De rerum natura (De la nature) (page 4)
829. Il peut se faire aussi que les vapeurs de l'Averne aient la force de dissiper la couche d'air entre la terre et les oiseaux et de faire à peu près le vide dans cette zone Arrivé là dans son vol, l'oiseau bat vainement des ailes, puisqu'il est dans le vide et que leur double effort est trahi. Il ne peut plus compter sur elles pour se soutenir dans l'air et la nature l'oblige à tomber de son poids dans sa chute à travers le vide, il exhale son dernier souffle par tous les pores de son corps.
839. L'eau des puits se fait plus fraîche en été, c'est qu'en cette saison la terre dilatée par la chaleur laisse s'échapper tous ses éléments de feu, qui se répandent aussitôt dans l'air. Au fur et à mesure qu'elle les perd, l'eau qu'elle renferme se rafraîchît. D'autre part, quand la terre se resserre de froid, se contracte et se durcit, alors évidemment elle exprime dans les puits toute la chaleur dont elle était capable.
847. Il y a, dit-on, près du temple d'Ammon une source qui est froide à la lumière du jour et qui devient chaude à la nuit. Les hommes s'en émerveillent et s'imaginent que les feux du soleil, plus vifs quand sa révolution l'amène sous la terre, échauffent soudain cette eau dès que la nuit nous couvre de ses horribles ténèbres. Que cette explication erre loin de la vérité ! Si le soleil frappant directement la source n'a pu en rendre chaude la surface lorsque les rayons tombaient brûlants du haut du ciel, comment croire que par-dessous la terre, à travers toute l'épaisseur du globe, il serait capable d'échauffer l'eau et de la combler de chaleur ? Surtout quand on pense qu'il peut à peine faire pénétrer dans l'intérieur de nos maisons l'ardeur de ses brillants rayons.
860. Alors quelle explication donner ? Eh bien, le sol étant moins dense autour de la fontaine et nombre d'atomes de feu se trouvant à proximité, il arrive que, dans les ombres humides de la nuit, la terre se trouve saisie par le froid et se contracte profondément. C'est comme si on la pressait de la main, et elle exprime dans la source tout ce qu'elle a d'atomes de feu, qui rendent ainsi l'eau chaude au toucher et au goût. Puis quand le soleil levant dilate la terre en la pénétrant de ses rayons, les atomes de feu regagnent leur ancienne place et la terre reprend toute la chaleur de l'eau. Voila pourquoi la source redevient froide à la lumière du jour.
873. Sans compter que le soleil frappe la source de ses rayons et que sous leurs feux miroitants l'eau se dilate davantage à mesure que le jour avance ; il arrive ainsi que tout ce qu'elle possède d'atomes de feu l'abandonne ; c'est de même que le gel quitte l'onde, celle-ci rompant la glace et relâchant les nœuds qui l'emprisonnaient.
878. Il existe encore une source froide à la surface de laquelle l'étoupe aussitôt présentée prend feu et jette des flammes. De même une torche qu'on y trempe s'allume et fait briller ses feux partout où l'entraînent les vents. Il faut que cette eau contienne beaucoup d'éléments de feu ; il faut aussi que de son lit jaillissent d'autres éléments qui la traversent et se répandent dans les airs, sans être toutefois assez nombreux pour échauffer la source elle-même.
887. Ces éléments subissent une impulsion secrète qui les détermine à s'élever épars dans l'eau pour ne se rassembler qu'à la surface : c'est ainsi qu'une source d'eau douce, la fontaine Aradienne, écarte autour d'elle les eaux salées ; et qu'en beaucoup d'autres endroits la mer offre une agréable ressource aux marins altérés en leur ménageant une eau douce au milieu de ses ondes salées. Voila comment il se peut que dans notre fontaine les atomes de feu traversent l'eau et s'élancent au dehors pour allumer l'étoupe en se rassemblant sur elle ; ou bien attachés à la torche flottante ils s'embrasent sans peine, car torche et étoupe contiennent elles-mêmes un grand nombre d'atomes de feu.
899. Ne vois-tu pas aussi que si l'on approche d'une lampe une mèche qui vient de s'éteindre, elle prend feu avant d'avoir touché la flamme ? De même une torche. Maints corps d'ailleurs s'enflamment de loin au seul contact de la chaleur et avant de communiquer avec le feu lui-même. Eh bien, c'est ce qui se passe dans la fameuse source, sois-en sûr.
905. Autre chose. J'entreprends d'expliquer en vertu de quelle loi naturelle le pouvoir d'attirer le fer est dans cette pierre que les Grecs appellent magnétique du nom de sa patrie, car c'est en Magnésie qu'on la trouve.
