous ces corps ne trouvaient des vides qui leur donnent passage. Enfin, pourquoi certains corps sont-ils de différents poids sous des volumes égaux ? [1,360] Si un flocon de laine contient autant de matière que le plomb, il doit peser également sur la balance, puisque le propre des corps est de tout précipiter en bas. Le vide seul manque, par sa nature même, de pesanteur. Aussi, lorsque deux corps sont de grandeur égale, le plus léger annonce qu'il y a en lui plus de vide; le plus pesant, au contraire, accuse une substance plus compacte et plus riche. La matière renferme donc évidemment ce que j'essaye d'expliquer à l'aide de la raison, et que je nomme le vide.
[1,370] Mais, afin que rien ne puisse te détourner du vrai, je dois prévenir l'objection que des philosophes se sont imaginé de nous faire. Suivant eux, de même que les flots cèdent aux efforts des poissons et leur ouvrent une voie liquide, parce que les poissons laissent après eux des espaces libres, où se réfugient les ondes obéissantes, de même les autres corps peuvent se mouvoir de concert, et changer de place, quoique tout soit plein. Ce raisonnement est entièrement faux: car où les poissons peuvent-ils aller, si la vague ne leur fait place? [1,380] et si les poissons demeurent immobiles, où les eaux trouveront-elles un refuge? Il faut donc ou ôter le mouvement aux corps, ou admettre qu'il y a du vide mêlé à la matière, et que la matière entre en mouvement à l'aide du vide.
Enfin si deux corps plats et larges, qui se touchent, se séparent tout à coup, il se fait entre ces deux corps un vide qui doit être nécessairement comblé par l'air. Mais quoique l'air enveloppe rapidement et inonde cet espace, tout ne peut se remplir à la fois; car il faut que l'air [1,390] envahisse d'abord les extrémités, et ensuite le reste. Peut-être croit-on que l'air antérieurement condensé se dilate quand les corps se séparent; mais on se trompe, car il se fait alors un vide qui n'existait pas, et un vide qui existait se comble. D'ailleurs, l'air ne peut se condenser de la sorte; et quand même ce serait possible, le vide lui serait encore nécessaire, je pense, pour rapprocher ses parties et se ramasser en lui-même.
Adresse à Memmius [1,398-429]
Ainsi, quelques détours que tu cherches pour échapper à l'évidence, tu es obligé enfin de reconnaître que la matière renferme du vide.
[1,400] À ces arguments je pourrais en joindre beaucoup d'autres, qui donneraient un nouveau poids à mes paroles; mais il suffit de quelques traces légères pour acheminer ton esprit pénétrant à la connaissance du reste. Car, de même que les chiens, une fois sur la piste, découvrent avec leurs narines les retraites où les hôtes errants des montagnes dorment sous la feuillée qui les cache, de même tu pourras seul et de toi-même courir de découvertes en découvertes, forcer la nature dans ses mystérieux asiles, et en arracher la vérité.
[1,410] Si ta conviction hésite, si ton esprit se relâche, je puis facilement t'en faire la promesse, cher Memmius: des preuves abondantes, que mon esprit a puisées aux grandes sources de la sagesse, vont couler pour toi de mes lèvres harmonieuses. Je crains même que la vieillesse ne se glisse dans nos membres à pas lents, et ne rompe les chaînes de notre vie, avant que cette richesse d'arguments sur toutes choses n'entre avec mes vers dans ton oreille. Mais il faut maintenant poursuivre ce que nous avions entamé.
[1,420] La nature se compose donc par elle-même de deux principes, les corps, et le vide où ils séjournent et accomplissent leurs mouvements divers. Le sens commun atteste que les corps existent; et si cette croyance fondamentale n'exerce pas un empire aveugle, il n'y a aucun moyen de convaincre les esprits, quand on explique par la raison ce qui échappe aux sens. Quant à ce lieu ou à cet espace que nous appelons le vide, s'il n'existait pas, les corps ne trouveraient place nulle part, et ils ne pourraient errer en tous sens, comme je te l'ai démontré plus haut.
E. Tout se ramène aux corps premiers et au vide [I, 430-482]
[1,430] En outre, il n'est aucune substance qu'on puisse déclarer à la fois indépendante de la matière, distincte du vide, et qui offre les apparences d'une troisième nature. Car, quel que soit ce principe, pour exister, il doit avoir un volume petit ou grand; et au moindre contact, même le plus léger, le plus imperceptible, il va augmenter le nombre des corps et se perdre dans la masse. S'il est impalpable, au contraire, si aucune de ses parties n'arrête le flux des corps qui le traversent, n'est-ce point alors cet espace sans matière que je nomme le vide?
[1,440] D'ailleurs, tous les êtres qui existent par eux-mêmes doivent agir, ou souffrir que les autres agissent sur eux; ou bien il faut que des êtres soient contenus et se meuvent dans leur sein. Mais il n'y a que les corps qui puissent agir ou endurer l'action des autres, et il n'y a que le vide qui puisse leur faire place. Il est donc impossible de trouver parmi les êtres une troisième nature qui frappe les sens, ou soit saisie par la raison, et qui ne tienne ni de la matière ni du vide.
[1,450] Car on ne voit rien au monde qui ne soit une propriété ou un accident de ces deux principes. Une propriété est ce qui ne peut s'arracher et fuir des corps, sans que leur perte suive ce divorce: comme la pesanteur de la pierre, la chaleur du feu; le cours fluide des eaux, la nature tactile des êtres, et la subtilité impalpable du vide. Au contraire, la liberté, la servitude, la richesse, la pauvreté, la guerre, la paix et toutes les choses de ce genre, se joignent aux êtres ou les quittent sans altérer leur nature, et nous avons coutume de les appeler à juste titre des accidents.
Le temps n'existe pas non plus par lui-même: [1,460] c'est la durée des choses qui nous donne le sentiment de ce qui est passé, de ce qui se fait encore, de ce qui se fera ensuite; et il faut avouer que personne ne peut concevoir le temps à part, et isolé du mouvement et du repos des corps. Enfin, quand on nous parle des Troyens vaincus par les armes, et de l'enlèvement de la fille de Tyndare, gardons-nous bien de nous laisser aller à dire que ces choses existent par elles-mêmes, comme survivant aux générations humaines dont elles furent les accidents, et que les siècles ont emportées sans retour. [1,470] Disons plutôt que tout événement passé est un accident du pays, et même du peuple qui l'a vu s'accomplir. S'il n'existait point de matière ni d'espace vide dans lequel agissent les corps, jamais les feux de l'amour, amassés par la beauté d'Hélène dans le cœur du Phrygien Pâris, n'eussent allumé une guerre que ses ravages ont rendue fameuse, et jamais le cheval de bois n'eût incendié Pergame la Troyenne, en enfantant des Grecs au milieu de la nuit. Tu vois donc que les choses passées ne subsistent point en elles-mêmes, comme les corps, [1,480] et ne sont pas non plus de même nature que le vide; mais que tu dois plutôt les appeler accidents des corps, ou de cet espace dans lequel toutes choses se font.
II. Corps premiers ou atomes : propriétés
[1,483-634]
A. Solidité et indestructibilité des corps premiers [1,483-598]
[1,483] Parmi les corps, les uns sont des éléments simples et les autres se forment de leur assemblage. Les éléments ne peuvent être rompus ni domptés par aucune force, tant ils sont solides! Et pourtant, il semble difficile de croire que des corps aussi solides existent dans la nature, car la foudre du ciel perce les murs de nos demeures, [1,490] ainsi que le bruit et la voix; le fer blanchit au feu; des vapeurs ardentes font éclater les pierres; les flammes amollissent et résolvent la dure substance de l'or; l'airain, vaincu par elles, fond comme la glace; la chaleur et le froid pénètrent aussi l'argent, car nous sentons l'un et l'autre à travers les coupes que nous tenons à la main, quand on y verse d'en haut une onde limpide: tant il semble que la matière manque de solidité. Mais puisque la raison et la nature même nous empêchent de le croire, cher Memmius, écoute; je vais te prouver en quelques vers [1,500] qu'il y a des corps solides et impérissables, et nous les regardons comme les éléments des choses et les germes du monde, qui est formé tout entier de leur substance.
D'abord, puisque nous avons trouvé que la matière et l'étendue où elle s'agite sont deux choses opposées par leur double nature, chacune doit être indépendante, et pure de tout mélange: car il n'y a pas de matière là où s'étend le vide, il n'y a pas de vide là où se tient la matière. [1,510] Les corps premiers sont donc solides, et manquent de vide.
D'ailleurs, puisque les corps formés par eux en renferment, il faut que de la matière solide l'enveloppe; car on ne prouvera jamais par la saine raison que des corps recèlent et emprisonnent le vide, sans avoir de substance solide qui le contienne. Or, il n'y a que les assemblages de corps simples qui puissent enfermer et contenir le vide: de là résulte que les éléments, étant solides, subsistent éternellement, tandis que les autres corps tombent en ruine.
[1,520] En outre, s'il n'y avait pas d'étendue sans matière, toute la nature serait solide; et si, au contraire, il n'y avait pas de corps qui remplissent exactement l'espace qu'ils occupent, le monde formerait un vide immense. Mais la matière et l'étendue sont bien distinctes, puisque tout n'est pas plein et que tout n'est pas vide: il existe donc certains corps qui séparent le vide du plein. Ces corps ne se brisent jamais sous un choc extérieur, [1,530] et rien ne peut les pénétrer à fond et les dissoudre; car ils sont inaltérables et indestructibles, comme je te l'ai montré un peu plus haut. Et, en effet, on ne conçoit pas que, sans le vide, les corps puissent se heurter, se rompre, se fendre, ou donner passage à l'humidité, au froid, et au feu plus pénétrant encore, qui consument tous les êtres. Plus un corps renferme de vide, plus ils l'attaquent profondément et le dévorent: de sorte que si les corps sont solides et manquent de vide, comme je te l'ai enseigné, ils doivent aussi être impérissables. [1,540] Si la matière n'était pas éternelle, le monde eût déjà retourné au néant, et le néant eût enfanté tout ce que nous voyons aujourd'hui. Mais comme j'ai prouvé aussi que rien ne sort du néant et que rien ne peut y retomber, il faut des éléments impérissables, et en qui toute chose se résout à son heure suprême, pour que la matière soit à même de réparer ses pertes. Les éléments sont donc simples et solides, et ils ont pu, à cette condition seule, durer autant que les âges, et renouveler les êtres depuis des temps infinis.
[1,550] Enfin, si la nature n'eût mis des bornes à la fragilité des corps, les éléments de la matière, déjà brisés par les siècles, seraient tellement appauvris, que les êtres formés de leur assemblage ne pourraient arriver au terme de leur croissance dans un temps fixe; car on voit que tout se ruine plus vite que tout ne se reproduit, et par conséquent le reste des âges ne suffirait pas à réparer les corps que cette longue suite de siècles maintenant [1,560] écoulés eussent rompus et mis en poussière. Mais il est évident que leur fragilité a des limites invariables, puisque nous voyons toutes les espèces se renouveler, et atteindre dans un espace déterminé la fleur de leur âge.
Cependant, quoique les éléments soient solides, ajoutons que toutes les choses qui naissent, étant mêlées de vide, peuvent être molles comme l'air, l'eau, la terre, les chaudes vapeurs, quelle que soit la cause de leur peu de consistance. [1,570] Mais au contraire, si les éléments étaient mous, on ne saurait expliquer comme se forme la dure substance des rocs et du fer, parce que la nature manquerait alors de base solide. Les éléments sont donc solides et simples; et plus ils sont étroitement unis, plus les substances se montrent compactes et fortes. Supposons même que le partage des corps soit illimité: encore faut-il que depuis une éternité les assemblages conservent encore [1,580] des atomes qui ont échappé aux épreuves du péril. Or, puisque ces matières sont de nature fragile, il répugne qu'elles aient pu avoir une durée éternelle, éternellement tourmentée par des chocs innombrables.
Enfin, puisque la croissance des êtres a un terme, ainsi que leur existence; puisque les lois de la nature fixent ce que tous peuvent ou ne peuvent pas; puisque rien ne change, mais que tout demeure tellement uniforme que les oiseaux montrent invariablement sur leur plumage [1,590] les mêmes taches qui distinguent leur espèce; les corps doivent avoir pour base des substances inaltérables. Car si les éléments pouvaient être vaincus et altérés par une force quelconque, nous ne saurions plus ce qui peut ou ne peut pas naître, ni comment la puissance des corps a des limites infranchissables; et les êtres ne pourraient reproduire tant de fois dans chaque race la nature, le genre de vie, les mouvements st les habitudes de leurs pères.
B. De l'atome [1,599-634]
En outre, puisque la cime des atomes est un point de matière voilé aux sens, [1,600] elle doit être dépourvue de parties et atteindre le terme de la petitesse. Jamais elle ne fut et jamais elle ne sera isolée, car elle ne forme que la première couche, que l'écorce d'un assemblage; et mille parties de même nature s'amoncellent, s'amoncellent tour à tour, pour achever la masse de l'atome. Or, si elles sont incapables d'exister à part, il leur faut un enchaînement tel que rien ne puisse les arracher. Les éléments sont donc simples et solides; [1,610] car ils ne se forment point par un assemblage de substances étrangères, mais ils consistent en atomes inséparables; et forts de leur éternelle simplicité; et la nature, se réservant les germes, ne souffre pas que ces atomes se détachent et dépérissent.
D'ailleurs, s'il n'y a aucun terme à la petitesse, les moindres corps se composeront de parties innombrables, puisque la moitié même de chaque moitié aura la sienne, et se partagera à l'infini. Quelle différence restera-t-il donc entre une masse énorme et un atome imperceptible? [1,620] Aucune; car, quoique le monde soit immense, la plus petite chose contiendra autant de parties que le monde.
Mais comme la saine raison se récrie et rejette une telle idée, tu es obligé de reconnaître qu'il y a certains corps qui ne peuvent plus avoir de parties, et qui sont de la plus petite nature possible; et que si ces corps existent, ils doivent être solides et éternels.
Mais si, après avoir fait toutes choses, la nature avait coutume de les réduire en atomes indivisibles, [1,630] elle ne pourrait plus les reproduire, parce que la matière, qui demeurerait éparse, manquerait de tout ce que doivent avoir les corps générateurs, comme les différents assemblages, le poids, les rencontres, les chocs et les mouvements à l'aide desquels tous les êtres se forment.
III. Réfutation des théories adverses
[1,635-950]
A. Héraclite (et stoïciens) et le feu [1,635-704]
[1,635] Ainsi donc ceux qui pensent que le feu est le seul élément des choses et que toute la nature se compose de feu, me semblent égarés loin de la saine raison. Le premier qui engagea cette lutte, fut Héraclite, [1,640] célèbre par un obscur langage plutôt parmi les esprits vides que parmi les hommes sages de la Grèce qui cherchent la vérité. Car les sots aiment et admirent surtout les idées qui se cachent sous des termes équivoques, et ils acceptent pour vrai tout ce qui flatte leurs oreilles, et tout ce qui est fardé de paroles harmonieuses.
Mais je demande comment les choses peuvent être si variées, si elles ne se composent que de feu pur: car il ne servirait à rien que les atomes de feu devinssent plus denses ou plus rares, puisque ces atomes auraient la même nature que la masse du feu. [1,650] La chaleur serait plus vive, si les parties étaient serrées; et plus languissante, si elles étaient écartées et lâches; mais voilà tout ce que tu peux attendre de pareilles causes, tant il s'en faut que la diversité des êtres soit produite par un feu épais ou rare. Et encore faudrait-il admettre que les corps renferment du vide, pour que le feu pût être ou plus rare ou plus dense. Mais comme ces philosophes, apercevant les contrariétés de leur système, ne veulent pas laisser au monde le vide pur, ils se perdent pour éviter un pas difficile, [1,660] et ils ne voient pas que, sans le vide, tous les corps deviennent compacts et forment une seule masse, dont rien ne peut se détacher par des émissions rapides, tandis que le feu jette la chaleur et la lumière; ce qui prouve que ses parties ne manquent pas de vide. Peut-être croit-on que les atomes de feu peuvent s'éteindre quand ils s'amassent, et changer de nature; mais si, en effet, aucune partie n'échappe à cette altération, toute la chaleur sera engloutie par le néant, et le néant seul enfantera les corps qui naissent: [1,670] car tout ce qui sort de ses limites et dépouille son être se frappe de mort. Il faut donc que les atomes demeurent inaltérables, pour que les êtres ne soient pas anéantis; et que la nature ne refleurisse point au sein du néant.
Or, puisqu'il y a des corps élémentaires qui conservent éternellement la même nature, et qui renouvellent et transforment les êtres suivant qu'ils s'y ajoutent ou s'en détachent, il est facile de voir que ce ne sont pas des atomes de feu; [1,680] car alors ils auraient beau se quitter, se joindre, changer de place ou changer d'ordre, ils n'en garderaient pas moins leur nature brûlante, et le feu seul pourrait naître du feu. Mais voici, selon moi, comme tout se passe: il existe des corps qui par leurs mouvements, leurs rencontres, leur ordre, leur position et leur forme, produisent le feu, et qui varient leurs productions en même temps que leur ordre, quoique pourtant ils ne tiennent ni du feu ni des autres corps dont les émanations atteignent et frappent nos sens.
[1,690] Dire que tout est du feu, que le feu est le seul corps véritable, comme le fait Héraclite, me paraît donc une grande folie. Car il combat les sens par les sens mêmes, et il affaiblit leur témoignage, sur qui reposent toutes nos croyances, et qui lui a fait connaître ce qu'il nomme le feu. II croit, en effet, que le feu peut être connu par les sens; mais il ne le croit pas des autres corps, qui ne sont pourtant pas moins sensibles. Voilà ce qui me semble faux et extravagant.
Où faut-il donc nous adresser? [1,700] Que peut-il y avoir de plus infaillible que les sens? et, sans eux, comment distinguerions-nous le faux du vrai? D'ailleurs, pourquoi anéantir tous les autres corps et ne laisser que le feu dans la nature, plutôt que de nier le feu et de reconnaître tous les autres corps? Ces deux opinions ne sont pas plus folles l'une que l'autre.
B. Empédocle (et d'autres) et ses quatre éléments [1,705-829]
[1,705] Ainsi donc ceux qui croient que le feu est le seul élément des choses, et que le monde peut être composé de feu; et ceux qui assignent l'air comme principe générateur aux corps; et ceux qui prétendent que l'eau forme les êtres de sa propre substance, ou que la terre produit [1,710] tout et revêt toutes les natures, sont allés se perdre, ce me semble, bien loin de la vérité. Ajoutons-y encore ceux qui doublent les éléments et joignent le feu et l'air à la terre et à l'eau, et ceux qui pensent que tout peut naître de ces quatre corps réunis, de la terre, du feu, de l'air et de l'onde. À la tête de ces derniers est Empédocle l'Agrigentin, enfanté sur les bords triangulaires de cette île
que les flots azurés de la mer Ionienne baignent et embrassent de leurs replis immenses, [1,720] et que des ondes qui bouillonnent dans un canal étroit séparent des rivages éoliens. Là se trouve la vaste Charybde; là gronde l'Etna, qui menace d'amonceler encore ses flammes irritées, pour que de nouveaux feux jaillissent arrachés de ses flancs, et lancent encore leurs éclairs jusqu'au ciel. Cette terre toute peuplée de grandes choses, et que les nations humaines admirent et aiment tant à voir; cette terre, si riche de productions utiles, et forte d'un épais rempart de héros, n'a jamais rien eu de plus illustre ni de plus sacré, [1,730] de plus admirable ni de plus cher au monde, que ce grand philosophe. Aujourd'hui encore on se récrie sur les vers échappés de son esprit divin, et on proclame ses sublimes découvertes, qui laissent à peine croire que ce fut un enfant des hommes.
Mais quoique Empédocle et les autres dont j'ai parlé plus haut, et qui lui sont de beaucoup inférieurs sous mille rapports, aient trouvé avec une sagesse divine tant de belles choses, et que, du sanctuaire de leur génie, ils aient rendu des oracles plus sacrés et plus infaillibles que ceux que la Sibylle tire du trépied saint et des lauriers de Phébus, [1,740] ils ont tous échoué sur les éléments, comme sur un écueil, et ces grands esprits y ont fait un grand naufrage. D'abord, ils admettent le mouvement et rejettent le vide du monde; ils y laissent des substances molles et poreuses, comme l'air, le soleil, le feu, la terre, les animaux, les fruits, et cependant ils ne les mêlent pas de vide. Ensuite, ne marquant aucune fin au partage des êtres, aucun repos à leur fragilité, ils ne voient rien qui soit de moindre volume. [1,750] Or, nous apercevons mille corps réduits à un point qui paraît à nos organes infiniment petit; et tu peux en conclure que leurs débris invisibles aboutissent enfin au terme de la petitesse. De plus, puisque les éléments établis par ces philosophes sont des substances molles, qui naissent et qui meurent tout entières, il faut que les êtres retournent au néant, et que le néant ressuscite la nature; mais tu sais déjà combien ces deux choses sont bien loin de la vérité. [1,760] Ensuite ces éléments sont ennemis, et comme des poisons les uns pour les autres: ils doivent donc ou périr quand ils se rassemblent, ou se disperser comme se dispersent la foudre, les vents et la pluie, chassés par la tempête.
Enfin, puisque vous dites que tous les corps naissent de quatre choses, et que tous les corps y retournent après leur ruine, pourquoi ces choses peuvent-elles passer pour les éléments des autres, plutôt que les autres ne passent pour leurs éléments? car elles se produisent tour à tour, et elles échangent sans cesse leur forme et leur nature. [1,770] Mais si tu crois que le feu et la terre peuvent unir leur substance au souffle de l'air et à la rosée de l'onde, sans que ce mélange les altère, ils ne pourront du moins rien produire, ni être vivant, ni corps inanimé, parce que chacun déploiera sa nature dans cet amas divers, et que nous y verrons de l'air et du feu mêlés à de la terre et à de l'eau; et il faut, au contraire, que les éléments emploient à former les êtres une substance mystérieuse et invisible, [1,780] de peur que le principe ne se montre partout, et ne s'oppose à ce que chaque être ait sa nature propre.
Bien plus, ils font tout naître du ciel et de ses feux: le feu se change le premier en air; l'air enfante l'eau, l'eau forme la terre; puis la terre les reproduit tous, en remontant la chaîne, l'eau d'abord, ensuite l'air, et enfin le feu; et ils ne cessent de se transformer ainsi, et de voyager du ciel à la terre et de la terre aux astres. Mais les éléments ne peuvent agir de la sorte, [1,790] et il doit y avoir une substance inaltérable, pour que le monde ne retourne pas au néant: car tout ce qui sort de ses limites et dépouille son être se frappe de mort. Ainsi, puisque les corps dont je viens de parler échangent leur nature, ou ils se composent eux-mêmes de corps qui ne peuvent changer, ou la nature sera anéantie. Pourquoi donc ne pas admettre plutôt des éléments de telle sorte, qu'après avoir formé du feu, [1,800] ils n'aient qu'à y ajouter ou à y retrancher quelques atomes, et qu'à changer de mouvement ou de place, pour en faire de l'air, et pour changer de même toutes choses en choses nouvelles?
Mais il est évident, diras-tu, que tous les corps naissent de la terre, que tous en sont nourris, et que si le ciel ne leur verse ses pluies bienfaisantes aux instants propices, si les jeunes arbres ne fléchissent sous la rosée des nuages, si le soleil à son tour ne les caresse de ses feux et ne leur donne la chaleur, ni les moissons, ni les arbres, ni les animaux, ne peuvent croître. Sans doute: de même que si des aliments secs et des substances liquides et molles ne soutiennent notre corps, [1,810] il dépérit, et la vie se détache des os et des nerfs en ruines. Car il est certain que nous sommes soutenus et alimentés par des substances particulières, ainsi que les différents êtres; et ils veulent tous une nourriture différente, parce que les mille principes communs à toutes choses se combinent dans mille corps de mille façons diverses. Et souvent leur mélange, leur position, et les mouvements que tous impriment ou reçoivent, influent beaucoup sur les êtres; [1,820] car les mêmes éléments qui forment la terre, le ciel, la mer, les fleuves et le soleil, engendrent aussi les arbres, les moissons et les animaux; mais ils sont mêlés à d'autres, et leur arrangement diffère. Bien plus, dans ces vers eux-mêmes tu aperçois çà et là mille lettres, éléments communs de mille mots, et pourtant tu es obligé de reconnaître que les mots et les vers ont chacun leur sens et leur harmonie distincte, tant les éléments ont de puissance, même quand ils ne font que changer leur ordre! Mais les éléments des corps sont plus nombreux que ceux des mots, et ils se combinent davantage pour varier les êtres.
C. Anaxagore et ses homéoméries
[1,830-920]
[1,830]
Examinons maintenant l'homéomérie d'Anaxagore, mot grec que la pauvreté de notre langue nous empêche de traduire: il est facile de faire connaître ce que le philosophe donne pour élément des choses, en le nommant homéomérie. Suivant Anaxagore, les os se composent de petits os, et chaque viscère de viscères déliés, imperceptibles; le sang est formé de mille gouttes de sang, l'or de mille parcelles [1,840] d'or, et la terre de mille terres entassées; le feu est un amas de feu, l'eau un amas d'eau, et tous les êtres se produisent de même. Mais Anaxagore ne nous accorde pas que la matière contienne du vide, ni que le partage des corps ait des bornes: il me paraît donc se tromper également en ces deux points, et il se trompe comme ceux que nous avons cités plus haut. Ajoutons que les éléments sont trop faibles, si on peut appeler éléments des choses qui sont de même nature que les corps, qui endurent tout ce que les corps souffrent, [1,850] et qui périssent aussi, sans que rien les arrête sur le penchant de leur ruine. Car en est-il une qui tiendra contre une attaque violente, et qui échappera à sa perte sous les dents de la mort? sera-ce le feu? l'eau? l'air? le sang? les os? laquelle enfin? Aucune, je pense, puisque toutes sont périssables comme les êtres, qui, vaincus par une force quelconque, meurent, et se dérobent à nos yeux. Mais je te rappelle que rien, ne retombe dans le néant, et que rien ne peut en naître; ce que nous avons déjà prouvé. D'ailleurs, puisque les éléments accroissent et nourrissent les corps, [1,860] il est évident que les veines, le sang, les os et les nerfs sont formés de parties hétérogènes; ou si on prétend que les aliments eux-mêmes sont des substances qui soutiennent des parcelles de nerfs, des os, des veines et des gouttes de sang, on admet alors que toute nourriture, tant sèche que liquide, se compose de parties hétérogènes, puisque des os, des veines, du sang et des nerfs y sont mêlés. En outre, si toutes les productions de la terre sont enfermées dans le sol, il faut que la terre soit composée de parties différentes, qui sortent tour à tour du sol. [1,870] Tu peux appliquer à tout le même raisonnement et les mêmes mots: si la flamme, la fumée et la cendre sont cachées dans le bois, il faut que le bois soit composé de parties différentes, et que ces parties différentes sortent tour à tour du bois.
Il reste ici à Anaxagore un faible refuge: il s'y jette, et prétend que tous les corps renferment tous les autres, mais que les yeux ne saisissent que celui dont les éléments y dominent et sont placés à la surface, plus à portée des sens.
[1,880] Mais la saine raison repousse cette défaite car il faudrait alors que les grains, écrasés sous le choc terrible de la meule laissassent échapper des traces de sang ou de quelques autres corps qui font partie de notre substance, et que la pierre broyée sur la pierre fût aussi ensanglantée; il faudrait, pour la même raison, que des gouttes de lait aussi pures et aussi savoureuses que le lait des brebis jaillissent des herbes; il faudrait, quand on brise les mottes de terre, voir des herbes, des plantes, des feuilles, dispersées, [1,890] enfouies toutes petites dans le sol; il faudrait enfin, quand on coupe le bois, y trouver des atomes de fumée, de feu et de cendre. Mais comme les sens attestent que rien de tout cela ne se fait, on en peut conclure que les corps ne sont point ainsi mêlés aux corps, mais que tous renferment des éléments communs, et arrangés de mille façons diverses.
Cependant, me dis-tu, il arrive parfois que, sur les hautes montagnes, des arbres, contraints par un vent impétueux, entrechoquent et frottent leurs cimes, [1,900] où éclôt enfin une couronne de feu resplendissante. Sans doute; mais il ne faut pas croire que le bois contienne du feu: il ne renferme que des atomes inflammables, qui, amassés par le frottement des arbres, allument un incendie dans les forêts. Si la flamme se cachait au sein des forêts mêmes, elle ne pourrait se contenir un instant: elle brûlerait sans cesse les arbres, et elle dévorerait les bois.
Ne vois-tu pas déjà, comme nous le disions un peu plus haut, que le mélange des atomes, leur arrangement, et [1,910] les impulsions que tous donnent ou reçoivent, sont d'une extrême importance? car leur moindre transposition engendre le feu du bois: ainsi les mots latins de bois et de feu ont pour base des lettres qui changent à peine de rang, quoique tous deux forment un son distinct.
Enfin, si tu ne peux expliquer tout ce qui se passe dans les corps sensibles, sans leur assigner des éléments de même nature, les principes de la matière sont anéantis, ou ils doivent avoir, ainsi que les êtres, les joues baignées [1,920] de larmes amères, et les lèvres agitées par le tremblement du rire.
D. Transition: annonce de nouvelles vérités; apologie du poème [1,921-950]
[1,921] Maintenant, ô Memmius, écoute et apprends ce qui te reste à connaître. Je sais combien ces matières sont obscures; mais de glorieuses espérances ont frappé mon âme du plus vif enthousiasme, et lui ont imprimé le doux amour des Muses. Animé de leur feu, soutenu par mon génie, je parcours des sentiers du Piérus qui ne sont point encore battus; et que nul pied ne foule. J'aime à m'approcher des sources vierges, et à y boire; j'aime à cueillir des fleurs nouvelles, et à me tresser une couronne brillante là où jamais une Muse ne couronna un front humain: [1,930] d'abord, parce que mes enseignements touchent à de grandes choses, et que je vais affranchissant les cœurs du joug étroit de la superstition; ensuite, parce que je fais étinceler un vers lumineux sur des matières obscures, et que je revêts toute chose des grâces poétiques. Et ce n'est pas sans raison. Le médecin veut-il faire boire aux enfants l'absinthe amère; il commence par enduire les bords du vase d'un miel pur et doré, afin que leur âge imprévoyant se laisse prendre [1,940] à cette illusion des lèvres, et qu'ils avalent le noir breuvage. Jouets plutôt que victimes du mensonge, car ils recouvrent ainsi les forces et la santé. De même, comme nos enseignements paraissent amers à ceux qui ne les ont point encore savourés, et que la foule les rejette, j'ai voulu t'exposer ce système dans la langue mélodieuse des Piérides, et le dorer, en quelque sorte, du miel de la poésie; espérant retenir ton âme suspendue à mes vers, tandis que je te ferais [1,950] voir toute la nature des choses avec son ajustement harmonieux et sa forme.
IV. Infinité de l'univers et de ses constituants [1,951-1113]
A. L'Univers et l'espace (omne quod est) sont infinis [1,951-1007]
[1,951] Tu sais déjà que les éléments de la matière sont solides, et voltigent éternellement, sans être vaincus par les âges: examinons à présent si la somme des atomes est bornée ou infinie; voyons de même si le vide que nous avons trouvé dans la nature, c'est-à-dire le lieu ou espace au sein duquel les corps agissent, est terminé de toutes parts, ou s'il a une étendue et une profondeur immenses.
Le grand tout ne se termine dans aucun sens; car autrement il aurait une extrémité. [1,960] Mais un corps ne peut en avoir, je pense, si on voit au-delà quelque chose qui le limite, et qui empêche la vue de passer outre. Or, puisqu'il faut avouer que rien n'existe au-delà du monde, le monde n'a donc aucune extrémité, et par conséquent il n'a ni fin ni mesure. Peu importent les régions où tu es placé: quelque lieu que tu occupes, un espace sans bornes te restera ouvert en tous sens. En supposant même que le grand tout finisse, si un homme va se placer au bout du monde, [1,970] comme le dernier point de ses dernières limites, et que de là il jette une flèche ailée; lequel aimes-tu mieux, ou que le trait, lancé avec force, aille là où il a été envoyé, et vole au loin; ou que je ne sais quoi l'arrête, et lui fasse obstacle? Car il faut choisir; et, quelque parti que tu prennes, tu ne peux nous échapper, et tu es réduit à accorder au monde une étendue infinie. En effet, soit que la flèche, arrêtée par un obstacle, ne puisse achever sa course et atteindre le but, soit qu'elle passe outre, elle ne part pas de l'extrémité du monde. [1,980] Je te poursuivrai ainsi; et, dans quelque lieu que tu fixes des bornes, je te demanderai ce qui arrivera à la flèche. Il arrivera que, pour lui faire place, les bornes reculeront, et le monde se prolongera sans cesse.
D'ailleurs, si des limites infranchissables emprisonnaient la nature de toutes parts, et que son étendue fût bornée, les corps solides, emportés par leur poids, tomberaient en masse vers le fond du monde: rien ne pourrait se faire sous la voûte du ciel, et le ciel même n'existerait pas, ainsi que la lumière du soleil, [1,990] puisque toute la matière, depuis des temps infinis, eût formé, en s'affaissant, une masse inerte. Mais on sait, au contraire, que les éléments ne connaissent pas le repos, parce que le monde n'a pas de fond où ils puissent s'entasser et fixer leur demeure. Ils se meuvent sans cesse pour enfanter toutes choses dans toutes les parties, et les gouffres inférieurs vomissent aussi des flots de matière perpétuellement agitée. Enfin, les yeux attestent que les corps sont limités par les corps: l'air coupe les montagnes, et les montagnes coupent l'air; [1,1000] la terre borne les ondes, et les ondes embrassent la terre: mais il n'existe, au-delà du monde, rien qui le termine. Telles sont donc l'immensité et la profondeur du vide, que les plus grands fleuves y couleraient pendant toute la durée des âges sans le parcourir, et sans être plus avancés au terme de leur course: tant il y a d'espace ouvert aux êtres, quand on ôte de toutes parts toutes les bornes au monde!
B. La Matière (summa rerum) est infinie [1,1008-1051]
La nature ne permet pas, d'ailleurs, que le monde puisse se borner lui-même; car elle veut [1,1010] que le vide soit terminé par le corps, et le corps par le vide, pour que tous deux, en se limitant sans cesse, se prolongent à l'infini. Si les corps et le vide ne se bornaient tour à tour, mais que le vide seul fût immense par sa nature, ni la terre, ni la mer, ni la voûte brillante du ciel, ni la race des hommes, ni les corps sacrés des dieux, ne pourraient subsister un instant; car la matière, dont la masse ne serait plus assujettie, flotterait éparse dans l'immensité du vide; ou plutôt elle n'eût jamais été assez compacte [1,1020] pour former les corps, parce que les atomes dispersés n'auraient pu s'unir.
On ne dira pas sans doute que les éléments se soient rangés à dessein et avec intelligence chacun à leur place, ni qu'ils aient réglé de concert leurs mouvements réciproques. Mais comme, depuis tant de siècles, ces atomes innombrables se combinent de mille façons, et sont agités par mille chocs au sein du vide immense; après avoir essayé des mouvements et des assemblages de toute sorte, ils sont enfin parvenus à cet arrangement qui a produit le monde, qui a conservé la nature durant de longues années, [1,1030] en assujettissant les corps à des mouvements harmonieux, et qui fait que les rivières abreuvent la mer avide de leurs eaux abondantes, que la terre pénétrée des chaudes vapeurs du soleil renouvelle ses fruits, que toutes les espèces vivantes refleurissent, et que les feux errants du ciel sont alimentés: ce qui ne pourrait se faire, si les richesses inépuisables de la matière ne fournissaient pas éternellement de quoi réparer les pertes éternelles des êtres. Quand les animaux sont privés de nourriture, leur nature s'épuise, leur corps se ruine: de même toutes les substances [1,1040] doivent périr, aussitôt que la matière, détournée de sa route par un accident quelconque, cesse de les alimenter. Il ne serait pas juste de dire que des chocs extérieurs assujettissent le grand assemblage du monde. Les atomes peuvent bien, à force de coups répétés, suspendre la ruine d'une partie, jusqu'à ce que d'autres accourent et complètent la masse; mais ils sont obligés de rejaillir eux-mêmes, quand ils choquent les principes; et ils leur donnent ainsi le temps et la place nécessaires pour fuir, errants et libres, loin du grand assemblage. Il est donc indispensable que les atomes se succèdent sans relâche: [1,1050] mais, pour que ces atomes mêmes suffisent à frapper tous les corps, il faut que la matière soit infinie.
C. Critique des doctrines rivales
[1,1052-1113]
Surtout ne va pas croire, cher Memmius, que les êtres tendent vers le centre du monde, comme le disent quelques hommes, et que par conséquent la nature subsiste sans être maintenue par des chocs extérieurs, et que les extrémités ne se détachent pas de la masse, parce que tous les corps aspirent au centre. Mais peux-tu croire que des êtres se soutiennent eux-mêmes; que des corps pesants, qui occupent le bout opposé de la terre, tendent à gravir et demeurent à la surface, [1,1060] retournés comme les images que nous apercevons dans les eaux? On soutient même que des espèces vivantes errent ainsi à la renverse, incapables de tomber dans les abîmes, autant que nos corps de voler eux-mêmes à la cime des nues. Quand ces êtres voient le soleil, les étoiles nous éclairent: ils partagent avec nous la lumière et l'ombre, et leurs nuits sont égales à nos jours.
[1,1068-1075: un accident matériel a détruit la fin de ces huit vers; leur reconstitution est problématique]
Quelques insensés ont été conduits à ces erreurs et à ces fables ridicules, parce que dès leurs premiers pas ils ont fait fausse route. Car si le vide est un espace sans bornes, [1,1070] il ne peut avoir de milieu; et même, si ce milieu existe, il n'y a aucune raison pour que les corps y séjournent plutôt que dans les autres parties de l'espace. Toute cette étendue immense, que nous appelons le vide, doit faire place aux corps pesants
[1,1076] partout où leur mouvement les emporte, que ce soit au milieu ou non. II n'y a donc pas de lieu où les corps perdent leur poids, et où ils se fixent au sein du vide: le vide ne peut se soutenir, il leur cède toujours, [1,1080] comme le veut la nature; et ainsi il n'est pas vrai que les êtres maintiennent eux-mêmes leur assemblage, tant ils aiment le centre du monde!
D'ailleurs, on nous accorde que ce penchant n'est pas universel: la terre, les liquides, le fluide des mers, les grandes eaux des montagnes, et tous les corps qui participent à la nature terrestre, sont attirés vers le centre; mais le souffle léger des airs et les atomes du feu en sont écartés: et ce qui fait que les astres scintillent à la voûte du ciel, [1,1090] et que la flamme du soleil se nourrit dans les plaines azurées, c'est que la chaleur, en fuyant du centre, s'y amoncelle tout entière. De même les espèces vivantes sont alimentées par des corps échappés de la terre; de même les arbres ne pourraient fleurir et croître, si la terre ne fournissait à chaque rameau sa nourriture.
[1,1094-1101: Lacune de huit vers correspondant aux huit vers mutilés 1068-1075]
[1,1102] de peur que les extrémités du monde ne se détachent tout à coup, et ne se dispersent ainsi que des flammes ailées au sein du vide, et que toute la masse ne les suive; de peur que le ciel étincelant de tonnerres ne croule sur nos têtes, que la terre ne se dérobe sous nos pieds, que les corps, ruinés eux-mêmes au milieu des ruines confuses du ciel et de la terre, ne soient engloutis dans les abîmes du vide, et que bientôt rien ne demeure au monde, [1,1110] excepté des atomes invisibles et une immense solitude. Car, aussitôt que les moindres éléments se détachent, il y a une porte ouverte à la mort, et toute la matière ne tarde pas à s'échapper.
Conclusion: Adresse à Memmius [1,1114-1117]
[1,1114] Si tu as bien compris ce que je viens de te dire, tu saisiras sans peine le reste; car ces vérités éclairciront des vérités nouvelles, et dissiperont la nuit épaisse qui empêche ta vue de pénétrer au fond de la nature, tant elles jetteront de lumière les unes sur les autres.
Lucrèce : LIVRE DEUXIÈME
Lucrèce
Introduction - livre 1 - livre 3 - livre 4 - livre 5 - livre 6
Autre traduction
intro- livre 1 - livre 2 - livre 3 - livre 4 - livre 5 - livre 6 - Appendice -
LIVRE DEUXIÈME
ARGUMENT
Le poète, après un éloge de la philosophie, à l'étude de laquelle il invite Memmius, continue à traiter des qualités des atomes, et en particulier de leur mouvement. Les changements continuels que subissent tous les corps ne nous permettent pas de supposer la matière immobile. Ainsi : 1° le mouvement est essentiel aux atomes, parce qu'il n'y a pas de centre où ils puissent jamais s'arrêter ; 2° ce mouvement est de la plus grande rapidité, parce qu'ayant le vide pour théâtre, il n'est gêné par aucun obstacle ; 3° la direction en est de haut en bas, et si nous voyons des corps s'élever comme la flamme, c'est un état forcé, contraire à leur tendance naturelle ; 4° il ne faut pourtant pas croire que la chute des atomes soit rigoureusement perpendiculaire : parallèles entre eux, ils n'auraient jamais pu s'unir en masse ; assujettis à une direction nécessaire, ils n'auraient jamais pu former des âmes libres. Il faut donc qu'ils s'écartent un peu, mais le moins possible, de la direction perpendiculaire. Tels sont les mouvements dont les atomes ont toujours joui et jouiront toujours, parce que la quantité de mouvement est toujours la même dans la nature.
Voilà ce que la raison nous fait découvrir ; car les sens ne peuvent pas même apercevoir l'atome, bien loin d'en distinguer les mouvements. C'est encore la raison qui nous éclaire sur les figures des atomes ; elle nous dit que les corps dont nous sommes environnés ne pourraient agir sur nos sens de tant de manières différentes, si leurs atomes n'étaient diversement configurés. Mais elle nous apprend en même temps que, quoiqu'il y ait une multitude infinie d'atomes dans chaque classe de figures, le nombre de ces classes est borné : il ne pourrait être infini sans que l'atome fût immense, et les qualités sensibles des corps progressives à l'infini. Ce nombre peu considérable de figures, combiné diversement dans tous les corps, suffit pour établir entre eux cette variété que nous y remarquons. La solidité, l'indivisibilité, l'éternité, le mouvement et la figure, sont les seules qualités qui conviennent à des corps simples, tels que les atomes. Quant aux qualités qui ont rapport à la vue, à l'ouïe, au goût et à l'odorat, elles ne sont que le résultat d'une association : en revêtir les atomes, c'est donner à la nature une base trop fragile. Les atomes ne sont donc pas non plus sensibles, et ce n'est qu'à leur situation et à leurs mouvements respectifs, qu'est due la sensibilité dont jouissent certains assemblages. A l'aide de ce petit nombre de qualités que le poète assigne aux atomes, ils ont, suivant lui, produit non seulement notre monde, mais encore une infinité d'autres : car il ne veut pas qu'on borne la puissance de la nature.
Il prétend qu'ayant à ses ordres un nombre infini d'atomes, ce qu'elle fait ici pour nous, elle le fait pour d'autres dans d'autres régions de l'espace, et que notre monde n'est qu'un individu particulier d'une classe nombreuse, un grand animal, soumis, comme les autres, à la naissance, à l'accroissement, au déclin et à la mort.
LIVRE DEUXIÈME
1.
Il est doux, quand la vaste mer est soulevée par les vents, d'assister du rivage à la détresse d'autrui ; non qu'on trouve si grand plaisir à regarder souffrir ; mais on se plaît à voir quels maux vous épargnent. Il est doux aussi d'assister aux grandes luttes de la guerre, de suivre les batailles rangées dans les plaines, sans prendre sa part du danger. Mais la plus grande douceur est d'occuper les hauts lieux fortifiés par la pensée des sages, ces régions sereines d'où s'aperçoit au loin le reste des hommes, qui errent çà et là en cherchant au hasard le chemin de la vie, qui luttent de génie ou se disputent la gloire de la naissance, qui s'épuisent en efforts de jour et de nuit pour s'élever au faîte des richesses ou s'emparer du pouvoir.
14.
O misérables esprits des hommes, ô cœurs aveugles ! Dans quelles ténèbres, parmi quels dangers, se consume ce peu d'instants qu'est la vie ! Comment ne pas entendre le cri de la nature, qui ne réclame rien d'autre qu'un corps exempt de douleur, un esprit heureux, libre d'inquiétude et de crainte ?
20.
Au corps, nous voyons qu'il est peu de besoins. Tout ce qui lui épargne la douleur est aussi capable de lui procurer maints délices. La nature n'en demande pas davantage : s'il n'y a point dans nos demeures des statues d'or, éphèbes tenant dans leur main droite des flambeaux allumés pour l'orgie nocturne ; si notre maison ne brille pas d'argent et n'éclate pas d'or ; si les cithares ne résonnent pas entre les lambris dorés des grandes salles, du moins nous suffit-il, amis étendus sur un tendre gazon, au bord d'une eau courante, à l'ombre d'un grand arbre, de pouvoir à peu de frais réjouir notre corps, surtout quand le temps sourit et que la saison émaille de fleurs l'herbe verte des prairies. Et puis, la brûlure des fièvres ne délivre pas plus vite notre corps, que nous nous agitions sur des tapis brodés, sur la pourpre écarlate, ou qu'il nous faille coucher sur un lit plébéien.
37.
Puisque les trésors ne sont pour notre corps d'aucun secours, et non plus la noblesse ni la gloire royale, comment seraient-ils plus utiles à l'esprit ? Quand tu vois les légions pleines d'ardeur se déployer dans la plaine et brandir leurs étendards ; quand tu vois la flotte frémissante croiser au large, est-ce qu'à ce spectacle les craintes religieuses s'enfuient tremblantes de ton esprit, les terreurs de la mort laissent-elles ton cœur libre et en paix ?
46.
Si nous ne voyons là qu'hypothèse ridicule et vaine, si la hantise des soucis ne cède ni au bruit des armes, ni aux cruels javelots, s'ils tourmentent avec audace rois et puissants du monde, s'ils ne respectent ni l'éclat de l'or, ni la glorieuse splendeur de la pourpre : comment douter que la raison ait seule le pouvoir de les chasser, d'autant plus surtout que notre vie se débat dans les ténèbres ?
54.
Car pareils aux enfants qui tremblent et s'effraient de tout dans les ténèbres aveugles, c'est en pleine lumière que, nous-mêmes, parfois nous craignons des périls aussi peu redoutables que ceux dont s'épouvantent les enfants dans les ténèbres et qu'ils imaginent tout près d'eux. Ces terreurs, ces ténèbres de l'esprit, il faut donc, pour les dissiper, non les rayons du soleil ni les traits lumineux du jour, mais l'étude rationnelle de la nature.
61.
Et maintenant, au moyen de quel mouvement les corps élémentaires de la matière, les atomes, engendrent la variété des êtres, puis arrivent à les désagréger, à quelle force ils obéissent et quelle est cette mobilité qui les emporte à travers le vide immense, je vais te l'expliquer et toi, prête attention à mes paroles.
66.
La matière, assurément, ne forme pas une masse étroitement cohérente, puisque les corps s'usent, nous le voyons, et qu'ils semblent se fondre pour ainsi dire à la longue, jusqu'à dérober leur vieillesse à nos yeux, cependant que le grand tout demeure intact : c'est qu'en effet les particules qui se détachent des corps diminuent celui qu'elles quittent pour accroître celui qu'elles vont enrichir ; ainsi forcent-elles l'un à vieillir, l'autre à prospérer Encore ne s'en tiennent-elles pas là : l'ensemble des choses se renouvelle sans fin, et les mortels se prennent mutuellement de quoi vivre. Certaines espèces se développent, d'autres s'épuisent ; en peu de temps se remplacent les générations qui, tels les coureurs de la fête athénienne, se passent le flambeau de la vie.
79.
Si tu penses que les atomes, principes des choses, peuvent trouver le repos et dans ce repos engendrer toujours de nouveaux mouvements, tu te trompes et t'égares loin de la vérité. Puisqu'ils errent dans le vide, il faut qu'ils soient tous emportés, soit par leur pesanteur propre, soit par le choc d'un autre corps. Car s'il leur arrive dans leur agitation de se rencontrer avec choc, aussitôt ils rebondissent en sens opposés : ce qui n'a rien d'étonnant puisqu'ils sont corps très durs, pesants, denses, et que rien derrière eux ne les arrête.
88.
Et pour mieux comprendre comment s'agitent sans fin tous les éléments de la matière, souviens-toi qu'il n'y dans l'univers entier aucun fond ni aucun lieu où puissent s'arrêter les atomes, puisque l'espace sans limite ni mesure est infini en tous sens, ainsi que je l'ai montré abondamment avec la plus sûre doctrine.
94.
Puisqu'il en est ainsi, il ne peut y avoir aucun repos pour les atomes à travers le vide immense ; au contraire agités d'un mouvement continuel et divers, ils se heurtent, puis rebondissent, les uns à de grandes distances, les autres faiblement, et s'éloignent peu. Tous ceux qui, formant les assemblages les plus denses, ne s'écartent que de fort peu après leur rencontre, enchevêtrés qu'ils sont grâce aux entrelacs de leurs figures, ceux-là servent de base au corps dur de la pierre, au fer inflexible, à d'autres substances encore du même genre. Les autres, au contraire, peu nombreux, qui errent aussi dans le vide immense, mais se repoussent à de grandes distances, ceux-là fournissent le fluide de l'air et l'éclatante lumière du soleil.
108.
Enfin, beaucoup d'autres atomes errent dans le vide immense, exclus des combinaisons qui forment les corps, n'ayant trouvé nulle part encore à quoi associer leurs mouvements : nous en avons tous les jours l'image et le spectacle sous les yeux. Regarde, en effet, quand la lumière du soleil fait pénétrer un faisceau de rayons dans l'obscurité de nos maisons : tu verras une multitude de corpuscules s'entremêler de mille façons à travers le vide dans le faisceau lumineux et, comme soldats d'une guerre éternelle, se livrer combats et batailles, guerroyer par escadrons, sans trêve, et ne cessant fiévreusement de se joindre et de se séparer : tu peux te figurer par là ce qu'est l'agitation sans fin des atomes dans le grand vide, autant toutefois qu'une petite chose peut en représenter une grande et nous guider sur la trace de sa connaissance.
124.
Une autre raison d'observer attentivement les corpuscules qui s'agitent en désordre dans un rayon de soleil, c'est qu'une telle agitation nous révèle les mouvements invisibles auxquels sont entraînés les éléments de la matière. Car souvent tu verras beaucoup de ces poussières, sous l'impulsion sans doute de chocs imperceptibles, changer de direction, rebrousser chemin, tantôt à droite, tantôt à gauche et dans tous les sens. Or, leur mobilité tient évidemment à celle de leurs principes.
132.
Les atomes, en effet, se meuvent les premiers par eux-mêmes ; c'est ensuite au tour des plus petits corps composés : les plus proches des atomes par leur force ; sous leurs chocs invisibles ils s'ébranlent, se mettent en marche et eux-mêmes en viennent à déplacer des corps plus importants. C'est ainsi que part des atomes le mouvement, qui s'élève toujours et parvient peu à peu à nos sens, pour parvenir enfin à la poussière que nous apercevons dans les rayons du soleil, alors même que les chocs qui la mettent en mouvement nous demeurent invisibles.
141.
Maintenant, quelle est l'extrême mobilité des éléments de la matière, il ne me sera pas difficile, Memmius, de t'en faire juge. D'abord, quand l'aurore répand sur la terre une clarté nouvelle, et que les oiseaux divers, volant çà et là dans la profondeur des bois, remplissent l'air tendre de leurs limpides accents, avec quelle soudaineté le soleil, qui se lève en cet instant, répand sa lumière et en revêt tous les objets, c'est un spectacle que nous avons chaque jour sous les yeux. Cependant cette chaleur qu'envoie le soleil et cette lumière sereine ne traversent pas un vide absolu ; elles s'avancent donc avec lenteur, obligées qu'elles sont de fendre les ondes aériennes. Et ce n'est pas isolément que voyagent les atomes de chaleur, mais par faisceaux et par masses. Aussi se gênent-ils mutuellement et subissent-ils en outre des gênes de l'extérieur : les voilà retardés dans leur marche. Mais les atomes qui sont simples et denses, traversant l'espace vide sans être retardés par rien, ces atomes, grâce à leur complète unité, volant d'un même élan dans une direction constante, doivent l'emporter de beaucoup en mobilité, en rapidité, sur la lumière du soleil, et dans le même temps fournir de bien plus longues étapes qu'un rayon de cet astre dans le ciel. Car on ne supposera point que leur propre réflexion puisse les ralentir ni qu'ils aient délibéré entre eux sur les modes de leur action.
167.
Il y a pourtant des philosophes ignorants des propriétés de la matière et selon qui la matière ne pourrait, sans l'intervention des dieux, s'accorder harmonieusement avec les humaines nécessités, varier les saisons, produire les moissons, enfin ouvrir aux mortels ces voies où les engage et les conduit le guide de la vie, la divine volupté, afin que doucement attirées aux actes de Vénus, les races se perpétuent et que le genre humain ne périsse point. Quand ils s'imaginent que c'est pour l'homme et par les dieux que tout a été créé, ils se trompent, ils s'égarent fort loin de la vérité. Pour moi, quand j'ignorerais la nature des éléments premiers, j'oserais encore, sur le simple examen des phénomènes du ciel et sur bien d'autres faits, affirmer que l'univers n'a pas été fait pour nous de création divine, tant l'ouvrage est défectueux ! Mais c'est, Memmius, ce que je te ferai voir plus tard avec évidence. Maintenant il faut que j'en finisse avec les mouvements des atomes.
184.
C'est ici le lieu, je pense, de te démontrer qu'aucun corps ne peut, par une force qui lui soit propre, monter, ou s'élever. Il ne faut pas qu'à cet égard les corps de la flamme te fassent illusion. Sans doute c'est pour monter qu'elle se forme, c'est en hauteur qu'elle s'accroît ; c'est dans le même sens aussi que croissent les céréales et les arbres, tandis que tout ce qui est pesant est de soi-même emporté dans une direction contraire. Quand le feu s'élance jusqu'au toit d'une maison et de ses flammes rapides semble en lécher poutres et solives, ne va pas croire qu'il agisse ainsi de lui-même, sans qu'une force étrangère l'y oblige. Il en est de lui comme du sang qui, s'échappant de notre corps, lance en hauteur un jet de pourpre. Ne vois-tu pas encore avec quelle violence poutres et planches sont repoussées par l'eau ? Plus nous faisons d'efforts pour les y enfermer, plus nous sommes nombreux à vouloir de toutes nos forces les maintenir plongées, et plus l'eau montre de passion à les vomir, à les expulser, au point qu'elles émergent de plus de la moitié et rebondissent à la surface. Et cependant ces corps, nous ne doutons pas qu'abandonnés à eux-mêmes dans le vide, ils ne soient portés à descendre. C'est de la même manière que la flamme peut s'élever dans les hauteurs de l'air, grâce à la pression qui la fait jaillir, bien que sa pesanteur lutte autant qu'il est en elle pour la faire descendre. Et ces nocturnes flambeaux qui volent dans les hauteurs du ciel, ne vois-tu pas comme ils laissent dernière eux de longs sillons de flammes partout où la nature leur ouvre un passage ? Ne vois-tu pas des étoiles, des astres, tomber sur la terre ? Le soleil lui-même, du faîte élevé d'où il répand sa chaleur en tous sens, sème dans nos champs ses lumières. C'est donc que vers la terre aussi tendent ses feux. Tu vois encore comme la foudre obliquement cingle les chutes de pluie ; partis de points divers, émergeant des nuages avec violence, les éclairs s'élancent, et c'est souvent sur la terre que tombe le trait enflammé.
216.
Voici encore, en cette matière, ce que je veux te faire connaître. Les atomes descendent bien en droite ligne dans le vide, entraînés par leur pesanteur ; mais il leur arrive, on ne saurait dire où ni quand, de s'écarter un peu de la verticale, si peu qu'à peine peut-on parler de déclinaison.
221.
Sans cet écart, tous, comme des gouttes de pluie, ne cesseraient de tomber à travers le vide immense ; il n'y aurait point lieu à rencontres, à chocs, et jamais la nature n'eût pu rien créer.
225.
Si l'on pense que de ces atomes, les plus lourds, emportés plus vite en ligne droite à travers le vide, tombent d'en haut sur les plus légers et produisent ainsi des chocs d'où résultent les mouvements générateurs, on se fourvoie bien loin de la vérité. Ce qui tombe dans l'eau ou dans l'air doit sans doute accélérer sa chute en proportion de sa pesanteur, parce que les éléments de l'eau et ceux de l'air subtil ne peuvent opposer même résistance à tous les corps et cèdent plus vite à la pression des plus pesants. Mais à aucun corps, en nul point, dans nul moment, le vide ne peut cesser, comme le veut sa nature, de céder. Aussi tous les atomes doivent, à travers le vide inerte, être emportés d'une vitesse égale, malgré l'inégalité de leurs pesanteurs. Jamais donc sur les plus légers ne tomberont les plus lourds, ni ne produiront d'eux-mêmes, avec des chocs, les mouvements divers au moyen desquels peut opérer la nature.
243.
C'est pourquoi, je le répète, il faut que les atomes s'écartent un peu de la verticale, mais à peine et le moins possible. N'ayons pas l'air de leur prêter des mouvements obliques, que démentirait la réalité. C'est en effet une chose manifeste et dont l'œil nous instruit, que les corps pesants ne peuvent d'eux-mêmes se diriger obliquement lorsqu'ils tombent, cela est visible à chacun mais que rien ne dévie en quoi que ce soit de la verticale, qui serait capable de s'en rendre compte ?
251.
Enfin, si tous les mouvements sont enchaînés dans la nature, si toujours d'un premier naît un second suivant un ordre rigoureux ; si, par leur déclinaison, les atomes ne provoquent pas un mouvement qui rompe les lois de la fatalité et qui empêche que les causes ne se succèdent à l'infini ; d'où vient donc cette liberté accordée sur terre aux êtres vivants, d'où vient, dis-je, cette libre faculté arrachée au destin, qui nous fait aller partout où la volonté nous mène ? Nos mouvements peuvent changer de direction sans être déterminés par le temps ni par le lieu, mais selon que nous inspire notre esprit lui-même. Car, sans aucun doute, de tels actes ont leur principe dans notre volonté et c'est de là que le mouvement se répand dans les membres. Ne vois-tu pas qu'au moment où s'ouvre la barrière, les chevaux ne peuvent s'élancer aussi vite que le voudrait leur esprit lui-même ? Il faut que de tout leur corps s'anime la masse de la matière, qui impétueusement portée dans tout l'organisme, s'unisse au désir et en suive l'élan. Tu le vois donc, c'est dans le cœur que le mouvement a son principe ; c'est de la volonté de l'esprit qu'il procède d'abord, pour se communiquer de là à tout l'ensemble du corps et des membres.
272.
Rien de semblable ne se passe, quand un choc nous atteint et que la violence d'une force étrangère nous fait avancer. En ce cas, en effet, toute la masse matérielle de notre corps se trouve évidemment entraînée, emportée malgré nous et n'est enfin arrêtée dans tous nos membres que par le frein de la volonté. Tu vois maintenant qu'en dépit de la force étrangère qui souvent nous oblige à marcher malgré nous-mêmes, nous emporte et nous précipite, il y a pourtant en nous quelque chose capable de combattre et de résister. C'est ce quelque chose dont les ordres meuvent la masse de la matière dans notre corps, dans nos membres, la refrènent dans son élan et la ramènent en arrière pour le repos.
284.
C'est pourquoi aux atomes aussi nous devons reconnaître la même propriété : eux aussi ont une autre cause de mouvement que les chocs et la pesanteur, une cause d'où provient le pouvoir inné de la volonté, puisque nous voyons que rien de rien ne peut naître. La pesanteur, en effet, s'oppose à ce que tout se fasse par des chocs, c'est-à-dire par une force extérieure. Mais il faut encore que l'esprit ne porte pas en soi une nécessité intérieure qui le contraigne dans tous ses actes, il faut qu'il échappe à cette tyrannie et ne se trouve pas réduit à la passivité : or, tel est l'effet d'une légère déviation des atomes, dans des lieux et des temps non déterminés.
294.
La masse de la matière n'a jamais été plus condensée ni plus éparse qu'aujourd'hui, car rien ne s'y ajoute comme rien ne s'en distrait. Aussi le mouvement des atomes est-il le même qu'il a toujours été, le même qui les emportera dans la suite des temps ; et ce qu'ils ont pris coutume de produire sera produit à nouveau dans des conditions pareilles, vivra, grandira, montrera sa vigueur suivant la part assignée à chacun par les lois de la nature. Et point de force capable de modifier l'ensemble des choses ; car il n'y a pas d'endroit, hors de l'univers, où puisse s'enfuir en échappant au tout immense aucun élément de la matière, pas d'endroit d'où une force inconnue pourrait fondre subitement sur le tout, de façon à changer l'ordre de la nature et à déranger ses mouvements.
308.
Ne sois pas surpris, à ce propos, que malgré le mouvement incessant de tous les atomes, l'univers cependant paraisse immobile dans un repos total, à l'exception des corps qui ont un mouvement propre. C'est que ces éléments échappent de beaucoup à la portée de nos sens ; puisqu'ils sont déjà invisibles par eux-mêmes, comment ne nous déroberaient-ils pas leur mobilité ? D'autant plus que même des objets visibles pour nous cachent leurs mouvements par la vertu de la distance. Souvent, en effet, sur une colline dont ils tondent les gras pâturages, cheminent lentement les troupeaux porte-laine, allant çà et là où les appellent les herbes perlées de fraîche rosée ; les agneaux rassasiés jouent et se menacent gracieusement de la tête ; or de loin tout cela n'offre à nos yeux qu'une masse confuse et comme une tache blanche qui ressort sur le vert de la colline. De même encore, quand de fortes légions manœuvrent dans la plaine et y animent une image de la guerre, quand les cavaliers voltigent çà et là et soudain chargent à travers le champ qui en tremble ; quand l'éclair des armes jaillit dans les airs et que leur reflet illumine toute la terre alentour, que le pas puissant des guerriers fait résonner le sol et que leurs cris heurtant les collines font rebondir les voix jusqu'aux astres du ciel, - eh bien, il y a cependant au sommet des montagnes un point d'où tout ce spectacle a l'air d'une immobilité et ne fait qu'une tache éclatante dans la plaine.
333.
Et maintenant, passons aux autres qualités des atomes ; apprends quelle est leur nature, combien leur forme diffère et quelle variété il y a dans leurs multiples figures ; non qu'une même forme n'en groupe qu'un petit nombre, mais parce que, en général, il n'y a pas ressemblance complète. Ne t'en étonne pas : car la masse en est telle qu'elle n'a ni limite ni total, ainsi que je l'ai enseigné il faut donc bien que les atomes n'aient pas tous les mêmes traits, ni n'affectent tous une même forme.
342.
Considère en outre le genre humain, les muets troupeaux nageurs et couverts d'écailles, le riche bétail, les bêtes sauvages, les oiseaux variés, ceux qui peuplent les bords riants des fleuves, des sources et des lacs, ceux qui volent çà et là dans la profondeur des bois : si tu examines successivement chaque être de chaque espèce, tu trouveras entre eux des différences de formes. Autrement, le petit ne pourrait reconnaîtra sa mère, ni la mère son petit ; or ils le peuvent, nous le voyons ; les animaux entre eux se connaissent, non moins bien que les hommes.
352.
Souvent, au seuil d'un temple magnifiquement décoré, au pied d'un autel où brûle l'encens, un jeune veau tombe immolé et de sa poitrine jaillit une source chaude de sang ; sa mère cependant, restée seule, parcourt les vastes bois cherchant à reconnaître sur le sol l'empreinte de ses sabots fendus ; elle jette des regards en tous lieux, elle espère y découvrir le petit qu'elle a perdu ; elle emplit de sa plainte le bocage feuillu, à l'orée duquel elle s'arrête, puis à tout instant revient visiter l'étable, son cœur de mûre percé de regrets. Ni les tendres pousses des saules, ni les herbes que vivifie la rosée, ni les fleuves coulant à pleins bords, ne sont capables d'attacher son esprit, ni de détourner le souci qui l'occupe ; les autres veaux qu'elle voit dans les gras pâturages n'ont pas le pouvoir de la distraire et d'alléger sa peine : tant il est vrai qu'elle recherche un bien qui lui est propre et qu'elle connaît entre tous. Les chevreaux aussi, dont la voix tremble, savent reconnaître leurs mères cornues ; les agneaux bondissants distinguent le bêlement des brebis : ainsi le veut la nature, chacun accourt à la mamelle qui lui donne son lait.
371.
Enfin, choisis un épi au hasard ; de quelque espèce qu'il soit, tu ne trouveras jamais les grains identiques au point de ne pas pouvoir révéler dans leur forme la moindre différence. Même variété aux coquillages qui colorent diversement le rivage dans les anses où la molle caresse du flot vient aplanir le sable altéré. C'est pourquoi, je le répète, les principes des corps, produits de la nature et non faits de main d'homme sur un modèle unique, doivent voleter dans l'espace sous des formes diverses.
381.
Il nous est très facile d'expliquer par la raison pourquoi le feu de la foudre pénètre mieux les corps que la flamme qui s'élance de nos torches terrestres. On peut dire, en effet, que la flamme céleste, plus subtile par l'extrême petitesse de ses éléments, peut traverser des pores qui ne s'ouvriraient point à notre flamme née du bois et produite par la torche.
388.
La corne laisse passer la lumière, tandis qu'elle renvoie la pluie. C'est parce que les atomes de la lumière sont plus petits que ceux dont se forme la liqueur nourricière des eaux.
391.
Nous voyons le vin traverser rapidement le filtre, mais au contraire l'huile lente tarder à passer ; c'est que l'huile est formé d'éléments plus grands, ou bien plus crochus et plus enchevêtrés : aussi sont-ils moins prompts à se séparer pour tomber un à un par chacun des pores du filtre.
398.
Ajoute à cela que le lait et le miel laissent dans la bouche une sensation qui flatte la langue, tandis que l'absinthe amère, la sauvage centaurée, ont une saveur qui nous fait faire la grimace : à quoi tu reconnaîtras aisément que des éléments lisses et ronds composent les corps agréables à nos sens, et qu'au contraire toutes les substances amères et âpres au goût proviennent d'un assemblage d'éléments crochus et serrés, lesquels les obligent à déchirer les voies qui accèdent à nos sens et à maltraiter les organes dont elles forcent l'entrée.
408.
Le plaisir et la douleur, en un mot, dépendent des formes dissemblables, voire ennemies, dont sont formés les corps qui affectent nos sens. Ne va pas croire que le grincement aigu de la scie soit dû à des atomes aussi polis que les accents mélodieux éveillés sur la lyre par les musiciens aux doigts agiles. Ne t'imagine pas non plus que des éléments de même forme entrent dans nos narines, près d'un bûcher où se consument des cadavres fétides ou près de la scène qu'on vient d'arroser de safran de Cilicie, ou encore devant un autel où brûlent des parfums d'Arabie.
418.
Et n'attribue pas une même composition aux couleurs agréables, nourriture de nos yeux, et à celles qui les blessent, les forcent aux larmes et les obligent à se détourner de répulsion. Rien, en effet, de ce qui flatte les sens ne peut se passer d'éléments lisses dans sa composition, comme aussi rien ne les blesse et ne les repousse dont la matière première ne présente pas d'aspérités.
426.
Il existe encore des atomes qu'on peut croire n'être ni tout à fait lisses, ni tout à fait crochus et armés de pointes ; ceux-là auraient plutôt de menus angles à peine saillants et plus propres à chatouiller les sens qu'à les blesser : tels sont ceux du tartre et de l'aulnée.
431.
Le feu brûlant, la gelée glaciale, sont diversement armés pour mordre et piquer nos sens, c'est ce que nous révèle, pour l'un comme pour l'autre, le toucher. Car le toucher, grands dieux ! le toucher, c'est le sens du corps tout entier : par lui pénètrent en nous les impressions du dehors, par lui se révèle toute souffrance intérieure de l'organisme, ou bien au contraire le plaisir provoqué par l'acte de Vénus ; par lui enfin se produit à la suite d'un choc qui entraîne le désordre des atomes dans le corps, une confusion des sensations : tu peux en faire toi-même l'expérience, en frappant de la main l'un quelconque de tes membres. Ne faut-il donc pas que les atomes différent beaucoup de forme entre eux, pour produire ainsi la variété des sensations ?
444.
Enfin, les corps que nous voyons durs et massifs, doivent leur cohésion à des atomes plus crochus, plus intimement liés et entrelacés en ramifications complexes. De ce genre sont, en première ligne, le diamant qui brave les coups, les blocs de pierre dure, le fer rigide, et l'airain qui crie aux gonds de nos portes.
451.
Ce sont au contraire des atomes lisses et ronds qui forment les corps de nature liquide et fluide. Car les atomes de forme sphérique ne peuvent se maintenir unis, et, sous un choc, tout roule aisément comme sur un plan incliné.
455.
Quant à ces corps que tu vois se dissiper en un instant, comme la fumée, les nuages, la flamme, ils doivent sinon se composer en entier d'atomes lisses et ronds, du moins ne pas être embarrassés d'éléments qui s'enchevêtrent, de façon à pouvoir piquer nos organes, pénétrer les pierres. Ce qu'on ne peut leur accorder, c'est une forte cohésion, et tu reconnaîtras aisément que leurs atomes ne sauraient être entrelacés, mais de forme aiguë.
463.
Quand tu vois l'amertume mêlée à la fluidité, dans l'eau de mer, par exemple, tu ne dois nullement t'en étonner. La fluidité d'un tel corps provient de ses atomes lisses et ronds, mêlés à d'autres atomes rugueux qui excitent la douleur. Il n'est pourtant pas nécessaire que ceux-ci soient armés de crochets qui les tiennent assemblés ; sans doute sont-ils en forme de globes, et cependant rugueux, de façon à pouvoir tout ensemble rouler sur eux-mêmes et blesser nos sens.
470.
Veux-tu que j'achève de te persuader qu'un mélange d'atomes rugueux et lisses forme le corps amer de Neptune ? Il y a un moyen de les séparer les uns des autres et de les voir isolément. L'eau de mer devient douce, quand filtrée plusieurs fois à travers la terre, elle coule dans une citerne et y perd son âpreté ; c'est qu'elle laisse les principes de sa rebutante amertume à la surface du sol, auquel leurs aspérités mêmes les accrochent aisément.
476.
A ce que j'ai déjà enseigné, j'ajouterai une évidence qui en découle : c'est que les formes des atomes ne varient pas à l'infini. Autrement, il faudrait qu'il y eût certains atomes d'une infinie grandeur. Car dans leur commune petitesse, ils ne sont pas susceptibles d'une riche variété de formes. Imagine-les divisés en parties très petites, trois ou un peu davantage ; eh bien, ces parties d'un même atome, mets-les en haut, en bas, transpose les de gauche à droite, cherche de toutes les manières à épuiser les combinaisons capables de modifier l'aspect total ; pour peu que tu veuilles encore trouver de nouvelles figures, il te faudra supposer de nouvelles parties et toujours, d'autres combinaisons exigeront d'autres parties à leur tour, si tu prends envie d'une incessante variété. Tu vois donc que la multiplication des formes entraîne l'augmentation du volume. Alors, comment serait-il possible d'admettre pour les atomes une infinie diversité de formes ? Ce serait vouloir accorder à certains des proportions monstrueuses : ce qui, je l'ai démontré, ne se peut concevoir.
499.
Et d'ailleurs, les étoffes brillantes des barbares, la pourpre de Mélibée et la teinte qu'elle doit aux coquillages de Thessalie, les paons dorés et parés de grâce riante, tout cela, vaincu par l'éclat de couleurs nouvelles, tomberait dans l'abandon ; l'odeur de la myrrhe se verrait méprisée, ainsi que la saveur du miel ; les accents du cygne, les chants harmonieux que module la lyre de Phoebus, se trouveraient condamnés au silence, puisque des beautés toujours plus grandes ne cesseraient de se succéder. Et par un mouvement contraire, tout pourrait empirer sans répit, aussi bien que s'améliorer dans l'infini ; alors, s'offenseraient de plus en plus gravement l'odorat, l'ouïe, la vue, le goût. Mais puisqu'il n'en est rien, puisque dans l'un et l'autre sens tout se heurte à des limites, il faut nécessairement reconnaîtra que pour les éléments de la matière, la diversité des formes ne peut être infinie.
514.
Enfin, des feux de l'été aux glaces de l'hiver, il y a une distance bornée et dans l'ordre inverse l'année a même mesure. Froid et chaleur sont entre ces limites avec des degrés intermédiaires dont la succession complète un ensemble. Donc, les qualités sensibles des objets sont finies, puisque à leurs points extrêmes elles sont comprises entre les feux brûlants et les frimas glacés.
521.
A cette vérité que je viens de dire, j'ajouterai l'évidence d'une autre qui en dépend, c'est que les atomes qui ont forme semblable sont en nombre infini. Et, en effet, la diversité de forme ayant ses limites, il faut ou que les éléments semblables soient en nombre sans fin ou qu'il y ait une limite pour la matière totale : ce qui n'est pas, je l'ai prouvé.
527.
Allons plus loin, je veux te convaincre en peu de vers, mais harmonieux, que les corpuscules de la matière accourant de l'infini entretiennent l'ensemble intégral des choses par une suite de chocs ininterrompus qu'ils produisent de toutes parts.
532.
Si tu peux voir que certaines espèces animales sont plus rares que d'autres et que tu leur attribues une nature moins féconde, c'est que peut-être en d'autres lieux, dans d'autres contrées et terres lointaines, telle espèce se multiplie davantage pour compléter le nombre total ; c'est ainsi que parmi les quadrupèdes nous voyons tout d'abord les éléphants dont la trompe s'allonge comme un serpent ; l'Inde en a des milliers dont elle se fait un rempart d'ivoire qui interdit l'entrée de son territoire : tant ils sont là-bas en grand nombre, tandis que nous n'en connaissons ici que de rares spécimens.
541.
Néanmoins je veux bien t'accorder qu'un être puisse se produire, absolument unique et qui n'ait point son pareil sur tout le globe : sans une quantité infinie de matière dont il tirera conception et naissance, jamais il n'arrivera à l'existence, il ne pourra pas davantage s'alimenter et croître.
547.
A supposer, en effet, les éléments d'un corps unique épars dans le grand tout, d'où arriveront-ils, où, par quelle force et comment se rencontreront-ils pour s'unir, à travers le vaste océan de la matière et parmi la multitude d'atomes étrangers ? Jamais, je pense, ils ne parviendraient à la cohésion. On voit, après qu'ont sévi de nombreuses et violentes tempêtes, la mer immense disperser dans ses vagues des bancs de rameurs, des gouvernails, des antennes, des proues, des mâts, des avirons, débris flottants qui vont se jeter sur tous les rivages, comme une leçon vivante aux mortels pour les garder désormais des guet-apens de la mer perfide, de ses violences et de ses ruses et les détourner de jamais se confier à elle, même quand la traîtresse fait sourire ses flots apaisés. Eh bien, de même, si tu bornes le nombre de certains éléments matériels, ils devront pendant toute la durée des âges être emportés en tous sens par le flux et le reflux des choses, sans pouvoir jamais former de combinaisons, ni demeurer unis en cas de groupement, ni grandir et se développer. Or, nous voyons chaque jour ces phénomènes se produire, il est manifeste que des corps se créent, et qu'une fois créés ils sont susceptibles de croissance. C'est donc évidemment qu'en chaque espèce, des atomes en nombre infini fournissent à tous les besoins.
569.
Aussi les mouvements qui donnent la mort ne peuvent l'emporter définitivement ni ensevelir la vie à jamais, pas plus que les mouvements qui assurent naissance et accroissement des corps ne peuvent les doter de l'éternelle durée. C'est ainsi que luttent sans pouvoir se vaincre, engagés dans une guerre sans fin, les principes des choses. Tantôt ici, tantôt là, triomphent les forces vitales ; puis elles succombent à leur tour. Aux gémissements funèbres se mêlent les vagissements des nouveau-nés abordant aux rivages de la lumière ; aucune nuit n'a succédé au jour, aucune aurore à la nuit, qui n'ait entendu, mêlés aux vagissements douloureux, les plaintes et les pleurs, cortège de la mort et des noires funérailles.
581.
Voici encore une vérité qu'il faut tenir scellée et que ta mémoire devra garder fidèlement : c'est que de tous les êtres dont nous apparaît la substance, il n'en est aucun qui soit formé d'une seule espèce d'atomes, aucun qui ne résulte d'un mélange d'atomes divers. Plus un être possède en soi de vertus et de propriétés, plus est grande, nous fait-il savoir ainsi, la diversité de ses principes et de leurs formes.
589.
Tout d'abord, la terre contient en elle les corps élémentaires au moyen desquels les sources, roulant avec leurs eaux la fraîcheur, vont renouveler sans cesse la mer immense. Elle contient les principes du feu, car en maint endroit du sol ses profondeurs s'embrasent et ce sont des feux sans pareils que l'Etna vomit dans sa fureur. Enfin, elle a en germe de quoi produire pour le genre humain moissons riantes et arbres féconds, de quoi aussi fournir aux animaux sauvages errant sur les montagnes feuillages, cours d'eau et gras pâturages.
598.
C'est pourquoi on lui a donné les noms de grande mère des dieux, mère des espaces sauvages, créatrice de l'espèce humaine. C'est elle que les savants poètes de la Grèce ancienne ont représentée assise sur un char attelé de deux lions, nous enseignant par là que le vaste globe suspendu dans l'espace aérien ne peut avoir un autre globe pour point d'appui. Au char, ils ont attelé des bêtes sauvages, pour faire entendre que toute race, si farouche soit-elle, se laisse nécessairement adoucir et dompter par les bienfaits des parents. Ils ont ceint le front de la déesse d'une couronne murale, parce que la terre, sur les hauteurs privilégiées, porte villes et forteresses. Et maintenant encore, parée de ce diadème, se promène partout à travers son vaste empire et parmi les frissons de la foule, l'image de la divine mère.
610.
Divers peuples, fidèles aux rites antiques, l'appellent Mère Idéenne et lui donnent pour cortège des troupes de Phrygiens, parce que c'est en Phrygie que naquirent, dit-on, les premières céréales, depuis répandues par toute la terre. Ils lui ont attribué pour ministres des Galles, prêtres mutilés, pour signifier que ceux qui ont violé la majesté maternelle et qui se sont montrés ingrats envers leurs parents, doivent être jugés indignes de faire parvenir une postérité aux rivages de la lumière. Sous les paumes résonne la peau tendue des tambourins ; alentour retentissent les cymbales concaves et s'élève la rauque menace des trompettes, tandis que le rythme phrygien de la flûte met les cœurs en délire. Les gens du cortège sont armés de traits, emblème d'une violente fureur, car il fallait jeter dans les âmes ingrates et les cœurs impies de la foule une terreur sacrée, que répand la puissance de la déesse.
624.
Aussitôt donc que traînée sur son char à travers les grandes villes, la muette statue favorise les mortels de sa munificence secrète, partout sur son passage l'airain et l'argent jonchent le sol, tombant en généreuses offrandes ; une neige de roses enveloppe de son ombre la déesse vénérable et son cortège.
629.
Des groupes d'hommes en armes, que les Grecs nomment Curètes phrygiens, joutent entre eux ; ils bondissent en cadence, joyeux du sang qui coule ; du mouvement de leurs têtes ils agitent leurs aigrettes menaçantes et rappellent les Curètes Dictéens de la légende, qui couvrirent en Crête les vagissements de Jupiter, tandis qu'autour de lui des enfants armés formaient des rondes agiles et frappaient en mesure l'airain contre l'airain ; c'était pour que Saturne ne découvrît point son fils, qu'il eût fait périr sous sa dent, portant ainsi une blessure éternelle au cœur de la mère. Voilà pourquoi la grande mère est entourée de guerriers. Peut-être aussi veulent-ils avertir par là que la déesse ordonne aux hommes de défendre par les armes et le courage la terre ancestrale et d'être pour leurs parents soutien et gloire.
643.
De telles légendes ont beau resplendir de beauté, elles errent vraiment trop loin d'une saine doctrine. Les dieux, en effet, doivent à leur nature même la jouissance de l'immortalité dans une paix absolue ; éloignés de nos affaires, ils en sont complètement détachés. Exempts de toute douleur, exempts de tout danger, forts de leurs propres ressources, indépendants de nous, ils ne sont ni sensibles à nos mérites, ni accessibles à la colère.
651.
Pour la terre, elle n'a jamais été qu'une matière privée de sentiment ; mais, comme elle possède une multitude d'éléments des choses, elle produit de mille manières une multitude de corps à la lumière du soleil. Néanmoins, si l'on veut appeler la mer Neptune, et les moissons Cérès, si l'on se plaît à employer abusivement le nom de Bacchus au lieu du terme propre qui désigne le vin, on est maître aussi de donner à la terre le titre de Mère des dieux, pourvu qu'en réalité on préserve son esprit de la souillure honteuse de la superstition.
660.
Souvent, on voit qui tondent l'herbe d'un même pré, le bétail porte-laine, la race belliqueuse des chevaux, les troupeaux aux longues cornes ; ils ont pour toit le même ciel, le même cours d'eau apaise leur soif : et néanmoins ils vivent dissemblables d'aspect, conservent les caractères de leurs parents respectifs, et continuent chacun les mœurs particulières de leur espèce tant est grande dans chaque sorte d'herbe la diversité de la matière, tant elle est grande aussi dans chaque cours d'eau.
668.
Puis examine un animal pris entre tous : os, sang, veines, chair, liquide, viscères, nerfs, concourent à sa formation ; et tous les corps qui le composent sont très différents, faits d'éléments de formes dissemblables.
672.
Les corps inflammables et combustibles contiennent, à défaut d'autres principes, certains éléments d'où peut jaillir la flamme, briller la lumière, surgir des étincelles et voler au loin la cendre. Passe en revue selon la même méthode tous les corps, tu trouveras qu'ils recèlent tous en grand nombre les éléments d'une multitude de choses et qu'ils agglomèrent des formes variées.
679.
Enfin, de nombreux corps se manifestent à la fois par la couleur, la saveur et l'odeur : telles sont surtout les offrandes. Les éléments de tels corps affectent nécessairement diverses formes ; l'odeur en effet pénètre en nous par une autre voie que la couleur ; la couleur a de même son chemin à elle, et la saveur également, pour accéder à nos sens : & quoi tu peux reconnaître que leurs principes sont différents. Preuve qu'un composé unique rassemble des éléments dissemblables, et que les corps résultent d'un mélange de principes divers.
687.
Mais voyons ! dans nos vers mêmes, à tout instant t'apparaissent des lettres communes à plusieurs mots, et cependant tu dois reconnaître que ces vers, ces mots, sont diversement composés : non qu'ils n'aient que peu de lettres communes, non qu'il ne puisse se trouver deux mots où tous les éléments se ressemblent, mais parce qu'en général les ensembles ne sont pas pareils de tous points. C'est ainsi que dans d'autres corps encore, malgré les éléments nombreux qu'ils ont identiques, la somme des éléments diffère. N'aura-t-on donc pas raison de dire qu'une même composition ne se peut retrouver dans la race humaine, dans les céréales et dans le corps des arbres vigoureux ?
699.
Ne va pas croire pourtant que tous les atomes puissent se combiner de toutes les façons : car alors on verrait communément des monstres dans la nature ; des êtres mi-hommes mi-bêtes viendraient au monde, de hautes branches s'élanceraient du corps d'un animal vivant, des membres d'animaux terrestres s'uniraient à des parties d'animaux marins et des chimères soufflant la flamme par leur gueule effroyable seraient nourries par la nature sur la terre, mère de toutes choses. Aucun de ces prodiges n'apparaît ; c'est que tous les corps proviennent de semences définies, ont une mère déterminée et croissent avec la faculté de conserver chacun son espèce.
709.
Il faut, évidemment, que tout cela se passe suivant un plan défini, car dans chaque être s'introduisent, fournis par la masse des aliments, les éléments propres à chaque organe ; ils se combinent avec eux pour produire les mouvements nécessaires à la vie ; quant aux éléments qui restent étrangers à la masse, la nature les rend à la terre. Il y en a beaucoup d'imperceptibles que certains chocs font sortir de notre corps : ceux-là n'ont pu nulle part s'unir à d'autres ni participer aux mouvements créateurs de la vie.
717.
Mais ne crois pas que les seuls êtres animés soient assujettis à ces lois : le même principe sert à déterminer tous les corps. Car les choses créées différant toutes entre elles par l'ensemble de leur constitution, il faut bien que leurs éléments soient des formes diverses : non qu'il y ait peu d'éléments à se ressembler, mais parce qu'en général les ensembles ne sont pas pareils de tous points.
724.
Et si les atomes différent les uns des autres, il s'ensuit une différence aussi entre leurs distances, leurs directions, leurs unions, leurs poids, leurs chocs, leurs rencontres, leurs mouvements, tout ce qui, non seulement, différencie les êtres vivants des êtres vivants, mais encore distingue la terre du monde marin, comme de la terre l'univers céleste.
729.
Maintenant, écoute encore d'autres vérités acquises par un travail que j'accomplis avec amour : garde-toi bien de croire que des atomes blancs composent les corps blancs dont l'éclat frappe tes yeux, ni que ceux que tu vois noirs proviennent d'une noire semence ; ne crois pas non plus, quelle que soit la couleur des corps, qu'ils la doivent à des éléments de couleur semblable. Car les éléments de la matière n'ont aucune couleur, pas plus semblable que dissemblable à celle des objets.
738.
Peut-être penses-tu que de tels éléments ne peuvent se concevoir ? Ce serait se perdre loin du vrai. Les aveugles-nés, dont les yeux ignorent la lumière du soleil, savent pourtant, dès l'enfance, reconnaître au toucher des corps dépourvus pour eux de toute couleur ; de même, conclurai-je, notre esprit peut se former une idée de corps sans aspect coloré. Enfin, nous-mêmes, quand dans les ténèbres aveugles nous touchons un objet, nous n'en sentons nullement la couleur.
747.
A l'expérience qui me donne raison, joignons maintenant le raisonnement. Il n'y a pas de couleur qui ne puisse se convertir en toute autre : or les atomes ne peuvent subir de pareils changements. Car il faut quelque chose d'immuable dans la nature pour que toute chose, sans exception, ne retourne pas au néant, puisqu'un corps ne peut subir un changement qui le fasse sortir de ses limites, sans que ce soit aussitôt la mort de ce qu'il est. Ainsi donc, garde-toi de croire que les semences des corps aient la couleur, ou bien tu précipites au néant le grand tout.
756.
Admets-tu que les atomes sont privés de toute couleur, qu'ils sont doués d'une diversité de formes au moyen desquelles ils produisent toutes ces teintes et les varient ? Considères-tu que dans le jeu de leurs combinaisons il importe de prendre garde à leurs unions, à leurs positions, à leurs mouvements réciproques ? Eh bien, il te devient fort aisé d'expliquer pourquoi ce qui tout à l'heure était noir peut tout à coup égaler le marbre en blancheur : telle la mer, quand les grands vents la battent et soulèvent des vagues dont la blancheur est au marbre pareille. Tu pourras dire, en effet, que si les éléments d'un corps, noir d'ordinaire, se troublent, se confondent, perdent leur ordre premier, et si quelques atomes s'échappent pour faire place à d'autres, la surface de ce corps éclate aussitôt de blancheur. Que si les flots de la mer se composaient d'atomes couleur d'azur, jamais ils ne blanchiraient : car de quelque manière qu'on trouble l'ordre des atomes, jamais couleur d'azur ne peut devenir de marbre.
775.
Si la couleur de la mer, uniforme et pure, résultait d'éléments diversement colorés, comme de l'assemblage de figures différentes et variées on peut faire une figure unique et par exemple un carré, il faudrait, puisqu'on distingue dans le carré ses diverses figures composantes, distinguer aussi dans la mer, comme dans tout autre corps de couleur uniforme et pure, les teintes si différentes et variées dont se compose la couleur totale.
783.
Au reste, la variété des figures composantes n'empêche nullement la figure d'ensemble de dessiner un carré, au lieu que la différence de couleur dans les éléments s'oppose absolument à l'unité de couleur dans le tout.
787.
Et par là, certes, tombe la raison qui parfois nous fait supposer des couleurs aux atomes, puisque les corps blancs ne sont pas formés d'atomes blancs, ni les corps noirs d'atomes noirs, mais les uns et les autres d'atomes divers ; car la blancheur naîtra plus aisément d'atomes privés de couleur que d'atomes noirs ou revêtus de toute autre couleur disparate et opposée.
794.