909. Cette pierre fait l'admiration des hommes ; car souvent elle forme une chaîne d'anneaux qu'elle tient suspendus les uns aux autres sans autre lien qu'elle-même. On en voit quelquefois jusqu'à cinq et davantage qui se balancent en file pendante au souffle de l'air ; le premier soutenant le second, qui adhère à lui par en dessous, et tous se communiquant de l'un à l'autre la vertu d'attraction qu'a la pierre : tant cette vertu peut se transmettre sans s'affaiblir.
916. Pour expliquer de tels phénomènes, il convient d'établir un certain nombre de principes avant d'en venir à rendre compte du fait lui-même ; d'assez longs détours sont nécessaires pour l'aborder ; raison de plus pour exiger de toi l'attention de tes oreilles et de ton esprit.
920. Tout d'abord, de tout ce que nous voyons s'écoulent nécessairement et se répandent dans l'espace des éléments qui frappent nos yeux et nous obligent à voir. Tels corps répandent sans cesse des odeurs comme les cours d'eau dégagent la fraîcheur, comme le soleil rayonne de chaleur, comme les flots bouillonnants aspergent d'embruns les digues du littoral. Et tous les sons ne cessent de voler à travers les airs. Enfin à nos lèvres parvient une saveur de sel, quand nous nous tenons près de la mer, et si une préparation d'absinthe se fait sous nos yeux, nous sommes frappés de son amertume. Ainsi de toutes choses une émanation se dégage en tous sens, cela sans trêve ni repos, puisque nous en avons sans cesse le sentiment et qu'il nous est toujours possible de voir, de sentir et d'entendre.
Je rappellerai maintenant ce que j'ai déjà exposé, à savoir combien tous les corps sont poreux : ce qui est mis en lumière dans mon premier livre. En effet, il s'agit d'un principe d'où découlent maintes vérités ; mais il est spécialement lié au phénomène que j'entreprends d'expliquer ; et c'est pourquoi il me faut établir à nouveau que de tous les corps accessibles à nos sens il n'en est aucun qui ne mêle la matière au vide.
941. Tout d'abord, on voit dans les grottes une eau qui suinte des pierres de la voûte et qu'elles distillent goutte à goutte : c'est ainsi que tout notre corps dégage de la sueur ; la barbe et le poil poussent sur notre visage et sur tous nos membres ; les aliments répartis dans nos veines nourrissent et font croître notre corps jusqu'aux extrémités, jusqu'au bout des ongles. Et nous sentons le froid et le chaud traverser l'airain, nous les sentons aussi traverser l'or et l'argent quand nous tenons à la main une coupe pleine. Enfin à travers les murs de pierre de nos maisons, volent les voix, se glissent odeur, froid, chaleur et feu ; le feu pénètre même le fer si dense et force jusqu'à la cuirasse qui ceint le corps du guerrier. Les maladies aussi nous viennent du dehors, et les tempêtes qui naissent de la terre et du ciel se dissipent en un instant au large du ciel et de la terre, pour cette raison qu'il n'existe pas de corps dont la substance ne soit mêlée de vide.
958. A cela s'ajoute que tous les principes émanés des corps ne donnent pas les mêmes sensations et ne conviennent pas également à toutes choses. Le soleil cuit la terre et la dessèche, mais il dissout la glace et sur les hautes montagnes dissipe de ses rayons les neiges amoncelées. Enfin la cire fond quand on l'expose à la chaleur. Le feu met aussi l'airain en fusion ainsi que l'or, mais pour le cuir et les chairs il les resserre et contracte. L'eau, d'autre part, durcit le fer sorti du feu, tandis qu'elle amollit le cuir et les chairs durcis par la chaleur. A l'animal qui porte barbe, à la chèvre, des feuilles d'olivier sauvage plaisent autant que si elles distillaient l'ambroisie ou que si le nectar les imprégnait. Or, à l'homme, il n'est point de feuillage qui soit plus amer. Enfin, la marjolaine met en fuite le pourceau qui déteste toute espèce de parfums, car pour les animaux porte-soies ce sont poisons violents, tandis que nous y trouvons une source de vie. Par contre, la fange, qui est pour nous ordure repoussante, s'offre aux pourceaux comme un bain délicieux où ils n'arrêtent pas de rouler tout leur corps.