D'ailleurs, il ne peut y avoir de couleur sans lumière, et les atomes ne se produisent pas à la lumière ; il est donc évident qu'aucune couleur ne les revêt. Quelle sorte de couleur pourra-t-il y avoir dans les ténèbres aveugles ? Bien plus, la couleur change avec la lumière elle-même, suivant que la frappent des rayons directs ou obliques ; ainsi chatoie au soleil le collier de plumage qui orne la nuque et le cou de la colombe ; il a tantôt les feux du rubis, tantôt il nous fait l'impression de mêler au bleu du firmament le vert de l'émeraude. De même la queue du paon, quand la baigne une lumière généreuse, change de couleur selon l'exposition. Ainsi donc, c'est de la chute des rayons de lumière que les couleurs dépendent, et l'on ne conçoit naturellement pas qu'elles puissent sans lumière exister.
809.
Des impressions différentes affectent la pupille selon qu'elle réagit au blanc, au noir ou à toute autre couleur ; et comme, pour les objets soumis au toucher, la couleur est indifférente et seule la forme importe, il faut conclure que la couleur est inutile aux atomes et que seules leurs formes variées produisent la variété de nos sensations colorées.
816.
Je dirai plus : si les couleurs des atomes ne dépendent pas rigoureusement de leur figure, et si toutes les formes d'atomes peuvent avoir n'importe quelle teinte, pourquoi les corps par eux composés ne sont-ils pas également revêtus de toutes sortes de couleurs, quelle que soit d'ailleurs leur espèce ? Nous devrions voir souvent le vol des corbeaux répandre partout le blanc éclat de leur plumage et des cygnes naître noirs d'une noire substance, ou de quelque autre couleur pure ou bigarrée.
825.
Plus d'ailleurs un corps se divise en parties menues, plus tu peux voir les couleurs pâlir et finir par s'éteindre ; c'est ce qui arrive quand on divise en menues parties une étoffe de pourpre : la couleur pourpre, de beaucoup la plus éclatante de toutes, si l'on effiloche l'étoffe, disparaît complètement : tu vois par expérience que les parcelles de matière se dépouillent de leur couleur avant d'être réduites à l'état d'atomes.
833.
Enfin, tu admets bien que les corps n'émettent pas tous son ou odeur, et tu n'attribues donc pas à tous l'odeur et le son. De même, puisque tous les corps ne sont pas perceptibles aux yeux, il peut s'ensuivre qu'il existe des corps privés de couleur, comme il en existe qui n'ont ni odeur ni son ; et un esprit sagace peut concevoir des corps sans couleur, comme il en conçoit dépourvus des autres qualités.
841.
Mais ne va pas croire que la couleur soit la seule qualité qui manque aux corps premiers ; ils n'ont pas davantage la tiédeur, le froid ou la chaleur ; ils errent privés de son, dénués de saveur et n'exhalent aucune odeur qui leur soit propre. Ainsi, quand on compose l'essence délectable de marjolaine, de myrrhe ou de cette fleur du nard qui nous fait respirer un parfum de nectar, il faut trouver avant tout, autant qu'il est possible, une huile qui ne dégage aucune odeur, qui n'envoie à nos narines aucune émanation, de peur qu'en se mêlant par la cuisson au parfum des fleurs, son âcre substance tant soit peu ne les altère.
853.
Pour la même raison, les atomes qui entrent dans la composition des corps n'y doivent apporter aucune odeur propre, aucun son, puisqu'ils ne peuvent émettre aucune émanation ; pour la même raison, ils n'ont ni saveur, ni température froide ou chaude, ni tiédeur, ni telles autres qualités qui entraînent la ruine des corps : mollesse et flexibilité, fragilité et friabilité, mélange de matière et de vide ; tout cela doit rester étranger aux atomes, si tu veux asseoir la nature sur des fondements éternels et assurer son salut. Sinon, tous les corps sans exception retourneront au néant.
864.
Pensons maintenant aux corps que tu vois doués de sentiment : il te faut convenir qu'ils sont pourtant formés d'atomes insensibles. Loin de rejeter cette vérité et de la combattre, l'expérience quotidienne semble nous conduire à elle par la main, et nous force à croire que de substances insensibles peuvent naître, comme je le dis, des êtres animés.
870.
On peut voir en effet des vers vivants sortir de la fange, quand des pluies excessives ont détrempé la terre et la décomposent ; et tous les corps, du reste, se transforment de la même façon. Les fleuves, les feuillages, les gras pâturages, se métamorphosent en troupeaux ; les troupeaux se changent en corps humain ; et notre corps lui-même, trop souvent, sert à accroître la force des bêtes sauvages et des oiseaux aux ailes puissantes.
878.
C'est ainsi que la nature convertit en corps vivants les aliments de toute espèce, elle en compose tous les sens des êtres animés, de même à peu près qu'elle fait jaillir la flamme du bois sec et convertit toute matière en feu. Vois-tu maintenant comme il importe de considérer l'ordre que prennent les atomes, leurs mélanges et les mouvements que les uns aux autres ils s'impriment ?
885.
Mais qu'est-ce donc qui frappe ton esprit, qui le trouble, qui excite en lui mille raisons de ne pas croire que la matière insensible ait la faculté de produire le sensible ?
888.
Assurément les pierres, le bois et la terre elle-même, mêlés ensemble, ne peuvent engendrer la vie et le sentiment. Aussi n'ai-je pas prétendu, et c'est le moment de t'en souvenir, que tous les atomes sans restriction soient capables de produire à l'instant la sensibilité ; je t'ai prévenu d'avoir à considérer le rôle que jouent d'abord la petitesse des éléments créateurs du sensible, puis leur forme, enfin leurs mouvements, leur ordre, leurs positions : conditions nullement réalisées dans les bois et les glèbes. Et cependant, ces corps, quand la pluie les a putréfiés font éclore des vermisseaux, parce que leurs atomes, déplacés par cette condition nouvelle, fournissent la combinaison nécessaire pour engendrer des êtres vivants.
901.
Et puis, supposer que la sensibilité puisse naître d'atomes sensibles, accoutumé que l'on est à tirer ses sensations de corps sensibles aussi, c'est attribuer aux atomes la mollesse. Car, la sensibilité est toute liée aux viscères, aux nerfs et aux veines qui sont évidemment corps mous et périssables.
906.
Mais admettons un instant que de tels éléments soient capables d'éternité : encore faudra-t-il qu'ils aient une sensibilité partielle ou bien leur attribuer la sensibilité totale de l'être vivant. Or une partie du corps qu'on isole par elle-même ne peut avoir de sensibilité, car toute sensation des membres se réfère à autre chose qu'eux-mêmes ; la main, ou n'importe quel membre séparé du corps, demeure insensible. Reste donc à faire des atomes autant de petits êtres vivants, en leur accordant une sensibilité totale. Mais alors, les pourra-t-on dire encore principes des choses et capables d'échapper à la mort, puisqu'ils seront êtres vivants ? - Vivant et mortel, c'est une seule et même chose.
918
Admettons tout de même que cela soit possible : leur union produira-t-elle autre chose qu'une mêlée d'êtres animés ? Nous savons que des êtres humains, du bétail et des bêtes sauvages, unis par la volupté, ne peuvent engendrer que des hommes, du bétail ou des bêtes sauvages.
923.
Si tu dis que les atomes dans leurs unions abandonnent leur sensibilité propre pour en prendre une autre, quel besoin avait-on de leur accorder ce qu'on leur enlève ? Il ne nous reste plus que notre recours de tout à l'heure ; car en voyant se changer en poussins les oeufs des oiseaux et les vers sortir en grouillant d'une terre corrompue par les pluies excessives, nous ne doutons pas que des êtres sensibles ne naissent de l'insensible.
930.
Prétendra-t-on que le sensible sort de l'insensible par un changement, par une sorte d'enfantement qui l'amène au jour ? Il suffira de prouver qu'aucune naissance ne s'accomplit sans un concours préalable de germes et qu'il ne se fait nulle transformation sans association antérieure. En premier lieu, aucun sens d'aucun corps n'a le pouvoir d'exister avant que soit né l'être vivant lui-même ; car jusque-là les éléments composants se trouvent épars dans l'air, les eaux, la terre et les corps produits par la terre ; ils n'ont pu se rencontrer pour produire la vie, ni combiner entre eux les mouvements qui allument en nous les sens, ces gardiens clairvoyants de tout être vivant.
943.
Qu'un être vivant subisse un coup trop violent pour sa nature : le voilà qui s'abat soudain dans la confusion des sens de son corps et de son âme. Les éléments, en effet, se déplacent, les mouvements de la vie au fond de l'être se trouvent entravés, jusqu'à ce que la matière, bouleversée dans tous les membres, rompe les liens de l'âme au corps et par tous les pores la chasse au dehors. Quel autre résultat attribuer à un tel choc ? Il brise et désagrège.
953.
Que si le coup est moins violent, les mouvements vitaux qui subsistent en peuvent triompher et dés lors calmer le tumulte excité, ramener chaque élément dans ses conduits naturels et, domptant la mort déjà presque maîtresse du corps, rallumer ainsi la sensibilité à peu prés éteinte. Comment expliquer autrement que du seuil même de la mort un être puisse rassembler ses esprits et revenir à l'existence, au lieu d'aller jusqu'au terme presque atteint de sa course et de disparaître ?
962.
Puisque d'ailleurs il n'y a douleur que lorsque les principes de la matière, troublés par une force étrangère, s'agitent en désordre dans l'intimité profonde de la chair vivante et des membres, et qu'au contraire il y a doux plaisir lorsqu'ils reprennent leur place, il est évident par là que les atomes ne sont accessibles ni à la douleur ni au plaisir, n'étant point composés d'éléments dont le déplacement puisse les faire souffrir ou bien leur procurer plaisir et douceur. Voilà pourquoi aucun sentiment n'est en eux.
972.
Enfin, si les êtres vivants, pour être capables de sentir, ont besoin d'éléments sensibles, comment se comporteront les atomes qui constituent en particulier l'espèce humaine ? Faudra-t-il donc qu'un rire aux éclats les secoue, ou que la rosée des larmes baigne leurs yeux et leurs joues ? Sans doute seront-ils habiles à discourir sur le mélange des corps comme à étudier les éléments qui les composent eux-mêmes ? Semblables en tout point à un homme intégral, ils devront comme lui résulter de principes divers, ceux-ci formés d'autres principes, puis ceux-ci encore, sans qu'on ose s'arrêter. Car tu ne m'échapperas pas et pour tout être que tu me citeras capable de parler, de rire et de penser, je te dirai qu'il doit se composer d'atomes ayant les mêmes facultés. Mon hypothèse est-elle le comble du délire et de la folie ? Peut-on rire sans être formé d'atomes rieurs, peut-on penser et rendre des comptes avec éloquence sans atomes philosophes et orateurs ? Alors pourquoi les êtres capables de sensibilité ne pourraient-ils se composer d'atomes qui en soient complètement dénués ?
990.
Enfin nous sommes tous nés d'une semence venue du ciel ; l'éther est notre père commun ; c'est de lui que la terre, notre mère nourricière, reçoit les gouttes de la pluie fécondante et enfante ainsi les brillantes moissons, les arbres vigoureux et la race des hommes, ainsi que toutes les espèces sauvages, puisqu'elle leur offre les biens avec lesquels ils se nourrissent, mènent douce vie et propagent leur espèce : ne mérite-t-elle pas bien le nom de mère qu'elle a reçu ? Et le cycle se renverse ; tout ce qui est sorti de la terre fait retour à la terre, et tout ce qui est descendu des régions de l'éther regagne le ciel et s'y fait recevoir. Ne va pas considérer comme une propriété essentielle aux atomes éternels l'apparence que nous voyons ondoyer à la surface des corps, naître de temps en temps et soudain disparaître. La mort en détruisant les corps n'anéantit pas leurs éléments ; elle se borne à dissoudre leurs unions, puis à en combiner d'autres ; elle fait en sorte que toutes choses changent de forme et de couleur, acquièrent le sentiment pour le perdre en un éclair d'où t'apparaît l'importance qu'il faut attacher aux combinaisons des atomes, à leurs positions, aux mouvements qu'entre eux ils s'impriment. C'est à l'aide des mêmes caractères que nous désignons le ciel, la mer, la terre, les fleuves, le soleil ; et de la même façon encore les moissons, les arbres, les animaux. Et dans nos vers eux-mêmes, l'ordre des lettres est essentiel, essentiels sont leurs arrangements ; les mots, non tous pareils, mais se ressemblant en grande partie, ne différent que par l'ordonnance des lettres. Ainsi en est-il des corps de la nature. Il suffit que changent leurs figures, - intervalles, direction, liens, poids, chocs, rencontres, mouvements, ordre, positions - pour qu'eux-mêmes se trouvent changés.
1022.
Maintenant prête ton attention à la doctrine de vérité : c'est une idée singulièrement nouvelle qui va frapper ton oreille, un nouvel aspect des choses qui va se révéler à toi. Mais s'il n'y a pas d'opinion si aisée qui n'apparaisse comme incroyable au premier abord, il n'y a pas non plus de merveille qui ne cesse avec le temps de nous surprendre ainsi le clair et pur azur du ciel et tout ce qu'il renferme en lui, les feux errants des astres et la lune et l'éclat incomparable du soleil, si tous ces objets apparaissaient aujourd'hui pour la première fois aux mortels, s'ils surgissaient à l'improviste et brusquement à leurs regards, que pourrait offrir la nature de comparable à ce spectacle et qu'aurait-il pu y avoir de plus hardi à concevoir pour l'imagination ?
1034.
Rien, à mon sens ; tant étonnerait le prodige ! Eh bien, déjà personne qui ne soit fatigué et blasé du spectacle, personne qui daigne encore lever les yeux vers la voûte lumineuse du ciel ! Toi, cesse donc, sous prétexte que la nouveauté te fait peur, de rejeter mon système ; mais n'en aiguise que mieux ton jugement, pèse mes idées ; et si elles te semblent vraies, rends-toi ; ou bien si tu n'y vois que mensonge, arme-toi pour les combattre. Ce que l'esprit recherche dans l'espace infini qui s'étend au delà des limites de notre monde, c'est ce qu'il peut bien y avoir dans cette immensité que l'intelligence scrute à son gré, et vers laquelle s'envole la pensée, libre d'entraves.
1047.
Tout d'abord, nulle part, en aucun sens, à droite ni à gauche, en haut ni en bas, l'univers n'a de limite ; je te l'ai montré, l'évidence le crie, cela ressort clairement de la nature même du vide. Si donc de toutes parts s'étend un libre espace sans limites, si des germes innombrables multipliés à l'infini voltigent de mille façons et de toute éternité, est-il possible de croire que notre globe et notre firmament aient été seuls créés et qu'au delà il n'y ait qu'oisiveté pour la multitude des atomes ? Songe bien surtout que ce monde est l'ouvrage de la nature, que d'eux-mêmes, spontanément, par le seul hasard des rencontres, les atomes, après mille mouvements désordonnés et tant de jonctions inutiles, ont enfin réussi à former les unions qui, aussitôt accomplies, devaient engendrer ces merveilles : la terre, la mer, le ciel et les espèces vivantes. Il te faut donc convenir, je le redis, qu'il s'est formé ailleurs d'autres agrégats de matière semblables à ceux de notre monde, que tient embrassé l'étreinte jalouse de l'éther.
1066.
Toutes les fois d'ailleurs qu'une abondante matière se tient prête, qu'un espace l'attend et que rien ne fait obstacle, il est évidemment fatal que les choses prennent forme et s'accomplissent. Et si par surcroît les germes sont en telle quantité que tout le temps de l'existence des êtres ne suffirait à les compter ; si la même force subsiste et la même nature pour les rassembler en tous lieux et dans le même ordre que les atomes de notre monde, il faut admettre que les autres régions de l'espace connaissent aussi leur globe, leurs races d'hommes et leurs espèces sauvages.
1076.
A cela s'ajoute que dans la nature il n'y a pas un être qui soit isolé, qui naisse et grandisse unique et seul de son espèce : chacun rentre dans une famille, beaucoup font partie d'une espèce nombreuse. Tout d'abord vois les êtres vivants : c'est dans ces conditions que furent créés les fauves errant sur les montagnes et la race des hommes, ainsi que les troupes muettes des poissons couverts d'écailles et toutes les espèces ailées. Le même principe nous persuade que le ciel et la terre, le soleil, la lune, la mer et tout ce qui vit, loin d'être uniques de leur sorte, existent au contraire en nombre infini ; car leur existence a son terme inflexible et leur essence est mortelle comme celle de tous les corps qui abondent en chaque espèce terrestre.
1089.
Quand le monde fut né, après que se fut levé le premier jour marin, après la formation simultanée de la terre et du soleil, à leur matière s'agrégèrent de nombreux corps étrangers, tout autour vinrent adhérer des éléments que le grand tout précipitait vers ces régions ; tant d'atomes nouveaux permirent à la mer et à la terre de s'accroître, au palais céleste de s'agrandir et de dresser ses toits orgueilleux loin de la terre, à l'air enfin de s'élever dans l'espace. Car d'où qu'ils viennent, ces éléments supplémentaires sont adjoints par des chocs aux substances auxquelles ils sont destinés, tous rejoignent leurs espèces respectives. L'eau s'unit à l'eau et la terre à la terre, le feu accroît le feu, l'éther accroît l'éther, jusqu'à ce que tous les êtres aient été conduits par la nature universellement créatrice au dernier terme de leur croissance et de leur achèvement.
1101.
Cela arrive quand les principes de complément sont à égalité avec ceux qui s'écoulent et fuient. Alors la vie en tous les êtres arrête son progrès, alors la nature met un frein à l'accroissement des choses. Tous les corps, en effet, que tu vois grandir heureusement et s'élever peu à peu à l'état d'adultes, acquièrent plus qu'ils ne dissipent ; la nourriture aisément circule dans toutes les veines et les tissus ne sont pas assez lâches et distendus pour perdre beaucoup de substance et laisser la dépense l'emporter sur l'acquis. Nos corps font des pertes importantes, il faut en convenir, mais le compte des acquisitions domine jusqu'au jour où le faîte de la croissance est atteint Dès lors, insensiblement les forces diminuent, la vigueur de l'adolescence est brisée et l'âge glisse vers la décrépitude. Plus est vaste en effet un corps qui cesse de croître, plus sa surface est large, et plus nombreux sont les éléments qu'il répand de toutes parts et qui s'échappent de sa substance. Les aliments ne se répandent plus aisément dans toutes les veines et ne suffisent pas pour réparer les flots de matière qui s'échappent sans cesse et pour fournir la substance de remplacement. Il est donc fatal que les corps périssent, étant moins denses à cause de leurs pertes incessantes et plus faibles contre les chocs qui surviennent. Car la nourriture finit par manquer au grand âge ; et dans son état d'affaissement l'être résiste mal aux chocs répétés du dehors, sa résistance est vaincue par leur acharnement.
1129.
Ainsi le tour viendra pour les murailles du vaste monde qui, succombant aux assauts du temps, ne laisseront plus que décombres et poussière de ruines. Tous les corps en effet ont besoin de la nourriture pour les réparer et les renouveler ; elle doit les étayer tous et tous les soutenir mais la tâche cesse d'être possible lorsque les veines ne supportent plus des quantités suffisantes ou que la nature n'en fournit plus. Et déjà notre époque est brisée, et la terre lasse d'engendrer crée avec peine de chétifs animaux, elle qui a jadis créé toutes les espèces et mis au monde les corps de gigantesques bêtes sauvages. Car je ne crois pas que les espèces mortelles aient été descendues du ciel dans nos plaines par un câble d'or ; ni la mer, ni les flots qui viennent battre les rochers ne les créèrent : mais la même terre les engendra qui les nourrit aujourd'hui de sa substance. C'est elle aussi qui pour les mortels créa spontanément les moissons brillantes, les vignobles prospères ; elle aussi qui leur offrit les doux fruits et les gras pâturages. Tout cela maintenant pousse avec peine malgré les efforts de nos bras. Nous y fatiguons les bœufs, nous y épuisons les forces de nos cultivateurs, nous y usons le fer des charrues et cependant les champs se font toujours plus avares à mesure que nous nous dépensons davantage. Et déjà le vieux laboureur, hochant la tête, pense en soupirant à tout son grand travail resté stérile, et s'il compare les temps d'aujourd'hui à ceux d'autrefois, il ne manque pas de vanter le sort de son père ; il a toujours à la bouche le bonheur des siècles passés, où l'homme tout rempli de piété vivait plus aisé dans un domaine plus étroit et subsistait mieux d'un plus modeste patrimoine : il ne voit pas que tout va dépérissant, que tous les êtres marchent au cercueil, épuisés par le long chemin de la vie.
1158.
Que ces vérités se gravent bien dans ton esprit et la nature aussitôt t'apparaîtra libre, affranchie de maîtres superbes, gouvernant elle-même son empire sans contrainte et sans l'aide des dieux. Car j'en atteste les cœurs sacrés des dieux, qui dans une paix parfaite mènent une vie sans trouble et des jours sereins ; lequel d'entre eux pourrait gouverner l'ensemble de l'immensité ? Lequel aurait les mains assez fermes pour tenir les rênes du grand tout ? Lequel serait capable de faire tourner ensemble tous les cieux, de verser les feux de l'éther sur toutes les terres fertilisées, de se trouver partout et toujours prêt à rassembler les nuages ténébreux, à ébranler par le tonnerre les espaces tranquilles du ciel et à lancer la foudre ? Cette foudre parfois détruit leurs temples, exerce sa vaine colère dans les déserts et prépare furieusement un trait qui est bien capable de passer à côté des coupables pour aller, justicier injuste, arracher la vie à des innocents.
Lucrèce : de natura rerum : livre III
LUCRÈCE
Lucrèce
Introduction - livre 1 - livre 2 - livre 4 - livre 5 - livre 6 -
Autre traduction
intro- livre 1 - livre 2 - livre 3 - livre 4 - livre 5 - livre 6 - Appendice -
LIVRE TROISIÈME
ARGUMENT
Ce livre est employé tout entier à traiter de l'âme humaine : c'était l'objet essentiel de la philosophie d'Épicure. Après une invocation à Épicure, il fait sentir l'importance du sujet qu'il va traiter, en ce que l'ignorance où sont les hommes sur la nature de leur âme leur inspire cette crainte de la mort, qu'il regarde comme l'unique source de tous les maux et de tous les crimes. Il entre ensuite en matière, et s'efforce de prouver : 1° que l'âme est une partie réelle de nous-mêmes, et non pas une affection générale de la machine, une harmonie, comme l'ont voulu quelques philosophes ; 2° que l'âme ne forme qu'une même substance conjointement avec l'esprit, qui réside au centre de la poitrine, tandis que l'âme est répandue dans tout le corps ; 3° qu'ils sont l'un et l'autre corporels, quoique formés des atomes les plus subtils de la nature ; 4° que, bien loin d'être simples, ils résultent au contraire de quatre principes, le souffle, l'air, la chaleur, et un quatrième (qui paraît n'être autre chose que les esprits animaux), auquel le poète ne donne pas de nom, et qu'il regarde comme l'âme de notre âme ; 5° que ces quatre principes sont mélangés et combinés, sans pouvoir jamais agir à part, n'étant, pour ainsi dire, que différentes propriétés d'une même substance, mais qu'ils peuvent dominer plus ou moins, et que de là naît la différence des caractères ; 6° que l'âme et le corps sont tellement unis, qu'ils ne peuvent subsister l'un sans l'autre, mais qu'il ne faut pas croire pourtant, comme l'a prétendu Démocrite, qu'à chaque élément du corps réponde un élément de l'âme. Après tous ces détails, il tâche de prouver que l'âme naît et meurt en même temps que le corps, d'où il conclut que la mort n'est pas à craindre, et que les hommes ont tort de se désespérer d'un état qui les rend ce qu'ils étaient avant que de naître.
LIVRE TROISIÈME
Toi qui le premier au fond d'affreuses ténèbres as brandi un si lumineux flambeau pour nous révéler les vrais biens de la vie, je te suis, ô gloire de la Grèce, et j'ose aujourd'hui poser mes pas dans tes pas, non que je veuille devenir ton rival, mais plutôt parce que ton amour me guide et m'exhorte à t'imiter. L'hirondelle ose-t-elle défier les cygnes, les chevreaux aux membres tremblants pourraient-ils lutter à la course avec le cheval fougueux ? Toi, père, qui es l'initiateur, tu prodigues à tes enfants de sages leçons ; c'est dans tes traités, maître glorieux, que semblables aux abeilles butinant çà et là parmi les fleurs des prés, nous allons cueillir nous aussi, pour nous en repaître, des paroles d'or, oui, d'or vraiment, et telles qu'il n'en fut jamais de plus dignes d'une vie éternelle.
A peine ta sagesse a-t-elle commencé à proclamer avec puissance un système de la nature né de ton divin génie, aussitôt s'évanouissent les terreurs de l'esprit, s'écartent les murailles du monde ; je vois à travers le vide immense les choses s'accomplir ; je vois les dieux puissants dans leurs tranquilles demeures que n'ébranlent pas les vents, que les nuages ne battent pas de leur pluie, que la blanche neige glacée n'outrage pas dans sa chute, car un éther toujours serein leur sert de voûte et leur verse à larges flots sa lumière en riant. Tous leurs besoins, la nature y pourvoit et rien en aucun temps n'altère la paix de leurs âmes. Mais par contre, nulle part je n'aperçois les régions de l'Achéron et la terre ne m'empêche point de contempler sous mes pieds tout ce qui s'accomplit dans le vide. Devant de telles visions, une joie divine, un saint frémissement me saisissent à la pensée que ton génie contraignit la nature à se dévoiler tout entière.
Ma doctrine enseigne les principes de l'univers : j'ai dit leur nature, la variété de leurs formes, le mouvement éternel dont ils s'envolent spontanément dans l'espace et comment ils sont capables de créer toutes choses. Mon objet est maintenant, je crois, la nature de l'esprit, et c'est l'âme, le principe vital, qu'il me faut éclairer dans mes vers. Je dois chasser et renverser cette peur de l'Achéron qui pénétrant l'homme jusqu'au cœur, trouble sa vie, la teint tout entière de la couleur de la mort et ne laisse subsister aucun plaisir limpide et pur.
Tant d'hommes prétendent que les maladies et la honte sont plus à craindre que les abîmes de la mort ! Ils savent bien, proclament-ils, que le principe de la vie relève du sang, sinon même du vent, si jusque-là se porte leur fantaisie, et qu'auraient-ils donc besoin de nos leçons ? Mais tu vas voir comme c'est là propos vides de fanfarons, non conviction réelle. Car ces mêmes hommes, chassés de leur patrie, proscrits loin de leurs semblables, flétris d'accusations infamantes, accablés enfin de tous les maux, ces hommes vivent ; où qu'ils soient venus traîner leur misère, ils célèbrent des funérailles, ils immolent des brebis noires, ils sacrifient aux mânes, et plus l'adversité leur est rude, plus leurs esprits se tournent vers la religion. Ah ! c'est dans les dangers qu'il faut observer l'homme, c'est dans l'adversité qu'il se révèle : alors seulement la vérité jaillit de son cœur ; le masque tombe, le visage réel apparaît.
Enfin l'avidité, le désir aveugle des honneurs, poussent les hommes misérables hors des bornes du droit et parfois même les font complices ou même agents du crime ; ils les assujettissent jour et nuit à un labeur sans égal pour s'élever au faîte de la fortune : or de ces plaies de la vie, la plus grande part revient à la crainte de la mort, leur vraie cause. Vivre dans le mépris infamant et l'âpre pauvreté semble en effet aux hommes incompatible avec des jours doux et posés : ces maux paraissent les mettre dés cette terre aux portes même de la mort ; c'est pourquoi les hommes en proie à ces vaines alarmes voudraient fuir au loin et, pour y échapper, grossissent leurs biens au prix du sang de leurs concitoyens ; ces avides doublent leurs richesses, multiplient leurs meurtres ; ces cruels suivent avec joie les funérailles d'un frère, la table de leurs proches leur inspire haine et effroi.
C'est la même crainte de la mort qui met au cœur des hommes l'envie qui le ronge : ils voient celui-ci qui est puissant, celui-là qui attire tous les regards et qui marche dans l'éclat des honneurs, tandis qu'eux-mêmes se traînent dans l'obscurité et la fange : autant de sujets de plainte. Il y en a qui périssent pour avoir leur statue, pour illustrer leur nom. Souvent même la peur de la mort inspire aux humains un tel dégoût de la vie et de la lumière qu'ils vont dans leur désespoir jusqu'à s'assurer de leurs mains le trépas, sans se souvenir que la source de leur souffrance était cette peur elle-même, elle qui persécute la vertu, qui rompt les liens de l'amitié et qui en somme par ses conseils détruit la piété. N'a-t-on pas déjà vu souvent des hommes trahir leur patrie et leurs chers parents, dans le but d'échapper aux sombres demeures de l'Achéron ?
Car pareils aux enfants qui tremblent et s'effraient de tout dans les ténèbres aveugles, c'est en pleine lumière que nous-mêmes, parfois, nous craignons des périls aussi peu redoutables que ceux dont s'épouvantent les enfants dans les ténèbres et qu'ils imaginent tout près d'eux. Ces terreurs, ces ténèbres de l'esprit, il faut donc pour les dissiper, non les rayons du soleil ni les traits lumineux du jour, mais l'étude rationnelle de la nature.
Ce que je dirai tout d'abord, c'est que l'esprit ou, comme nous l'appelons souvent, la pensée, conseil et gouvernement de notre vie, est une partie de l'homme non moins réellement que la main, le pied et les yeux sont des parties de tout l'être vivant. En vain une foule de philosophes assurent que le sentiment et la pensée n'ont pas dans l'homme un siège particulier ; mais, disent-ils, c'est une disposition vitale du corps, appelée harmonie par les Grecs, quelque chose qui nous fait vivre et sentir : nulle résidence assignée à l'esprit ; c'est ainsi qu'on parle souvent de la santé du corps, bien que la santé ne constitue pas un organe du corps bien portant. Le sentiment et l'esprit n'auraient pas davantage un siège particulier, et voilà ce qui me paraît se perdre fort loin de la vérité.
Il arrive souvent qu'une partie visible de notre corps soit malade, tandis que la joie règne dans une autre partie cachée ; et d'ailleurs le contraire se produit à son tour un homme souffrant dans son esprit quand se réjouit tout son corps, de même qu'on peut souffrir du pied sans éprouver cependant aucune douleur à la tête.
Est-ce que dans le doux sommeil auquel nos membres s'abandonnent, lorsque allongé, privé de sentiment, notre corps repose appesanti, quelque chose en même temps ne s'agite pas en nous de mille manières ? et c'est le centre de tous les mouvements de joie comme des vaines inquiétudes du cœur.
L'âme aussi, tu vas le savoir, demeure dans nos membres et ce n'est pas l'harmonie qui donne au corps la faculté de sentir. Tout d'abord il arrive qu'après la perte d'une grande partie du corps la vie cependant se maintienne dans nos membres ; et en revanche, quelques atomes de chaleur abandonnant le corps, quelques parcelles d'air sorties par la bouche suffisent pour que la vie déserte aussitôt nos veines et fuie nos os ; à cela se reconnaît que tous les éléments du corps n'y ont pas un rôle égal et n'assurent pas également notre conservation ; mais ce sont plutôt les principes du vent et ceux de la chaleur qui veillent à maintenir la vie dans nos membres. Donc il existe une chaleur vitale, un souffle vital dans le corps même : au moment de la mort, ils se retirent de nous.
Et puisque nous avons découvert que l'esprit et l'âme sont une partie du corps, rends aux Grecs ce nom d'harmonie descendu pour les musiciens du haut de l'Hélicon ou qu'ils ont tiré je ne sais d'où pour l'appliquer à un objet qui n'avait pas encore de nom à lui. Qu'ils le gardent en tout cas ! Et toi, suis le fil de mon discours.
Je dis maintenant que l'esprit et l'âme se tiennent étroitement unis et ne forment ensemble qu'une même substance ; toutefois ce qui est la tête et comme le dominateur de tout le corps, c'est ce conseil que nous appelons esprit et pensée ; lui, il se tient au centre de la poitrine. C'est là en effet que bondissent l'effroi et la peur, c'est là que la joie palpite doucement, c'est donc là le siège de l'esprit et de la pensée.
L'autre partie, l'âme, répandue par tout le corps, obéit à la volonté de l'esprit et se meut sous son impulsion. L'esprit a le privilège de penser par lui-même et pour lui, et aussi de se réjouir en soi, dans le moment où l'âme et le corps n'éprouvent aucune impression. Et de même que la tête ou l'œil peuvent éprouver une douleur particulière sans que le corps entier s'en trouve affecté, de même l'esprit peut être seul à souffrir ou à s'animer de joie pendant que le reste de l'âme disséminé à travers nos membres ne ressent plus aucune émotion. Mais une crainte particulièrement violente vient-elle à s'abattre sur l'esprit, nous voyons l'âme entière y prendre part dans nos membres : la sueur alors et la pâleur se répandent sur tout le corps, la langue bégaye, la voix s'éteint, la vue se trouble, les oreilles tintent, les membres défaillent, au point qu'à cette terreur de l'esprit nous voyons souvent des hommes succomber. En faut-il plus pour montrer que l'âme est unie intimement à l'esprit ? Une fois que l'esprit l'a violemment heurtée, elle frappe à son tour le corps et l'ébranle.
Les mêmes raisons avertissent que l'esprit et l'âme sont de nature corporelle : car s'ils portent nos membres en avant, arrachent notre corps au sommeil, nous font changer de visage, dirigent et gouvernent tout le corps humain, comme rien de tout cela ne peut se produire sans contact, ni le contact s'effectuer sans corps, ne devons-nous pas reconnaître la nature corporelle de l'esprit et de l'âme ?
Au reste l'esprit souffre avec le corps et en partage les sensations, tu le sais. La pointe d'un trait pénètre-t-elle en nous sans détruire tout à fait la vie, mais en déchirant les os et les nerfs ? Une défaillance se produit, nous nous affaissons doucement à terre ; là un trouble s'empare de l'esprit ; nous avons par instants une vague velléité de nous relever. Donc, que de substance corporelle soit formé notre esprit, il le faut, puisque les atteintes corporelles d'un trait le font souffrir.
Mais cet esprit, quels en sont les éléments ? comment est-il constitué ? C'est ce que je vais maintenant t'exposer. Je dis tout d'abord qu'il est d'une extrême subtilité et composé de corps très déliés. Si tu veux t'en convaincre, réfléchis à ceci : que rien évidemment ne s'accomplit aussi rapidement qu'un dessein de l'esprit et un début d'action. L'esprit est donc plus prompt à se mouvoir qu'aucun des corps placés sous nos yeux et accessible à nos sens. Or, une si grande mobilité nécessite des atomes à la fois très ronds et très menus, qui puissent rendre les corps sensibles à l'impulsion du moindre choc. Car l'eau ne s'agite et s'écoule sous le plus léger choc que parce que ses atomes sont petits et roulent facilement. Le miel au contraire est de nature plus épaisse, c'est une liqueur plus paresseuse, d'écoulement plus lent, du fait que la cohésion est plus grande dans la masse d'une matière formée d'atomes moins lisses, moins déliés et moins ronds. La graine du pavot, un souffle léger qui passe suffit pour la dissiper et la répandre en quantité : au lieu que sur un tas de pierres ou sur un faisceau d'épis, il ne peut rien. C'est donc que les corps les plus petits et les plus lisses sont ceux aussi qui sont doués de la plus grande mobilité. Au contraire, les plus lourds, les plus rugueux, demeurent les plus stables.
Ainsi donc, puisque l'esprit se révèle d'une singulière mobilité, il faut qu'il se compose d'atomes tout petits, lisses et ronds : vérité dont tu trouveras en bien des cas, mon cher Memmius, la possession utile et opportune.
Autre preuve encore, qui fait voir de quel tissu léger est cette substance : le peu d'espace qu'elle occuperait si l'on pouvait la condenser ; quand le sommeil de la mort s'est emparé de l'homme et lui a apporté le repos, quand l'esprit et l'âme se sont retirés de lui, aucune perte ne se constate dans tout son corps, ni dans sa forme extérieure ni dans son poids : la mort laisse tout en place, sauf la sensibilité et la chaleur vitale. Cela prouve que des éléments minuscules composent l'âme entière, partout répandue en nous, étroitement liée à nos veines, à notre chair, à nos nerfs ; sinon l'on ne verrait point, après que l'âme a fait sa retraite complète, le corps garder les contours de ses membres et ne pas perdre un grain de son poids. C'est ainsi que se comportent un vin dont le bouquet s'est évaporé, un parfum dont la douce haleine s'est dissipée dans les airs, un mets dont la saveur s'est perdue ; à nos yeux, l'objet n'est privé de rien dans sa forme, de rien dans son poids, et précisément parce que saveur et odeur naissent d'un grand nombre de germes minuscules épars dans toute la substance des corps. C'est pourquoi, je le répète, l'esprit et l'âme ne peuvent être composés que d'atomes aussi petits que possible, puisque leur fuite n'enlève rien au poids du corps humain.
Ne croyons pas cependant que leur substance soit simple. Un léger souffle en effet, mêlé de chaleur, s'exhale des mourants ; or la chaleur entraîne l'air avec elle ; pas de chaleur sans de l'air qui l'accompagne. La chaleur n'étant pas de nature rigoureusement cohérente, comment ne se glisseraient pas en elle de nombreux atomes d'air ? Voilà déjà trois éléments découverts dans la substance de l'esprit.
Et pourtant ce n'est pas assez pour créer le sentiment : car la raison n'admet pas qu'aucun d'eux soit capable de produire des mouvements de sensibilité qui provoquent à leur tour des mouvements de pensée. Une quatrième substance doit leur être adjointe, qui n'a pas encore reçu de nom : rien de plus mobile qu'elle et rien de plus ténu ; rien qui soit composé de corpuscules plus petits et plus lisses ; les mouvements sensitifs, c'est elle la première qui les répartit dans les membres. La première, en effet, elle s'émeut, grâce à la petitesse de ses éléments ; aussitôt le mouvement se communique à la chaleur, puis au pouvoir invisible du souffle, ensuite à l'air ; alors tout l'organisme est en action, le sang fait battre nos veines, la sensation pénètre alors dans les chairs, jusqu'à ce que les os et la moelle éprouvent l'impression du plaisir ou de la douleur.
Ce n'est pas impunément que la douleur pénètre jusque-là et que la souffrance aiguë se glisse aussi profond ; une perturbation générale se déclenche, au point qu'enfin la place manque à la vie et que les éléments de l'âme s'échappent par toutes les issues du corps. Mais, le plus souvent c'est à la surface que s'arrêtent les mouvements douloureux et, dans ce cas, la vie nous est conservée.
Il s'agit maintenant de savoir comment les quatre éléments se mélangent et constituent une vivante unité. Je voudrais te l'expliquer, mais la pauvreté de notre langue est une gêne. J'en toucherai pourtant un mot et, comme je pourrai, j'effleurerai le sujet. Les atomes dans leurs mouvements s'entrecroisent à ce point qu'il est impossible d'en isoler un seul ni de localiser chacune de leurs facultés, lesquelles sont au contraire comme des propriétés multiples d'un seul corps. C'est ce qu'on peut voir chez tout être animé : sa chair a odeur, couleur, saveur, et cependant de toutes ces qualités réunies se forme un seul corps complet. C'est ainsi que la chaleur, l'air et le pouvoir invisible du souffle composent par leur mélange une seule substance, et aussi cette force mobile, initiatrice du mouvement distribué par lequel s'engendrent dans nos organes les mouvements sensitifs. Cette quatrième substance se trouve dissimulée, cachée, enfouie en nous ; rien n'est enfoncé plus intimement dans notre corps ; elle constitue vraiment l'âme de notre âme. De même qu'à travers nos membres et dans tout notre corps se mêlent et se dissimulent les forces de l'esprit et de l'âme, grâce à la petitesse et à la rareté de leurs particules, de même cette force sans nom, composée d'éléments infimes, se cache aussi ; elle est, pour ainsi dire, l'âme de toute l'âme et règne sur le corps entier. Il faut pareillement que souffle, air et chaleur existent entremêlés dans nos membres, mais que l'un de ces éléments prédomine aux dépens des autres, pour que de l'ensemble se dégage une certaine unité : car il ne faut pas que la chaleur et le souffle agissant d'un c«té, la puissance de l'air agissant d'un autre, détruisent la sensibilité et rompent le faisceau de la vie.
Il y a dans l'esprit une chaleur qu'il rassemble quand, enflammé de colère, il fait briller les yeux d'un éclat plus ardent. L'esprit possède aussi ce souffle froid, compagnon de la crainte, qui met le frisson dans les membres et les fait trembler. Il possède encore la paix de l'air qui fait les cœurs tranquilles et les visages sereins. Mais c'est la chaleur qui domine chez les êtres dont les cœurs sont violents, dont l'esprit s'abandonne facilement aux échauffements de la colère. En cette espèce, la première place revient à la sauvagerie des lions, qui de leurs rugissements parfois rompent leur poitrine et ne peuvent y contenir les flots de leur fureur. Il y a plus de souffle dans l'âme froide des cerfs ; aussi les courants glacés passent-ils plus promptement dans leur chair pour provoquer le tremblement de tous leurs membres. Le bœuf a une nature où domine l'air paisible ; jamais la torche de la colore, allumée en lui, ne l'excite et ne répand de fumées qui l'aveuglent de leurs ombres noires ; jamais non plus, les traits glacés de la peur ne le traversent pour le paralyser ; il tient le milieu entre les cerfs et les lions cruels.
Ainsi en est-il de la race humaine. L'éducation peut former certains hommes et les polir uniformément ; le caractère de chacun n'en garde pas moins son empreinte première. Nos défauts, croyons-le, ne peuvent être si bien extirpés, que l'un ne reste toujours sur la pente qui fait glisser à la colère, que l'autre ne se tourmente trop vite de crainte, qu'un troisième n'ait trop de facilité à s'accommoder des choses. En bien d'autres points, des différences distinguent fatalement les divers tempéraments, avec les mœurs qu'ils engendrent ; je ne puis en exposer maintenant les raisons secrètes, ni trouver des noms pour tant d'éléments et de figures, principes de cette diversité. Il est une évidence que je puis cependant proclamer, c'est que les traces du naturel premier, que la raison est incapable d'effacer, s'atténuent cependant au point que rien ne peut nous empêcher de mener une vie digne des dieux.
L'âme ainsi faite est enveloppée dans le corps tout entier, elle en est la gardienne, elle en assure le salut, car tous deux tiennent à des racines qui les unissent et l'on ne peut les séparer sans les détruire. Aux grains d'encens arracherait-on leur parfum sans que la substance n'en périsse ? La substance de l'esprit et de l'âme ne saurait être soustraite au corps sans que l'ensemble se dissolve. Leurs principes se trouvent dés l'origine si enchevêtrés entre eux qu'ils leur font un destin commun. Il ne semble pas que chacun puisse se passer du secours de l'autre, corps et âme n'ont pas le pouvoir de sentir isolément ; c'est leur réunion et la communauté de leurs mouvements qui allument en nous et entretiennent en tous nos organes la flamme de sensibilité.
Le corps ne peut par sa vertu propre naître ni grandir, ni durer au delà de la mort. L'eau peut bien perdre la chaleur qu'elle a reçue, sans que cet accident la détruise ; elle reste intacte ; tandis que le retrait de l'âme est fatal aux membres qu'elle abandonne : privés d'elle, leur bouleversement est total, ils périssent et tombent pourris. Dès le commencement de leur âge, exercés à former ensemble les mouvements de la vie, corps et âme vivent si étroitement unis que dans le corps même et le ventre de la mère, les deux substances ne se peuvent séparer sans périr. Tu le vois donc, deux existences aussi intimement liées pour leur conservation le sont aussi dans leur nature.
Refuser au corps la faculté de sentir et croire que l'âme répandue dans tout le corps entre seule dans ce mouvement que nous appelons sensibilité, c'est vouloir lutter contre l'évidence de la vérité. Qui expliquera la sensibilité du corps, sinon les faits eux-mêmes qui nous en donnent de claires raisons ? Mais privé de l'âme, dira-t-on, le corps n'a plus aucun sentiment : sans doute ; il a perdu au cours de la vie maintes choses qui ne lui appartenaient pas en propre, il en perd bien d'autres lorsqu'il est chassé d'entre les vivants.
Et prétendre que les yeux n'ont le pouvoir de rien voir, mais qu'ils sont comme une porte par laquelle l'esprit regarde, il est difficile de le soutenir, et le sens même de la vue fait penser le contraire ; il nous contraint en effet de rapporter la vue à l'organe même, surtout si nous réfléchissons que souvent nous ne pouvons voir une lumière trop vive et que son éclat blesse nos yeux. Rien de pareil avec une porte, n'est-ce pas ? Jamais celle par laquelle nous regardons n'éprouve la moindre douleur à être ouverte. Au reste, si nos yeux étaient des portes pour notre âme, qu'on les enlève, et l'esprit, débarrassé de ces montants, n'en devrait voir que mieux.
Ici, ne va pas suivre le sage Démocrite qui accouple les principes du corps et de l'âme en les faisant alterner et en entrelaçant le tissu qui les compose. Tout d'abord, les éléments de l'âme sont beaucoup plus petits que ceux de notre corps, ils sont aussi moins nombreux, dispersés à travers tous les membres. Tout ce qu'on peut donc avancer, c'est cette proposition : aussi petits que sont les corpuscules dont le choc peut exciter en nous les mouvements de la sensibilité, aussi grands sont les intervalles qui séparent les corps premiers de l'âme. Nous ne sentons point en effet la poussière qui s'attache à notre corps, ni le fard appliqué sur notre peau, ni le brouillard de la nuit, ni la toile d'araignée quand son fin réseau nous prend dans notre marche, ni encore la dépouille flétrie que l'insecte laisse tomber sur notre tête, ni les plumes des oiseaux, ni les flocons aériens du chardon dont l'extrême légèreté suspend la chute, ni les bestioles qui courent sur notre peau, ni enfin l'empreinte distincte des pattes que promènent sur nous moucherons et autres petites bêtes. Il faut exciter en nous bien des éléments corporels avant qu'atteints par l'agitation, les éléments de l'âme mêlés au corps dans tous nos membres soient capables, malgré leurs intervalles, de se rencontrer et heurter, pour tour à tour s'unir et se repousser.
Et c'est l'esprit surtout qui tient fermées les portes de la vie ; il est, plus que l'âme, notre maître. Sans l'esprit, en effet, et sans la pensée, aucune parcelle de l'âme ne peut s'arrêter un moment dans nos membres ; elle les suit, compagne fidèle, dans leur fuite, et se dissipe avec eux dans les airs, en abandonnant le corps à la glace de la mort. L'homme au contraire demeure en vie, à qui l'esprit reste, quand bien même son corps mutilé perdrait ses membres ; l'âme a beau lui être enlevée de ses membres, il vit encore, il respire les souffles éthérés qui entretiennent la vie. Privé sinon de l'âme tout entière, au moins d'une bonne part, il s'attarde pourtant dans la vie, il ne parvient pas à s'en détacher. Imaginons un oeil déchiré tout autour, mais la pupille intacte : la faculté de voir garde toute sa vigueur, du moment que le globe de l'œil n'a pas été endommagé et que la pupille ne se trouve pas isolée par la blessure ; car alors la perte serait totale.
Au contraire, que la minuscule partie centrale de l'œil soit mise à mal, le reste du globe gardât-il son intégrité et son éclat, aussitôt la lumière s'éteint et fait place aux ténèbres. Telles sont les lois par lesquelles âme et esprit sont tenus pour toujours enchaînés.
Et maintenant, il faut que tu saches que chez les êtres vivants, esprits et âmes fragiles connaissent la naissance et la mort ; ces vérités, conquêtes d'un doux labeur, je continue à les exposer en un poème que je voudrais digne de toi. Mais toi, comprends désormais l'une et l'autre substance sous un même nom ; si, parlant de l'âme, j'enseigne qu'elle est mortelle, sache que je l'entends aussi de l'esprit, puisque tous les deux se tiennent dans une indissoluble unité.
Souvenons-nous que l'âme, substance subtile, est composée de corps menus, faite d'éléments beaucoup plus petits que l'eau limpide, le brouillard ou la fumée. Car elle l'emporte sur ces corps en mobilité et de bien plus légers chocs la mettent en mouvement, des simulacres de fumée ou de brouillard suffisent à l'émouvoir. Ainsi les rêves du sommeil nous font voir la vapeur des autels monter dans les airs et répandre de la fumée : ce ne sont là, sans nul doute, que les simulacres de ces objets. Or, si d'un vase brisé tu vois l'eau s'échapper de toutes parts, si le brouillard et la fumée se dissipent dans les airs, il faut croire que l'âme aussi se répand dans l'espace et qu'elle disparaît plus vite, qu'elle est plus prompte à se résoudre en ses éléments une fois arrachée au corps et enfuie. Le corps est pour ainsi dire le vase de l'âme ; s'il ne peut plus la contenir quand un choc le bouleverse, ou quand le retrait du sang hors des veines le rend poreux, comment croire que l'air la puisse contenir un moment, lui dont la matière a moins de consistance que notre corps ?
Au reste, nous le sentons, l'âme naît avec le corps, avec lui elle grandit, elle partage sa vieillesse. Les enfants ont un corps tendre et frêle, la démarche incertaine, une pensée qui participe de cette faiblesse. Puis, avec les forces accrues par l'âge, l'intelligence s'étend, l'esprit acquiert de la puissance. Ensuite les durs assauts du temps ébranlent les forces du corps, les facultés s'émoussent et les membres s'affaissent ; alors l'esprit se met à boiter, la langue s'égare, la pensée chancelle, tout défaille, tout manque à la fois. Il faut donc que l'âme, en sa substance même, se dissipe comme une fumée dans les hautes régions de l'air, puisque nous la voyons naître avec le corps, avec lui grandir et, comme je l'ai montré, succomber avec lui à la fatigue des ans.
A cela s'ajoute que si le corps contracte de terribles maladies, des douleurs cruelles, l'âme a aussi à redouter les soucis cuisants du chagrin, de la crainte : comment n'aurait-elle pas sa part de la mort ?
Souvent même, dans les maladies du corps, l'esprit s'égare hors de ses voies, il déraisonne, il délire. Parfois une lourde léthargie plonge le malade dans un profond sommeil sans fin, où, ses yeux fermés, sa tête tombante, il n'entend plus les voix, ne reconnaît plus les visages de ceux qui autour de lui s'efforcent de le rappeler à la vie, leurs joues et tout leur visage baignés de larmes. Reconnaissons donc une fatalité de dissolution pour l'âme si aisément gagnée par la contagion du mal : car la douleur et la maladie sont toutes deux ministres de la mort, la fin de bien des hommes a pu nous l'apprendre.
Enfin lorsqu'un homme se trouve en puissance d'un vin généreux, dont la chaleur se répand partout dans ses veines, on voit ses membres s'alourdir, l'embarras de ses jambes qui vacillent ; sa langue est engourdie, son intelligence est noyée, ses yeux flottants ; voici des cris, des hoquets, des injures, enfin toutes les tristes suites de l'ivresse. Pourquoi tout cela ? sinon parce que l'ardente force du vin est capable de troubler l'âme à l'intérieur même du corps ? Or tout être susceptible de trouble et de paralysie laisse assez voir que si une cause plus puissante l'atteignait, il devrait périr et renoncer à l'existence.
D'autres fois un malheureux, frappé tout à coup par la violence de son mal et comme foudroyé sous nos yeux, s'abat en écumant, gémit, tremble de tout son corps, délire, raidit ses muscles, se tord, respire d'un souffle haletant et saccadé, s'épuise en mouvements convulsifs. C'est évidemment que la violence du mal à travers les membres vient déchirer l'âme, qui se soulève et écume, comme sur la plaine salée de la mer le déchaînement des vents fait bouillonner les flots.
Des gémissements sont arrachés à l'homme, parce que ses membres éprouvent de la douleur et parce que les éléments de la voix, chassés tous à la fois, se précipitent en masse hors de sa bouche, leur canal familier et pour ainsi dire leur grand chemin. Il y a délire, parce que l'esprit et l'âme sont en désordre et, comme je l'ai montré, séparés violemment, arrachés l'un à l'autre par l'effet du même poison. Puis, quand la cause de la maladie s'est éclipsée, quand est rentrée dans ses retraites l'âcre humeur du corps malsain, alors le malade chancelant comme un homme ivre se redresse, peu à peu reprend ses sens et rentre enfin en possession de son esprit. Or, puisque l'âme et l'esprit sont dans le corps même ébranlés par de tels maux ; puisqu'ils y souffrent si cruellement de pareils déchirements, comment croire que sans l'abri du corps, dans la liberté de l'air, parmi les vents en tempête, ils puissent se maintenir en vie ?
Et nous voyons d'autre part l'esprit guérir comme un corps malade, se prêter aux soins de la médecine ; n'est-ce pas encore un signe de sa condition mortelle ? Augmenter le nombre des parties ou leur donner un autre ordre, ou encore retrancher à leur somme, autant de nécessités qui s'imposent à quiconque entreprendrait de changer l'état de l'âme ou voudrait modifier toute autre substance. Mais une substance immortelle ne souffre ni transformation ni addition de parties, ni perte quelconque ; car le changement qui fait sortir un être de ses limites le fait aussitôt mourir à ce qu'il est. Ainsi donc l'âme, qu'elle tombe malade ou que la médecine la guérisse, donne, ai-je montré, des signes de mortalité. Tant il est vrai qu'une fausse doctrine trouve toujours en face d'elle la vérité qui lui barre la retraite et par une double réfutation triomphe de ses sophismes.
Enfin nous voyons souvent l'homme s'en aller peu à peu, et perdre membre à membre le sentiment de la vie ; aux pieds d'abord, les doigts, les ongles deviennent livides, puis les pieds, les jambes meurent et le reste du corps, de proche en proche, cède à la mort glacée. Or l'âme se trouve alors entamée aussi, et elle ne sort pas du corps d'un seul coup et tout entière : c'est pourquoi nous devons la tenir pour mortelle. Pensera-t-on qu'elle peut rassembler ses éléments épars, se porter sur un point de l'intérieur, enlever le sentiment à tous les membres pour en concentrer toute la somme en elle ? Mais alors ce point où les éléments de l'âme auraient afflué en foule devrait apparaître doué d'une plus vive sensibilité. Comme ce point n'est nulle part, il faut, je l'ai déjà dit, que l'âme morcelée se dissipe au dehors : elle meurt donc. Je dis plus : accorderais-je ce qui est faux, à savoir que l'âme peut se concentrer dans le corps des moribonds, privés par degrés de la lumière ? Il faudrait encore convenir qu'elle est mortelle. Peu importe qu'elle périsse dissipée dans les airs ou qu'après la concentration de ses parties elle aille s'engourdissant, puisque c'est toute la personne qui perd de plus en plus de toutes parts le sentiment et que de tous cotés la vie abandonne.
L'âme constitue une partie du corps et y occupe sa place fixe et déterminée ainsi que les oreilles, les yeux et tous les autres sens qui gouvernent la vie ; c'est pourquoi si la main, l'œil, le nez, une fois séparés de nous, ne peuvent éprouver de sensation ni exister par eux-mêmes, mais qu'au contraire ils se dissolvent et se corrompent en peu de temps, l'âme ne peut-elle non plus exister seule sans le corps, détachée de la personne, qui la contient, pour ainsi dire, comme ferait un vase ou tout ce qu'il te plaira d'imaginer pour avoir l'idée du plus intime rapport possible, puisqu'un lien étroit attache les deux substances.
Enfin c'est par leur union que les facultés du corps et de l'âme fonctionnent et vivent. L'âme séparée du corps est incapable d'accomplir toute seule les mouvements de la vie et le corps privé de l'âme ne peut subsister ni sentir. De même qu'arraché de sa racine et séparé du reste du corps, l'œil isolé ne voit plus aucun objet, de même l'âme et l'esprit ne peuvent rien par eux seuls. C'est que leurs éléments épars dans les veines et la chair, parmi les nerfs et les os, se trouvent retenus par tout le corps et n'ont pas la liberté de s'écarter à de longs intervalles ; grâce à cette cohésion, ils exécutent les mouvements de sensibilité qu'ils ne sauraient après la mort, une fois rejetés du corps dans les brises de l'air, exécuter de même, parce qu'alors ils ne seraient plus retenus par les mêmes liens. L'air en effet deviendra un être vivant, si l'âme peut s'y maintenir et y enfermer les mouvements qui avaient lieu antérieurement dans les nerfs et dans le corps. Je le répète donc : l'enveloppe corporelle une fois dissoute et le souffle vital expulsé, il faut de toute nécessité que les facultés de l'esprit s'éteignent et l'âme pareillement, car leurs causes sont liées.
Bien plus, puisque le corps ne peut supporter le départ de l'âme sans se corrompre dans une odeur fétide, comment douter que montant de nos profondeurs elle ne se soit échappée, évanouie comme une fumée, et qu'ainsi le corps tombé en ruine et décomposé ne doive l'ébranlement de ses assises à la fuite de l'âme qui a traversé tout l'organisme et suivi tous les méandres des canaux intérieurs jusqu'aux pores ? Tout prouve donc que l'âme éparse dans le corps s'est échappée à travers tout l'organisme et que déjà son unité se trouvait rompue dans le corps même avant qu'elle se glissât au dehors pour flotter sur les souffles de l'air.
Souvent même, sans quitter le séjour de la vie, l'âme ébranlée par les secousses de quelque mal, semble vouloir s'en aller, se détacher du corps entier ; alors, comme au moment suprême, le visage pâlit de langueur et les membres affaissés semblent vouloir se détacher d'un corps qui n'a plus de sang. Tel est l'état d'un homme qui se trouve mal, comme l'on dit, qui a perdu connaissance, autour de qui déjà tous s'empressent et cherchent à ressaisir le dernier lien de la vie. Dans cette circonstance en effet l'esprit et l'âme, ébranlés tout entiers par la secousse, défaillent avec le corps, si bien qu'une secousse un peu plus violente suffirait à tout détruire. Peux-tu douter encore qu'une fois chassée hors du corps, l'âme dans sa faiblesse à l'air libre, sans abri qui la protège, soit incapable de subsister, non seulement pendant la durée des âges, mais même un seul instant ?
Il n'est pas de mourant en effet qui sente son âme se retirer intacte de tout le corps et remonter d'abord vers la gorge ; il la sent plutôt défaillir à la place où la nature l'a mise, avec les autres sens dont il éprouve la lente dissolution. Si notre âme était immortelle, la mort, bien loin de lui inspirer des gémissements, la ferait se réjouir de gagner l'air et de quitter son ancien vêtement, comme le serpent change de peau, comme le vieux cerf se défait de son bois trop long.
Enfin, pourquoi l'esprit et la pensée, notre conseil vital, ne naissent-ils jamais dans la tète, les pieds ou les mains ? Pourquoi un siège déterminé les fixe-t-il chez tous les hommes, sinon parce qu'il y a pour chaque organe un lieu assigné à sa naissance et, une fois né, à sa durée : de sorte que les divers organes et membres de chaque être, dans la variété de la répartition, n'aient jamais leur ordre interverti ? Tel est l'enchaînement des causes et des effets ; la flamme n'est pas engendrée dans les fleuves, non plus que la glace dans le feu.
Si du reste l'âme est immortelle et capable de sentiment, même séparée du corps, il faut, je pense, la supposer pourvue de cinq sens : ce n'est pas autrement que nous nous représentons les âmes aux enfers errant au bord de l'Achéron. Les peintres, les anciens écrivains, nous les ont représentées sous cet aspect. Mais l'âme séparée du corps ne peut avoir ni yeux, ni nez, ni mains, ni langue, ni oreilles, ainsi donc les âmes par elles seules ne peuvent avoir sensation ni existence.
Nous nous rendons bien compte que tout notre corps est animé du sentiment de la vie, que partout l'âme y est répandue. Si donc une force soudaine le tranche par le milieu et le sépare en deux tronçons, il est hors de doute que l'âme du même coup sera tranchée, fendue, et, comme le corps, tombera en deux moitiés. Or, ce qui se fend et se divise ne peut évidemment prétendre à l'immortalité.
On dit que les chars armés de faux, tout fumants de carnage au fort de la mêlée, tranchent des membres d'un coup si rapide, qu'on voit palpiter à terre la partie tranchée, tandis que l'âme du soldat et sa force vitale, tant l'atteinte a été prompte, ne peuvent en ressentir la douleur. Et même, possédé par l'ardeur du combat, le soldat veut ramener à la lutte et au carnage ce qui reste de son corps : il ne s'aperçoit pas que sa main gauche avec son bouclier est emportée au milieu des chevaux par les chars et leurs faux meurtrières. Un autre ne sent pas que sa main droite est tombée tandis qu'il monte à l'assaut et menace l'ennemi. Un troisième s'efforce de se relever sur la jambe qu'il a perdue, et près de lui son pied agonisant sur le sol remue encore les doigts. C'est quelquefois une tête coupée d'un tronc encore chaud et vivant qui garde un visage animé et des yeux ouverts jusqu'à ce que soient rendus les derniers restes de l'âme.
Bien plus, vois ce serpent, le dard vibrant et qui se dresse menaçant sur la queue de son long corps ; s'il te plaît de t'armer d'un fer, de le trancher en deux et de mettre en pièces chacune des deux moitiés, tu verras tous les tronçons fraîchement coupés se tordre sur le sol et y distiller leur venin, tu verras même la partie antérieure se retourner pour se saisir elle-même, et furieuse de sa blessure, essayer de se mordre. Dirons-nous que chaque tronçon possède une âme entière ? Il s'ensuivrait qu'un animal aurait dans son corps plusieurs âmes. Ainsi donc, cette âme qui était une dans le corps, a été partagée en même temps que lui, et les deux substances doivent être regardées comme mortelles, puisqu'elles sont également divisibles.
Si l'âme est immortelle et qu'au moment de la naissance elle se glisse dans le corps, pourquoi notre vie antérieure ne nous laisse-t-elle aucun souvenir ? Pourquoi ne conservons-nous aucune trace de nos anciennes actions ? Et si l'âme a subi de telles altérations que tout souvenir du passé soit perdu, un tel état n'est pas, je pense, bien éloigné de la mort. Allons ! l'âme d'autrefois est morte et celle d'aujourd'hui a été créée aujourd’hui.
Si c'est une fois le corps formé que l'âme s'introduit en nous à l'heure où nous naissons et franchissons le seuil de la vie, on ne devrait pas en ce cas la voir grandir avec le corps, avec les membres, dans le sang même ; elle devrait vivre, comme l'oiseau dans sa cage, de sa vie propre, tout en répandant le sentiment par tout le corps.
Aussi, je le répète, faut-il penser que les âmes ne sont ni exemptes de commencement ni soustraites à la loi de la mort.
Serait-il possible d'imaginer qu'elles auraient pu se lier si étroitement au corps en s'y glissant de l'extérieur ? L'évidence nous enseigne tout le contraire. Car l'âme se mêle si intimement aux veines, à la chair, aux nerfs, aux os, que les dents elles-mêmes participent à la sensibilité, comme le font bien voir leurs maux, leurs douleurs, au contact de l'eau glacée, à la rencontre d'un gravier égaré dans le pain. Au reste, prises comme elles le sont dans le tissu général du corps, il n'y a pas moyen, semble-t-il, qu'elles s'échappent intactes et se dégagent sans dommage de tout l'ensemble des nerfs, os et articulations.
Peut-être penseras-tu qu'introduite en nous du dehors l'âme coule fluide dans notre organisme ? Elle n'en sera que plus exposée, ainsi incorporée, à périr. Ce qui coule ainsi se dissout, donc meurt. L'âme se disperse par les pores du corps tout entier. De même que les aliments distribués en nous perdent leur existence pour vivre sous une forme nouvelle, l'âme et l'esprit, intacts à leur entrée dans le corps, doivent se dissoudre ensemble par leur écoulement ; leurs particules se dispersent par tous les pores dans les membres afin d'y former l'âme nouvelle, souveraine actuelle de notre corps, mais née de l'autre âme qui périssait tout à l'heure en se distribuant. C'est pourquoi il semble bien impossible que l'âme n'ait pas eu son jour de naissance, impossible aussi qu'elle vive exempte de la mort.
Reste-t-il ou non, après la mort, des éléments de l'âme dans le corps ? S'il en reste, il n'y aura pas lieu de tenir l'âme pour immortelle, puisque c'est dépouillée d'une partie d'elle-même qu'elle s'est retirée. Si au contraire elle a fui tout entière, sans rien laisser de sa substance dans le corps, d'où vient que les chairs déjà putrides des cadavres donnent naissance à des vers ? d'où cette multitude d'êtres vivants dépourvus d'os et de sang et qui grouillent en flots dans les chairs gonflées ?
Si tu crois par hasard que des âmes venues du dehors se glissent dans les vers, y trouvant chacune un corps, et que tu négliges de te demander comment tant de milliers d'âmes se rassemblaient en un lieu d'où une seule s'est retirée, une question reste encore à te poser et à mettre en discussion : ces âmes font-elles la chasse à chaque germe de la vermine pour s'y préparer des demeures, ou bien est-ce dans des corps pour ainsi dire tout formés qu'elles s'introduisent ? Mais pourquoi prendraient-elles la peine de composer elles-mêmes leurs corps ? il n'est pas facile de le dire. Car tant qu'elles sont privées de corps, elles voltigent à l'abri des maladies, du froid et de la faim ; c'est le corps qui est exposé à ces maux, et l'âme les reçoit de lui par contagion. Accordons pourtant que les âmes aient avantage à se construire un corps pour s'y établir par quels moyens, on ne peut le voir. Concluons qu'elles ne se font ni corps ni membres. Mais il n'y a pas plus de raisons de croire qu'elles entrent dans des corps tout faits, car elles ne pourraient avec eux former un tissu bien serré, ni réaliser l'accord de leurs sensations.
Pourquoi enfin la colère et la violence sont-elles toujours attachées à la race cruelle des lions, la ruse à celle des renards ? Pourquoi l'instinct de fuir se transmet-il des pères aux enfants chez les cerfs, qu'une timidité native fait trembler de tous leurs membres ? Et pourquoi tous les héritages de cette sorte se reçoivent-ils dès le plu jeune âge dans l'organisme et dans le caractère de chacun, sinon parce que dans chaque germe, dans chaque espèce, à chaque corps est jointe une âme qui croît avec lui ? Si cette âme était immortelle et passait de corps en corps, les mœurs des animaux se confondraient ; un chien de race hyrcanienne fuirait l'attaque et les bois du cerf, l'épervier dans les airs tremblerait en s'envolant à l'approche de la colombe, l'homme perdrait sa raison et les bêtes féroces auraient la sagesse.
C'est une erreur de penser que l'âme prétendue immortelle change de nature en changeant de corps. Car ce qui change se dissout, donc périt. S'il y a dans l'âme transposition des parties et modification d'un ordre intérieur, ces parties doivent pouvoir dissoudre leur assemblage dans nos membres et finalement périr avec le corps. Dira-t-on que les âmes humaines passent toujours dans des corps humains ? Je veux demander pourquoi de sages elles peuvent devenir sottes, pourquoi l'enfant n'a pas de prudence, pourquoi le poulain n'a pas l'entraînement du cheval belliqueux, sinon parce que l'âme a son germe propre qui se développe en même temps que le corps ? Peut-être que dans un jeune corps l'âme se fait plus frêle. En ce cas elle est mortelle, avouons-le, puisqu'en changeant de corps elle perd la vie et le sentiment tels qu'elle les possédait jusque-là.
Mais comment pourra-t-elle se fortifier de concert avec le corps, atteindre avec lui à la fleur tant désirée de l'âge, si une même origine ne les unit pas l'un à l'autre ? et pourquoi veut-elle échapper aux membres décrépits de sa vieillesse ? Craint-elle la prison d'un corps en ruine et que sa vieille maison, cédant au poids des années, sur elle s'écroule ? Mais pour un être immortel le danger n'est point.
Enfin quand se nouent les liens de Vénus et quand les femelles sont délivrées, n'est-il pas ridicule d'imaginer les âmes postées toutes prêtes et ces immortelles en foule innombrable guettant des corps mortels, luttant même entre elles, à qui aura le privilège de trouver place la première ? A moins que peut-être un pacte ne lie les âmes pour que la première arrivée au vol ait le droit d'entrer la première sans dispute ni violence.
Songeons encore qu'il ne peut subsister d'arbres dans l'air, ni de nuages dans la mer profonde, ni de poissons dans les campagnes, ni de sang dans le bois, ni de sève dans les pierres. Un ordre fixe assigne à chaque être le lieu de sa croissance et de son habitat. La substance de l'esprit ne saurait donc naître seule hors du corps ni vivre séparée des nerfs et du sang. Si elle avait ce privilège, plus forte raison pourrait-elle naître et habiter dans la tête, dans les épaules, dans les talons, dans n'importe quelle partie du corps, puisque enfin elle demeurerait toujours dans le même homme, dans la même enveloppe. Or, puisque dans notre corps aussi un ordre a fixé la place spéciale où puissent subsister et grandir l'âme et l'esprit, on n'en est que plus fondé à contester qu'ils puissent naître et vivre hors du corps tout entier. Voilà pourquoi, quand le corps a péri, l'âme, il te faut l'avouer, a péri avec lui, dans la même décomposition. Joindre le mortel à l'immortel et supposer à tous deux des sentiments communs, une mutuelle action, c'est folie.
Que peut-on imaginer en effet de plus contradictoire, de plus disparate, de plus incohérent qu'une substance mortelle unie à une autre qui n'aurait ni commencement ni fin pour subir ensemble l'assaut des mêmes tempêtes ?
Poursuivons. Tout corps qui dure éternellement doit posséder le pouvoir de repousser par la plénitude d'une solide substance les chocs extérieurs, sans se laisser entamer par d'autres corps qui risqueraient de rompre l'étroite cohésion de ses parties (tels sont les éléments premiers de la matière dont j'ai précédemment exposé la nature) ou bien il est capable de se perpétuer dans l'infini des âges, parce qu'il ne peut subir de coups (tel le vide intangible et qui ne redoute aucun choc) ou encore parce qu'il n'a autour de lui aucun espace où les choses puissent en quelque sorte aller s'égarer et se dissoudre : tel cet éternel ensemble des ensembles hors duquel il n'y a ni lieu ouvert à la dissipation des parties, ni corps pour les heurter et les briser par violence. Or l'âme n'est pas immortelle en tant que corps solide, puisqu'il y a du vide dans la nature, t'ai-je enseigné ; elle n'est pas non plus semblable au vide et il ne manque pas de corps capable, à travers l'univers infini, de heurter violemment son être et de l'exposer à un danger mortel ; enfin il existe aussi des espaces immenses où la cohésion de l'âme peut se dissiper et sa substance périr par la violence. Ce n'est donc pas pour elle que les portes de la mort ont été fermées.
Prétendra-t-on l'âme immortelle parce qu'elle est protégée contre les menaces de destruction, soit que des chocs mortels ne puissent l'atteindre, soit que ceux qui l'atteignent se trouvent repoussés avant que nous ayons pu sentir leur funeste action ? Voilà qui nous rejetterait bien loin de la vérité. Car sans parler des maladies qu'elle partage avec le corps, l'âme éprouve souvent l'inquiétude de l'avenir qui la ronge de crainte et la mine de souci, ainsi que la hantise des fautes passées et le déchirement du remords. Ajoute la folie qui lui est propre et la perte de la mémoire ; ajoute les ondes noires de la léthargie, où elle sombre.
Ce n'est donc rien que la mort, elle ne nous touche aucunement, du moment que la substance de l'âme se révèle mortelle. Et de même que dans le temps passé nous n'avons pas éprouvé de douleur quand les Carthaginois se ruèrent de toutes parts pour nous assaillir, quand le monde secoué d'un pôle à l'autre par le choc effroyable de la guerre trembla d'épouvante sous la haute voûte du ciel, quand tous les humains eurent l'anxiété de se demander auquel des deux peuples allait échoir l'empire des terres et des mers : de même, quand nous cesserons d'exister, quand divorceront corps et âme dont l'union fait notre être, absolument rien, à cette heure où nous ne serons plus, ne sera capable de nous atteindre et d'émouvoir nos cœurs, quand bien même la terre se confondrait avec la mer, la mer avec le ciel.
Même si, affranchis du corps, l'esprit et l'âme conservaient le sentiment, en quoi cela nous intéresse-t-il, nous dont une union intime de l'âme et du corps réalise l'existence et constitue l'être ? Et quand bien même le temps, après notre mort, rassemblerait toute notre matière et la réorganiserait dans son ordre actuel en nous donnant une seconde fois la lumière de la vie, là encore il n'y aurait rien qui nous pût toucher, du moment que rupture se serait faite dans la chaîne de notre mémoire. Que nous importe aujourd'hui ce que nous fûmes autrefois ? que nous importe ce que le temps fera de notre substance ? En effet, tournons nos regards vers l'immensité du temps écoulé, songeons à la variété infinie des mouvements de la matière : nous concevrons aisément que nos éléments de formation actuelle se sont trouvés plus d'une fois déjà rangés dans le même ordre ; mais notre mémoire est incapable de ressaisir ces existences détruites, car dans l'intervalle la vie a été interrompue et tous les mouvements de la matière se sont égarés sans cohésion bien loin de nos sens.
Il faut bien qu'un homme, pour que le malheur et la souffrance puissent l'atteindre, vive lui-même à l'époque où il doit faire leur rencontre. Voilà que la mort fait disparaître cet homme et retire l'existence à cette victime présumée d'un concert de maux. Eh bien, n'est-ce pas là de quoi conclure qu'il n'y a rien de redoutable dans la mort ? Aucun malheur ne peut atteindre celui qui n'est plus ; il ne diffère en rien de ce qu'il serait s'il n'était jamais né, puisque sa vie mortelle lui a été ravie par une mort immortelle.
Lors donc qu'un homme se lamente sur lui-même la pensée du sort mortel qui fera pourrir son corps abandonné, ou le livrera aux flammes, ou le donnera en pâture aux bêtes sauvages, tu peux dire que sa voix sonne faux, qu'une crainte secrète tourmente son cœur, bien qu'il affecte de ne pas croire qu'aucun sentiment puisse résister en lui à la mort. Cet homme, à mon avis, ne tient pas ses promesses et cache ses principes ; ce n'est pas de tout son être qu'il s'arrache à la vie ; à son insu peut-être il suppose que quelque chose de lui doit survivre. Tout vivant en effet qui se représente son corps déchiré après la mort par les oiseaux de proie et les bêtes sauvages, se prend en pitié ; car il ne parvient pas à se distinguer de cet objet, le cadavre, et croyant que ce corps étendu, c'est lui-même, il lui prête encore, debout à ses côtés, la sensibilité de la vie. Alors il s'indigne d'avoir été créé mortel, il ne voit pas que dans la mort véritable il n'y aura plus d'autre lui-même demeuré vivant pour pleurer sa fin et, resté debout, gémir de voir sa dépouille devenue la proie des bêtes et des flammes. Car si c'est un malheur pour les morts d'être broyés entre les dents des fauves, je ne trouve pas qu'il puisse être moins douloureux de rôtir dans les flammes d'un bûcher, d'être étouffé dans du miel, de subir raidi la pierre glacée du tombeau ou le poids écrasant de la terre qui vous broie.
« - Il n'y a plus désormais de maison heureuse pour t'accueillir, plus d'épouse vertueuse, plus d'enfants chéris pour courir à ta rencontre, se disputer tes baisers et pénétrer ton cœur d'une douceur profonde. Tu ne pourras plus travailler à ta fortune, à la sécurité de ta famille. Malheureux ! disent-ils, ô malheureux, tant de joies de la vie, un seul jour, un jour funeste te les a arrachées. » Ils n'ajoutent point : « - Mais le regret de tous ces biens ne te suit pas dans la mort. » Si l'on se pénétrait de cette vérité, si l'on y conformait ses paroles avec sa pensée, de quelle crainte et de quelle angoisse on délivrerait son esprit. - « Pour toi, tel que tu t'es endormi dans la mort, tel tu demeureras éternellement, exempt de toutes les douleurs. Mais nous, au pied de l'horrible bûcher où tu achèves de te réduire en cendres, nous n'avons pas cessé de te pleurer, aucun jour de l'avenir ne t'arrachera de notre cœur. » Qu'ils nous disent, ceux qui parlent ainsi, à quelle source amère peut s'entretenir un deuil qui nous consume éternellement, alors que tout se réduit au sommeil et au repos.
Certains, quand ils sont installés à table, tenant une coupe à la main et le front ombragé de couronnes, s'écrient le plus sérieusement du monde : « Combien est brève la joie pour les humains ! bientôt ils auront passé et jamais plus ne pourront revenir. » Comme si dans la mort les malheureux avaient à craindre avant tout la brûlure desséchante d'une soif ardente ou le poids d'un regret quelconque.
Qui donc se regrette, qui regrette la vie, lorsque l'esprit et le corps reposent dans un égal assoupissement ? Or, il ne tient qu'à nous qu'il en soit ainsi du sommeil éternel, aucun regret de nous-mêmes ne vient nous y affliger. Et pourtant les principes répandus dans un organisme pendant le repos du sommeil ne vont pas se perdre au loin, au delà des mouvements de sensibilité, puisque l'homme en se réveillant recouvre ses facultés rassemblées. Pensons donc que la mort nous touche beaucoup moins encore, s'il peut y avoir des degrés dans ce qui n'est rien. La mort jette dans la matière un plus grand désordre et une plus complète dispersion ; personne ne se réveille pour se relever, une fois que la glace de la mort est venue l'endormir.
Supposons enfin que prenant soudain la parole, la Nature adresse à l'un de nous ces reproches : « Qu'est-ce donc qui te tient si à cœur, ô mortel, pour que tu t'abandonnes à tant de douleur et de plaintes ? Pourquoi la mort te fait-elle gémir et pleurer ? Si la vie jusqu'à ce jour t'a été douce, si tous tes plaisirs n'ont pas été s'entassant dans un vase sans fond et si donc ils ne se sont pas écoulés et perdus, que ne te retires-tu de la vie en convive rassasié ? Es-tu sot de ne pas prendre de bonne grâce un repos qui ne sera plus troublé ! Mais si toutes tes jouissances se sont consumées en pure perte et si la vie n'est plus pour toi que blessure, quelle idée de vouloir la prolonger d'un moment, lequel à son tour finirait tristement et tomberait tout entier inutile. Ne vaut-il pas mieux mettre un terme à ta vie et à ta souffrance ? Car des nouveautés pour te plaire, je ne puis en inventer désormais : le monde se ressemble toujours. Si ton corps n'est plus abîmé par les ans, si tes membres ne tombent pas de langueur, tu ne verras cependant jamais que les mêmes choses, même si ta vie durait jusqu'à tromper les âges ou même si tu ne devais jamais mourir. »
Qu'aurions-nous à répondre, sinon que la Nature nous fait un juste procès et qu'elle plaide la cause de la vérité. Mais si un malheureux plongé dans la misère se lamente sans mesure parce qu'il lui faut mourir, la Nature n'aurait-elle pas raison d'élever la voix pour l'accabler de reproches plus sévères ? « Chasse ces larmes, fou que tu es, et arrête tes plaintes. » Et si c'est un vieillard chargé d'ans : « Toutes les joies de la vie, tu les as goûtées avant d'en venir à cet épuisement. Mais tu désires toujours ce que tu n'as pas ; tu méprises ce que tu as, ta vie s'est donc écoulée sans plénitude et sans charme ; et puis soudain la mort s'est dressée debout à ton chevet avant que tu puisses te sentir prêt à partir content et rassasié. Maintenant il faut quitter tous ces biens qui ne sont plus de ton âge. Allons, point de regret, laisse jouir les autres ; il le faut. »
Juste réquisitoire à mon sens, juste discours de blâmes et de reproches. Toujours en effet, la vieillesse dans le monde doit céder au jeune âge qui l'expulse ; les choses se renouvellent aux dépens les unes des autres, suivent un ordre fatal. Nul n'est précipité dans le noir gouffre du Tartare ; mais il est besoin de matière pour la croissance des générations nouvelles, lesquelles à leur tour, leur vie achevée, iront te rejoindre ; toutes celles qui t'ont précédé ont déjà disparu, toutes après toi passeront. Ainsi jamais les êtres ne cesseront de s'engendrer les uns des autres ; la vie n'est la propriété de personne, tous n'en ont que l'usufruit.
Regarde maintenant en arrière, tu vois quel néant est pour nous cette période de l'éternité qui a précédé notre naissance. C'est un miroir où la nature nous présente l'image de ce qui suivra notre mort. Qu'y apparaît-il d'horrible, quel sujet de deuil ? Ne s'agit-il pas d'un état plus paisible que le sommeil le plus profond ?
Et puis tout ce qui, selon la légende, attend nos âmes dans les profondeurs de l'Achéron, nous est donné dès cette vie. Il n'y a pas de Tantale malheureux, comme le prétend la fable, qui tremble sous la menace d'un énorme rocher et qu'une terreur vaine paralyse : mais plutôt l'inutile crainte des dieux tourmente la vie des mortels et chacun de nous redoute les coups du destin.
Il n'y a pas davantage de Tityon gisant au bord de l'Achéron et la proie des oiseaux ; pourraient-ils d'ailleurs trouver dans sa vaste poitrine de quoi fouiller pour l'éternité ? On a beau donner à son corps étendu de gigantesques proportions, quand bien même il ne couvrirait pas seulement neuf arpents de ses membres écartés en tous sens, mais la terre tout entière, il ne pourrait supporter une douleur éternelle ni fournir de son corps une pâture sans fin. Mais le voici, le vrai Tityon : c'est un malade d'amour, livré aux vautours de sa dévorante angoisse, ou la victime déchirée par les tourments de quelque autre passion.
Sisyphe aussi existe dans la vie, sous nos yeux, s'acharnant à briguer devant le peuple les faisceaux et les haches et se retirant toujours vaincu et triste. Car rechercher le pouvoir qui n'est que vanité et que l'on n'obtient point, et dans cette poursuite s'atteler à un dur travail incessant, c'est bien pousser avec effort au flanc d'une montagne le rocher qui à peine hissé au sommet retombe et va rouler en bas dans la plaine.
Et repaître sans cesse les appétits d'une âme ingrate, la combler de biens sans parvenir jamais à la rassasier, comme font à notre égard dans leur retour annuel les saisons qui nous apportent leurs productions et tant d'agréments, sans que nous ayons jamais assez de ces fruits de la vie, c'est bien là, je pense, ce qu'on raconte de ces jeunes filles condamnées dans la fleur de leur âge à verser de l'eau dans un vase sans fond, un vase que nul effort jamais ne saurait remplir.
Cerbère et les Furies et l'Enfer privé de lumière, le Tartare dont les gouffres vomissent des flammes terrifiantes, tout cela n'existe nulle part et ne peut exister. Mais la vie elle-même réserve aux auteurs des pires méfaits la terreur des pires châtiments ; pour le crime, il y a l'expiation de la prison, la chute horrible du haut de la Roche Tarpéienne, les verges, les bourreaux, le carcan, la poix, le fer rouge, les torches ; et même à défaut de tout cela, il y a l'âme consciente de ses fautes et prise de peur, qui se blesse elle-même de l'aiguillon, qui s'inflige la brûlure du fouet, sans apercevoir de terme à ses maux, de fin à ses supplices, et qui craint au contraire que maux et supplices ne s'aggravent encore dans la mort. Oui, c'est ici-bas que les insensés trouvent leur Enfer.
Voici encore ce que tu pourrais te dire à toi-même. Le bon roi Ancus lui aussi ferma ses yeux à la lumière et pourtant comme il valait mieux que toi, canaille ! Depuis lors, combien d'autres rois, combien d'autres puissants du monde sont morts, qui gouvernèrent de grandes nations ! Celui-là même qui jadis établit une route à travers la vaste mer et qui ouvrit à ses légions un chemin sur les flots, qui leur apprit à traverser les abîmes salés à pied sec et de ses escadrons foula dédaigneusement les eaux grondantes, celui-là aussi a perdu la lumière et son corps moribond rendit l'âme. Et Scipion, ce foudre de guerre, la terreur de Carthage, a rendu ses os à la terre comme le dernier des esclaves. Ajoute les inventeurs des sciences et des arts, ajoute les compagnons des Muses ; un des leurs, unique entre tous, Homère, a tenu le sceptre ; pourtant avec eux tous il repose dans le même sommeil. Enfin Démocrite, lorsque le poids de l'âge l'avertit que les ressorts de la mémoire faiblissaient en lui, alla de lui-même offrir sa tète à la mort. Épicure en personne a succombé au terme de sa carrière lumineuse, lui qui domina de son génie le genre humain et qui rejeta dans l'ombre tous les autres sages, comme le soleil en se levant dans l'éther éteint les étoiles.
Et toi, tu hésiteras, tu t'indigneras de mourir ? Tu as beau vivre et jouir de la vue, ta vie n'est qu'une mort, toi qui en gaspilles la plus grande part dans le sommeil et dors tout éveillé, toi que hantent les songes, toi qui subis le tourment de mille maux sans parvenir jamais à en démêler la cause, et qui flottes et titubes, dans l'ivresse des erreurs qui t'égarent.
Si les hommes, comme ils semblent sentir sur leur cœur le poids qui les accable, pouvaient aussi connaître l'origine de leur mal et d'où vient leur lourd fardeau de misère, ils ne vivraient pas comme ils vivent trop souvent, ignorant ce qu'ils veulent, cherchant toujours une place nouvelle comme pour s'y libérer de leur charge.
L'un se précipite hors de sa riche demeure, parce qu'il s'ennuie d'y vivre, et un moment après il y rentre, car ailleurs il ne s'est pas trouvé mieux. Il court à toute bride vers sa maison de campagne comme s'il fallait porter secours à des bâtiments en flamme ; mais, dès le seuil, il baille ; il se réfugie dans le sommeil pour y chercher l'oubli ou même il se hâte de regagner la ville. Voilà comme chacun cherche à se fuir, mais, on le sait, l'homme est à soi-même un compagnon inséparable et auquel il reste attaché tout en le détestant ; l'homme est un malade qui ne sait pas la cause de son mal. S'il la pouvait trouver, il s'appliquerait avant tout, laissant là tout le reste, à étudier la nature ; car c'est d'éternité qu'il est question, non pas d'une seule heure ; il s'agit de connaître ce qui attend les mortels dans cette durée sans fin qui s'étend au delà de la mort.
Enfin pourquoi trembler si fort dans les alarmes ? Quel amour déréglé de vivre nous impose ce joug ? Certaine et toute proche, la fin de la vie est là ; l'heure fatale est fixée, nous n'échapperons pas. D'ailleurs nous tournons sans cesse dans le même cercle ; nous n'en sortons pas ; nous aurions beau prolonger notre vie, nous découvririons pas de nouveaux plaisirs. Mais le bien nous n'avons pu atteindre encore nous paraît supérieur à tout le reste ; à peine est-il à nous, c'est pour en désirer un nouveau et c'est ainsi que la même soif de la vie nous tient en haleine jusqu'au bout. Et puis nous sommes incertains de ce que l'avenir nous réserve, des hasards de la fortune et de la fin qui nous menace.
Mais pourquoi donc vouloir plus longue vie ? qu'en serait-il retranché du temps qui appartient à la mort ? Nous ne pourrions rien en distraire qui diminuât la durée de notre néant. Ainsi tu aurais beau vivre assez pour enterrer autant de générations qu'il te plairait : la mort toujours t'attendra, la mort éternelle, et le néant sera égal pour celui qui a fini de vivre aujourd'hui ou pour celui qui est mort il y a des mois et des années.
Lucrèce : livre quatre
LUCRÈCE
Lucrèce
Introduction - livre 1 - livre 2 - livre 3 - livre 5 - livre 6 -
Autre traduction
intro- livre 1 - livre 2 - livre 3 - livre 4 - livre 5 - livre 6 - Appendice -
LIVRE QUATRIÈME
ARGUMENT
Ce quatrième livre n'est qu'une continuation du troisième. Le poète tâche d'expliquer la manière dont les objets extérieurs agissent sur l'âme par le canal des sens. Nos sensations sont produites, suivant lui, par des corpuscules invisibles, répandus dans l'atmosphère, qui, en s'introduisant dans les divers conduits de nos corps, affectent diversement nos âmes : ces simulacres se divisent en différentes classes. Les uns sont envoyés par les corps mêmes, et sont des émanations ou de la surface, ou de l'intérieur des objets ; les autres se forment dans l'air ; d'autres ne sont qu'un mélange des uns et des autres, que le hasard réunit souvent dans l'atmosphère. Tous ces simulacres sont d'une finesse et d'une subtilité inconcevables, et doués par conséquent d'une très grande vitesse. D'après cette notion préliminaire des simulacres, le poète croit pouvoir expliquer d'une manière satisfaisante tout le mécanisme des sensations et des idées.
1° La vision est produite par des simulacres émanés de la surface même des corps, qui nous font juger non seulement de la couleur, de la grandeur et de la figure des objets, mais encore de leur distance, de leur mouvement, etc. Il est vrai que souvent les jugements que nous proférons à la suite de ces perceptions sont faux ; mais l'erreur ne vient jamais de l'organe, qui ne rapporte que la sensation précise qu'il éprouve, mais de la précipitation de l'esprit, qui se hâte toujours d'ajouter de son propre fonds quelque chose à leur rapport : d'où il conclut que les sens sont des guides infaillibles, les seuls juges de la vérité ;
2° La sensation du son est excitée par des corpuscules détachés des corps, qui viennent frapper l'organe de l'ouïe, quand ces éléments sont façonnés par la langue et le palais, ils forment des paroles ; quand ils sont répercutés par des corps solides, tels que les rochers, etc., ils forment des échos ;
3° La saveur est produite par les sucs que la trituration exprime des aliments, et qui s'introduisent dans les pores du palais : si les mêmes aliments ne produisent pas les mêmes sensations sur des animaux de différente espèce, ou sur les mêmes animaux placés dans des circonstances différentes, cette variété tient à la fois et à l'organisation même des animaux, et à la structure des molécules, de l'action desquelles résultent les saveurs ;
4°Les odeurs, qui sont des corpuscules émanés de l'intérieur des corps, et dont par conséquent la marche doit être lente et tardive, ne sont pas non plus également analogues à tous les organes : il faut dire la même chose des simulacres de la vue et des éléments du son.