978. Une proposition encore reste à établir avant de revenir à l'explication du phénomène. Tous les pores dont la nature a doué les divers corps différents nécessairement entre eux et ont dans chaque espèce leur genre particulier de canaux. Les êtres vivants en effet ont une diversité de sens dont chacun reçoit les impressions qui lui sont propres. C'est par le sens approprié que pénètrent respectivement le son, le goût, les odeurs, selon la substance et le tissu. En outre tel corps est fait pour traverser la pierre, tel autre le bois ; celui-ci passe à travers l'or et l'argent, celui-là à travers le verre. Ici s'introduisent les images, par là se répand la chaleur ; et d'ailleurs, par un même conduit, le passage est plus ou moins rapide. Tels sont les effets de la diversité infinie que la nature a mise aux pores des êtres, comme je l'ai montré tout à l'heure.
995. Tout cela posé et bien établi, ces propositions fondamentales présentes à notre esprit, il sera désormais facile d'expliquer complètement comment le fer est attiré par la pierre magnétique. Tout d'abord, il faut que de cette pierre émanent une foule de principes, ou bien qu'un courant venu d'elle disperse à chocs répétés la couche d'air qui la sépare du fer. Voilà cette zone devenue vide, tout un espace s'étend sans obstacle : aussitôt les principes du fer s'y précipitent tous en faisceau ; il s'ensuit que l'anneau lui-même suit le mouvement et se porte en avant de toute sa masse. Car il n'y a pas de corps dont les éléments premiers se lient et s'enchevêtrent plus étroitement que le fer, ce métal dur et glacial. On s'étonnera donc moins que des éléments premiers émanés du fer, comme je viens de le dire, ne puissent s'en échapper en grand nombre dans le vide, sans que l'anneau suive lui-même ; ainsi fait-il ; il suit jusqu'à ce qu'il rencontre la pierre, et y adhère par d'invisibles liens. Le phénomène se produit dans tous les sens, de quelque côté que se fasse le vide, soit latéralement, soit de haut en bas : en un instant les éléments du fer les plus proches se précipitent. Car ils subissent l'impulsion de chocs extérieurs et ne sauraient d'eux-mêmes s'élever dans les airs. Et voici qui rend la chose plus vraisemblable encore, un élément nouveau qui favorise le mouvement. Aussitôt qu'en face de l'anneau l'air s'est raréfié et que le vide s'est fait dans la zone intermédiaire, l'air que l'anneau a dernière lui le pousse, pour ainsi dire, par le dos et le fait avancer. Car l'air autour d'un objet ne cesse de le battre ; or dans le cas présent, il peut pousser le fer en avant parce qu'il y a un espace libre qui s'offre à le recevoir. L'air dont je parle, s'insinuant à travers les nombreux pores du fer jusqu'à ses plus subtils éléments, leur donne l'impulsion, les ébranle comme fait le vent aux voiles d'un navire.
1031. Enfin tout corps doit contenir de l'air dans sa substance, parce que celle-ci est poreuse et que l'air entoure, avoisine tous les corps. L'air donc, caché aux profondeurs du fer, s'agite d'un mouvement inquiet, est ainsi entraîné à battre sans nul doute l'anneau, à le pousser intérieurement : c'est une impulsion nouvelle dans le sens où déjà il se précipitait, attiré par le vide offert à son essor.
1039. Quelquefois aussi la pierre repousse le fer qui tour à tour la fuit et la poursuit. Il y a même du fer de Samothrace que j'ai vu bondir et de la limaille de fer que j'ai vue s'agiter follement dans des coupes d'airain sous lesquelles la fameuse pierre d'aimant avait été placée : tant le fer semblait impatient de la fuir ! Quand la seule interposition de l'airain fait naître une telle antipathie, c'est que les émanations de cet airain pénétrant les premières dans les pores du fer encore libres, celles qui viennent de la pierre et qui les suivent, trouvent tous les conduits occupés et n'ont plus leur passage. Alors ce courant est obligé de heurter le tissu du fer et de le battre de son flot ; voilà pourquoi il repousse loin de lui et agite à travers l'airain les corps que, sans cet obstacle, il a coutume d'attirer.
1053. Ici ne t'étonne pas que le courant venu de la pierre ne puisse attirer d'autres corps que le fer. Il en est, en effet, que leur poids fait résister, l'or par exemple ; il en est d'autres, trop poreux et que le courant traverse sans les ébranler : de ce nombre semble être le bois. Entre les deux se classe le fer ; il lui suffit de quelques atomes d'airain en alliage pour acquérir la propriété de subir l'impulsion magnétique.