Il n'y a que ces quatre espèces de sensations qui soient excitées par des émanations ; car, pour le toucher, il est produit par l'impression immédiate des objets.
Quant aux idées, Lucrèce les attribue aux simulacres dont l'atmosphère est sans cesse remplie ; simulacres dont le tissu est si délié, qu'ils s'insinuent dans tous les pores de nos corps, et dont la succession et la combinaison sont si rapides, qu'il croit pouvoir expliquer par leur moyen cette foule d'idées qui assiègent nos esprits à chaque instant, ces images chimériques de Centaures, de Scylles, etc., et les autres illusions de ce genre qui nous trompent la nuit comme le jour.
Après cette théorie des sensations et des idées, le poète entre dans quelques détails qui s'y rattachent :
1° il combat les causes finales, en s'efforçant de prouver que nos organes n'ont pas été faits en vue de nos besoins, mais que les hommes en ont usé parce qu'ils les ont trouvés faits ;
2° il explique pourquoi le besoin de boire et de manger est naturel à tous les animaux ;
3° comment l'âme, cette substance si déliée, peut mouvoir une masse aussi pesante que nos corps ;
4° par quel mécanisme le sommeil vient à bout d'engourdir toutes les facultés de l'âme et du corps, et d'où viennent les songes dont il est souvent accompagné. A l'occasion des songes, il traite de l'amour contre lequel il avertit les hommes de se mettre en garde, par les peintures qu'il fait du malheur des amants ; enfin il termine ce morceau et le livre entier par une espèce de traité anatomique et physique sur la génération.
LIVRE QUATRIÈME
1.
Au domaine des Piérides je parcours une région ignorée que nul mortel encore n'a foulée. J'aime puiser aux sources vierges, j'aime cueillir des fleurs inconnues et en tresser pour ma tête une couronne unique, dont les Muses n'ont encore ombragé le front d'aucun poète. C'est que, tout d'abord, grandes sont les leçons que je donne ; je travaille À dégager l'esprit humain des liens étroits de la superstition ; c'est aussi que sur un sujet obscur je compose des vers brillants de clarté qui le parent tout entier des grâces de la poésie. N'est-ce pas une méthode légitime ? Les médecins, quand ils veulent faire prendre aux enfants l'absinthe amère, commencent par dorer d'un miel blond et sucré les bords de la coupe ; ainsi le jeune âge imprévoyant, ses lèvres trompées par la douceur, avale en même temps l'amer breuvage et, dupé pour son bien, recouvre force et santé. Ainsi moi-même aujourd'hui, sachant que notre doctrine est trop amère à qui ne l'a point pratiquée et que le vulgaire recule d'horreur devant elle, j'ai voulu te l'exposer dans le doux langage des Muses et pour ainsi dire l'imprégner de leur miel : heureux si je pouvais, tenant ainsi ton esprit sous le charme de mes vers, te faire pénétrer tous les secrets de la nature et te convaincre de l'utilité de ces études.
26.
Je t'ai enseigné jusqu'ici la nature des atomes, la diversité de leurs formes, le mouvement éternel qui emporte dans l'espace, par une tendance qui leur est propre, ces éléments de toutes choses, et comment tous les êtres naissent de leurs unions ; je t'ai enseigné aussi la nature de l'âme et sa composition, comment elle se comporte liée au corps et comment, après leur séparation, elle retourne en ses premiers principes.
33.
Et maintenant je vais t'entretenir d'un sujet qui tient étroitement à ceux-là. Il existe pour toutes choses ce que nous appelons leurs simulacres, sortes de membranes légères, détachées de la surface des corps et qui voltigent en tous sens dans les airs. C'est eux qui le jour comme la nuit viennent effrayer nos esprits en nous faisant apparaître des figures étranges ou les ombres de ceux qui ne jouissent plus de la lumière ; et ces images nous ont souvent arrachés au sommeil, frissonnants et glacés d'effroi. Ne croyons pas que ce soient des âmes échappées de l'Achéron, des ombres qui viennent errer parmi nous ; ni d'ailleurs que rien de nous puisse subsister après la mort, lorsque le corps et l'âme, frappés d'un même coup, ont été rendus l'un et l'autre à leurs éléments.
46.
Ma thèse est donc que la surface des corps émet des figures et images subtiles, auxquelles nous pourrions donner le nom de membranes ou d'écorces, puisqu'elles ont la même forme et le même aspect que les corps, quels qu'ils soient, dont elles émanent pour errer dans l'espace. C'est ce que mon raisonnement pourra faire comprendre à l'esprit le moins pénétrant.
51.
Et d'abord il existe un grand nombre de corps qui mettent à la portée de nos sens leurs émanations : les unes se détachent pour s'évanouir en tous sens, comme la fumée du bois vert ou la chaleur du feu ; les autres sont d'une contexture plus serrée, comme les rondes tuniques que les cigales déposent à l'été, comme la membrane dont se débarrassent les veaux naissants ou la robe que le serpent abandonne en glissant au milieu des ronces : nous voyons souvent cette dépouille flottante suspendue aux buissons. Puisque de telles métamorphoses se produisent, il faut croire aussi à ces images impalpables qui se détachent de la surface des corps. Pourquoi en effet certaines émanations seraient-elles possibles et non pas d'autres plus subtiles ? On ne saurait répondre. Songeons surtout qu'une multitude de corpuscules imperceptibles, qui se trouvent à la surface des corps, peuvent s'évader sans perdre leur structure, sans changer leur figure première, et d'autant plus rapidement que peu d'entre eux ont des obstacles à redouter sur leur route, et qu'ils sont placés au premier plan.
70.
Il est certain que nous voyons nombre de particules se détacher non seulement du plus profond des corps, comme je l'ai dit auparavant, mais de leur surface même, comme il arrive pour les couleurs. Vois notamment l'effet produit par les voiles jaunes, rouges et verts tendus au-dessus de nos vastes théâtres et qui flottent et ondulent entre les mâts et les poutres. Le public assemblé, le décor de la scène, les rangs des sénateurs, des matrones et les statues des dieux, tout cela se colore des reflets qui flottent avec eux. Et plus le théâtre est étroit et élevé, plus aussi tous les objets s'égayent à ces couleurs dans la lumière raréfiée. Or si des éléments colorés se détachent de ces toiles, n'est-ce pas tout objet qui doit émettre de subtiles images, puisqu'il s'agit toujours d'émanations superficielles ? Voilà donc bien les simulacres qui voltigent dans l'air sous une forme si impalpable que l'œil ne saurait en distinguer les éléments.
88.
En outre, si toute odeur, fumée, chaleur et autres effluves semblables se dissipent en se répandant hors des corps, c'est que venant jusque des profondeurs, ils se divisent dans les sinuosités du parcours et ne trouvent pas d'issues directes pour faire une sortie d'ensemble. Au contraire, la membrane délicate des couleurs émises d'une surface, ne court aucun risque d'être déchirée, puisque sa place au premier plan lui assure un libre départ.
96.
Enfin dans les miroirs, dans l'eau, dans toute surface polie, nous apparaissent des simulacres qui ressemblent parfaitement aux objets reflétés et ne peuvent donc être formés que par des images émanées d'eux. Pourquoi admettre de telles émanations qui se produisent manifestement pour un grand nombre de corps, si l'on méconnaît d'autres émanations plus subtiles ? On ne saurait répondre.
103.
Il existe donc pour tous les corps des reproductions exactes et subtiles dont les éléments isolés échappent à la vue, mais dont l'ensemble continûment renvoyé par l'action du miroir, est capable de la frapper. Autrement nous ne verrions pas si bien conservée, pour nous être rendue à la perfection, la figure des objets.
109.
Apprends maintenant quelle est la subtilité de ces images. Elle résulte d'éléments premiers infiniment plus imperceptibles et menus que les objets dont nos yeux n'arrivent plus même à soupçonner l'existence. Mais pour t'en donner une nouvelle preuve, je veux te dire en peu de mots combien sont ténus les principes de toutes choses.
115.
Songe d'abord à certains animaux si petits que, coupés en trois, leurs fractions deviendraient invisibles. Chez de tels êtres, que penses-tu que soit l'intestin ou ce qui en tient lieu ? Et l'organe du cœur, et les yeux et les membres et les jointures ? quelle petitesse ! Alors, les éléments dont il faut bien que se composent leur esprit et leur âme, ne vois-tu pas combien le tissu doit en être subtil et menu ?
122.
Passons aux plantes, à celles qui exhalent d'âcres senteurs, la panacée, la noire absinthe, l'aurone fétide, l'amère centaurée ; prends-en une et presse-la ; tu reconnaîtras aussitôt l'existence de simulacres voletant en grand nombre et de mille matières, sans aucune énergie, imperceptibles à nos sens. Mais combien ces images sont petites, comparées aux corps dont elles émanent, c'est ce qu'il est impossible de dire, ce dont il est impossible de rendre compte.
130.
Mais ne va pas croire qu'il n'y ait dans l'atmosphère que des simulacres émanés des corps ; il en est d'autres qui se forment d'eux-mêmes, spontanément, dans la région du ciel que nous nommons l'air ; ceux-là constitués de mille façons s'élèvent très haut et font prendre indéfiniment à leur fluidité toutes sortes d'aspects : tels les nuages que nous voyons parfois se rassembler dans les hauteurs, voiler l'azur serein et caresser l'air de leurs glissements ; ce sont souvent des géants qui montrent leur face mouvante et répandent au loin leur ombre ; tantôt de hautes montagnes, avec une traîne de rochers détachés qui dans leur marche masquent le soleil ; tantôt enfin un monstre qui sans cesse attire à lui d'autres nuages et s'en fait un manteau.
144.
Avec quelle facilité, quelle promptitude légère, ces simulacres se forment et émanent sans arrêt des corps ! Car des surfaces de toutes choses rayonnent sans cesse des corpuscules qui à la rencontre d'autres objets traversent les uns, par exemple les étoffes, mais se déchirent aux autres, comme le bois ou les rochers, sans produire d'images. Mais si un corps dense et lisse, comme l'est un miroir, s'oppose à leur marche, rien de semblable n'arrive. Ils ne peuvent le traverser comme les étoffes, ni s'y déchirer. Le poli du corps assure leur salut. Voilà pourquoi de telles surfaces nous renvoient des simulacres. Aussi promptement que tu le veux, en n'importe quel temps, il n'y a qu'à présenter au miroir un objet quelconque, aussitôt l'image apparaît. Apprends par là que de la surface des choses émanent sans cesse de minces tissus, des figures impalpables. Un bref instant donne donc naissance à une foule de simulacres ; on a le droit de dire que leur formation est la rapidité même. Tout ainsi que le soleil doit mettre fort peu de temps à produire d'innombrables rayons pour en remplir sans arrêt tout l'espace, il faut pour la même raison que les corps émettent en un instant et de toutes parts une foule de simulacres, puisque partout où nous tournons le miroir, nous les voyons y refléter leur forme et leur couleur.
168.
Autre preuve. Dans le ciel le plus pur soudain éclate un affreux trouble ; on dirait que toutes les ténèbres ont quitté l'Achéron pour remplir l'immense voûte du ciel tant une lourde nuit tombe des nuages, tant nous menace au-dessus de nos têtes la face de la noire épouvante ; combien les images qui nous apparaissent là sont petites, comparées aux corps dont elles émanent, c'est ce qu'il est impossible de dire, ce dont il est impossible de rendre compte.
176.
Sache maintenant quelle est la vitesse de ces simulacres, avec quelle agilité ils traversent les airs, capables de franchir en un court instant de longues distances, quel que soit le but où les portent leurs tendances diverses. Harmonieux plutôt qu'abondants seront les vers de mon exposé ainsi le chant bref du cygne surpasse en beauté les cris jetés par les grues à travers les nuages éthérés que pousse le vent du sud.
184.
Tout d'abord les corps légers et composés d'atomes menus ont presque toujours la rapidité, comme il est aisé de le voir. Entre autres : la lumière du soleil et sa chaleur, puisqu'elles résultent d'éléments subtils qui se poussant les uns les autres n'hésitent pas à traverser les régions de l'air sous l'impulsion de chocs successifs. Car la lumière suit sans relâche la lumière et le rayon se précipite, aiguillonné pour ainsi dire par le rayon qui le suit. Les simulacres également doivent pouvoir parcourir en un instant des distances inouïes, d'abord parce qu'ils ont derrière eux une minuscule cause qui les pousse et les projette en avant, ensuite parce que leur tissu est de si faible densité qu'ils peuvent pénétrer sans peine tous les corps et s'infiltrer pour ainsi dire dans les vides de l'air.
199.
D'ailleurs si des corpuscules émanés du plus profond des corps, par exemple la lumière du soleil et sa chaleur, peuvent se répandre en un instant dans tout l'espace des terres, voler à travers la mer et les continents, inonder le ciel, se porter de toutes parts avec une promptitude légère, que dirons-nous de ceux qui effectuent leur départ au premier rang et dont aucun obstacle n'arrête l'essor ? Ne vois-tu pas combien plus vite et plus loin ils doivent s'élancer et qu'à temps égal ils franchiront des distances bien supérieures à celles que parcourent dans le ciel les rayons du soleil ?
210.
Et voici encore une preuve de la vitesse qui emporte les simulacres : expose à l'air de la nuit une onde transparente ; si le ciel a des étoiles, tout aussitôt les feux qui illuminent le monde viennent s'y refléter. Tu vois par là combien peu de temps il faut à l'image pour tomber des extrémités du ciel à la surface du globe.
217.
C'est pourquoi, je le répète, il faut reconnaître que des émanations des corps frappent nos yeux et provoquent la vue. Des odeurs aussi se dégagent de certains corps, comme la fraîcheur des fleuves, la chaleur du soleil, l'embrun qui mine les murs élevés sur le rivage. Et mille sons de toute espèce courent sans cesse dans l'air ; enfin une humidité salée se dépose sur nos lèvres quand nous marchons le long de la mer, et si nous voyons qu'on prépare devant nous une infusion d'absinthe, nous avons dans la bouche le goût de son amertume. Tant il est vrai que de tous les corps rayonnent sans cesse en tous sens des émanations variées. Ni trêve ni repos ne leur sont accordés, puisque nos sens ne cessent d'en être affectés et que nous avons en permanence la faculté de voir, de sentir et d'entendre.
231.
Au reste, quand nos mains prennent dans les ténèbres un certain objet, nous le reconnaissons pour le même que nous avons vu à la claire lumière du jour ; c'est donc qu'une même cause émeut le toucher et la vue. Et maintenant si c'est un carré, par exemple, que nous manions dans l'obscurité, qu'est-ce d'autre que son image carrée qu'il nous sera donné de voir dans le jour ? Il est donc évident que les images recèlent le principe de la vision et que sans elles nous ne pouvons voir aucun corps.
240.
Ces simulacres dont je parle se portent de tous cotés et s'élancent dans toutes les directions ; mais comme les yeux sont seuls à voir, c'est où nous portons nos regards que tous les objets les arrêtent de leur forme et de leur couleur. C'est l'image encore qui nous fait connaître et apprécier les distances, car l'image émise pousse et chasse en avant l'air interposé entre elle et les yeux ; et l'air ainsi chassé se répand dans nos yeux, baigne de son flot nos pupilles et s'en va. Voilà comment nous sommes instruits des distances ; et plus la colonne d'air agitée devant nous a de la longueur, plus le souille qui baigne nos yeux vient de loin, et plus l'objet paraît éloigné. Sans doute tout cela s'accomplit-il avec une rapidité prodigieuse ; et c'est pourquoi nous jugeons de l'éloignement des objets dans le temps même où nos yeux les rencontrent.
257.
Il n'est pas étonnant que les simulacres qui frappent nos yeux restent invisibles, alors qu'ils nous font voir les objets. Car lorsque le vent nous frappe à coups progressivement renforcés, quand l'âpre froid nous pique, nous ne sentons pas une à une chaque particule du vent et du froid, mais nous avons une sensation d'ensemble ; et notre corps se voit blessé comme si une force extérieure s'attaquait à lui. Frappe du doigt une pierre, c'est sa surface que tu touches, c'est sa couleur extérieure, et cependant ce n'est pas cela que le toucher nous fait sentir, mais la dureté qui réside dans les profondeurs de la pierre.
270.
Et maintenant pourquoi l'image apparaît-elle au delà du miroir, apprends-le : car il est certain que nous la voyons dans un fond reculé. C'est pour la même raison que nous apercevons réellement les objets placés hors de chez nous, lorsqu'une porte ouverte laisse à la vue un champ libre et nous fait distinguer du dedans les choses du dehors. C'est qu'alors aussi il y a double colonne d'air pour produire la vision : la première colonne entre l'œil et la porte ; puis les montants de la porte à droite et à gauche ; ensuite la lumière extérieure qui vient baigner nos yeux ; enfin la seconde colonne d'air, suivie des objets qui s'aperçoivent réellement au dehors. Ainsi en est-il du miroir; l'image une fois projetée chasse et pousse devant elle dans la direction de notre vue la colonne d'air interposée entre elle et nos yeux, et nous en donne l'impression avant celle du miroir. Mais dès que nous percevons le miroir même, immédiatement une image venue de nous court à lui et revient en reflet à nos yeux ; or sa marche déplace une autre colonne d'air qu'elle nous fait voir tout d'abord, c'est ainsi qu'elle nous semble reculer au-delà du miroir à sa distance exacte. Aussi je le répète, n'est-il pas étonnant que l'image nous apparaisse avec son recul dans le miroir, puisque dans ce cas comme dans le précédent, le phénomène résulte d'une double colonne d'air.
293.
Et si le côté droit de notre corps apparaît à gauche dans le miroir, c'est que l'image après avoir frappé la surface plane ne nous revient pas telle quelle ; mais en rebondissant elle se retourne, comme un masque de plâtre appliqué tout humide encore contre un pilier ou une poutre : s'il pouvait garder sa forme primitive et qu'il rebondît en arrière après le choc, il arriverait que l'œil droit deviendrait le gauche et que l'œil gauche passerait à droite.
303.
Parfois l'image renvoyée de miroir en miroir présente d'un même objet cinq ou six simulacres. Ainsi les objets cachés derrière un miroir et dans les recoins d'une pièce qui leur font une retraite détournée et profonde, en seront néanmoins tirés grâce à ces réflexions répétées ; c'est le jeu des miroirs qui nous les aura révélés. Tant il est vrai que l'image se reflète de miroir en miroir : à gauche dans le premier, elle passe à droite dans le second, puis le troisième reflet lui rend sa première position.
312.
Il existe des miroirs à facettes dont la forme reproduit celle de nos flancs ; ceux-là renvoient les simulacres sans les retourner, soit que l'image transmise de miroir en miroir ne nous revienne qu'après double réflexion, soit qu'en chemin elle fasse un tour sur elle-même, ainsi docile à l'impulsion que lui donne la courbure des facettes.
319.
Les simulacres, croirait-on, entrent avec nous, posent le pied en même temps que nous, imitent nos gestes. C'est que la partie du miroir dont tu disparais ne peut plus te renvoyer de simulacre, la nature ayant voulu que l'angle de réflexion fût toujours égal à l'angle d'incidence.
325.
Il est certain que les yeux se détournent d'un éclat trop vif et le fuient. Le soleil aveugle, si l'on veut le regarder en face, car outre que sa violence propre est grande, ses simulacres, projetés du haut du ciel à travers l'air pur, blessent nos yeux et en troublent les organes. D'ailleurs un éclat trop vif brûle souvent les yeux, parce qu'il comporte une foule d'éléments de feu dont l'irruption provoque la douleur. Tout paraît jaune à ceux qui ont la jaunisse, parce que leur corps rayonne de nombreux éléments de cette couleur ; ces éléments s'élancent à la rencontre des simulacres et enfin les yeux sont remplis de particules qui déteignent sur toutes choses.
337.
D'un endroit obscur, nous apercevons ce qui est à la lumière, parce que la colonne d'air obscur, plus voisine des yeux, s'introduisant la première et s'emparant des conduits restés ouverts, est aussitôt suivie de l'air embrasé et lumineux, qui nettoie pour ainsi dire nos regards et dissipe ces ombres, ayant plus de rapidité qu'elles, plus de subtilité et de puissance. Quand les conduits comblés auparavant par les ténèbres se trouvent ainsi remplis de lumière, les simulacres des corps en pleine clarté s'y introduisent aussitôt pour solliciter notre vue. Au contraire, d'un lieu éclairé, nous ne pouvons voir dans les ténèbres, parce que l'air obscur, arrivant le second, bouche toutes les ouvertures, obstrue toutes les voies et ne laisse aucun simulacre mettre la vue en action.
354.
Si les tours carrées des villes, vues de loin, semblent rondes, c'est que tout angle dans l'éloignement apparaît obtus ; ou plutôt même on ne le voit pas : son action s'éteint, ses chocs ne peuvent arriver jusqu'à l'œil, parce que les simulacres dans leur long trajet, à force d'être repoussés par la résistance de l'air, perdent peu à peu leur vigueur. A cette distance donc, tout angle échappe à nos sens et l'édifice de pierre semble passé au tour : non pas comme les corps vraiment ronds que nous avons à notre portée, mais avec des contours imprécis et comme noyés.
365.
Au soleil notre ombre semble se mouvoir avec nous, s'attacher à nos traces, imiter nos gestes. Mais peut-on se persuader qu'un air privé de lumière ait la faculté de marcher, de reproduire des mouvements humains et d'imiter des gestes ? Car ce que nous appelons une ombre, qu'est-ce-que cela peut être, sinon de l'air dépourvu de lumière ? Certains endroits du sol se trouvent successivement privés de la lumière du soleil par notre marche qui l'intercepte, puis ils la retrouvent à mesure que nous passons ; cela explique que l'ombre projetée par notre corps paraisse nous suivre. En effet, les rayons lumineux ne cessent de se renouveler et de s'évanouir tour à tour, comme de la laine qu'on déviderait dans le feu. C'est avec la même facilité que la terre se voit sans cesse alternativement dépouillée et revêtue de lumière, emplie et purgée d'ombres.
380.
Ce n'est pas une raison pour croire que nos yeux se trompent ; car voir de l'ombre et de la lumière où il y en a, c'est leur fonction. Mais la lumière est-elle toujours la même ou non ? Est-ce la même ombre qui passe d'un endroit à un autre ? ou bien tout arrive-t-il comme nous venons de le dire ? C'est à la raison de répondre et les yeux n'ont pas le pouvoir de connaître les lois de la nature. Aussi ne faut-il pas mettre à leur compte une erreur de l'esprit.
387.
Le navire qui nous porte avance et paraît immobile, le navire immobile dans la rade paraît se déplacer ; campagnes et collines ont l'air de fuir le long de la poupe, quand toutes voiles dehors le navire les dépasse de son vol. Tous les astres semblent être attachés à la voûte céleste ; or leurs mouvements n'arrêtent pas ; de leur orient à leur couchant, c'est l'immensité du ciel qu'ils parcourent en l'illuminant. Le soleil et la lune ont la même apparence d'immobilité, eux dont le mouvement est une évidence. Des montagnes dressées au milieu des flots, entre lesquelles des flottes trouveraient libre et large passage, composent l'image d'une grande île unique. L'atrium semble tourner et les colonnes danser une ronde aux yeux des enfants, au moment qu'ils s'arrêtent de tourbillonner, et c'est tout juste s'ils ne vont pas croire que la maison tout entière menace de s'écrouler sur eux.
405.
Au lever du jour, quand la nature élève dans les airs les feux tremblants du soleil, les montagnes que le soleil semble gravir et qu'il possède bientôt de sa flamme ardente ont l'air à peine éloignées de deux mille portées de flèche ou même de cinq cents portées de traits : entre elles et lui pourtant des mers étendent leur immensité sous le ciel et par delà s'interposent encore des milliers de terres que peuplent une multitude d'hommes et d'animaux.
415.
Une simple flaque d'eau au contraire qui ne s'enfonce pas plus que d'un pouce entre deux pavés de nos routes paraît creuser dans le sol des profondeurs égales à l'abîme qui sépare au-dessus de nous le ciel et la terre ; au point qu'on croirait voir sous ses pieds les nuages aériens et, enfoncés sous la terre comme par miracle, les corps mystérieux du ciel.
421.
Notre cheval ardent s'arrête-t-il au milieu d'un fleuve si nous regardons fixement les ondes rapides, le corps du cheval quoique immobile paraît entraîné par une force qui lui fait remonter irrésistiblement le courant ; et de quelque côté que nous promenions les yeux, nous voyons toutes choses entraînées de la même manière et voguant dans le même sens.
427.
Regarde un portique soutenu par des colonnes parallèles et toutes de même hauteur ; s'il est long et que d'une extrémité nous le regardions jusqu'à l'autre, il se resserre peu à peu et prend la forme d'un cône allongé ; le toit rejoint le sol, le côté droit touche au gauche, jusqu'à ce que l'œil confonde tout dans la pointe obscure du cône.
434.
Sur l'horizon de la mer, les matelots croient voir le soleil sortir des eaux puis plonger dans les eaux et y engloutir sa lumière ; c'est qu'ils ne voient rien que l'eau et le ciel ; mais ne va pas croire étourdiment que nos sens soient partout sujets à l'erreur. Pour ceux qui ne connaissent point la mer, les navires au port semblent, poupe brisée, s'affaisser par derrière dans l'eau ; toute la partie des rames qui reste au-dessus des vagues est droite ; droite aussi, la partie supérieure du gouvernail ; tandis que ce qui plonge dans l'élément liquide semble par la réfraction se courber, remonter horizontalement et venir presque flotter à la surface.
445.
Lorsque dans le ciel nocturne les vents portent quelques nuages épars, on a l'impression que les astres courent à l'encontre des nuées qu'ils dominent, dans un sens tout différent de celui que leur impose la nature.
448.
S'il arrive que nous pressions de la main la partie inférieure d'un de nos yeux, toutes choses nous apparaissent dédoublées : double flamme dresse sa fleur au sommet des flambeaux, double mobilier garnit l'appartement, double visage ont les gens ainsi que double corps.
454.
Enfin quand le sommeil prend nos membres dans ses douces chaînes et que notre corps est étendu dans le plus profond repos, nous croyons quelquefois être éveillés et remuer ; nous croyons dans les ténèbres aveugles de la nuit voir le soleil et la lumière du jour ; nous croyons dans notre chambre fermée changer de ciel, de mer, de fleuve, de montagne et franchir des plaines à pied, entendre des bruits, alors que règne le grave silence de la nuit sur toutes choses, et enfin parler à notre tour, nous qui n'ouvrons pas la bouche.
463.
Bien d'autres faits de même genre causent notre étonnement ; ils semblent se liguer pour ruiner le crédit de nos sens ; mais en vain, car la plupart de telles erreurs sont imputables aux jugements de notre esprit, qui nous donne l'illusion de voir ce que nos sens n'ont pas vu. Rien n'est plus difficile en effet que de faire le départ entre la vérité des choses et les conjectures que l'esprit y ajoute de son propre fonds.
470.
Certains penseurs estiment que toute science est impossible ; or ceux-là ignorent également si toute science est possible, puisqu'ils proclament ne rien savoir. Je n'accepte point de débat avec quiconque prétend marcher la tête en bas. Et quand bien même j'accorderais à ces gens qu'assurément l'on ne sait rien, je leur demanderais comment, n'ayant jamais trouvé la vérité, ils savent ce qu'est savoir et ne pas savoir, d'où ils tirent la notion du vrai et du faux et par quelle méthode ils distinguent le certain de l'incertain.
480.
Tu verras que les sens sont les premiers à nous avoir donné la notion du vrai et qu'ils ne peuvent être convaincus d'erreur. Car le plus haut degré de confiance doit aller à ce qui a le pouvoir de faire triompher le vrai du faux. Or quel témoignage a plus de valeur que celui des sens ? Dira-t-on que s'ils nous trompent, c'est la raison qui aura mission de les contredire, elle qui est sortie d'eux tout entière ? Nous trompent-ils, alors la raison tout entière est mensonge. Dira-t-on que les oreilles peuvent corriger les yeux, et être corrigées elles-mêmes par le toucher ? et le toucher, sera-t-il sous le contrôle du goût ? Est-ce l'odorat qui confondra les autres sens ? Est-ce la vue ? Rien de tout cela selon moi, car chaque sens a son pouvoir propre et ses fonctions à part. Que la mollesse ou la dureté, le froid ou le chaud intéressent un sens spécial, ainsi que les couleurs et les qualités relatives aux couleurs ; qu'à des sens spéciaux correspondent aussi les saveurs, les odeurs et les sons : voilà qui est nécessaire. Par conséquent les sens n'ont pas le moyen de se contrôler mutuellement. Ils ne peuvent davantage se corriger eux-mêmes, puisqu'ils réclameront toujours le même degré de confiance. J'en conclus que leurs témoignages en tout temps sont vrais.
502.
La raison ne peut-elle expliquer pourquoi des objets carrés de près semblent ronds de loin ? Il vaut mieux, dans cette carence de la raison, donner une explication fausse de la double apparence, que laisser échapper des vérités manifestes, rejeter la première des certitudes et ruiner les bases mêmes sur lesquelles reposent notre vie et notre salut. Car ce n'est pas seulement la raison qui risquerait de s'écrouler tout entière, mais la vie elle-même périrait, si perdant confiance en nos sens nous renoncions à éviter les précipices et tous les autres périls, ou à suivre ce qu'il est bon de suivre. Ainsi donc, il n'y a qu'un flot de vaines paroles dans tout ce qu'on reproche aux sens.
515.
Enfin si dans une construction le plan fondamental est faux, si l'équerre trompe en s'écartant de la verticale, si le niveau a des malfaçons, il sera fatal que tout le bâtiment n'ait que vices : difforme, affaissé, penchant en avant ou en arrière, sans aplomb ni proportions, il menacera de tomber, et tombera en effet par parties ; or toute la faute sera aux premiers calculs. De même le jugement des faits ne peut qu'être vicieux et faux, du moment qu'il s'appuie sur des sens trompeurs.
525.
Maintenant, de quelle manière chacun des autres sens est-il affecté par les objets qui le concernent ? Il n'est plus difficile de te répondre. Tout d'abord le son et la voix s'entendent quand leurs éléments, en se glissant dans l'oreille, ont frappé l'organe ; car la voix et le son ont une nature corporelle, il faut le reconnaître, puisqu'ils agissent sur nos sens. La voix souvent blesse la gorge et les cris irritent les canaux qu'ils parcourent. C'est qu'alors les atomes des sons, pressés trop nombreux dans un canal trop étroit, ne se ruent pas à l'extérieur sans déchirer l'orifice et sans endommager le conduit par où la voix gagne l'air. Il est donc impossible de douter que la voix et les paroles ne soient faites d'éléments corporels, puisqu'elles sont capables de blesser.
536.
Tu n'ignores pas d'ailleurs quelles forces nous perdons et à quel point nos nerfs défaillent, lorsqu'il a fallu soutenir une conversation depuis la brillante naissance de l'aurore jusqu'aux ombres de la nuit noire, surtout si l'on s'est répandu en éclats de voix. La voix est donc nécessairement de nature corporelle, puisque parler beaucoup nous cause une perte de substance.
545.
La rudesse de la voix vient de la rudesse des éléments et sa douceur vient de leur douceur. Car ce ne sont pas des atomes de même forme qui pénètrent dans les oreilles quand la trompette barbare fait entendre son grave et profond appel et que l'écho en renvoie le rauque gémissement, ou quand les cygnes nés dans les fraîches vallées de l'Hélicon jettent leur cri perçant et mélancolique.
553.
Lorsque les sons tirés du fond de la poitrine arrivent au palais, la langue, agile ouvrière, les articule et avec l'aide des lèvres en fait des mots. Alors, si le son n'a pas une longue distance à franchir pour parvenir au but, clairement s'entendent tous les mots et se distinguent les articulations ; car la voix conserve ses inflexions et sa forme. Mais si la distance à franchir est trop grande, les mots se confondent et la voix se trouble en volant dans les airs. C'est alors qu'on entend des sons sans distinguer le sens des mots, tant la voix nous parvient confuse et embarrassée.
566.
Il arrive souvent qu'un mot lancé par la bouche du crieur public frappe les oreilles de tout un peuple. En ce cas, une seule voix se divise sur-le-champ en une multitude de voix, puisqu'elle se répand dans un grand nombre d'oreilles et imprime à chacune la forme et le son distincts de chaque mot.
571.
Une partie des voix qui ne frappent point nos oreilles va au delà et se dissipe dans les airs ; une autre partie, qui se heurte à des corps durs qui la rejettent, revient sur nous et nous pouvons être trompés par ce phénomène de l'écho. Grâce aux vérités que je t'enseigne, tu pourras t'expliquer à toi-même comme à autrui ce qui se passe dans les lieux déserts lorsque les rochers nous renvoient les mots exactement dans leur ordre, tandis que nous cherchons des compagnons égarés dans les ténèbres de la montagne et que nous appelons à grands cris leur bande éparse.
580.
J'ai même entendu jusqu'à six ou sept échos redire une seule parole ; car la voix, réfléchie de colline en colline, était fidèlement renvoyée. Cela se passe aux régions qui sont, au dire du voisinage, la demeure des satyres aux pieds de chèvre, des nymphes et des faunes ; par leurs courses et leurs bruyants ébats nocturnes, ces dieux troublent le silence profond de ces déserts ; ils font entendre le son des harpes et les douces plaintes que répand la flûte sous les doigts des joueurs. Les villageois entendent de loin venir le dieu Pan, lorsque secouant sa tète bestiale couronnée de branches de pin, il promène ses lèvres recourbées sur les roseaux de sa flûte et ne cesse de faire briller toutes les grâces de la muse champêtre. Bien d'autres prodiges de cette sorte alimentent les propos des campagnards, car ils ne veulent pas que leurs solitudes aient l'air désertées par les dieux. De là ces miracles dont ils nous rabattent les oreilles ; mais peut-être aussi un autre motif les guide-t-il, car le genre humain est avide de fables captivantes.
598.
Il n'y a pas à s'étonner que des obstacles qui dissimulent les objets à nos yeux laissent cependant les sons passer et frapper nos oreilles. Il est possible d'avoir une conversation à travers des portes fermées, nous le constatons tous les jours. C'est que la voix peut sans risque traverser les canaux les plus sinueux des corps, au lieu que les simulacres s'y refusent et se déchirent, si les conduits ne sont pas rectilignes, comme le sont ceux du verre, à travers lequel vole toute image.
606.
La voix d'ailleurs se disperse en tous sens, car les sons s'engendrent les uns les autres ; un son se multiplie amplement, comme l'étincelle éclate en gerbe de feu. Aussi les sons s'emparent-ils des espaces les plus cachés et tous les lieux d'alentour les renvoient en échos. Les simulacres au contraires se meuvent en droite ligne, tels qu'ils sont émis : c'est pourquoi l'on ne peut voir à l'intérieur, par-dessus une clôture, tandis qu'on entend au delà. Et cependant la voix s'émousse en traversant les murs des maisons, arrive confuse aux oreilles et laisse alors percevoir des sons plutôt qu'entendre des mots.
618.
La manière dont nous goûtons les saveurs, par la langue et le palais, n'est pas d'une explication moins aisée. Tout d'abord, les saveurs se font sentir à la bouche, quand nous mastiquons les aliments pour en exprimer le suc, comme une éponge se vide d'eau en la pressant de la main. Les sucs ainsi exprimés pénètrent dans les canaux du palais et dans les conduits compliqués du tissu poreux de la langue. Si leurs éléments sont lisses, si leur contact est agréable, ils chatouillent agréablement l'organe et répandent le plaisir dans l'humide séjour de la bouche. Au contraire, ils piquent et déchirent d'autant plus âprement que leurs atomes ont plus d'aspérités.
630.
Le plaisir du goût s'arrête au palais : une fois que les sucs sont tombés dans le gosier, ils ne procurent plus nul plaisir en se distribuant dans l'organisme ; peu importe dès lors la qualité des mets, pourvu que tu puisses par la digestion les répandre dans le corps et entretenir l'humidité de l'estomac.
636.
Maintenant, pourquoi n'est-ce pas les mêmes aliments qui conviennent aux uns et aux autres ? Pourquoi ce qui est déplaisant et amer aux uns fait-il les délices des autres ? Il y a tant de variétés et de différences dans les régimes que celui qui convient aux uns est pour les autres violent poison. Le serpent, par exemple, au contact de la salive humaine, meurt en se déchirant de ses propres morsures. L'ellébore, poison pour l'homme, engraisse chèvres et cailles.
645.
Pour connaître les raisons de ces faits, rappelle-toi tout d'abord ce que nous avons dit plus haut de la diversité des atomes qui se combinent dans tous les corps. Tous les êtres qui se nourrissent diffèrent d'aspect, ont des formes et contours qui varient avec les espèces, parce que des atomes de formes diverses les constituent. Et puisque les atomes diffèrent, une différence s'ensuit nécessairement dans les interstices et conduits appelés pores, qui existent dans tout le corps mais notamment dans la bouche et le palais. Ils doivent être plus petits dans l'un et plus grands dans l'autre, triangulaires ici et là carrés, souvent ronds, quelquefois polygones. Car la forme et le mouvement des atomes l'exige, pores et conduits doivent présenter des formes qui varient avec la nature du tissu qui les contient. Dès lors, si tel aliment est doux aux uns et amer aux autres, c'est que des atomes extrêmement lisses s'insinuent en douceur dans le palais des premiers, tandis que des éléments rugueux et piquants forcent le gosier des autres.
666.
Mes principes d'explication te livrent maintenant tout le reste. Ainsi, quand une fièvre se déclare, provoquée par un excès de bile ou par toute autre cause, l'harmonie de tout le corps se trouble profondément et l'ordre des atomes se trouve bouleversé ; il en résulte que les substances accordées jusque-là à nos sens perdent alors leur convenance, tandis que s'adaptent parfaitement celles qui d'ordinaire provoquaient un désagrément. Les deux effets se trouvent réunis dans la saveur du miel, comme je te l'ai déjà fait voir bien des fois.
676.
Aux odeurs maintenant ; voici comment elles viennent frapper nos narines. Tout d'abord il faut qu'il y ait une foule de corps d'où s'échappe en tourbillon le flot des odeurs variées. Évidemment, cela s'écoule, s'émet et se répand de tous côtés, mais telle odeur convient mieux à telle créature, et telle à telle autre, suivant leur différence d'espèce : ainsi les abeilles sont attirées à de grandes distances par l'odeur de miel, les vautours par celle de cadavre ; là ou une bête fauve a laissé sa trace, les chiens lâchés vous y conduisent ; et l'odeur humaine excite de loin le flair de l'oiseau qui sauva la citadelle des fils de Romulus, l'oie au blanc plumage. C'est ainsi que les effluves propres à chaque être guident l'animal à sa pâture ; c'est ainsi encore que le noir poison est évité et que les espèces assurent leur conservation.
690.
De ces odeurs qui frappent nos narines, certaines portent plus loin que d'autres. Mais cependant aucune ne va aussi loin que le son, la voix, ou surtout, ai-je besoin de le dire, les images qui frappent les yeux et provoquent la vue. L'odeur chemine lentement en vagabonde, elle meurt en route peu à peu, se dissipant dans l'air qui l'absorbe ; car c'est avec peine qu'elle sort des profondeurs du corps où elle s'est formée. Toute émanation de cette sorte vient en effet de l'intérieur des substances, comme on en a la certitude en voyant les corps brisés, broyés ou consumés dans le feu, exhaler un parfum plus fort. Ensuite les odeurs, il est aisé de s'en rendre compte, sont formées de principes plus grands que ceux de la voix, puisque des murailles les arrêtent, qui laissent passer sans peine la voix et le son. Voilà pourquoi d'ailleurs, quand un objet odorant est à rechercher, on ne découvre pas aisément sa place. En effet, les émanations se refroidissent en s'attardant dans les airs, elles ne courent pas toutes chaudes faire leur rapport à l'odorat. Aussi arrive-t-il souvent que les chiens se trompent et doivent chercher la piste.
710.
Ce ne sont pas seulement les odeurs et les saveurs qui manifestent de tels effets, les images aussi et les couleurs impressionnent différemment, et certaines sont douloureuses à certains yeux. Ainsi le coq qui applaudit de ses ailes au départ de la nuit et qui appelle l'aurore de sa voix éclatante, est le cauchemar des lions dont la rage abdique et qui ne songent plus qu'à s'enfuir. Sans doute le coq a-t-il en lui des éléments qui, lorsqu'ils frappent les yeux du lion, en blessent les pupilles et lui causent une si vive douleur qu'en dépit de son courage il ne peut résister. Or les mêmes éléments sont incapables de blesser les yeux de l'homme, soit qu'ils n'y pénètrent pas, soit qu'y ayant pénétré ils trouvent une libre issue qui ne leur laisse pas le temps de provoquer la moindre plaie.
725.
Maintenant quels sont les objets qui émeuvent l'âme et d'où l'esprit tire-t-il ses idées ? Apprends-le en peu de mots. Tout d'abord il existe une foule errante de simulacres de toute espèce qui voltigent dans l'air, subtils, et qui, se rencontrant, forment sans peine les uns avec les autres des tissus comparables à des toiles d'araignée ou à des feuilles d'or. Ils sont en effet plus déliés encore que les atomes qui frappent nos yeux et provoquent la vue, puisqu'ils pénètrent par tous nos pores et vont jusqu'aux profondeurs de l'âme subtile éveiller la sensibilité.
735.
C'est pourquoi nous croyons voir des Centaures, des monstres marins, des Cerbères et les fantômes des morts dont la terre tient les os embrassés ; c'est que l'espace contient des simulacres de toute sorte, les uns formés d'eux-mêmes au milieu des airs, les autres émanés de corps variés, d'autres enfin produits par ces deux espèces. Un Centaure, ce n'est certes pas l'image d'un être vivant, puisqu'un tel animal n'est jamais né de la nature ; mais un hasard a rapproché l'image d'un cheval de celle d'un homme, aussitôt les deux images ont fait corps avec facilité, comme je l'ai dit plus haut, grâce à leur nature subtile et à la ténuité de leur tissu. Et toute image de ce genre a semblable origine. Mobile et légère à l'extrême, je l'ai déjà montré, une telle image, dés le premier choc, émeut facilement notre âme, car l'esprit est lui-même une merveille de ténuité mobile.
752.
Ce qui me confirme dans mon explication, c'est que la vision de l'esprit coïncidant avec celle des yeux, il faut bien que tout se passe de la même façon pour les deux visions. Puisque donc j'ai exposé que je vois un lion par le moyen des simulacres qui viennent frapper mes yeux, il s'ensuit que la même cause émeut l'esprit et que s'il voit cet animal ou quelque autre, c'est, comme les yeux, grâce aux simulacres ; mais la vision de l'esprit est toutefois plus aiguë. De même, si le sommeil qui détend notre corps laisse notre esprit éveillé, c'est que les simulacres en action pendant la veille le poursuivent encore au point que nous croyons réellement voir les êtres que la vie a quittés, et celui-là que la mort et la terre tiennent en leur pouvoir. La nature veut ces apparitions, parce que tous les sens, alors plongés dans le sommeil, se trouvent alanguis et incapables d'assurer la victoire de la vérité sur l'erreur ; sans compter que la mémoire assoupie et inerte ne peut donner son démenti en rappelant à l'esprit que la mort s'est emparée depuis longtemps de celui qu'il imagine vivant.
771.
Au surplus, il n'est pas étonnant que les simulacres se meuvent, agitent en cadence leurs bras et les autres membres : ce sont en effet là des gestes que le sommeil prête aux apparitions. Car à peine une image s'est-elle évanouie qu'une autre est déjà née dans une autre attitude, mais semble n'être que la première avec un geste modifié. Cette substitution, tu le penses bien, se fait avec rapidité.
777.
Combien d'autres questions nous aurions à examiner si nous voulions aller au fond du sujet ! Mais ce qu'on demande surtout c'est de savoir pourquoi, dès qu'un objet suscite notre caprice, l'esprit aussitôt en réalise l'idée. Est-ce que les simulacres épient notre volonté ? l'image accourt-elle à notre désir ? Si la mer, la terre, enfin le ciel nous occupent le cœur, ou s'il s'agit d'assemblées, de cortèges, de festins, de combats, est-ce au signal d'un mot que la nature en crée les effigies pour nous les présenter ? Il est merveilleux surtout qu'un même lieu puisse rassembler des hommes, tandis que les objets les plus différents occupent l'esprit d'un chacun.
788.
Mais quoi ! lorsqu'en songe nous voyons les simulacres s'avancer en cadence et faire des gestes souples, d'une souplesse qui donne à leurs bras tant d'inflexions, et puis dessiner à nos yeux des pas harmonieux, est-ce donc que les simulacres connaissent l'art de la danse et qu'images errantes ils ont pris des leçons pour nous offrir ces jeux nocturnes ? Ou bien n'est-il pas vrai plutôt que dans notre perception apparemment unique, qui prend le temps d'une émission de voix, de nombreux temps se succèdent secrètement, que la raison découvre ? Ainsi s'expliquerait qu'à tout moment, en tout lieu, une foule de simulacres variés nous attendent. Tant ils ont de mobilité, tant leur nombre est grand ! Et comme ils sont ténus, l'esprit doit tendre son attention pour les voir clairement ; aussi tous passent et se perdent, sauf précisément ceux que l'esprit a voulu se réserver. C'est donc lui-même qui les distingue, dans le désir et l'espérance que les choses se passeront de manière à lui faire voir l'objet qu'il poursuit : ce qui lui réussit.
805.
Ne remarques-tu pas que nos yeux, lorsqu'ils se portent sur des objets minuscules, se fixent avec effort et attention, sans quoi ils ne pourraient assez les saisir ? Et même les corps les plus manifestes, si l'esprit ne s'y applique, restent pour lui comme dans un recul fort lointain. Faut-il donc s'étonner que l'esprit laisse échapper tous les simulacres auxquels son attention ne s'est pas donnée tout entière ?
813.
Il nous arrive d'avoir sur de faibles indices les visions les plus vastes et c'est nous-mêmes qui nous induisons en erreur. Il arrive aussi que des images différentes se succèdent ; par exemple une femme apparaît, nous la prenons dans nos bras et ne voyons plus qu'un homme ; ou bien c'est une métamorphose continue de visages jeunes et vieux : mais le sommeil et ses oublis nous dispensent d'étonnement.
820.
Il existe en ces matières un grave vice de pensée, une erreur qu'il faut absolument éviter. Le pouvoir des yeux ne nous a pas été donné, comme nous pourrions croire, pour nous permettre de voir au loin, de même ce n'est pas pour la marche à grands pas que jambes et cuisses s'appuient à leur extrémité sur la base des pieds et savent fléchir leurs articulations ; les bras n'ont pas été attachés à de solides épaules, les mains ne sont pas de dociles servantes à nos côtés, pour que nous en fassions usage dans les besoins de la vie.
829.
Toute explication de ce genre est à contresens et prend le contre-pied de la vérité. Rien en effet ne s'est formé dans le corps pour notre usage ; mais ce qui s'est formé, on en use. Aucune faculté de voir n'exista avant la constitution des yeux, aucune parole avant la création de la langue : c'est au contraire la langue qui a précédé de beaucoup la parole, et les oreilles ont existé bien avant l'audition des sons ; enfin tous nos organes existaient, à mon sens, avant qu'on en fît usage, ce n'est donc pas en vue de nos besoins qu'ils ont été créés.
840.
Mais, par contre, on en est venu aux mains, on s'est déchiré mutuellement les chairs, on s'est souillé de sang avant que ne volât dans l'air le fer brillant des flèches. On savait se garder des blessures avant d'avoir appris à se mettre du bras gauche à l'abri d'un bouclier. Et reposer son corps las est une habitude bien antérieure aux lits moelleux, apaiser sa soif un plaisir beaucoup plus ancien que les coupes. Toutes ces découvertes, conséquence du besoin et fruit de l'expérience, peuvent avoir l'air destinées à nous servir. Mais il faut faire une distinction pour tout ce qui fut de création spontanée et ne nous a donné qu'ensuite l'idée de l'utiliser : dans cet ordre s'inscrivent en première ligne les sens et les membres. Il s'en faut donc beaucoup, je le répète, qu'ils aient été créés pour notre usage.
855.
Qu'on ne s'étonne pas non plus que tout être vivant soit porté par la nature à chercher de quoi se nourrir. J'ai enseigné que de tous les corps émanent et se détachent maints éléments divers ; mais c'est les animaux qui en fournissent le plus, agités d'un mouvement incessant ; beaucoup de ces éléments venus des profondeurs, la sueur les exprime ; beaucoup s'exhalent par la bouche, quand les animaux halètent de fatigue : en ce cas, leur substance se raréfie, tout l'être se ruine et il y a douleur. C'est pourquoi l'animal prend nourriture ; il s'agit de remonter la machine, de réparer les forces et par une distribution générale à travers les veines, de satisfaire la passion de manger.
867.
Les liquides de la même manière pénètrent dans toutes les parties du corps qui les réclament ; des éléments de chaleur s'amassent dans l'estomac et y allument un incendie : c'est eux que le liquide dissipe et éteint comme du feu ; il apaise les brûlures de la sécheresse qui nous consumait. Voilà de quelle manière s'étanche la soif ardente, comment l'avidité de la faim s'assouvit.
874.
Maintenant d'où recevons-nous la faculté de faire des pas à notre volonté et d'effectuer tous les mouvements qu'il nous plaît ? Quelle force peut déplacer la masse énorme de notre corps ? C'est ce que je vais expliquer, écoute. Souviens-toi de ce que j'ai dit antérieurement les simulacres de mouvement viennent nous frapper l'esprit. De là naît une volonté ; car on ne commence à agir que lorsque l'esprit a fixé un but et ce but n'apparaît que lorsque l'image de l'acte se présente. Quand donc l'esprit éprouve l'intention d'un mouvement de marche, il heurte aussitôt la substance de l'âme éparse dans tout le corps à travers membres et organes : rien de plus aisé, grâce à l'union intime des deux substances. L'âme à son tour heurte le corps et toute la masse ainsi gagnée par degrés se met en mouvement. Et puis le corps relâche ses tissus et l'air, substance éternellement mobile, arrive aux pores, y pénétrer à grands flots pour se communiquer de toutes parts jusqu'aux plus infimes parties de l'organisme. Ainsi l'âme et l'air mettent le corps en mouvement, ce sont les voiles et le vent du navire. Il n'y a pas à s'étonner que de si menus corpuscules puissent faire avancer et manier une masse aussi pesante que notre corps. Car le vent, fluide subtil, pousse le grand corps d'un grand navire, et c'est une seule main qui dirige, si rapide que soit l'élan ; c'est un seul gouvernail qui manœuvre ; et n'est-ce pas à l'aide de poulies et de grues qu'une machine soulève presque sans effort les plus lourds fardeaux ?
904.
Maintenant comment le sommeil verse-t-il le repos dans le corps en allégeant le cœur des soucis qui troublent l'esprit ? C'est ce qu'en vers plus harmonieux qu'abondants je vais t'apprendre : ainsi le bref chant du cygne est plus beau que les cris lancés par les grues à travers les nuages éthérés que pousse le vent du sud. Et toi, prête-moi une oreille attentive et la sagesse de ton esprit ; ne va pas nier la vraisemblance de mes thèses, ne te refuse pas à la vérité, ne chasse pas de ton cœur ce que tu serais alors seul coupable de n'avoir pas su voir.
913.
Tout d'abord le sommeil vient quand l'âme se relâche en nous et qu'une partie de ses éléments a été chassée au dehors, tandis que l'autre épuisée se ramasse au plus profond de l'organisme. Alors le corps s'amollit, éprouve la sensation de s'écrouler. Car il est certain que le sentiment est l'œuvre de l'âme ; si le sommeil le paralyse, c'est que l'âme a souffert trouble et exil ; mais non pas tout entière, car le corps serait alors gisant et pour toujours la proie de la mort glacée. En effet, s'il ne restait aucune partie de l'âme cachée dans l'organisme, pareille à un feu qui couve sous la cendre, à quoi le sentiment pourrait-il se rallumer soudain, comme la flamme surgit du feu invisible ?
926.
Mais comment se produit cet état nouveau ? D'où proviennent le bouleversement de l'âme et la langueur du corps ? Je vais t'expliquer ; toi, ne laisse pas mes paroles se perdre dans le vent.
929.
En premier lieu, la surface du corps, toujours en contact immédiat avec l'air, se trouve fatalement frappée de ses coups. C'est pourquoi la plupart des êtres ont une enveloppe de cuir, de coquilles, de membranes calleuses ou d'écorce. Quant à l'intérieur des corps, l'air le frappe de mime, lorsque, notre respiration l'aspire et l'expire tour à tour. Ainsi le corps se trouve frappé de deux côtés, et les chocs se communiquent à travers les petits vaisseaux jusqu'aux éléments premiers et aux premiers atomes et c'est ainsi comme une lente ruine en nous. En effet, le désordre se met dans les principes du corps et de l'esprit ; une partie de l'âme est expulsée, une autre se cache à l'intérieur, une troisième éparse dans les membres ne peut maintenir sa cohésion, ni recevoir ou transmettre les mouvements de la vie, car la nature empêche les contacts et intercepte les voies. En conséquence, le sentiment se retire dans les profondeurs de l'être ; et comme alors il ne reste plus rien pour soutenir l'organisme, le corps se débilite, tous les membres sont frappés de langueur, bras et paumières tombent et, même si l'on est couché, les jambes se dérobent sans forces.
951.
Les repas sont suivis de sommeil, parce que les aliments produisent les mêmes effets que l'air, quand ils se répandent dans les veines ; et l'assoupissement est beaucoup plus profond quand il s'empare de l'estomac rassasié ou du corps très las, parce qu'alors le trouble a gagné plus d'atomes meurtris par le travail. En même temps une partie de l'âme est plus profondément renfoncée, les éléments sont expulsés en plus grand nombre, et ceux de l'intérieur plus divisés et en état plus grave de dispersion.
959.
Et quels que soient nos goûts et nos occupations habituelles, ceux qui nous ont retenus le plus longtemps ou ceux qui ont exigé de notre esprit le plus d'efforts, voilà qu'ils nous présentent leurs objets dans les songes ; avocats, nous rêvons de plaidoiries et de procès ; généraux, nous livrons des batailles et affrontons le combat ; marins, nous soutenons la lutte accoutumée contre les vents ; et moi-même je poursuis toujours mon ouvrage, je cherche toujours les secrets de la nature et ce que j'ai découvert je l'expose dans la langue de mes pères. C'est ainsi que tous les goûts et tous les sujets d'étude remplissent de leurs vaines images les rêves de l'homme.
970.
Ceux qui pendant de longs jours ont assisté assidûment aux jeux du cirque, lors même qu'ils ont cessé d'en jouir par les sens, conservent le plus souvent dans l'esprit des voies ouvertes par où peuvent encore s'introduire les simulacres de ce qu'ils ont vu ; et les mûmes images plusieurs jours durant hantent leurs yeux ; ils voient, même éveillés, les danseurs et leurs gracieux mouvements, ils entendent les purs accents de la cithare et le doux langage des instruments à corde, ils ont sous les yeux le même public et les diverses merveilles de la décoration scénique. Tant ont de pouvoir le penchant, le goût et l'habitude, non seulement sur les hommes mais sur les animaux eux-mêmes.
984.
Tu verras en effet des chevaux ardents, même étendus et endormis, suer pendant un rêve, souffler sans arrêt, tendre tous leurs muscles, comme s'il s'agissait de vaincre et comme s'ils s'élançaient déjà par les barrières ouvertes.
988.
Souvent les chiens de chasse, dans le repos du sommeil, jettent tout à coup leurs pattes en avant, poussent de brusques jappements et respirent avec précipitation, comme s'ils avaient découvert une piste et suivaient déjà la trace de la proie. Souvent même ils s'éveillent et continuent de poursuivre les vains simulacres des cerfs qu'ils voient en fuite, jusqu'à ce que leur illusion se dissipe et les rende à eux-mêmes.
995.
Et l'espèce caressante des petits chiens de maison en fait autant ; ils secouent en un instant leur sommeil léger, se dressent hâtivement sur leurs pattes, comme à l'apparition de visages inconnus. Mais plus l'espèce est sauvage, plus les mouvements du sommeil doivent avoir d'emportement.
1001.
Les oiseaux de toute espèce au contraire s'enfuient et agitent de leur bruit d'ailes le silence nocturne des bois sacrés, si dans la douceur du sommeil ils ont cru voir des éperviers les menacer de combat et précipiter le vol à leur poursuite.
1005.
Et les hommes aussi, de quels mouvements ne sont-ils pas agités dans le sommeil ! Que de vastes projets formés et exécutés dans les rêves ! Ils s'emparent des rois ou deviennent leurs prisonniers, ils se jettent dans la mêlée, crient comme des gens qu'on égorge. Beaucoup se débattent, gémissent de douleur et comme sous les dents cruelles d'une panthère ou d'un lion, ils emplissent l'air de leurs cris. D'autres s'entretiennent en songe d'importantes affaires et dénoncent souvent leurs propres crimes. Il en est qui marchent à la mort, certains croient, épouvantés, tomber du haut des montagnes et, de tout leur poids, s'écraser à terre ; tirés du sommeil, ils reprennent avec peine leurs esprits, tant l'émotion les a bouleversés. Tel s'imagine pris de soif, arrêté au bord d'une rivière ou d'une source délicieuse : il se sent capable d'engloutir un fleuve.
1020.
Les enfants endormis, se croyant devant un bassin ou un vase, relèvent leur vêtement, répandent le liquide filtré par les reins et inondent les riches tapis de Babylone.
1024.
L'adolescent à qui le fluide fécond de la jeunesse se fait sentir, dés que la semence créatrice a mûri dans son organisme, voit s'avancer vers lui les simulacres qui lui annoncent un beau visage et de brillantes couleurs ; cette apparition sollicite les parties gonflées de liquide générateur ; et soudain, dans l'illusion de consommer l'acte, il répand un flot qui souille sa tunique.
1031.
Elle est sollicitée, cette semence, dés que l'adolescence met en nous sa première vigueur. Et comme il existe pour chaque être une cause particulière d'émotion, l'influence de l'être humain est seule à émouvoir dans l'être humain la semence humaine. Or celle-ci, sortie de ses retraites, traverse le corps et, se rassemblant dans les régions nerveuses spéciales, éveille aussitôt l'organe de la reproduction, lequel s'irrite, se gonfle ; et alors la volonté surgit de répandre la semence là où tend la violence du désir ; ainsi la passion vise l'objet qui a fait la blessure d'amour. Car c'est une loi que le blessé tombe du côté de sa plaie ; le sang jaillit dans la direction de qui a frappé et l'ennemi, s'il s'offre, est couvert de sang.
1045.
Ainsi en est-il de celui que les traits de Vénus ont blessé, soit que les lui lance un jeune garçon aux membres féminins, ou bien une femme dont tout le corps darde l'amour ; il court à qui l'a frappé, impatient de posséder et de laisser dans le corps convoité la liqueur jaillie du sien, car son muet désir lui présage la volupté. Telle est pour nous Vénus, telle est la réalité qui se nomme amour ; voilà la source de la douce rosée qui s'insinue goutte à goutte dans nos cœurs et qui plus tard nous glace de souci. Car si l'être aimé est absent, toujours son image est prés de nous et la douceur de son nom assiège nos oreilles.
1056.
Ces simulacres d'amour sont à fuir, il faut repousser tout ce qui peut nourrir la passion ; il faut distraire notre esprit, il vaut mieux jeter la sève amassée en nous dans les premiers corps venus, que de la réserver à un seul par une passion exclusive qui nous promet soucis et tourments. L'amour est un abcès qui, à le nourrir, s'avive et s'envenime ; c'est une frénésie que chaque jour accroît, et le mal s'aggrave si de nouvelles blessures ne font pas diversion à la première, si tu ne te confies pas encore sanglant aux soins de la Vénus vagabonde et n'imprimes pas un nouveau cours aux transports de ta passion.
1066.
En se gardant de l'amour, on ne se prive pas des plaisirs de Vénus ; au contraire, on les prend sans risquer d'en payer la rançon. La volupté véritable et pure est le privilège des âmes raisonnables plutôt que des malheureux égarés. Car dans l'ivresse même de la possession l'ardeur amoureuse flotte incertaine et se trompe ; les amants ne savent de quoi jouir d'abord, par les yeux, par les mains. Ils étreignent à lui faire mal l'objet de leur désir, ils le blessent, ils impriment leurs dents sur des lèvres qu'ils meurtrissent de baisers. C'est que leur plaisir n'est pas pur ; des aiguillons secrets les animent contre l'être, quel qu'il soit, qui a mis en eux cette frénésie. Mais Vénus tempère la souffrance au sein de la passion et la douce volupté apaise la fureur de mordre.
1079.
Car l'amour espère que l'ardeur peut être éteinte par le corps qui l'a allumée : il n'en est rien, la nature s'y oppose. Voilà en effet le seul cas où plus nous possédons, plus notre cœur brûle de désirs furieux. Nourriture, boisson, s'incorporent à notre organisme, ils y prennent leur place déterminée, ils satisfont aisément le désir de boire et de manger. Mais un beau visage, un teint éclatant, ne livrent aux joies du corps que de vains simulacres, et le vent emporte bientôt l'espoir des malheureux. Ainsi pendant le sommeil un homme que la soif dévore mais qui n'a pas d'eau pour en éteindre l'ardeur, s'élance vers des simulacres de sources, peine en vain et demeure altéré au milieu même du torrent où il s'imagine boire. En amour aussi, Vénus fait de ses amants les jouets des simulacres ils ne peuvent rassasier leurs yeux du corps qu'ils contemplent, leurs mains n'ont pas le pouvoir de détacher une parcelle des membres délicats et elles errent incertaines sur tout le corps.
1099.
Enfin voilà deux jeunes corps enlacés qui jouissent de leur jeunesse en fleur ; déjà ils pressentent les joies de la volupté et Vénus va ensemencer le champ de la jeune femme. Les amants se pressent avidement, mêlent leur salive et confondent leur souffle en entrechoquant leurs dents. Vains efforts, puisque aucun des deux ne peut rien détacher du corps de l'autre, non plus qu'y pénétrer et s'y fondre tout entier. Car tel est quelquefois le but de leur lutte, on le voit à la passion qu'ils mettent à serrer étroitement les liens de Vénus, quand tout l'être se pâme de volupté. Enfin quand le désir concentré dans les veines a fait irruption, un court moment d'apaisement succède à l'ardeur violente ; puis c'est un nouvel accès de rage, une nouvelle frénésie. Car savent-ils ce qu'ils désirent, ces insensés ? Ils ne peuvent trouver le remède capable de vaincre leur mal, ils souffrent d'une blessure secrète et inconnaissable.
1114.
Ce n'est pas tout : les forces s'épuisent et succombent à la peine. Ce n'est pas tout encore : la vie de l'amant est vouée à l'esclavage. Il voit son bien se fondre, s'en aller en tapis de Babylone, il néglige ses devoirs ; sa réputation s'altère et chancelle. Tout cela pour des parfums, pour de belles chaussures de Sicyone qui rient aux pieds d'une maîtresse, pour d'énormes émeraudes dont la transparence s'enchâsse dans l'or ; pour de la pourpre sans cesse pressée et qui boit sans répit la sueur de Vénus. L'héritage des pères se convertit en bandeaux, en diadèmes, en robes, en tissus d'Alindes et de Céos. Tout s'en va en étoffes rares, en festins, en jeux ; ce ne sont que coupes pleines, parfums, couronnes, guirlandes . . . mais à quoi bon tout cela ? De la source même du plaisir on ne sait quelle amertume jaillit qui verse l'angoisse à l'amant jusque dans les fleurs. Tantôt c'est la conscience qui inspire le remords d'une oisiveté traînée dans la débauche ; tantôt c'est un mot équivoque laissé par la maîtresse à la minute du départ et qui s'enfonce dans un cœur comme un feu qui le consumera ; tantôt encore c'est le jeu des regards qui fait soupçonner un rival ou bien c'est sur le visage aimé une trace de sourire.
1134.
Encore est-ce là le triste spectacle d'un amour heureux ; mais les maux d'un amour malheureux et sans espoir apparaîtraient aux yeux fermés ; ils sont innombrables. La sagesse est donc de se tenir sur ses gardes, comme je l'ai enseigné, pour échapper au piège. Car éviter les filets de l'amour est plus aisé que d'en sortir une fois pris : les nœuds puissants de Vénus tiennent bien leur proie.
1142.
Et cependant, même prisonnier de ce piège et embarrassé dans ses liens, on peut encore échapper au malheur si l'on ne se perd soi-même en s'aveuglant sur les défauts moraux et physiques de celle que l'on désire et que l'on veut. La passion trop souvent ferme les yeux aux hommes et ils attribuent à la femme aimée des mérites qu'elle n'a pas. En est-il assez de contrefaites et de laides, dont on les voit faire leurs délices et dont ils ont le culte ! Les jeunes gens se raillent les uns les autres et se donnent mutuellement le conseil d'apaiser Vénus pour qu'elle les délivre d'une passion honteuse et affligeante : ils ne se voient pas eux-mêmes, les malheureux, victimes souvent d'une plus grande misère. La noire a la couleur du miel, la malpropre qui sent mauvais est une beauté négligée. Des yeux verts font une Pallas ; la sèche et nerveuse devient une gazelle ; la naine, la pygmée, l'une des grâces, un pur grain de sel ; la géante est une merveille, un être plein de majesté ; la bègue, capable de parler, gazouille ; la muette est pudique. Mais la furie échauffée, insupportable, bavarde, a un tempérament de feu ; c'est une frêle mignonne que la malheureuse qui dépérit ; elle est délicate, quand elle se meurt de tousser ; quant à la grosse matrone enflée, toute en mamelles, c'est Cérés en personne qui vient d'enfanter Bacchus. Un nez camus fait une tête de Siléne, de Satyre ; de grosses lèvres appellent le baiser ; mais en cette matière, il serait trop long de tout dire.
1164.
J'accorde cependant que l'objet aimé ait toutes les beautés du visage et que tout son corps rayonne du charme de Vénus : mais il y a d'autres maîtresses possibles, nous avons vécu naguère sans celle-là ; elle est sujette, nous le savons, aux mêmes incommodités que les plus laides ; la malheureuse s'empoisonne elle-même d'odeurs repoussantes qui mettent en fuite ses servantes et les font rire en cachette.
1170.
Et cependant souvent l'amant en larmes à qui elle a fermé sa porte couvre son seuil de fleurs et de guirlandes, parfume de marjolaine le portail altier et dans sa douleur en couvre les panneaux de baisers. S'il était reçu, sans doute quelque relent l'indisposerait, il chercherait alors un prétexte pour s'en aller, il oublierait des plaintes longuement méditées, il s'accuserait de sottise en comprenant qu'il a fait de sa belle quelque chose de plus qu'une mortelle. C'est ce que n'ignorent pas nos Vénus, aussi mettent-elles grand soin à cacher ces arrière-scènes de leur vie aux amants qu'elles veulent retenir dans leurs chaînes. A quoi bon, si l'esprit sait dévoiler de tels mystères et percer tous ces ridicules ? Et d'ailleurs si la maîtresse a belle âme et aimable commerce, on peut en retour passer outre et faire une concession à l'humaine imperfection.
1185.
Ce n'est pas toujours un amour menteur qui fait soupirer la femme, quand elle tient son amant embrassé corps à corps et que ses lèvres humides goûtent et distillent la volupté. Souvent elle est sincère, et recherchant des plaisirs partagés, elle provoque son amant à la course d'amour. Pareillement chez les oiseaux, dans les troupeaux, chez les bêtes sauvages et dans le bétail, la femelle ne céderait point au mêle si l'ardeur de la nature ne mettait en elle cette plénitude qui la rend joyeusement docile aux assauts de l'amour.
1194.
Et ne connais-tu pas des couples qu'une chaîne de volupté fait vivre dans la torture ? Aux carrefours souvent deux chiens impatients de se séparer tirent de toutes leurs forces en sens contraire sans pouvoir briser les liens trop solides de Vénus. Jamais ils n'affronteraient ce supplice sans l'appât de joies communes capables de les attirer au piège et de les y enchaîner. Ah, oui ! je le redis, il existe une volupté partagée.
1202.
Lorsque dans la commune volupté la femme avec une violence soudaine a su arracher à l'homme sa semence, elle conçoit des enfants qui lui ressembleront ; ils ressembleront dans le cas contraire à leur père. Il en est que tu vois tenir du père et de la mère dont ils ont fondu les traits ; ceux-là sont formés à la fois de la substance du père et du sang de la mère ; les germes excités par les aiguillons de Vénus se sont rencontrés et mêlés avec une égale ardeur ; il n'y a eu ni vainqueur ni vaincu. Parfois aussi les enfants ressemblent à un aïeul, ou même font revivre les traits d'un bisaïeul, parce que le corps de chacun des deux époux renfermait un grand nombre de principes divers remontant de père en père à la souche primitive. C'est ainsi que Vénus varie la production des visages en imitant les traits des ancêtres, avec leur voix et leurs cheveux ; car voix et cheveux proviennent de semences déterminées comme les traits du visage et les membres du corps. Au reste, une fille peut naître de la semence paternelle, un fils de la substance de sa mère. Toujours en effet l'enfant naît d'un double germe ; mais celui des deux époux auquel il ressemble le plus est celui qui a fourni le plus grand nombre de principes. C'est ce qu'il est aisé d'observer pour les garçons comme pour les filles.
1225.
Ce ne sont pas les puissances divines qui refusent à un être humain la semence créatrice, le privent de ce qu'il y a de douceur dans le nom de père et le condamnent à passer tout son âge en amours stériles. C'est pourtant ce qu'on croit trop souvent, et c'est pourquoi des malheureux arrosent de sang les autels et les couronnent de la fumée de leurs sacrifices pour obtenir des dieux l'abondance virile qui féconde les épouses. Mais ils fatiguent en vain les dieux et les oracles, car s'ils sont stériles, c'est que leur semence est trop épaisse ou bien trop fluide et trop claire. Trop fluide, elle ne se fixe pas à ses places assignées et s'écoule aussitôt sans avoir fécondé ; trop épaisse, son jet alourdi ne la porte pas assez vite ni assez loin, partout où il faudrait pénétrer, ou bien si elle y arrive, c'est pour se mêler dans de mauvaises conditions à la semence de la femme.
1241.
Les accords formés par Vénus offrent une grande diversité ; tel homme est fait pour féconder telle femme ; de tel autre, c'est telle autre femme qui recevra le mieux le fardeau de la grossesse. Maintes femmes restées stériles au cours de plusieurs hyménées ont fini par trouver un homme capable de les rendre mères et de les enrichir d'une douce famille. Et des hommes dont plusieurs épouses quoique fécondes avaient laissé la maison sans enfant, ont rencontré une compagne assez bien accordée à eux pour assurer à leur vieillesse des soutiens. Tant il importe, pour les époux, que leurs semences s'accordent en un mélange fécond, l'épaisse avec la fluide, la fluide avec l'épaisse.
1253.
Et ce qui importe encore, c'est le choix du régime. Car il y a des aliments qui épaississent la semence et il y en a d'autres qui l'appauvrissent et la raréfient. Il ne faut pas non plus négliger le mode même du doux acte de la volupté : c'est dans la position des femelles quadrupèdes, semble-t-il bien, que la femme conçoit le plus sûrement, car les germes atteignent mieux leur but dans cette position qui abaisse la poitrine et élève les reins.
1261.
Nul besoin n'est aux épouses de mouvements lascifs. Au contraire la femme se gêne elle-même et contrarie la conception, si par des déhanchements voluptueux elle stimule le désir de l'homme et sollicite un épanchement immodéré et épuisant. C'est rejeter le soc du sillon, c'est détourner le jet de la semence. Bonne pour les courtisanes, cette agitation ! Elles évitent ainsi l'embarras des grossesses fréquentes tout en donnant à leurs amants un raffinement de plaisir. Mais nos épouses n'ont pas besoin de cet artifice.
1271.
Et parfois, sans influence divine, sans atteinte des flèches de Vénus, une femmelette sans beauté sait se faire aimer. Elle-même, par sa conduite, ses aimables manières, par le soin de sa personne, elle accoutume un homme à partager son existence ; et puis l'habitude fait naître l'amour. Car de légers coups fréquemment répétés finissent par venir à bout de toutes choses : ne vois-tu pas que de pauvres gouttes d'eau, à force de tomber sur une roche, la percent à la longue ?
lucrèce : livre cinquième
LUCRÈCE
Lucrèce
Introduction - livre 1 - livre 2 - livre 3 - livre 4 - livre 6 -
Autre traduction
intro- livre 1 - livre 2 - livre 3 - livre 4 - livre 5 - livre 6 - Appendice -
LIVRE V
ARGUMENT
Après l'apothéose d'Épicure, le poète énonce le sujet de ce chant, qu'il consacre à expliquer la formation de notre monde par le concours fortuit des atomes. Mais, avant d'entrer en matière, il est obligé d'établir, contre certains philosophes, que le monde a eu un commencement, et qu'il aura une fin. Pour prouver cette vérité, il combat trois opinions contraires à sa doctrine : la première, que les corps célestes et la terre elle-même sont autant de divinités ; la seconde, que notre monde étant la demeure des dieux, doit être indestructible ; la troisième, que ce même monde doit subsister éternellement, parce qu'il est l'ouvrage de la Divinité même. Notre monde a eu un commencement et aura une fin d'abord, parce que la terre, l'eau, le feu et l'air, qu'on appelle communément du nom d'éléments, sont sujets à des altérations et des vicissitudes continuelles ; secondement, parce que les corps mêmes qui nous paraissent les plus solides s'épuisent à la longue, et tombent en ruine ; troisièmement, parce qu'il y a un grand nombre de causes, soit intérieures, soit extérieures, qui travaillent sans cesse à la destruction du monde ; quatrièmement, parce que l'origine des arts et des sciences ne date pas de fort loin ; cinquièmement enfin, parce que la discorde qui règne entre les éléments ennemis, tels que le feu et l'eau, ne peut finir que par la ruine totale du monde : les embrasements, les inondations, les déluges, les tremblements de terre, sont des espèces de maladies du globe qui nous avertissent de sa mortalité.
Ces préliminaires ainsi établis, le poète explique la formation du monde par le concours fortuit des atomes. Au commencement, les principes de tous les corps étaient confondus en une seule masse. Le chaos se débrouilla insensiblement : les molécules hétérogènes se dégagèrent les unes des autres ; les molécules homogènes se rapprochèrent, se réunirent, s'élevèrent ou s'abaissèrent selon leurs différentes pesanteurs. La terre se plaça au centre de notre système, l'air au-dessus de la terre, et la matière éthérée, avec ses feux, déploya sa vaste enceinte autour du monde : la formation de la mer, des montagnes et des fleuves, suivit de près ce premier développement. Les astres commencèrent à se mouvoir, et Lucrèce donne plusieurs causes à leurs mouvements, selon la méthode d'Épicure, son maître, qui n'adopte et ne rejette aucun système : mais il se prononce plus hardiment sur la cause qui tient la terre suspendue au milieu des airs, et sur la grandeur réelle du soleil, de la lune et des étoiles, qu'il prétend être la même que leur grandeur apparente, quoique cette petitesse n'empêche point, selon lui, le soleil d'éclairer et d'échauffer le monde. Il reprend ensuite sa marche sceptique, et expose historiquement toutes les opinions des anciens philosophes sur les révolutions annuelle et journalière du soleil, sur l'accroissement et le décroissement successif et périodique des jours et des nuits, sur les différentes phases de la lune, et sur les éclipses de soleil et de lune.
Revenant à la terre, il suit ses diverses productions dés le premier instant de son origine : elle fit croître d'abord les plantes, les fleurs et les arbres ; ensuite elle enfanta les animaux et les hommes eux-mêmes. Il y eut dans ces premiers temps des animaux monstrueux qui périrent, il y eut des races entières qui s'éteignirent aussi, parce qu'elles n'avaient pas les qualités nécessaires pour vivre indépendantes ni pour mériter notre protection. Mais jamais la terre n'a produit de Centaures, ni d'animaux pareils, composés de deux natures incompatibles : après avoir enfanté les premières générations de chaque espèce, et avoir pourvu les animaux d'organes propres à la propagation, la terre, épuisée, se reposa, et abandonna aux individus le soin de se reproduire eux-mêmes, et de suivre la premières impulsion donnée.
Cependant les hommes, enfants de la terre, habitants des forêts, se nourrissaient de glands et d'autres fruits sauvages, se désaltéraient au bord des fontaines et des fleuves, faisaient la guerre aux bûtes féroces, et, quoique souvent ils leur servissent de pâture, ils ne mouraient pas en plus grand nombre qu'aujourd’hui. Les mariages s'introduisirent bientôt : il se forma de petites sociétés particulières, dont l'union fut encore resserrée par la naissance du langage, que Lucrèce prétend être dû à la nature et au besoin, et non pas au caprice d'un législateur qui de son propre feu, qui fut ou apporté sur la terre par la foudre, ou allumé dans les forêts par le frottement des arbres que les vents agitaient, acheva de dissiper la barbarie. Les besoins naturels satisfaits, les besoins factices s'introduisirent : il y eut des ambitieux qui se firent rois, et partagèrent les champs. Mais les hommes, qui se rappelaient être tous frères, tous enfants de la même mère, tuèrent leurs tyrans, et vécurent longtemps dans l'anarchie, dont ils sentirent enfin les désavantages : on créa donc alors des magistrats, on fit des lois auxquelles on convint de se soumettre.
Bientôt la religion vint prêter un nouvel appui à l'autorité : l'idée des dieux est due, selon Lucrèce, à des simulacres illusoires qui se présentaient la nuit, et que la peur réalisa. Le bruit du tonnerre, les effets de la foudre, les tremblements de terre, les inondations, glacèrent d'effroi tous les cœurs, on éleva des autels, on se prosterna contre terre ; on institua ces cérémonies religieuses qui subsistent encore aujourd'hui, et qui subsisteront toujours.
Cependant les arts s'enrichissaient tous les jours par de nouvelles découvertes. De grands incendies, excités dans les forêts, occasionnèrent la fonte des métaux, que l'homme trouva dans le sein de la terre, et dont il se fit des instruments et des armes : les guerres devinrent alors plus sanglantes, et, pour surcroît d'horreur, on fit combattre dans les armées les animaux les plus féroces.
L'homme se perfectionnait dans les arts utiles comme dans les arts destructeurs. Les étoffes succédèrent à la dépouille des bêtes ; l'agriculture devint une science, enfin la musique, l'astronomie, la navigation, l'architecture, la jurisprudence, la poésie, la peinture, la sculpture, furent les fruits d'un travail opiniâtre suggéré par le besoin et dirigé par l'expérience.
LIVRE CINQUIÈME
1.
Quel génie serait assez puissant pour chanter dignement la majesté du monde et nos découvertes ? Quelle voix serait assez éloquente pour célébrer selon ses mérites le sage dont l'esprit créateur a pu acquérir et nous transmettre un si beau patrimoine ? Personne, je pense, de tous ceux qui sont nés de mortels. Car s'il faut en parler comme le demande la majesté enfin connue de la nature, celui-là fut un dieu, oui un dieu, glorieux Memmius, qui le premier trouva cette doctrine à laquelle nous donnons aujourd'hui le nom de Sagesse et qui sut délivrer notre vie de terribles tempêtes et de profondes ténèbres pour lui assurer le port le plus tranquille dans la plus claire lumière.
13.
Compare en effet les découvertes antiques des autres divinités. On dit que Cérès fit connaître le blé aux mortels et Bacchus le jus de la vigne. Ces deux présents n'étaient pas essentiels à la vie et restent encore ignorés, paraît-il, de plusieurs nations. Mais on ne pouvait vivre heureux sans un cœur purifié. Aussi avons-nous raison d'honorer comme un dieu l'homme dont la doctrine répandue dans toutes les grandes nations apaise les cœurs en leur apportant les douces consolations de la vie.
22.
Hercule avec ses travaux aurait-il ta préférence ? Tu ne l'accorderais pas sans t'égarer infiniment loin de la vérité. Qu'aurions-nous à craindre aujourd'hui de la gueule béante du lion de Némée ? ou des soies hérissées du sanglier d'Arcadie ? Que pourraient contre nous le taureau de Crète et le fléau de Lerne, cette hydre fortifiée d'un rempart de serpents venimeux ? Et les trois corps du gigantesque Géryon, et les chevaux de Diomède aux naseaux qui soufflaient le feu en Thrace, aux champs Bistoniens, à l'ombre de l'Ismare, ou la griffe recourbée des redoutables hôtes du lac Stymphale, quel mal nous feraient-ils ? Et le gardien des Hespérides aux pommes d'or, ce dragon furieux au regard menaçant, qui de son énorme corps aux amples replis embrassait le tronc de l'arbre, de quel danger nous menacerait-il aux rives atlantiques d'un océan inaccessible, et que n'ose jamais affronter ni Romain ni Barbare ? Tous les autres monstres de même sorte dont nous sommes délivrés, s'ils n'avaient pas été vaincus, en quoi pourraient-ils nous nuire ? En rien je pense ; la terre abonde jusqu'à satiété de bêtes sauvages ; la terreur et l'effroi remplissent les taillis, les montagnes et la profondeur des forêts : lieux terribles, mais qu'il est presque toujours en notre pouvoir d'éviter.
44.
Mais si notre cœur n'est purgé, à quels combats, à quels périls ne faut-il pas nous préparer ! Combien alors d'âcres désirs déchirent l'homme, et combien de craintes ! Et que dire de l'orgueil, de la luxure et de la colère ? Quelles pestes n'apportent-ils pas ! Et le faste, et la paresse ? Celui donc qui a dompté tous ces ennemis et qui les a chassés de nos cœurs par la vertu de sa parole et sans armes, un tel homme ne sera-t-il pas jugé digne d'être mis au nombre des dieux ? Sans compter qu'il a souvent et divinement parlé des dieux immortels eux-mêmes et développé dans ses traités l'ordre entier de la nature.
56.
C'est donc sur ses traces que je marche pour saisir les raisons des choses et pour enseigner après lui le pacte selon lequel chaque être a été créé et auquel il lui faut demeurer fidèle, car il y a des lois du temps que rien ne peut rompre. Ainsi tout d'abord nous est apparue la nature de l'âme, formée d'un assemblage corporel et qui ne peut perpétuer éternellement une existence intacte : car ce sont de simples simulacres qui trompent l'esprit dans les songes, lorsque l'on croit voir un être que la vie a quitté. Maintenant l'ordre de mon traité m'amène à expliquer comment le monde lui-même est de substance mortelle et soumis à la nécessité de la naissance ; de quelles façons les combinaisons de la matière ont formé la terre, le ciel, la mer, les astres, le soleil et le globe de la lune ; quels êtres vivants ont pu naître de la terre et quels autres n'ont jamais pu obtenir l'existence ; comment les hommes, usant d'un système de sons, ont commencé à s'entretenir entre eux par le moyen des noms qu'ils ont donnés aux choses ; et comment s'est glissée dans les cœurs cette crainte des dieux qui sur toute la surface de la terre protège les temples, les bois sacrés, les autels et les images des dieux. Je dirai encore comment le soleil dans son cours et la lune dans ses phases sont gouvernés par la puissance de la nature, car ne croyons pas qu'entre le ciel et la terre ces astres fournissent une libre carrière sans fin pour faire croître les moissons et les êtres vivants, ou encore qu'ils roulent dans l'espace par la volonté des dieux. Ceux-là mêmes en effet qui savent bien que les dieux mènent une vie sans soucis s'interrogent quelquefois, étonnés, sur l'accomplissement des phénomènes naturels, surtout sur ce qu'ils contemplent au-dessus de leurs têtes, dans les régions éthérées ; alors ils retombent aux antiques superstitions, ils reprennent le joug des durs maîtres auxquels leur misère leur fait attribuer un pouvoir souverain, car ils ignorent ce qui peut être et ce qui ne le peut pas, l'énergie départie à chaque existence, enfin le terme inflexible qui la borne.
92.
Mais pour ne pas t'arrêter plus longtemps par de simples promesses, commence par considérer la mer, et les terres et le ciel : cette triple substance, ces trois corps, Memmius, cette trinité de si dissemblables mais solides tissus, un seul jour les livrera à la ruine et, après tant d'années, soudain s'écroulera la masse et la machine du monde.
98.
Je ne me dissimule pas de quelle surprise c'est frapper ton esprit que de t'annoncer la destruction fatale du ciel et de la terre : qu'il me sera difficile de t'en convaincre par mes discours ! Il en est ainsi dés qu'on fait entendre aux oreilles une vérité inconnue jusque-là qui ne peut être éprouvée par les yeux ni par les mains, moyens les plus sûrs et les plus rapides de faire pénétrer l'évidence dans le cœur de l'homme et dans le sanctuaire de son esprit. Je parlerai cependant, et peut-être l'événement confirmera-t-il mes paroles ; peut-être verras-tu, en peu de temps, de terribles tremblements de terre faire écrouler l'univers. Puisse cette catastrophe être détournée loin de nous par la fortune, souveraine du monde, et le raisonnement plutôt que l'événement apporter la preuve que le monde vaincu peut tomber dans l'abîme avec un horrible fracas.
111.
Mais avant de révéler les arrêts du destin, plus saints et plus sûrs que les oracles rendus par la Pythie du haut du trépied et sous le laurier de Phébus, mon savant discours t'apportera bien des consolations ; car il ne faut pas que tu croies, intimidé par la superstition, que la terre et le soleil, le ciel et la mer, les astres, la lune, soient promis par une origine divine à une durée éternelle, et qu'ainsi il soit juste de punir, comme furent punis les Géants, ceux qui commettent l'effroyable crime de vouloir par leur doctrine ébranler les remparts du monde, éteindre dans le ciel l'éclat du soleil, flétrir d'un langage mortel des êtres immortels.
123.
Les êtres dont j'ai parlé se trouvent si éloignés de la puissance divine et si indignes d'être comptés au nombre des dieux qu'ils semblent bien plus propres à donner l'idée de ce qui est étranger au mouvement et au sentiment de la vie. En effet il n'y a pas lieu de croire que n'importe quel corps puisse posséder âme et pensée. Il ne peut y avoir d'arbres dans l'éther, de nuages dans les flots salés, de poissons dans les champs, de sang dans le bois ni de sève dans la roche. Un ordre fixe a désigné le lieu où doit naître et demeurer chaque être. De même l'esprit ne saurait avoir de naissance isolée hors d'un corps, ni vivre séparé des nerfs et du sang. Car s'il en était ainsi, l'esprit pourrait se tenir dans la tête, dans les épaules, dans les talons, dans n'importe quel membre, puisque enfin il resterait toujours dans le même homme et dans la même enveloppe. Mais puisque dans notre corps même un ordre naturel a fixé le lieu spécial de résidence et de croissance pour l'âme et l'esprit, on n'en est que plus fondé à nier qu'ils puissent subsister hors d'un corps, sans une forme animale, et durer dans la glèbe friable, dans le feu du soleil, dans l'eau, dans les hautes régions éthérées . . . Impossible par conséquent d'attribuer une essence divine à ce qui ne peut même être animé du mouvement de la vie.
147.
Tu n'as pas lieu de croire non plus que les dieux aient leur sainte demeure dans quelque partie du monde : leur nature est subtile, inaccessible à nos sens, à peine concevable à l'esprit ; et comme elle se dérobe au contact et à la prise de nos mains, elle ne peut toucher rien de ce qui nous est tangible, car le toucher est interdit à tout ce qui est intangible de nature. C'est pourquoi les demeures des dieux doivent différer des nôtres ; elles ont nécessairement même subtilité que leur corps. Plus tard je te le démontrerai amplement.
157.
Dire que pour le bien des hommes les dieux ont voulu préparer les merveilles du monde et qu'il convient donc de louer leur oeuvre si digne de louange, de la regarder comme éternelle et vouée à l'immortalité ; prétendre qu'en présence d'un édifice offert aux races humaines pour toujours et par l'antique sagesse des dieux, il est sacrilège de travailler à l'ébranler par des discours téméraires pour le ruiner dans ses fondements ; cette thèse et d'autres de même sorte, Memmius, c'est pure folie ! Car ces êtres immortellement bienheureux, quels si grands avantages pourraient-ils espérer de notre reconnaissance qu'ils en prennent envie de tenter quoi que ce soit en notre faveur ? Quel attrait nouveau a pu, après tant d'années de repos, leur inspirer le désir de changer leur vie ? Il faut, semble-t-il, pour se plaire au changement, souffrir de son état. Mais pour qui n'a pas eu de malheurs, pour qui le passé n'a été qu'un courant de beaux jours, quelle raison de s'enflammer d'amour pour la nouveauté ? Croirons-nous donc que la vie se traînait dans la nuit et dans la tristesse, avant qu'ait lui l'aurore des choses ? Et pour nous, quel si grand mal était-ce de n'avoir pas été créés ? Quiconque est né peut vouloir demeurer dans la vie tant que l'y retiendra la douce volupté ; mais celui qui n'a jamais goûté l'amour de la vie et qui jamais n'a figuré au nombre des êtres, celui-là, en quoi serait-il lésé de n'être pas venu au monde ?