1062. Ces phénomènes d'ailleurs ne sont pas si étranges que je ne puisse songer à beaucoup d'autres du même genre et je citerai bien des corps capables de s'unir par affinités privilégiées. La chaux toute seule peut sceller des pierres ensemble, la colle de taureau unit si fort le bois que les pièces jointes craquent et se divisent avant que la colle ne relâche ses liens. Le jus de la vigne aime se mélanger avec l'eau des sources : ce qui est impossible à la poix trop lourde et à l'huile trop légère. La couleur de pourpre née d'un coquillage fait tellement corps avec la laine qu'elle n'en peut être jamais séparée : on aurait beau faire passer les flots de Neptune sur l'étoffe pour lui rendre sa première teinte, on aurait beau vouloir la laver de tous les flots de la mer ! Enfin l'or ne se soude-t-il pas à l'or à l'aide d'une seule substance et n'est-ce pas l'étain qui seul peut unir ensemble le cuivre au cuivre. Combien d'autres exemples ne pourrais-je invoquer ? Mais quoi ! tu n'as pas besoin de si longs détails, ni moi de me donner tant de peine et de perdre tant de temps ; un seul principe vaudra pour un grand nombre de faits. Quand les corps ont des tissus qui s'opposent en se correspondant, de telle sorte que leurs creux et leurs pleins se répondent mutuellement, ils forment entre eux de parfaites unions. Il arrive aussi que les corps se lient par des sortes de chaînons et de crochets qui maintiennent leur adhérence : tel est justement le cas, semble-t-il, de l'aimant et du fer.
1087. Maintenant quelle est la cause des maladies et d'où naît soudain cette force malsaine qui sème ses ravages parmi les hommes et les troupeaux ? Je vais le dire. D'abord il existe des germes multiples, je l'ai déjà enseigné, qui sont créateurs de vie ; mais il en est d'autres en grand nombre dans l'air qui sont porteurs de maladie et de mort. Lorsque le hasard a rassemblé ces derniers et en a infesté le ciel, l'air devient malsain. Et toutes ces maladies, toutes ces épidémies nous arrivent de climats étrangers, comme les nuages et les brouillards à travers le ciel, ou bien elles montent de la terre elle-même, lorsque le sol humide se putréfie par l'alternance de pluies insolites et d'excessives chaleurs.
1100. Ne vois-tu pas aussi que la nouveauté du climat et des eaux éprouve le voyageur éloigné de sa patrie et de son chez soi, parce qu'il trouve en pays étranger un air trop différent de celui qu'il a respiré jusque-là ? Quelle différence, en effet, entre le ciel de la Bretagne et celui de l'Égypte où s'infléchit l'axe du monde ! Quelle différence encore entre le ciel du Pont et celui qui s'étend depuis Gadès jusqu'aux races d'hommes brûlées par le soleil ? Ces quatre climats, nous les voyons bien distincts et qui répondent aux quatre vents principaux, aux quatre régions du ciel ; bien plus, le teint et le type physique de leurs habitants différent considérablement, ainsi que leurs maladies spécifiques.
1111. L'éléphantiasis, qui naît sur les bords du Nil dans l'Égypte centrale, ne se trouve nulle part ailleurs. En Attique, le mal s'attaque aux pieds ; en Achaïe, aux yeux. D'autres pays encore sont contraires à telle ou telle partie du corps : toutes ces différences tiennent à l'air. Dès lors qu'un climat qui se trouve nous être contraire se déplace et qu'un air malfaisant sort de son domaine, cet ennemi s'avance lentement, comme un brouillard ou un nuage, et en chemin répand le trouble et la corruption ; enfin, arrivé dans notre propre climat, il le corrompt, et se l'assimile en le tournant contre nous.
1122. Ainsi donc fait sa brusque invasion le fléau de l'épidémie nouvelle ; ou bien il s'abat sur les eaux, ou bien il s'établit dans les blés ou autres productions qui servent de nourriture aux hommes et de pâture aux animaux. Ou encore sa virulence demeure suspendue dans l'air même et, quand nous respirons cet air contaminé, nous absorbons fatalement le poison qui l'infecte. C'est de la même façon que les boeufs aussi sont atteints souvent par la contagion, et même les troupeaux bêlants. Peu importe d'ailleurs que nous allions en des régions contraires, sous un ciel inconnu, ou que ce soit la nature elle-même qui nous apporte une atmosphère viciée, une nouveauté étrangère à nos habitudes et capable de s'attaquer brusquement à notre santé.