182.
Et le modèle des choses à créer, et l'idée même de l'homme, où l'esprit des dieux les a-t-il trouvés ? D'où est venue à leur esprit la vision distincte de ce qu'ils voulaient faire ? Comment ont-ils pu connaître la vertu des atomes et les résultats possibles de leurs combinaisons, si la nature elle-même ne leur a pas fourni l'exemple de la création ? Comme les atomes sont innombrables et que soumis de toute éternité à des chocs variés, emportés avec rapidité par leur poids, ils se meuvent et s'unissent de toutes façons en essayant sans cesse toutes les créations que de multiples combinaisons permettent, il n'est pas étonnant qu'ils aient enfin abouti à des unions et mouvements capables de donner au grand tout l'existence par le renouvellement perpétuel.
196.
Et quand j'ignorerais la nature des atomes, j'oserais encore, après l'examen des phénomènes célestes et bien d'autres d'ailleurs, affirmer que la nature n'a pas été faite pour nous et qu'elle n'est pas l'œuvre des dieux : tant l'ouvrage laisse à désirer !
201.
Tout d'abord, de tout ce que domine l'immense mouvement du ciel, les montagnes et les forêts qu'habitent les bûtes sauvages ont conquis leur part avec avidité ; elles la partagent avec les rochers et les vastes marécages, avec la mer qui fait large séparation entre les rivages des divers continents. En outre, deux tiers à peu prés du globe sont ravis aux mortels par des chaleurs torrides et par des glaces sans fin. Le reste du sol, la nature, par sa force propre, le remplirait de broussailles, si la force humaine ne luttait pour vivre, et gémissant sans relâche sous le poids du hoyau, pesant sur la charrue, ne déchirait le sein de la terre. C'est parce que nous retournons avec le soc la glèbe féconde, c'est parce que nous domptons le sol et appelons ses germes à la naissance, que tout peut de soi-même éclore et s'élever dans les airs limpides. Hélas, trop souvent ces fruits de tant de travaux, quand déjà sur terre tout verdit, tout fleurit, voilà que le soleil, du haut des airs, les brûle de ses ardeurs excessives, ou bien des orages subits, des gelées, les font périr, des vents impétueux les ravagent de leurs tourbillons. Et ces espèces sauvages et cruelles, ennemies de la race humaine, pourquoi la nature sur la terre et dans la mer veut-elle les nourrir et les multiplier ? Pourquoi chaque saison apporte-t-elle ses maladies ? Pourquoi rude la mort prématurée ?
224.
L'enfant ressemble au matelot qu'ont rejeté des flots cruels ; il gît à terre, nu, incapable de parole, dépourvu de tout ce qui aide à la vie, depuis le moment où la nature l'a jeté sur les rivages de la lumière, après l'avoir péniblement arraché au ventre de sa mère. Il remplit l'espace de ses vagissements plaintifs, comme il est naturel à l'être qui a encore tant de maux à traverser. Pendant ce temps croissent heureusement les troupeaux de gros et petit bétail et les animaux sauvages, qui n'ont besoin ni du jeu de hochet ni d'entendre le doux et chuchotant babil d'une tendre nourrice ; il ne leur faut point de vêtements qui changent avec les saisons, point d'armes pour protéger leurs biens, points de hauts remparts, puisque à tous fournissent toutes choses abondamment la terre féconde et l'industrieuse nature.
236.
Puisque la masse terrestre, l'eau, les souffles légers des vents et les brûlantes vapeurs du feu, dont se compose l'ensemble des choses, puisque tous ces corps connaissent la nécessité de naître et de mourir, pensons qu'il en est de même pour le monde entier. Car les êtres dont nous voyons les membres formés d'une substance née et d'un corps mortel, ces êtres-là apparaissent contraints à naître et à mourir. C'est pourquoi voyant les vastes membres, les parties gigantesques du monde se consumer et ensuite renaître, je conclus que pour le ciel et la terre pareillement il y a eu un premier instant et il y aura une ruine fatale.
248.
Et ne m'accuse pas, Memmius, d'avoir adopté au hasard l'opinion que la terre et le feu sont de nature mortelle, quand je n'ai pas douté que l'eau et l'air ne périssent pour renaître et s'accroître à nouveau. D'abord, une certaine portion de la terre brûlée par d'éternels soleils ou sans relâche foulée par les pieds de la multitude, s'évade en nuées de poussière, en nuages légers que la violence des vents disperse dans toute l'étendue de l'air ; une autre portion de la glèbe est liquéfiée par les pluies, et les fleuves rongent sans fin les rives de leurs cours. En outre, tout corps que la terre nourrit et fait croître lui est restitué pour la part qu'il a reçue ; et puisque la terre est sans aucun doute la mère de toutes choses et leur commun tombeau, il est certain qu'elle s'épuise et puis que, recevant à son tour, elle se refait.
262.
Ajoute que dans la mer, dans les fleuves, dans les sources, des ondes toujours nouvelles ne cessent d'affluer et se répandent sans fin. Point n'est besoin de l'exposer, le concours universel des eaux en fait une évidence. Mais une perte constante les garde d'un excès d'abondance. D'une part, leur masse diminue, balayée par le souffle des vents, dissoute du haut du ciel par les rayons du soleil ; d'autre part, elles s'écoulent souterraines à travers le sol qui les divise : elles s'y filtrent, s'y dépouillent de leur sel, puis elles se replient sur elles-mêmes et remontent vers les sources où elles se rassemblent pour couler ensuite à la surface de la terre en douces eaux, partout où la terre creusée les invite à courir.
274.
Je parlerai maintenant de l'air, qui subit des changements innombrables dans toute sa masse à tout moment ; toujours, en effet, ce qui émane des corps se rend dans cette vaste mer aérienne ; et si elle ne leur restituait à son tour ce qu'elle a reçu d'eux et ne réparait ainsi leur épuisement, tous se trouveraient déjà dissous et convertis en air. L'air donc ne cesse de se former aux dépens des corps, et puis de leur faire retour, puisque toutes choses, nous le savons, sont dans un perpétuel écoulement.
282.
De même encore, cette riche source de fluide lumineux, le soleil éthéré, baigne le ciel d'un éclat toujours frais, ne s'arrêtant point de remplacer la lumière par la lumière. Chacun de ses rayons ne périt-il pas, quelque objet qu'il ait été frapper ? Tu le peux bien voir par les effets d'un nuage, quand il passe sous le soleil et semble briser ses rayons, aussitôt leur partie inférieure s'efface tout entière et l'ombre court sur la terre partout où le nuage s'avance à quoi l'on peut reconnaître que les objets ont besoin d'une lumière toujours nouvelle, que chaque jet lumineux s'évanouit aussitôt né et que rien ne pourrait s'apercevoir à la clarté du soleil, si cette clarté cessait de se renouveler par sa source même.
295.
Nos lumières nocturnes, ces flambeaux terrestres, ces lustres suspendus, ces torches lumineuses, qui mêlent à leurs éclats des tourbillons de fumée, se hâtent aussi de produire, avec les ressources de leur flamme, une lumière toujours nouvelle : leurs feux tremblants, comme ils se pressent ! Aussi malgré leur intermittence, la lumière ne cesse de se répandre alentour, si rapides sont tous les feux à remplacer la vieille flamme morte par une autre qui naît ! Il en est ainsi du soleil, de la lune, des étoiles, croyons-le la lumière que ces astres nous envoient, ils la produisent par des émissions sans cesse renouvelées et ils perdent leurs flammes à mesure qu'elles se produisent. Ne va donc pas les regarder comme doués d'une indestructible vigueur.
307.
Enfin, ne vois-tu pas que les pierres elles-mêmes subissent le triomphe du temps ? Les hautes tours s'écroulent, les rochers volent en poussière ; les temples, les statues des dieux, s'affaissent trahis par l'âge ; ils se dégradent sans que la divinité puisse reculer l'instant fatal de la destruction et faire obstacle aux lois de la nature. Ne voyons-nous pas les monuments élevés aux héros se délabrer, tomber à terre minés par la vieillesse et des quartiers de roche se détacher du sommet des monts et rouler sans avoir pu résister plus longtemps à l'effort des temps même limités ? En effet ils ne se détachent pas pour tomber soudainement, s'ils avaient pu soutenir indéfiniment, sans en être ébranlés, tous les assauts de l’âge.
318.
Contemple maintenant la vaste enceinte qui nous entoure, qui nous domine, qui tient la terre embrassée ; si, comme le disent certains sages, c'est de là que sortent tous les êtres pour y rentrer une fois dissous, il faut bien que ce tout soit tout entier d'une matière contrainte à la naissance et à la mort. Car toute substance qui nourrit et accroît d'autres corps éprouve nécessairement des pertes, qu'elle répare à mesure que les corps lui font retour
325.
En outre, s'il n'y a pas eu de commencement pour la terre et le ciel, s'ils ont existé de toute éternité, d'où vient qu'au delà de la guerre des Sept Chefs contre Thèbes et de la mort de Troie on ne connaisse point d'autres événements chantés par d'autres poètes ? Où se sont donc engloutis tant de fois les exploits de tant de héros, et pourquoi les monuments éternels de la renommée n'ont-ils pas recueilli et fait fleurir leur gloire ? Mais, je le pense, l'ensemble du monde est dans sa fraîche nouveauté, il ne fait guère que de naître. C'est pourquoi certains arts se polissent encore aujourd'hui, vont encore progressant que n'a-t-on pas, de nos jours, ajouté à la navigation ! que de nouveaux accords ont inventés les musiciens ! Enfin ce système de la nature que j'expose, c'est aussi une découverte récente, et personne avant moi ne s'était rencontré pour le faire passer dans la langue de notre patrie
339.
Peut-être penses-tu que les âges antérieurs ont connu toutes ces mêmes choses, mais que des générations humaines ont péri consumées par des feux dévorants, que des villes tombèrent renversées par quelque gigantesque ébranlement du monde, ou bien qu'à la suite de pluies continuelles les fleuves déchaînés à travers les terres ont submergé les cités. Ce serait une raison de plus pour que tu avoues ta défaite et reconnaisses que la terre et le ciel sont eux-mêmes destinés à périr. En effet, quand le monde souffrait de tant de maux et supportait l'épreuve de si graves périls, il n'eût fallu que l'invasion d'un fléau plus funeste encore pour lui infliger un désastre décisif et n'y laisser que ruines. Nous-mêmes, comment nous reconnaissons-nous tous mortels, si ce n'est parce que nous sommes sujets aux mêmes maladies qui ont retranché nos semblables du nombre des vivants ?
352.
Poursuivons : tout corps qui dure éternellement doit posséder le pouvoir de repousser par la plénitude d'une solide substance les chocs extérieurs, sans se laisser entamer par d'autres corps qui risqueraient de rompre l'étroite cohésion de ses parties (tels sont les éléments premiers de la matière dont j'ai précédemment exposé la nature) ; ou bien il est capable de se perpétuer dans l'infini des âges parce qu'il se rit des coups (tel le vide intangible et qui ne redoute aucun choc) ou encore parce qu'il n'a autour de lui aucun espace où les choses puissent en quelque sorte aller s'égarer et se dissoudre : tel cet éternel ensemble des ensembles hors duquel il n'y a ni lieu ouvert à la dissipation des parties ni corps pour les heurter et les briser par violence. Mais, comme je l'ai enseigné, le monde n'est point un corps d'une solide plénitude, puisque le vide se mêle aux choses ; le monde n'est pas non plus comme le vide, et il ne manque pas de corps qui puissent, arrivant en masse des profondeurs de l'infini, renverser dans leur violent tourbillon son assemblage ou lui infliger quelque autre destruction ; et pas davantage ne manque un espace, une immensité où les remparts du monde puissent s'abîmer, ou quelque force les faire tomber sous ses coups. La porte de la mort n'est donc fermée ni au ciel, ni au soleil, ni à la terre, ni aux profondes eaux de la mer ; elle s'ouvre toute grande sur le gouffre immense et béant qui doit les engloutir. C'est pourquoi le monde a eu lui aussi sa naissance, avouons-le : car étant de substance mortelle, il n'eût pu, pendant des siècles et jusqu'à ce jour, braver les redoutables assauts d'une durée sans fin.
381.
Enfin, puisque les membres de ce grand corps qu'est le monde se livrent sans relâche une guerre impie, ne vois-tu pas que leur longue lutte pourra un jour avoir son terme ? Ce sera par exemple quand le soleil et les autres feux, ayant bu toutes les eaux, seront vainqueurs, comme ils s'y efforcent sans avoir pu encore y réussir ; car les fleuves leur opposent des forces égales, eux qui, venus du fond de l'océan, menacent même de tout engloutir. Menace vaine ! la masse des eaux sans cesse diminue, balayée à sa surface par le souffle des vents, dissoute par les rayons du soleil éthéré : les deux forces se flattent d'avoir tout desséché, avant que le liquide élément ait accompli son entreprise. Ainsi l'esprit de guerre anime les éléments, qui luttent pour la possession du monde, sans que la victoire se fixe jamais. Et cependant il y eut un jour où le feu l'emporta, un autre jour où, selon la légende, l'eau régna sur les terres.
397.
Le feu fut victorieux, en effet, et consuma une partie du monde dans ses flammes, lorsque les ardents chevaux du soleil, détournant Phaéton de la bonne route, l'emportèrent à travers toute l'étendue aérienne et terrestre. Mais le père tout-puissant, saisi d'une violente colère, frappa soudain de sa foudre l'orgueilleux Phaéton et, de son char, le précipita sur la terre. Le soleil, qui vint le recueillir dans sa chute, reprit l'éternel flambeau du monde, ramena les chevaux épars, les attela de nouveau encore tout frémissants, puis leur faisant reprendre la route accoutumée, rétablit l'ordre universel. Voilà ce qu'ont chanté les anciens poètes de la Grèce, mais une telle fable s'égare trop loin de la raison. Le feu peut triompher sans doute, mais c'est quand l'infini en a fourni une trop grande masse de principes. Puis sa force tombe, si quelque autre cause la surmonte ; ou bien tout périt, consumé par le souffle brûlant. Le liquide élément, massé un jour lui aussi, menaça de l'emporter, dit la fable, quand il submergea une multitude de villes des hommes. Puis, quand une autre cause eut fait céder cette force dont l'infini avait assemblé tant de principes, alors s'arrêtèrent les pluies et se calma la violence des fleuves.
417.
Mais comment l'immense concours de matière a-t-il assuré les fondements de la terre et du ciel, creusé les abîmes de la mer, réglé les révolutions du soleil et de la lune : c'est ce que je vais exposer. Car ce n'est certes point par réflexion, ni sous l'empire d'une pensée intelligente, que les atomes ont su occuper leur place ; ils n'ont pas concerté entre eux leurs mouvements. Mais comme ils sont innombrables et mus de mille manières, soumis pendant l'éternité à des impulsions étrangères, et qu'emportés par leur propre poids ils s'abordent et s'unissent de toutes façons, pour faire incessamment l'essai de tout ce que peuvent engendrer leurs combinaisons, il est arrivé qu'après avoir erré durant des siècles, tenté unions et mouvements à l'infini, ils ont abouti enfin aux soudaines formations massives d'où tirèrent leur origine ces grands aspects de la vie : la terre, la mer, le ciel, les espèces animales.
433.
Un temps fut où ne se voyaient encore ici-bas ni le char du soleil dans son vol sublime, haute source de lumière, ni les astres du vaste monde, ni la mer, ni le ciel, ni même la terre, ni l'air, rien enfin de pareil aux spectacles d'aujourd'hui, mais une sorte d'assemblage tumultueux d'éléments confondus. Puis commencèrent à se dégager quelques parties, les semblables s'associèrent aux semblables, l'univers prit ses contours et forma ses membres, de vastes ensembles s'ordonnèrent. Jusque-là, en effet, la discorde des éléments avait tout mêlé : distances, directions, liens, pesanteurs, forces de choc, rencontres et mouvements ; ce n'était entre eux qu'une mêlée générale, à cause de la dissemblance de leurs formes et de la variété de leurs figures ; car s'ils se joignaient, tous ne pouvaient rester unis ou bien accomplir ensemble les mouvements convenables. Mais alors de la terre se distingua la voûte du ciel ; à part, la mer s'étendit dans son lit ; à part aussi brillèrent les feux purs de l'éther.
450.
D'abord, tous les éléments de la terre, en vertu de leur poids et de leur enchevêtrement, se rassemblaient au centre et occupaient les régions inférieures ; et plus ils se resserraient et s'enchevêtraient, plus fort ils libéraient les principes dont se devaient composer la mer, les astres, le soleil, la lune et l'enceinte du vaste monde. Tous ces corps en effet sont formés d'atomes plus lisses et plus ronds, d'éléments beaucoup plus petits que ceux de la terre. S'échappant donc par les pores d'une terre encore peu dense, le premier s'éleva l'éther constellé, entraînant avec lui dans son vol un grand nombre de feux. C'est à peu près ce que nous voyons souvent aux premiers moments du matin, quand sur l'herbe des prairies, toute perlée de rosée, le soleil levant jette la pourpre de ses rayons : une vapeur s'exhale des lacs et des fleuves inépuisables, la terre elle-même quelquefois semble fumante ; et tout cela qui s'élève et s'assemble dans l'air supérieur forme en se condensant le tissu des nuages qui voilent le ciel. De même, aux premiers temps du monde, le fluide léger de l'éther se rassembla de toutes parts pour former la voûte de notre univers et, répandu par delà dans toutes les directions, embrassa le reste des choses dans son avide étreinte et leur servit de rempart
472.
A sa suite naquirent le soleil et la lune ; leurs globes roulent entre le ciel et la terre dans les airs : ni la terre ne se les adjoignit, ni l'immense éther ; ils n'avaient ni assez de poids pour se fixer au fond de l'univers, ni assez de légèreté pour monter dans les régions supérieures. Ils ont leur place dans l'intervalle ; là, ils tournent, corps pleins de vie, pièces de la machine mondiale. C'est ainsi qu'en nous certains membres demeurent en repos pendant que d'autres sont en mouvement.
481.
Cette disjonction accomplie, tout à coup la terre, là où maintenant s'étend le vaste azur de la mer, s'affaissa, creusant des abîmes à l'élément salé. Et de jour en jour, à mesure que l'ardeur de l'éther et que les rayons du soleil à coups répétés resserraient la masse terrestre, réduite à la surface et condensée au centre, plus de ce corps pressé s'exprimait une abondante sueur salée, dont l'écoulement allait accroître la mer et ses plaines flottantes, plus aussi s'échappaient, s'envolaient des particules sans nombre de feu et d'air, qui allaient peupler dans les hauteurs du ciel, loin de la terre, les temples de la lumière. Les plaines s'abaissaient, les montagnes s'élevaient, car les rochers ne pouvaient s'affaisser, ni le sol terrestre s'aplanir en surface égale.
496.
C'est ainsi que se constitua la terre en un corps compact et pesant ; tout le limon du monde, pour ainsi parler, se précipita dans les profondeurs et s'y déposa. Au-dessus se formèrent la mer, puis l'air, enfin l'éther et ses feux. Tous ces corps se composèrent d'atomes fluides, et sont restés purs de tout mélange, d'ailleurs inégaux en légèreté ; le plus fluide et tout ensemble le plus léger, l'éther, surmonta les régions aériennes et il ne saurait héler son impalpable substance aux orages de l'espace ; il laisse les autres éléments s'emporter en violents tourbillons, subir l'inconstance des tempêtes ; et lui, il entraîne ses feux d'un essor égal et sûr. Qu'en effet il soit capable de couler avec mesure et continuité, c'est ce que montre la mer, dont les ondes ont une marche immuable et soumise à des lois constantes.
510.
La cause du mouvement des astres, c'est ce que je vais maintenant chanter. D'abord, si c'est la grande voûte du ciel qui tourne, il faut supposer qu'elle reçoit à ses deux pôles une double pression de l'air qui la maintient et l'enferme de chaque côté, qu'ensuite un courant supérieur l'entraîne dans le sens où roulent les astres éclatants de l'éternel univers ; ou encore qu'un courant inférieur, soufflant en sens contraire, meut la sphère à la manière de ces roues à auges que font tourner les fleuves.
518.
Il se peut encore que le ciel entier demeure immobile, tandis que les astres lumineux poursuivent leur course ; en ce cas, ce sont les vapeurs brûlantes de l'éther qui, trop à l'étroit dans l'enceinte céleste et cherchant tout à l'entour une issue, déterminent l'orbite des constellations dans le ciel nocturne ; ou bien un fleuve d'air venu de l'extérieur s'empare des astres et les fait tourner ; ou encore ils glissent d'eux-mêmes, allant là où les appelle l'aliment qui oriente leur marche et cherchant çà et là dans les champs du ciel la matière de feu dont ils se repaissent. Les causes exactes de ce qui se passe en ce monde sont difficiles à établir avec certitude. Mais ce qui est possible, et ce que nous montre le grand Tout, dans la diversité de ses mondes diversement constitués, voilà ce que j'enseigne. Je propose pour expliquer la genèse du mouvement astral plusieurs causes capables d'agir à travers le grand Tout . Une seule cependant doit régler le mouvement des étoiles : mais laquelle ? En décider n'est pas permis à celui dont la pensée ne progresse que pas à pas.
535.
Pour que la terre reste en repos au centre du monde, il faut que peu à peu décroisse et s'annihile sa pesanteur, et qu'elle ait pris dans sa partie inférieure une nouvelle nature fondue originellement dans une étroite unité avec les parties aériennes du monde auxquelles elle est incorporée. C'est pourquoi elle n'est pas pour l'air un fardeau trop pesant : ainsi à l'homme ses propres membres ne pèsent nullement, la tête n'est pas une charge pour le cou, le poids de tout le corps n'est pas sensible aux pieds. Au contraire, le moindre fardeau qui nous vient de l'extérieur nous est d'un poids incommode, quoique souvent beaucoup moins lourd : tant importe ce qui est possible dans chaque cas. La terre n'est pas une étrangère adjointe soudainement à une atmosphère étrangère ; elle a été conçue en mémé temps que l'air, dès la première origine du monde, dont elle apparaît partie bien distincte, comme nos membres dans notre personne.
551.
La terre, quand un violent coup de tonnerre l'ébranle tout à coup, communique la secousse à tout ce qui est à sa surface. Elle ne le pourrait en aucune façon si des liens ne la rattachaient aux parties aériennes du monde et à la matière céleste. Elle y tient par des racines communes, elle leur est unie dès le commencement des âges, les trois substances enlacées n'en font qu'une. En nous-mêmes, malgré le grand poids du corps, ne vois-tu pas l'âme, la tant subtile âme, le soutenir, parce qu'elle lui est unie intimement et ne fait qu'un avec lui ? Enfin quelle force pourrait le soulever dans ses bonds agiles, sinon celle de l'âme, par qui nos membres sont gouvernés ? Tu dois concevoir maintenant quelle puissance acquiert une substance, si légère soit-elle, dès qu'elle est unie à une substance pesante, comme l'air à la terre et comme, en nous, l'âme au corps.
565.
Le disque ardent du soleil ne peut être ni plus grand ni moindre qu'il n'apparaît à nos sens. Car de quelque distance qu'un feu nous envoie sa lumière et fasse sentir à nos membres sa chaleur, l'intervalle n'enlève rien à sa masse enflammée et n'en réduit aucunement l'apparence. Or la chaleur du soleil et la lumière qu'il répand arrivent jusqu'à nos sens et caressent notre séjour ; il faut donc bien que sa forme et ses couleurs nous apparaissent tels que rien ne puisse y être ajouté ou en être retranché, dans leur juste réalité.
575.
Et la lune, soit que dans sa course elle éclaire ce globe d'une lumière empruntée, soit qu'elle la tire d'elle-même, n'a pas en tout cas plus de volume que ne lui en voient nos yeux. Tout objet aperçu de loin par delà une épaisse couche d'air prend un aspect confus avant de nous paraître diminué ; ou puisque la lune présente une face claire et de contour net, il faut que d'ici-bas nous la voyions avec sa forme réelle et sa véritable grandeur, telle qu'elle est dans le ciel
585.
Enfin il en est ainsi de tous les feux de l'éther que l'homme voit briller. Ceux qu'il allume sur la terre, tant que l'œil en distingue le scintillement et en perçoit l'éclat, ne semblent pas sensiblement changer soit en moins soit en plus, quelle que soit la distance. Il en faut conclure que les feux de l'éther eux-mêmes ne sont que très légèrement plus petits ou plus grands que leur apparence.
592.
On ne doit pas s'étonner davantage que le soleil, si petit qu'il soit, émette assez de lumière pour en inonder les mers, les terres et tout le ciel, pour envelopper toutes choses de sa chaude vapeur. Il se peut que notre univers n'ait que cette source d'où puisse jaillir abondamment la lumière, parce que c'est le foyer où les atomes de chaleur viennent de partout se rassembler dans un élan unanime, pour se répandre ensuite de là dans l'univers entier. Ne vois-tu pas de même qu'un simple filet d'eau est capable d'irriguer les prairies, quelquefois d'inonder les champs ? Il se peut aussi que le soleil, sans avoir des feux très abondants, échauffe l'air voisin et l'enflamme, en supposant l'air milieu favorable et enflammable à la moindre ardeur ; ainsi parfois les moissons et le chaume s'embrasent au contact d'une seule étincelle. Peut-être encore le soleil est-il un rouge flambeau qu'environnent dans les hauteurs du ciel une multitude de feux invisibles, dépourvus de tout éclat et dont la chaleur est destinée à accroître la force de ses rayons.
613.
Mais la marche du soleil, comment en donner une explication simple et nette ? Comment, sorti de ses quartiers d'été, prolonge-t-il sa courbe vers l'hivernal Capricorne et revient-il ensuite dans la direction du solstice d'été qui est son terme ? Et comment la lune peut-elle sembler franchir en un mois l'espace que le soleil met une année à parcourir ? Une seule cause, dis-je, ne peut rendre compte de ces phénomènes. Il se peut tout d'abord que le divin Démocrite ait raison, lui qui prétend que plus les astres approchent de la terre, moins vite les emporte le tourbillon du ciel. La vitesse et la force du tourbillon faiblissent en effet à mesure qu'il s'abaisse et pour cette raison le soleil, placé au-dessous des constellations ardentes, se trouve distancé peu à peu avec les feux qui le suivent. Et la lune mieux encore : elle reste bien plus en arrière, étant plus éloignée du ciel et plus voisine de la terre ; elle n'en a que plus de peine à suivre la marche des étoiles. Plus le tourbillon qui l'emporte le cède en vitesse à celui du soleil, plus les astres ont d'aisance à l'atteindre et à la dépasser. Voilà pourquoi elle paraît revenir si rapidement à chacun d'eux : c'est eux en réalité qui reviennent à elle.
636.
Il se peut aussi que des deux extrémités du monde s'élancent avec une alternance régulière deux courants d'air : l'un pousserait le soleil des signes de l'été jusqu'au tropique et aux glaces de l'hiver ; l'autre le rejetterait des ombres glacées jusqu'à ses quartiers d'été parmi les signes ardents. On peut de même penser que la lune et les étoiles, dont les grandes révolutions s'accomplissent en de grandes années, sont poussées elles aussi par un souffle alterné dans leur double course. Ne vois-tu pas les nuages, sous le souffle de vents opposés, aller dans des directions contraires, ceux d'en bas croisant ceux d'en haut ? Pourquoi les astres ne décriraient-ils pas dans l'éther leurs immenses cercles sous l'action de courants opposés ?
649.
La nuit enveloppe la terre d'épaisses ténèbres parce que le soleil au terme de sa longue course, à l'extrémité du ciel, y exhale ses derniers feux épuisés par le voyage, affaiblis par les couches d'air traversées ; ou bien la même force qui a conduit sa course au-dessus des terres l'oblige à rouler son disque sous nos pieds.
655.
Il y a une heure marquée où la déesse de l'Aube introduit dans les airs l'Aurore aux doigts de rose et ouvre les portes à la lumière : c'est que le même soleil revenant de dessous la terre annonce son retour par les rayons qu'il lance en avant pour enflammer le ciel ; ou bien, à cette heure précise, des feux se rassemblent, des atomes ignés affluent pour donner chaque jour naissance à un soleil nouveau. C'est ainsi, dit-on, qu'on voit des sommets de l'Ida, au lever du jour, des feux épars qui se réunissent en un seul globe et composent un disque parfait.
665.
Et qu'on n'aille pas ici s'étonner que les atomes du feu puissent se rassembler à des heures marquées pour réparer l'éclat du soleil. Que de phénomènes ne voyons-nous pas dans la nature se produire à date fixe ! C'est à date fixe que les arbres prennent leurs fleurs, à date fixe qu'ils les laissent tomber. Ce n'est pas en des temps moins certains que l'exigence de l’âge fait tomber les dents des vieillards et donne un tendre duvet au corps des adolescents, auxquels elle fait descendre le long de chaque joue une barbe naissante. Enfin la foudre, la neige, les pluies, les nuages, les vents, rien de tout cela n'arrive à des saisons imprécises. C'est que les causes premières mises en branle lors de la constitution du monde produisent toujours les mêmes effets dans un ordre invariable
679.
Nous voyons s'allonger les jours et les nuits raccourcir, nous voyons les jours diminuer tandis que les nuits deviennent plus longues ; c'est peut-être que le soleil, toujours le même dans l'éther, fournit au-dessus et au-dessous de la terre des carrières de longueur différente et partage ainsi son orbite en arcs inégaux ; ce qu'il retranche à un hémisphère, il le restitue à l'autre, dans lequel la courbe décrite sera d'autant plus grande, jusqu'à ce qu'il rencontre ce signe céleste sous lequel le nœud de l'année met à égalité de durée la lumière du jour et les ombres de la nuit. Car là où se joignent le souffle de l'Aquilon et celui de l'Auster, la partie du ciel que le soleil décrit se trouve à une égale distance de ses bornes tropicales, par suite de la position du cercle des douze signes dans lequel il accomplit sa révolution annuelle en frappant de sa lumière oblique la terre et le ciel : tel est l'enseignement de ces sages qui ont reproduit les régions célestes en des cartes décorées de l'image des constellations.
695.
Peut-être encore un air plus épais par endroits retarde-t-il sous la terre les feux tremblants qui ont alors peine à le traverser pour émerger à l'orient. De là viendrait la lenteur paresseuse des nuits d'hiver, pendant lesquelles on languit après le brillant diadème du jour. Il se peut aussi que selon l'alternance des saisons, plus lentement ou plus vite se rassemblent les feux dont le concours fait lever le soleil à des points fixes de l'horizon.
703.
La lune, frappée peut-être des rayons du soleil dont elle tire sa clarté, découvre à nos regards un disque plus grand de jour en jour à mesure qu'elle s'éloigne du disque solaire, jusqu'à ce que, lui faisant face, elle brille enfin dans son plein et en regarde la chute quand elle se lève sur l'horizon. Puis elle doit insensiblement cacher, pour ainsi dire, sa lumière sur l'autre face de son globe, à mesure qu'elle se rapproche du soleil en parcourant l'autre moitié du Zodiaque. Telle est l'interprétation de ceux qui se la figurent comme une boule dont la course se déroule au-dessous du soleil, en quoi ils semblent dire vrai.
714.
Mais on est aussi fondé à croire la lune douée d'une lumière propre et déroulant dans le ciel les différentes figures de son éclat. Il se peut alors qu'un autre corps emporté avec elle parallèlement dans l'espace s'interpose entre elle et nous de diverses manières, lui-même invisible parce qu'il glisse sans lumière. Peut-être encore la lune tourne-t-elle sur elle-même, comme un globe dont une moitié serait teinte de lumière blanche, et présente-t-elle ainsi ses différentes phases, tantôt tournant entièrement vers nous sa partie éclairée et montrant toute sa face à nos yeux, tantôt ramenant en arrière par degrés cette moitié lumineuse, et puis nous la dérobant tout à fait. Telle est la doctrine babylonienne des Chaldéens, qu'ils opposent aux astronomes grecs et s'efforcent de faire prévaloir contre eux, comme si les deux systèmes en lutte n'étaient pas tous deux admissibles, comme s'il y avait une raison pour embrasser l'un plutôt que l'autre.
730.
Enfin, pourquoi n'y aurait-il pas une succession de lunes toujours nouvelles, produisant régulièrement dans un ordre fixe des figures déterminées et dont chacune née un jour s'évanouirait le lendemain, faisant place à une autre ? Il serait difficile de démontrer victorieusement le contraire, quand on voit tant de productions diverses se succéder dans un ordre aussi régulier. Le Printemps vient et Vénus avec lui ; en avant le héraut ailé de la déesse, Zéphyr ; sur les pas de Zéphyr, Flore sa mère leur prépare une route fleurie de couleurs et de parfums. A leur suite, voici l'été aride avec sa compagne, la poudreuse Cérès, et le souffle des vents étésiens. Puis c'est l'Automne ; avec lui marche Bacchus et son cortège. C'est ensuite le tour d'autres temps : les vents soufflent, le Vulturne gronde, l'Auster menace de sa foudre. Enfin la saison froide amène les neiges et l'engourdissement, c'est l'Hiver qui frissonne et qui claque des dents. S'étonnera-t-on maintenant qu'à date fixe la lune naisse et qu'à date fixe elle soit détruite, alors que tant de choses se manifestent à époques si marquées ?
750.
Aux éclipses du soleil et de la lune on peut de même attribuer plusieurs causes. Pourquoi prétendre que la lune intercepte à nos yeux la lumière du soleil et, s'interposant entre la terre et lui dans les hauteurs du ciel, dresse l'obstacle de son disque opaque devant les ardents rayons ? Pourquoi dans ce phénomène l'effet ne serait-il pas mis au compte d'un autre corps dont aucune lumière ne révélerait la course ? Mais le soleil lui-même ne pourrait-il à un certain moment défaillir, laisser tomber ses feux et puis les ranimer, une fois franchies les régions hostiles à ses flammes et dans lesquelles ses feux s'éteignent et périssent ? Et si la terre à son tour peut priver la lune de lumière et, placée au-dessous du soleil, tenir ses rayons captifs, tandis que l'astre mensuel traverserait l'épaisseur du cône d'ombre, pourquoi aussi, dans le même temps, un autre corps ne passerait-il pas sous la lune ou ne glisserait-il pas devant le disque solaire, interceptant ainsi ses rayons et la diffusion de sa lumière ? Mais d'ailleurs, si la lune brillait d'un éclat propre, pourquoi ne pourrait-elle pas s'alanguir dans une région déterminée du monde, en traversant des zones ennemies de ses feux ?
770.
J'ai donc expliqué comment à travers l'azur du vaste monde chaque phénomène peut s'accomplir ; j'ai donné les moyens de connaître les révolutions du soleil et de la lune, et quelle force en est la cause ; nous savons également pour quelle raison de lumière interceptée ces astres paraissent s'éteindre et semblables à de grands yeux qui se ferment et se rouvrent tour à tour, répandent sur la terre une nuit inattendue ou la parcourent d'un éclat qui l'illumine. Maintenant je reviens au monde dans sa nouveauté, quand la terre était encore molle, et je dirai quelles productions elle hasarda pour la première fois aux rivages de la lumière en les abandonnant aux caprices des vents.
781.
D'abord ce furent toutes sortes d'herbes et un éclat verdoyant ; la terre les donna aux collines ainsi qu'à toutes les plaines ; des fleurs brillèrent parmi l'herbe des vertes prairies, puis toute une variété d'arbres s'éleva dans les airs, à l'envi et sans limite de croissance. De même que la plume, le poil, les crins et les soies sont les premiers à se former sur les membres des quadrupèdes et sur le corps des oiseaux, ainsi la jeune terre commença par produire les herbes et les arbrisseaux et ne créa qu'ensuite les êtres vivants, mais en grand nombre et par espèces diverses. Les animaux en effet ne sont pas tombés du ciel et les êtres terrestres n'ont pas surgi de l'onde salée. Il faut donc reconnaître qu'à juste titre la terre a reçu le nom de mère, puisque c'est de la terre que toutes créatures sont nées. Combien d'êtres vivants aujourd'hui encore se forment au sein de la terre, engendrés par l'eau des pluies unie à la chaleur du soleil ! Il n'est donc pas étonnant qu'il en soit né de plus nombreux et de plus grands alors qu'ils pouvaient se développer dans toute la nouveauté de la terre et de l'air.
799.
Les espèces ailées les premières, toutes les variétés des oiseaux quittèrent leurs oeufs d'où les faisait éclore la saison du printemps ; c'est ainsi que de nos jours l'été voit les cigales abandonner d'elles-mêmes leur ronde tunique pour chercher nourriture et vie. C'est en ces temps, sache-le, que la terre fit naître la première génération des hommes. Chaleur et humidité abondaient dans les campagnes. Aussi, partout où la disposition des lieux s'y prêtait, des matrices croissaient-elles enracinées dans le sol, et le terme venu, l’âge libérait les nouveau-nés fuyant l'humidité et aspirant à l'air libre : la nature alors dirigeait vers eux les pores de la terre qu'elle obligeait à leur verser un suc semblable au lait : ainsi maintenant toute femme qui a enfanté se remplit d'un doux lait, parce qu'un élan porte tous les aliments aux mamelles. La terre alors donnait leur nourriture aux enfants, la chaleur leur tenait lieu de vêtement, l'herbe leur offrait pour berceau son épaisse et molle toison.
816.
L'enfance du monde ne produisait ni durs froids, ni chaleurs excessives, ni violences de vent : car toutes choses croissent d'un cours égal et prennent force. Aussi le répéterai-je, le nom de mère appartient à la terre qui le mérite, puisqu'elle a créé la race humaine et produit pour ainsi dire au temps marqué toutes les espèces animales, celles qui errent en s'ébattant sur les hautes montagnes et celles qui volent dans les airs sous les formes les plus variées.
824.
Mais il y a un terme à la fécondité, et la terre cessa d'enfanter, telle une femme épuisée par l’âge. L'évolution du monde entier est le fruit du temps, les choses passent nécessairement d'un état à un autre, aucune ne reste semblable à soi, tout s'en va, tout change, tout se métamorphose par la volonté de la nature. Telle existence tombe en poussière ou languit de vieillesse, tandis qu'une autre croît à sa place, sortie de la fange. C'est donc ainsi que le monde entier évolue dans le temps et que d'état en état passe la terre : ce dont elle était capable, elle ne l'est plus, mais elle peut ce qui lui fut impossible
835.
Que de monstres la terre en travail s'efforça de créer, étranges de traits et de structure ! On vit l'androgyne, qui tient des deux sexes mais n'appartient à aucun, et n'est ni l'un ni l'autre ; on vit des êtres sans pieds et sans mains, ou muets et sans bouche, ou sans regard, aveugles, ou bien dont les membres adhéraient tous au tronc et qui ne pouvaient ni agir, ni marcher, ni éviter un péril, ni pourvoir à leurs besoins. Tous ces monstres et combien d'autres de même sorte furent créés en vain, la nature paralysa leur croissance et ils ne purent toucher à la fleur tant désirée de l’âge, ni trouver de nourriture, ni s'unir par les liens de Vénus. Il faut en effet, nous le voyons, tout un concours de circonstances pour que les espèces puissent durer en se reproduisant : des aliments d'abord, puis des germes féconds distribués dans l'organisme avec une issue par où ils puissent s'écouler hors du corps alangui, et enfin, pour que la femelle puisse se joindre au mâle, des organes qui leur permettent d'échanger des joies partagées.
853.
Beaucoup d'espèces durent périr sans avoir pu se reproduire et laisser une descendance. Toutes celles que tu vois respirer l'air vivifiant, c'est la ruse ou la force, ou enfin la vitesse qui dès l'origine les a défendues et conservées. Il en est un bon nombre en outre qui se sont recommandées à nous par leur utilité et remises à notre garde. L'espèce cruelle des lions et autres bêtes féroces, c'est dans la force et le courage qu'elle a trouvé sa sûreté ; les renards ont trouvé la leur dans la ruse, les cerfs dans la fuite. Mais les chiens au sommeil léger et au cœur fidèle, les bêtes de somme et de trait, les troupeaux porte-laine et les animaux à cornes, toutes ces espèces se trouvent confiées à la garde de l'homme, Memmius. Portées à fuir les bêtes sauvages, à chercher la paix et une abondante pâture acquise sans péril, elles ont reçu de nous ces biens pour prix de leurs services. Quant aux animaux qui ne furent doués ni pour vivre indépendants par leurs propres moyens, ni pour gagner en bons serviteurs nourriture et sécurité sous notre protection, tous ceux-là furent pour les autres proie et butin et restèrent enchaînés au malheur de leur destin jusqu'au jour où leur espèce fut complètement détruite par la nature.
876.
Les Centaures n'ont jamais existé ; en aucun temps n'a pu vivre un être à double nature, combinaison de deux corps, fait de membres hétérogènes, sans harmonie possible dans les facultés. L'esprit le plus obtus en sera convaincu aisément.
881.
Tout d'abord le cheval après trois ans révolus est dans le meilleur de son âge, l'enfant en reste loin, car souvent encore après trois ans il cherchera en songe le sein qui lui a donné le lait ; plus tard, quand le cheval vieillissant perd ses forces et que de ses membres languissants la vie s'apprête à s'enfuir, c'est le moment où l'enfant s'épanouit dans la jeunesse florissante, qui revêt ses joues d'un tendre duvet. Ne va donc pas croire que du croisement de l'homme avec la race des bêtes de somme, puissent se former et vivre des centaures, non plus que ces monstres à ceinture de chiens furieux, les Scylles au corps demi-marin, ni enfin tous ces monstrueux assemblages de membres discordants qui n'atteignent pas en même temps dans toutes leurs parties la fleur de l'âge, l'épanouissement des forces, le déclin de la vieillesse, et qui tout entiers ne peuvent brûler du même feu d'amour, ni s'accorder dans leurs mœurs ni se plaire aux mêmes aliments. Ne voit-on pas en effet l'animal porte-barbe, la chèvre, s'engraisser avec la ciguë, qui est pour l'homme violent poison ?
899.
La flamme brûle et consume le corps fauve des lions ainsi que toute chair et tout sang d'animal existant sur terre. Comment donc un être à triple forme, lion par la tête, dragon par la queue et par le corps Chimère, - tel est le nom de cet être fabuleux - aurait-il pu souffler par la gueule une ardente flamme issue de sa poitrine ?
905.
S'imaginer que dans la nouveauté naissante de la terre et du ciel aient pu naître semblables êtres et ne soutenir cette croyance que du vain mot de nouveauté, c'est s'entraîner à débiter mainte fable de même valeur : on dira qu'en ces temps des fleuves d'or traversaient les terres, qu'aux arbres les fleurs étaient des pierres précieuses ou qu'il y eut un homme à taille de géant, capable d'enjamber un océan et de faire tourner de ses mains autour de lui la voûte entière du ciel. Certes, la terre contenait un grand nombre de germes différents à l'époque où elle produisit les premiers êtres animés, mais ce n'est pas une raison pour qu'elle ait pu créer des espèces hybrides, des corps aux membres disparates. Tant de productions maintenant encore jaillies du sol, herbes multiples, céréales, arbres vigoureux, n'ont pas possibilité de naître pèle-mêle ; mais chacune a son développement, toutes conservent leurs différences que la nature a décrétées.
923.
Une race d'hommes vécut alors, race des plus dures, et digne de la dure terre qui l'avait créée. Des os plus grands et plus forts que les nôtres formaient la charpente de ces premiers hommes, leur chair avait une armature de muscles puissants, ils résistaient aisément aux atteintes du froid et du chaud, aux changements de nourriture, aux attaques de la maladie. Que de révolutions le soleil accomplit à travers le ciel, tandis qu'ils menaient leur vie errante de bêtes sauvages ! Nul ne mettait sa force à conduire la charrue recourbée, nul ne savait retourner la terre avec le fer, ni planter de tendres rejetons, ni couper aux grands arbres, avec la faux, leurs rameaux vieillis. Ce que le soleil et la pluie donnaient, ce que la terre offrait d'elle-même, voilà les présents qui contentaient leurs cœurs. C'est parmi les chênes, avec leurs glands, qu'ils se nourrissaient le plus souvent ; et ces fruits que tu vois de nos jours à la saison d'hiver annoncer leur maturité en se colorant de pourpre, les arbouses, la terre les portait alors plus nombreux et plus gros. Enfin, dans sa fleur, la nouveauté du monde abondait en grossières pâtures qui suffisaient aux misérables mortels.
943.
Pour apaiser leur soif, les cours d'eau et les sources les appelaient, comme aujourd'hui la voix claire des torrents qui tombent du haut des montagnes invite de loin les fauves altérés. Enfin leurs courses nocturnes les entraînaient aux demeures sylvestres des nymphes, certains d'y voir sourdre des eaux vives qui lavaient de leurs ondes abondantes les humides rochers, humides rochers couverts d'une verte mousse à travers laquelle elles perlaient, ou bien qui, jaillissant en ruisseaux, s'élançaient dans la plaine.
951.
Ils ne savaient encore quel instrument est le feu, ni se servir de la peau des bêtes sauvages, ni se vêtir de leurs dépouilles. Les bois, les cavernes des montagnes, les forêts étaient leur demeure ; c'est dans les broussailles qu'ils cherchaient pour leur corps malpropre un abri contre le fouet des vents et des pluies. Le bien commun ne pouvait les préoccuper, ni coutumes ni lois ne réglaient leurs rapports. La proie offerte par le hasard, chacun s'en emparait ; être fort, vivre à sa guise et pour soi, c'était la seule science. Et Vénus dans les bois accouplait les amants. Ce qui donnait la femme à l'homme, c'était soit un mutuel désir, soit la violence du mâle ou bien sa passion effrénée, ou encore l'appât d'une récompense, glands, arbouses ou poires choisies.
964.
Confiants dans l'étonnante vigueur de leurs mains et de leurs pieds, ils poursuivaient les bêtes des forêts en leur lançant des pierres à la fronde, en les écrasant de leurs massues ; ils triomphaient de la plupart, quelques-unes seulement les faisaient regagner leurs retraites ; et pareils aux sangliers couverts de soies, ils étendaient nus sur la terre leurs membres sauvages, quand la nuit les surprenait, se faisant une couverture de feuilles et de broussailles. Le jour, le soleil disparus, ils n'allaient pas par les campagnes les chercher à grands cris, errant pleins d'épouvante à travers les ombres de la nuit ; mais silencieux ils attendaient, ensevelis dans le sommeil, que le soleil de sa torche rouge rendit au ciel la lumière. Dès l'enfance accoutumés à voir les ténèbres et le jour renaître alternativement, il ne pouvait leur arriver de s'en étonner, ni de redouter pour la terre une nuit éternelle qui leur dérobât à jamais la lumière du soleil.
980.
Mais leur plus grande inquiétude, c'était l'attaque des bêtes sauvages qui souvent faisaient du sommeil un péril pour ces malheureux ; chassés de leur gîte, ils fuyaient leur abri de pierre à l'approche d'un sanglier écumant ou d'un lion puissant, et en pleine nuit, glacés d'effroi, ils cédaient à ces hôtes cruels leur couche de feuillage.
986.
Ne crois pas qu'à cette époque plus qu'aujourd'hui la race des mortels avait à quitter dans les gémissements la douce lumière de la vie. Il arrivait sans doute plus souvent que l'un d'eux, surpris par les bêtes, leur offrait une proie vivante pour leurs dents cruelles et remplissait de ses cris les bois, les monts et les forêts en voyant sa chair ensevelie vivante dans un tombeau vivant. Certains, sauvés par la fuite mais le corps mutilé, tenant leurs mains tremblantes appliquées sur d'horribles plaies, appelaient par de terribles cris Orcus, puis mouraient dans ses d'affreuses convulsions, sans le moindre secours, ignorant quels soins réclamaient leurs blessures. Mais en revanche, il n'y avait pas des milliers d'hommes à périr sous les drapeaux en un jour de bataille, la mer démontée ne broyait pas sur les rochers des navires avec leur équipage. C'est pour rien, vainement et en pure perte que les flots soulevés déchaînaient leur colère, et sans plus de raison qu'ils laissaient tomber leur menace inutile. Et la mer apaisée avait beau multiplier ses sourires, les hommes ne se laissaient pas prendre au piège. L'art funeste de la navigation appartenait encore au néant. Alors c'était la disette qui livrait le corps épuisé à la mort, tandis que maintenant c'est l'abondance qui nous y plonge. Souvent par ignorance les hommes s'administraient eux-mêmes le poison, aujourd'hui à force d'art nous le donnons aux autres.
1009.
Dans la suite, les hommes connurent les huttes, les peaux de bêtes et le feu ; la femme unie à l'homme devint le bien d'un seul, les plaisirs de Vénus furent restreints aux chastes douceurs de la vie conjugale, les parents virent autour d'eux une famille née de leur sang : alors le genre humain commença à perdre peu à peu sa rudesse. En effet le feu rendit les corps plus délicats et moins capables d'endurer le froid sous le seul abri du ciel ; et Vénus énerva leur vigueur, et les enfants par leurs caresses n'eurent pas de peine à fléchir le caractère farouche des parents. Alors aussi l'amitié unit pour la première fois des voisins, qui cessèrent de s'insulter et de se battre ; et ils se recommandèrent mutuellement les enfants ainsi que les femmes, faisant entendre confusément de la voix et du geste qu'il était juste d'avoir pitié des faibles. Assurément la concorde ne pouvait pas s'établir entre tous, mais les plus nombreux et les meilleurs restaient fidèles aux pactes ; autrement le genre humain eût dès lors péri tout entier et n'aurait pu conduire jusqu'à nous ses générations.
1027.
Ce sont ensuite les sons variés du langage que la nature poussa les hommes à émettre, et le besoin assigna un nom à chaque chose ; c'est à peu près ainsi que l'enfant est conduit au geste par l'impuissance à s'exprimer avec des mots : il montre du doigt tout ce qui s'offre à ses yeux. Car chaque être a le sentiment des facultés dont il peut user ; avant même que la corne commence à poindre sur sa tête, le veau irrité en menace et en frappe déjà. Les petits de la panthère et de la lionne se défendent de leurs griffes, de leurs pattes et de leurs crocs à peine dents et griffes leur sont-elles poussées. Et les oiseaux de toute espèce se confient tous à leurs ailes, et demandent à leurs plumes un appui tremblant.
1040.
Ainsi donc penser qu'un homme ait pu alors distribuer des noms aux choses et que de lui tous les autres aient appris les premiers mots du langage, c'est folie ; car s'il a pu désigner toutes choses par un terme et émettre les sons variés du langage, comment à la même époque d'autres que lui n'ont-ils pu le faire ?
1045.
De plus, si les autres hommes ne s'étaient pas encore servis de la parole, d'où a pu lui venir l'idée de son utilité ? Où a-t-il pris le pouvoir de faire le premier comprendre et voir aux autres ce qu'il voulait faire ? Au reste, un seul homme ne pouvait en contraindre beaucoup, et domptant leur résistance, les obliger à recevoir de lui les noms des choses. Pouvait-il davantage enseigner, persuader à des sourds ce qu'il y avait à faire ? Ils ne l'auraient pas supporté, ils n'auraient pas souffert d'avoir les oreilles fatiguées en vain de sons inconnus.
1055.
Enfin, est-il si surprenant que le genre humain doué d'une voix et d'une langue ait suivi la variété de ses impressions pour désigner de sa voix la variété des objets ? Les troupeaux muets, les bêtes sauvages elles-mêmes, ont des cris différents et divers accents, selon que la crainte, la douleur ou la joie les possède. L'expérience nous l'apprend.
1062.
Quand la grande chienne des Molosses, dans le premier accès de sa fureur, gronde en retroussant ses molles babines sur ses dents dures, elle nous menace de sa rage qui lui fronce le mufle avec des sons tout autres que ceux dont elle fait retentir l'espace quand elle aboie. Et quand d'une langue caressante elle lèche ses petits ou les caresse de ses pattes, ou que les agaçant de morsures inoffensives elle feint de vouloir les dévorer, le tendre accent de sa voix ne ressemble ni à ses hurlements quand on l'a laissée seule à la maison, ni à ses plaintes quand elle fuit en rampant les coups qui vont la frapper.
1072.
Est-ce le même hennissement que pousse le jeune cheval lorsque au milieu des juments il bondit dans la fleur de son âge, étalon fougueux qu'éperonne l'amour, ce cavalier ailé, ou bien lorsque ses larges naseaux frémissent au bruit des armes ou que toute autre émotion l'agite et le fait hennir ?
1077.
La gent ailée, les oiseaux de toute espèce, éperviers, orfraies, plongeons, qui dans les flots salés vont chercher nourriture et vie jettent des cris tout différents selon les circonstances : ils en ont de tout à fait particuliers lorsqu'ils luttent pour leur subsistance et que leurs proies se défendent.
1082.
Il y en a dont la voix rauque varie avec les saisons telles sont les corneilles vivaces et les bandes de corbeaux, selon qu'elles semblent réclamer la pluie ou qu'elles appellent les vents et la tempête. Si donc des émotions différentes amènent les animaux, tout muets qu'ils sont, à émettre des sons différents, combien n'est-il pas plus naturel encore que les hommes aient conformé leur voix à la diversité des choses ?
1090.
Ici je veux prévenir une question que tu me fais peut-être intérieurement ; et je dirai que c'est la foudre qui a fait descendre sur la terre pour les mortels la première flamme, foyer de toutes les autres. Combien de corps voyons-nous embrasés par les flammes célestes, quand un coup de foudre a répandu ses feux ! Mais cependant il arrive que sous l'effort des vents un arbre penche ses épais rameaux sur ceux d'un autre arbre et s'échauffe au contact : la violence du frottement fait jaillir le feu qu'ils contiennent et parfois brille une flamme éclatante dans l'entrechoquement des ranches. De ces deux causes, l'une et l'autre ont pu donner le feu aux mortels.
1101.
Puis les hommes apprirent du soleil à cuire les aliments, à les amollir à la chaleur de la flamme, car ils voyaient les fruits de la terre s'adoucir à ses rayons, s'attendrir à son feu dans les champs. Et de jour en jour ils modifièrent leur nourriture et la vie d'antan par un nouvel emploi du feu qu'enseignaient les plus inventifs et les plus sages.
1007.
Bientôt les rois se mirent à fonder des villes et à construire des citadelles pour leur être défense et refuge ; ils distribuèrent les troupeaux et les terres, en tenant compte de la beauté et de la force du corps ainsi que des qualités de l'esprit : car la beauté eut alors grande valeur, la force grande vertu. C'est plus tard que fut inventée la richesse et découvert l'or ; il n'eut pas de peine à ravir leur prestige à la force et à la beauté. La cour du riche en effet, les hommes courent d'ordinaire la grossir, même s'ils sont forts, même s'ils sont beaux.
1116.
Si l'on se conduisait par les conseils de la sagesse, l'homme trouverait la suprême richesse à vivre content de peu : car de ce peu jamais il n'y a disette. Mais les hommes ont voulu se rendre illustres et puissants pour donner une base solide à leur destinée et mener une vie paisible au sein de l'opulence : vaine ambition, car pour arriver au faîte des honneurs ils soutiennent des luttes qui en font la route périlleuse. Y arrivent-ils pourtant ? Une véritable foudre, l'envie, les frappe et les précipite honteusement dans l'horrible Tartare. Qu'il vaut mieux vivre dans l'obéissance et la paix que de vouloir régenter le monde et être roi ! Que les hommes donc suent le sang et s'épuisent en vains combats sur le chemin étroit de l'ambition. Tant pis pour eux s'ils ne voient pas que l'envie comme la foudre concentre ses feux sur les hauteurs, sur tout ce qui dépasse le commun niveau ! tant pis s'ils ne jugent que sur autorité d'autrui, s'ils règlent leurs goûts sur les opinions reçues plutôt que sur leur sentiment personnel. Hélas, ce que les hommes sont aujourd'hui, ce qu'ils seront demain, ils l'ont toujours été.
1135.
Donc quand les rois furent égorgés, il ne resta plus rien de l'antique majesté des trônes ni de l'orgueil des sceptres, et le superbe diadème d'une tête souveraine, tout sanglant sous les pieds du vulgaire, pleura ses anciens honneurs ; car ce que l'on a craint, on se passionne à le briser. Aussi les affaires publiques, tombées dans la plus basse lie, retournaient-elles au désordre de la multitude ; chacun voulait le pouvoir et le premier rang. Alors quelques hommes apprirent aux autres à créer des magistrats et à fonder la justice, en vue d'un régime légal. Car le genre humain, fatigué de vivre dans l'anarchie, épuisé par la discorde, se plia d'autant mieux à l'autorité des lois et de la stricte justice. Comme chacun dans sa colère était disposé à pousser la vengeance plus loin que ne le permettent aujourd'hui les justes lois, on comprend que les hommes en soient venus à se lasser d'un régime de désordre. Désormais la crainte du châtiment trouble les douceurs coupables de l'existence ; le violent, l'injuste, se prend dans ses propres filets et c'est sur son auteur que l'iniquité presque toujours retombe ; il n'est pas facile de couler des jours paisibles à qui viole par ses actes le pacte de paix publique. En vain les a-t-il dérobés aux regards des dieux et des hommes, il vit sans cesse dans l'angoisse de les voir découverts : ne dit-on pas que beaucoup, par des paroles échappées dans le sommeil ou le délire de la maladie, ont révélé des fautes longtemps cachées ?
1160.
Maintenant quelle cause a répandu parmi les peuples la croyance aux dieux, a rempli les villes d'autels, a institué ces solennités religieuses qu'on voit se déployer aujourd'hui en tant de grandes occasions, en tant de sanctuaires ? Comment les mortels restent-ils pénétrés de la sombre terreur qui leur fait élever de nouveaux temples par toute la terre et les y pousse en foule dans les jours de fête ? Il n'est pas difficile d'en donner la raison dans mes vers.
1168.
En ces temps primitifs, les mortels voyaient en imagination, même tout éveillés, d'incomparables figures de dieux, qui prenaient pendant leur sommeil une grandeur plus étonnante. Ils attribuaient à ces apparitions le sentiment, parce qu'elles semblaient se mouvoir et faire entendre un langage superbe en rapport avec leur beauté éclatante et leur force de géants ; ils leur accordaient une vie éternelle, parce que leur visage était sans cesse renouvelé, leur forme toujours intacte, et surtout parce qu'ils ne croyaient pas que de leur vigueur prodigieuse aucune puissance fût capable de venir à bout. Ils imaginaient aussi ces êtres les plus heureux de tous, parce que la crainte de la mort ne tourmentait aucun d'eux et aussi parce qu'ils les voyaient en songe exécuter beaucoup de merveilles qui ne leur coûtaient aucune peine.
1182.
Et puis, ils observaient le système céleste, son ordre immuable et le retour périodique des saisons, mais sans pouvoir en pénétrer les causes. Leur seul recours était donc de tout abandonner aux dieux et d'admettre que tout est suspendu à un signe de leur tète.
1186.
C'est dans le ciel qu'ils situèrent les demeures, les palais des dieux, parce que dans le ciel on voit le soleil et la lune accomplir leur révolution, parce que là sont la lune, le jour et la nuit et les graves astres nocturnes et les feux errants du ciel et les flammes volantes, les nuages, la rosée, les pluies, la neige, les vents, la foudre, la grêle et les grondements soudains et les menaçants murmures du tonnerre. O race malheureuse des hommes, qui attribuèrent aux dieux ces phénomènes et qui leur prêtaient des colères cruelles ! Que de gémissements il leur en a coûté, que de blessures pour nous, quelle source de larmes pour nos descendants !
1196.
La piété, ce n'est pas se montrer à tout instant la tête voilée devant une pierre, ce n'est pas s'approcher de tous les autels, ce n'est pas se prosterner sur le sol la paume ouverte en face des statues divines, ce n'est pas arroser les autels du sang des animaux, ni ajouter les prières aux prières ; mais c'est bien plutôt regarder toutes choses de ce monde avec sérénité. Car lorsque nous élevons les yeux pour contempler la voûte céleste, cette voûte de l'éther où scintillent les étoiles, et qu'il nous vient à l'esprit de penser aux cours du soleil et de la lune, alors parmi les maux qui nous oppressent, il est une inquiétude qui s'éveille et se dresse dans notre âme : ne seraient-ce pas les dieux qui dans leur infinie puissance entraîneraient en courbes variées les astres à la blanche lumière ? L'ignorance des causes livre l'esprit au doute, on se demande si le monde a eu un commencement et par suite s'il doit avoir une fin et combien de temps encore ses remparts pourront supporter la fatigue de son mouvement ; ou bien si le monde, doué de durée éternelle par les dieux, pourra braver pendant l'infinité des âges leurs redoutables assauts.
1217.
Au reste, quel est l'homme à qui la crainte des dieux n'étreint pas le cœur ? dont le corps ne se contracte d'effroi quand sous les terribles traits de la foudre, la terre embrasée se met à trembler et que d'épouvantables grondements courent à travers le ciel ? Peuples et nations ne sont-ils pas alors consternés ? Les rois superbes ne se pelotonnent-ils pas, frappés par la crainte des dieux, à la pensée que pour quelque action coupable, pour quelque tyrannique décret, l'heure lourde du châtiment a peut-être sonné ? Et quand la suprême fureur du vent déchaînée sur la mer balaye à travers les flots le chef de la flotte avec ses puissantes légions et ses éléphants, ne tente-t-il pas d'apaiser la divinité par ses vœux, n'implore-t-il pas dans son effroi la pitié des vents et des souffles favorables ? Mais c'est en vain, puisque souvent un violent tourbillon l'enveloppe et que ses prières ne l'empêchent pas d'être emporté aux abîmes de la mort : tant il est vrai qu'on ne sait quelle puissance secrète semble broyer les destinées humaines et fouler aux pieds les glorieux faisceaux des haches redoutables, dont on dirait qu'ils sont ses jouets. Enfin quand la terre entière chancelle sous nos pas, quels les villes ébranlées s'écroulent ou nous menacent de leur chute, est-il étonnant que les mortels s'humilient en acceptant l'idée de puissances supérieures, forces surnaturelles mêlées à la nature et qui gouverneraient toutes choses ?
1240.
Poursuivons : l'airain et l'or et le fer furent découverts ainsi que l'argent en masse et les propriétés du plomb, quand l'incendie eut consumé de grandes forêts sur les hautes montagnes, soit que le feu du ciel fût tombé, soit que les hommes se faisant la guerre dans les bois se fussent armés de la flamme pour jeter la terreur parmi leurs ennemis, soit encore qu'invités par la bonté du sort ils voulussent défricher pour avoir champs fertiles et pâturages, ou bien pour faire périr les bêtes sauvages et s'enrichir de leurs dépouilles : car c'est de fosses et de feux que se servit d'abord la chasse, avant d'investir les bois de filets et de les battre avec une meute. Quoi qu'il en soit, par quelque cause qu'aient éclaté ces incendies, leur ardeur avec un horrible fracas avait dévoré les forêts jusqu'au plus profond des racines et calciné les entrailles mêmes de la terre ; alors coulèrent dans ses veines brûlantes et se rassemblèrent dans ses cavités des ruisseaux d'argent et d'or, d'autres d'airain et de plomb ; or ces métaux bientôt durcis, les hommes les voyaient répandre sur la terre l'éclat de leurs vives couleurs ; ils les recueillirent, séduits par leur aspect brillant et poli ; ils remarquèrent en outre qu'ils avaient pris la forme et conservaient l'empreinte des cavités où ils les avaient trouvés. Alors l'idée leur vint que ces métaux liquéfiés au feu pourraient prendre toutes sortes de figures et de formes, qu'il y aurait moyen en les forgeant de les effiler en lames aussi minces et aiguës que l'on voudrait, qu'on se ferait ainsi des armes et des instruments à couper les arbres des forêts, à équarrir et polir le bois, à raboter, ainsi qu'à percer, creuser, perforer. Et tout d'abord ils pensèrent employer à ces usages l'argent et l'or non moins que la dureté puissante de l'airain : mais en vain, car la force de ces deux métaux pliait, bientôt vaincue, incapable de résister comme l'autre aux durs travaux. L'airain dès lors fut le métal le plus apprécié et l'on négligea l'or comme inutile, on jugea que sa faible pointe était trop prompte à s'émousser. Maintenant c'est l'airain qui se voit dédaigné, l'or est monté au comble des honneurs. Ainsi le temps dans son cours change la vogue des choses : celle qu'on estima est abandonnée sans honneur. Une autre lui succède, qu'on avait méprisée et qu'on recherche chaque jour davantage, dont la découverte est toute fleurie de louanges et qui jouit d'un culte surprenant parmi les mortels.
1280.
Maintenant, de quelle façon on découvrit le fer, il t'est facile de t'en rendre compte, Memmius. Les antiques armes des hommes furent leurs mains, leurs ongles et leurs dents, ce furent aussi les pierres et encore les branches arrachées aux arbres des forêts, puis la flamme et le feu dès qu'ils furent connus. Plus tard ils découvrirent le fer et l'airain : mais ils connurent l'usage de l'airain avant celui du fer, parce qu'il est plus facile à travailler et qu'il existe en plus grande abondance. C'est avec l'airain qu'on labourait la terre, avec l'airain qu'on se jetait dans la mêlée et qu'on semait largement les blessures, qu'on s'emparait des troupeaux et des champs : car à des armés, cédait rapidement tout ce qui était nu et sans armes. Puis insensiblement le fer devint l'épée, l'opprobre se jeta sur la faux d'airain ; ce fut avec le fer qu'on se mit à déchirer le sol et que les chances s'égalisèrent dans les hasards de la guerre.
1296.
On sut monter tout armé un cheval et le conduire des rênes tout en combattant de la main droite, avant que de savoir, sur un char à deux chevaux, affronter les périls du combat ; et l'on attela deux chevaux au char avant d'y atteler deux couples et de monter en armes sur des chars garnis de faux. Plus tard les bœufs de Lucanie au dos garni de tours, monstrueux quadrupèdes dont la trompe est une main qui a la souplesse du serpent, furent dressés par les Carthaginois à supporter les blessures de la guerre et à jeter le désordre dans les gros bataillons de Mars. C'est ainsi que la triste discorde inventa l'un après l'autre de nouveaux moyens de rendre la guerre plus effrayante aux hommes ; chaque jour elle ajouta quelque chose aux terreurs des armes. On essaya même d'employer les taureaux, on voulut lancer des sangliers furieux sur l'ennemi ; il y en eut qui firent précéder leurs rangs de lions vigoureux avec un dompteur armé, maître sévère qui devait modérer leur ardeur et les tenir dans les chaînes. Mais en vain : échauffés par le carnage, les bêtes furieuses troublaient indistinctement tous les escadrons, agitant de tous côtés leur terrifiante crinière ; les cavaliers ne pouvaient plus rassurer leurs chevaux épouvantés par les rugissements ni des rênes les ramener sur l'ennemi. Les lionnes irritées bondissaient de toutes parts, couraient aux soldats pour les mordre au visage, ou bien surprenant leur proie par derrière, s'y accrochaient et la jetant à terre vaincue par la blessure, enfonçaient en elle leurs crocs puissants et leurs griffes. Quant aux taureaux, ils enlevaient leurs propres guides, les foulaient aux pieds, plongeaient leurs cornes dans les flancs et dans le ventre des chevaux et, l'âme menaçante, faisaient voler la terre autour d'eux. Les sangliers de leurs défenses robustes déchiraient leurs propres alliés, teignant de leur sang les traits brisés dans leur corps et confondaient sous les coups de leur rage cavaliers et fantassins. Les chevaux, pour échapper à leurs dents cruelles, faisaient de violents écarts ou se cabraient dans le vent : mais en vain, car on les voyait bientôt, les jarrets tranchés, s'abattre et d'une lourde chute couvrir le sol de leur corps. Ainsi ces animaux que l'on croyait avoir domptés et domestiqués, s'échauffaient dans l'action par l'effet des blessures, des cris, de la fuite, de la terreur, du tumulte, et l'on ne pouvait en ramener aucun ; car ils se dispersaient en tous sens et chaque espèce de son côté ; c'est ainsi qu'encore de nos jours les bœufs de Lucanie blessés par le fer s'enfuient de toutes parts après avoir porté les coups les plus furieux à leurs maîtres. Certes les choses ont pu se passer ainsi : mais j'ai peine à croire que les hommes n'aient pas su prévoir tant de maux avant d'en avoir été les victimes. Et je crois plus juste d'attribuer de tels usages à tout l'univers, aux divers mondes créés diversement par la nature, que d'en accuser un seul monde particulier, quel qu'il soit. Mais l'espoir de vaincre les inspira aux hommes moins que le désir de faire gémir l'ennemi même au prix de leur propre vie, quand ils se défiaient de leur nombre et qu'ils manquaient d'armes.
1348.
Des peaux cousues servirent de vêtement avant l'étoffe tissée : et celle-ci ne vint qu'après la découverte du fer, parce que c'est à l'aide du fer que la toile est faite : sans lui, comment fabriquer des outils aussi délicats que baguettes et fuseaux, navettes et ensouples chantantes ?
1352.
C'est aux hommes d'abord que la nature imposa le travail de la laine avant de le livrer aux femmes ; car le sexe mâle est de beaucoup le plus habile et le plus industrieux. Mais un jour vint où les rudes laboureurs ayant fait de cette occupation un crime, les hommes durent l'abandonner aux mains des femmes, prendre leur part du pénible travail de la terre, y endurcir leur corps et leurs mains.
1359.
La première idée de l'ensemencement et le principe de la greffe, c'est la nature elle-même qui les donna, elle, la créatrice de toutes choses. En effet, les baies et les glands tombés des arbres produisaient à leur pied, dans la saison, un essaim de jeunes pousses. De là vint l'idée de confier aux branches des rejetons et de faire des boutures dans les champs ; puis chacun alla d'essai en essai dans son petit domaine ; on vit les fruits sauvages s'adoucir par la vertu d'une terre bien soignée et cultivée avec tendresse. De jour en jour les hommes forçaient les forêts à se retirer sur les montagnes et à céder les plaines à la culture. Prés, lacs, ruisseaux, moissons, riants vignobles, s'étagèrent sur les collines et les plaines, et tout à travers coururent les lignes vert pâle des oliviers qui se multipliaient sur les tertres, le long des vallons et dans les champs : c'est un agrément du même genre qu'offre aujourd'hui la variété des campagnes où les hommes disposent tant d'arbres aux doux fruits, ornement des champs, tant d'arbres féconds qui leur servent de clôture
1377.
Le ramage facile des oiseaux fut imité avec la bouche bien avant qu'on sût unir à l'harmonie des vers celle des chants, et par leur accord charmer les oreilles. Et le sifflement du zéphyr dans les tiges des roseaux apprit aux hommes des champs à enfler un chalumeau. Puis insensiblement s'exprimèrent les douces plaintes que fait entendre la flûte animée par les doigts des joueurs, cette flûte découverte dans la profondeur des bois et des forêts, dans les pâturages, parmi les solitudes chères aux pâtres, pendant les loisirs de la vie au grand air. C'est ainsi que le temps donne naissance pas à pas aux différentes découvertes, qu'ensuite l'industrie humaine porte en pleine lumière. Tels étaient les plaisirs qui charmaient les âmes quand la faim était apaisée : car c'est alors que tout plaît à l'homme. C'est pourquoi nos lointains aïeux, souvent étendus en groupes sur un tendre gazon au bord d'un ruisseau, à l'ombre d'un grand arbre, prenaient à peu de frais leur plaisir, surtout quand la saison souriait et que le printemps émaillait de fleurs les herbes verdoyantes. C'était le temps des jeux, des causeries, des doux éclats de joie : alors la muse agreste s'éveillait. La tête et les épaules enguirlandées de fleurs et de feuillage entrelacé, inspirés d'une riante gaieté, ils s'avançaient sans mesure et avec de gauches mouvements et frappaient d'un pied lourd la terre maternelle : de là des rires et de doux éclats de joie, parce que tout était nouveau, tout était donc merveille. Et ceux qui ne pouvaient dormir s'en consolaient en pliant leur voix aux modulations multiples du chant ou en promenant leur lèvre froncée sur les roseaux de la flûte. Ce sont les mêmes distractions encore que nous conservons dans nos veillées ; mais on a depuis lors appris les règles de la cadence. Hélas ! ce surcroît de ressources ne nous fait pas goûter plus de plaisir que n'en prit alors dans les forêts la race des fils de la terre.
1410.
C'est que le bien que nous avons sous la main, tant que nous n'en connaissons pas de plus doux, nous l'aimons entre tous, il est roi ; mais une nouvelle et meilleure découverte détrône les anciennes et renverse nos sentiments. Ainsi l'homme méprisa le gland, de même il renonça aux couches d'herbe garnies de feuillage. Les vêtements faits de peaux de bêtes un jour n'eurent plus de valeur : et pourtant leur découverte avait excité tant d'envie qu'un guet-apens mortel avait attiré, j'en suis sûr le premier qui les porta ; et cette dépouille disputée entre les meurtriers, toute sanglante, fut déchirée, et aucun d'eux ne put en jouir.
1421.
Alors, c'étaient donc les peaux de bêtes, aujourd'hui c'est l'or et la pourpre qui préoccupent les hommes et les fait se battre entre eux : ah ! c'est bien sur nous, je le pense, que retombe la faute. Car le froid torturait ces hommes nus, ces enfants de la terre, quand les peaux leur manquaient : mais pour nous, quelle souffrance est-ce donc de n'avoir pas un vêtement de pourpre et d'or rehaussé de riches broderies ? Une étoffe plébéienne ne suffit-elle pas à nous protéger ? Ainsi donc le genre humain se donne de la peine sans profit et toujours consume ses jours en vains soucis. Faut-il s'en étonner ? il ne connaît pas la borne légitime du désir, il ne sait les limites où s'arrête le véritable plaisir. Voilà ce qui peu à peu a jeté la vie humaine en pleine mer orageuse et déchaîné les pires orages de la guerre.
1434.
Cependant ces astres vigilants, le soleil et la lune, dont la lumière parcourt la vaste et tournante voûte du ciel, enseignèrent aux hommes la révolution annuelle des saisons et quel ordre immuable, selon quelles lois immuables, gouverne la nature
1438.
Déjà l'homme avait mis son existence à l'abri de tours solides, et déjà il cultivait une terre divisée et mise en partage. La mer était fleurie de navires dont le vent gonflait les voiles ; des secours et des alliances déjà étaient assurés par traités, quand les poètes confièrent pour la première fois à leurs chants le souvenir des exploits humains : et l'on ne peut faire remonter guère plus haut l'invention de l'écriture. C'est pourquoi les anciens temps échappent aujourd'hui à nos regards, et la raison ne nous en fait entrevoir que quelques vestiges.
1446.
Navigation, culture des champs, architecture, lois, armes, routes, vêtements et toutes les autres inventions de ce genre, et celles mêmes qui donnent à la vie du prix et des plaisirs délicats, poèmes, peintures, statues parfaites, tout cela a été le fruit du besoin, de l'effort et de l'expérience ; l'esprit l'a peu à peu enseigné aux hommes dans une lente marche du progrès. C'est ainsi que le temps donne naissance pas à pas aux différentes découvertes qu'ensuite l'industrie humaine porte en pleine lumière. Les hommes voyaient en effet les arts éclairés d'âge en âge par des génies nouveaux, puis atteindre un jour leur plus haute perfection.
Lucrèce : de natura rerum : livre VI
Lucrèce
Introduction - livre 1 - livre 2 - livre 3 - livre 4 - livre 6
Autre traduction
intro- livre 1 - livre 2 - livre 3 - livre 4 - livre 5 - livre 6 - Appendice -
LIVRE SIXIÈME
ARGUMENT
Ce chant, qui est consacré tout entier à l'explication des météores, commence par les louanges d'Épicure et l'exposition du sujet que le poète va traiter, sujet d'autant plus important qu'il est, selon lui, la principale source de la superstition parmi les hommes. Il entre donc en matière, développe au long les causes du tonnerre, des éclairs, de la foudre, et conclut de ces explications que ce n'est pas Jupiter qui lance les feux du ciel au milieu des nuages, mais que ce phénomène est produit par des vapeurs inflammables qui s'allument naturellement dans l'atmosphère.
De la foudre il passe aux trombes, qui sont occasionnées à peu près par les mêmes causes, et dont il distingue deux espèces : des trombes de mer, fléau terrible pour les navigateurs, et des trombes de terre, ouragan non moins dangereux, mais plus rare. Ensuite, après avoir traité de la formation des nuages, de la pluie et de l'arc-en-ciel, il descend aux phénomènes terrestres, recherche les causes des tremblements de terre, explique pourquoi la mer ne déborde jamais, d'où viennent les éruptions de l'Etna, les crues périodiques du Nil, et ces exhalaisons minérales dont la vapeur donne la mort aux hommes, aux quadrupèdes et aux oiseaux ; de là il entre dans des détails curieux sur la cause qui rend les puits plus froids en été qu'en hiver, sur les propriétés singulières de quelques fontaines, et sur la vertu attractive et communicative de l'aimant ; il traite enfin des maladies contagieuses et pestilentielles, et termine ce morceau par une description de la peste qui ravagea l'Attique du temps de la guerre du Péloponnèse.
1. Athènes la première, Athènes au nom illustre a distribué aux malheureux mortels les moissons de la terre, renouvelé notre condition, institué les lois : la première aussi, elle leur a donné les douces consolations de la vie, quand elle a fait naître l'homme au vaste génie qui de sa bouche inspirée répandit tant de vérités et dont malgré sa mort, mais pour prix de ses divines découvertes, la gloire partout répandue et victorieuse du temps monte désormais jusqu'au ciel.
9. Il vit que rien, ou presque, de ce que réclament les besoins de la vie ne manquait aux hommes, rien de ce qui, autant que possible, assure leur sécurité ; il vit que les puissants avaient en abondance richesses, honneurs, gloire et s'enorgueillissaient encore de la renommée de leurs enfants ; mais il vit que néanmoins dans leur for intérieur ils gardaient l'angoisse au cœur et que de vaines plaintes infestaient leur esprit : alors il comprit que tout le mal venait du vase lui-même, dont les défauts laissaient perdre en dedans tout ce qui y était versé du dehors et même le plus précieux, soit que le vase perméable et sans fond ne lui parût pas capable de se remplir, soit qu'il fût imprégné d'une infecte saveur, poison pour tout ce qu'on y versait.
23. Par ses paroles de vérité il purifia les cœurs, il mit des bornes au désir et à la crainte ; il enseigna ce souverain bien que nous désirons tous et par quelle route courte et droite on a chance d'y atteindre ; il fit voir le mal inhérent aux destinées mortelles, comment il assaille l'homme et puis s'envole, soit par accident, soit par nécessité et parce qu'ainsi l'a voulu la nature ; il dit encore par quelles portes s'élancer pour repousser tant d'assauts et combien vains d'ordinaire sont les sombres flots de soucis qui roulent dans nos cœurs. Car pareils aux enfants qui tremblent et s'effraient de tout dans les ténèbres aveugles, c'est en pleine lumière que nous-mêmes, parfois, nous craignons des périls aussi peu redoutables que ceux dont s'épouvantent les enfants dans les ténèbres et qu'ils imaginent tout près d'eux. Ces terreurs, ces ténèbres de l'esprit, il faut donc pour les dissiper, non les rayons du soleil ni les traits lumineux du jour, mais l'étude rationnelle de la nature. Je n'en reprends qu'avec plus d'ardeur le cours de mes leçons.
42. J'ai montré que l'édifice du monde est mortel, que le ciel a été soumis aux lois de la naissance et que de tout ce qui s'accomplit et s'accomplira sous sa voûte j'ai expliqué la plus grande partie ; ce qui me reste à t'apprendre, écoute-le maintenant. Quand je suis monté sur le char éclatant de la gloire, l'espoir de vaincre m'encourageait ; des obstacles surgirent devant ma course, mais je les ai renversés dans un délire d'inspiration maintenant apaisé.
49. Tous les autres phénomènes que les mortels voient s'accomplir sur terre et dans le ciel tiennent leurs esprits suspendus d'effroi, les livrent humiliés à la terreur des dieux, les courbent, les écrasent contre terre : c'est que l'ignorance des causes les oblige à abandonner toutes choses à l'autorité divine, reine du monde ; et tout ce qui leur dérobe ces causes, ils le mettent au compte d'une puissance surnaturelle. Ceux-là mêmes en effet qui savent bien que les dieux mènent une vie sans soucis, s'interrogent quelquefois, étonnés, sur l'accomplissement des phénomènes naturels, surtout sur ce qu'ils contemplent au-dessus de leur tête, dans les régions éthérées ; alors ils retombent aux antiques superstitions, ils reprennent le joug des durs maîtres auxquels leur misère leur fait attribuer un pouvoir souverain, car ils ignorent ce qui peut être et ce qui ne le peut pas, l'énergie départie à chaque existence, enfin le terme inflexible qui la borne. Leur raison aveugle les égare encore davantage.
67. Si tu ne rejettes pas loin de ton esprit de tels préjugés, si tu persistes à charger les dieux de soucis indignes d'eux et incompatibles avec leur paix profonde, ces saintes puissances outragées ne cesseront de se présenter à ta vue non que leur souveraineté soit sensible aux offenses et veuille se venger par un châtiment terrible ; mais tu t'imagineras que dans la paix où ils goûtent le repos, ils roulent dans leur cœur des flots de ressentiment ; alors tu n'oseras plus entrer dans leurs temples et les simulacres de leurs corps sacrés qui apportent aux hommes l'annonciation de la beauté divine, tu ne les recevras plus d'une âme calme et apaisée. Quelle promesse de malheurs pour le reste de ta vie !
79. Seule ma doctrine, qui est la vraie, peut nous préserver de ces maux ; et bien que j'aie donné déjà maintes leçons, beaucoup d'autres encore attendent la parure de mes vers ; j'ai à exposer le système du ciel, j'ai à chanter les tempêtes et l'éclat des éclairs, leurs effets et leurs causes ; car il ne faut plus que tu ailles en tremblant, comme un dément, diviser le ciel en régions pour observer d'où est venu le feu des airs, quelle direction il a pris, comment il s'est glissé entre des murs, comment en maître il en est sorti. Voilà tout ce que les hommes, qui en ignorent les causes, attribuent à la volonté divine. Mais toi, dirige ma course vers le terme de la carrière, Muse ingénieuse, ô Calliope, repos des hommes et plaisir des dieux. Puissé-je, guidé par toi, obtenir la couronne de gloire !
95. Pourquoi le tonnerre ébranle-t-il l'azur du ciel ? C'est que dans leur vol élevé les nuages aériens subissent la poussée de vents contraires et s'entrechoquent. Car le bruit ne provient pas de la région sereine du ciel ; c'est là où les nuages marchent en troupe plus dense que se produisent frémissements et grondements les plus forts.
101. En outre, la densité des nuages ne peut égaler celle des pierres, du bois, ni leur subtilité celle des brouillards et des fumées aériennes. Dans le premier cas, entraînés par leur poids, ils tomberaient comme les pierres ; dans le second, ils n'auraient pas plus de consistance que la fumée et ne sauraient retenir les neiges glacées ni les averses de grêle.
107. Les nuages quelquefois font éclater dans les plaines de l'air un bruit semblable au claquement de ces vastes toiles qui flottent dans nos grands théâtres entre les mâts et les poutres. D'autres fois le nuage déchiqueté par la violence des vents veut imiter dans sa fureur le bruit du papier qu'on déchire. Car c'est là un des bruits qui se peuvent reconnaître dans le tonnerre ; il y a encore celui des étoffes flottantes, des feuilles de papier fouettées par le vent, qu'il roule et froisse dans les airs.
115. Il se trouve en effet parfois que les nuages ne s'affrontent point, mais se prennent de flanc et dans leur marche contraire s'effleurent l'un l'autre : d'où le bruit sec qui blesse les oreilles et se répercute jusqu'à leur sortie de cette sorte de défilé.
120. Il arrive aussi que le tonnerre ébranle rudement la nature et la fait trembler de toutes parts : on croirait que les puissants remparts du vaste monde, brusquement arrachés, volent en éclats. En ce cas, un ouragan terrible soudainement formé s'est engouffré dans un nuage, puis une fois dans ses flancs, tournant sur lui-même en tourbillon, a forcé le nuage à se creuser en son centre tout en se condensant à la périphérie ; enfin, dès que l'ouragan peut briser cette paroi sous sa violence impétueuse, il s'échappe avec un épouvantable fracas. Faut-il s'en étonner ? Une simple vessie pleine d'air fait, elle aussi, beaucoup de bruit dans sa brusque explosion.
131. Une autre explication s'offre encore pour le bruit que dans les nuages fait éclater le souffle des vents. Beaucoup de nuages en effet semblent nous présenter des rameaux aux multiples aspérités et c'est pourquoi nous les entendons pareils à une épaisse forêt que le vent du nord secoue ; les feuilles bruissent, les branches craquent à grand bruit.
136. Il arrive encore que le vent dans sa fureur déchaînée crève le nuage et le déchire en l'attaquant de front. Quelle force peut avoir son souffle dans les hautes régions de l'air, l'expérience nous l'apprend, puisque sur la terre où sa violence se modère, il abat encore de grands arbres après les avoir arrachés de leurs plus profondes racines. Les nuages ont aussi leurs flots qui font retentir en se brisant des grondements, comme les grands fleuves ou la mer immense quand se brisent leurs vagues.
144. Parfois encore, tombant de nuage en nuage, le feu de la foudre est recueilli par l'un d'eux qui se trouve rempli d'eau et où il meurt aussitôt en jetant un grand cri ; c'est ainsi que le fer chauffé à blanc siffle lorsque au sortir de la forge on le plonge immédiatement dans l'eau glacée. Si c'est au contraire un nuage sec qui recueille la foudre, il s'enflamme tout à coup dans un large fracas. Ainsi, dans les montagnes couronnées de laurier, le feu se répand et s'élance avec les vents en tourbillon, porte partout l'embrasement ; et qu'y a-t-il à se consumer dans un fracas plus terrible que le laurier delphique de Phoebus, quand l'enveloppe le crépitement des flammes ?
155. Enfin il n'est pas rare que des glaçons en se brisant, et la grêle par sa chute, fassent retentir les grands nuages dans les hauteurs de l'air. Lorsqu'en effet le vent les presse, ils s'entassent à l'étroit ; alors ces montagnes de nuages éclatent et tombent mêlées de grêle.
159. L'éclair luit quand le choc des nuages fait jaillir un grand nombre d'atomes de feu ; imagine le frottement de deux morceaux de pierre ou de fer ; tu sais qu'une lumière jaillit et que des étincelles brillent. Mais pourquoi nos oreilles reçoivent-elles le bruit du tonnerre après que l'éclair a frappé nos yeux ? Parce que ce qui est destiné à l'oreille se meut plus lentement que ce qui s'adresse à la vue. Tu t'en rendras compte aisément si tu regardes de loin le bûcheron abattre sa hache sur les branches superflues d'un arbre : tu verras le coup porté avant que le bruit n'en arrive à tes oreilles. C'est ainsi que nous voyons l'éclair avant d'entendre le tonnerre, quoique son et lumière partent à la fois, sortent de la même cause et naissent du même choc.
172. J'expliquerai encore autrement pourquoi les nuages colorent les paysages de leur rapide lueur et pourquoi l'orage brille en brefs traits frémissants. Dès que le vent a envahi un nuage et qu'en tournant sur lui-même il l'a, comme je l'ai enseigné, creusé au centre et condensé à la périphérie, il s'échauffe par la rapidité de ses mouvements, car tout corps en mouvement s'échauffe jusqu'à brûler et la balle de plomb se fond au terme de la longue course qui la fait tourner sur elle-même. Quand le tourbillon embrasé a déchiré le nuage noir, sa violence chasse et disperse de toutes parts les atomes du feu dont est fait le jet fulgurant ; puis vient le son qui met plus de temps à frapper notre oreille que la lumière à gagner nos yeux. Ce sont là évidemment les effets de nuages denses qui se sont amoncelés les uns sur les autres avec une prodigieuse impétuosité.
186. Il ne faut pas que tu te laisses tromper par l'illusion qui nous fait apercevoir d'en bas l'étendue des nuages plutôt que leur profondeur et leur élévation. Considère en effet ces nuées semblables à des montagnes que les vents emportent à travers les airs ; ou bien regarde d'autres nuées au flanc des hautes montagnes, ces nuées qui se superposent, se pressent et demeurent immobiles comme si les vents étaient morts. Alors tu pourras te faire une idée de leurs masses énormes ; tu verras des sortes de cavernes taillées dans des rochers suspendus. Or lorsque les vents déchaînés par la tempête ont rempli ces cavernes, ils grondent indignés de cette prison aérienne et, dans leur cage, menacent à la façon des fauves ; tantôt ici, tantôt là, ils lancent leurs rugissements à travers la nue, cherchent une issue, et à force de tourner arrachent au nuage des atomes de feu, en amassent un grand nombre qu'ils roulent au creux de leur fournaise jusqu'à ce que du nuage enfin crevé ils les précipitent au loin dans un éblouissement de lumière.