1135. C'est une maladie de ce caractère, c'est un souffle mortel qui jadis sur la terre de Cécrops répandit la mort dans les campagnes, fit les chemins déserts, vida la ville de ses citoyens. Venu du fond de l'Égypte où il était né, après une longue course à travers les airs et les plaines flottantes, le fléau s'abattit sur le peuple de Pandion tout entier : tous alors en foule étaient livrés à la maladie et à la mort. Ils commençaient par sentir leur tête en feu, une rouge lueur troublait leurs yeux. Leur gorge toute noire était baignée d'une sueur de sang et des ulcères leur obstruaient le canal de la voix ; l'interprète de la pensée, la langue, dégouttait de sang, affaiblie par le mal, alourdie, rude au toucher. Par la gorge, la maladie s'emparait de la poitrine et affluait vers le cœur défaillant ; alors tous les soutiens de la vie tombaient à la fois. La bouche exhalait une odeur fétide semblable à celle des cadavres corrompus qui gisent sur le sol. Puis l'âme perdait ses forces et le corps défaillant était déjà au seuil de la mort. A ces maux insupportables venaient s'ajouter l'anxiété, leur compagne assidue, et des plaintes gémissantes ; un hoquet persistant, la nuit comme le jour, secouait sans trêve les nerfs et tout l'organisme, brisait le patient, achevait d'épuiser les malheureux. Chez aucun la surface du corps et des parties externes ne paraissait brûler trop ardemment ; elle donnait même au toucher une impression de tiédeur ; mais en même temps des ulcères pareils à des brûlures rougissaient tout le corps, comme il arrive lorsque les membres sont la proie du feu maudit. A l'intérieur du corps, tout était embrasé jusqu'aux os, une flamme brûlait dans l'estomac comme au fond d'une forge. Aussi les vêtements les plus légers étaient-ils insupportables aux malades : toujours à la recherche de la brise et de la fraîcheur, les uns plongeaient leurs membres brûlants de fièvre dans l'eau glacée des rivières et se jetaient tout nus dans leurs ondes ; d'autres, en grand nombre, tombèrent la tête la première au fond des puits vers lesquels ils s'étaient traînés la bouche ouverte. Une soif inextinguible qui dévorait leur corps brûle ne leur permettait pas de faire une différence entre quelques gouttes d'eau et des flots abondants. Point de répit dans leurs souffrances : leur corps gisait inerte ; la médecine muette de crainte ne savait que dire ; elle s'effrayait de ces yeux brûlants de fièvre qui l'imploraient si souvent toujours ouverts, privés de sommeil. Bien d'autres symptômes de mort apparaissaient à ce moment : le trouble d'un esprit livré à la douleur et à l'effroi, le sourcil froncé, l'air sombre et furieux, les oreilles inquiètes et pleines de bourdonnements, le souffle haletant ou parfois lent et profond, le cou baigné d'une sueur luisante, les crachats petits, menus, couleur de safran, salés et arrachés péniblement par la toux à une gorge rauque. Aux mains les nerfs se contractaient, les membres tremblaient ; des pieds, le froid gagnait peu à peu tout le corps enfin au moment suprême, les narines se serraient, le nez se pinçait et puis c'étaient les yeux caves, les tempes creuses, la peau froide et rêche ; la bouche ouverte grimaçait le front tendu ressortait. Les membres ne tardaient guère à se raidir dans le froid de la mort ; au huitième retour de la lumière du soleil ou tout au plus à la neuvième apparition de son flambeau, ils rendaient l'âme. Si l'un d'entre eux échappait à la mort, car cela arrive, d'affreux ulcères le rongeaient, une débâcle intestinale de noires matières l'épuisait et c'était à bref délai la consomption et la mort ; ou bien un flot de sang corrompu, avec souvent des maux de tête, s'échappait des narines engorgées ; et avec lui toutes les forces de l'homme, toute la substance de son corps coulait. A certains cette perte effroyable de sang corrompu était épargnée, mais alors le mal se rejetait sur les nerfs, sur les articulations et même sur les parties génitales. Il y en eut qui, dans leur épouvante d'entrevoir le seuil du trépas, survécurent en tranchant avec le fer leurs organes virils ; quelques-uns restaient sans mains ni pieds, mais en vie, et d'autres n'avaient plus d'yeux : tant la peur de la mort les avait pénétrés de son aiguillon ! Et l'on en vit qu'avait saisis l'oubli de toutes choses, au point qu'ils ne pouvaient se reconnaître eux-mêmes. Les cadavres sans sépulture avaient beau s'entasser les uns sur les autres, les oiseaux et les bêtes sauvages passaient au large pour fuir l'infection ; ou bien si quelques téméraires venaient goûter à la proie, aussitôt ils tombaient en langueur sous la menace de la mort. Les oiseaux ne se hasardaient pas à se montrer durant ces terribles jours et pendant la nuit les bêtes féroces, abattues, ne quittaient point leurs forêts ; la plupart, atteintes par la contagion, languissaient et mouraient ; les chiens surtout, les chiens fidèles, gisant au milieu des rues, exhalaient douloureusement la vie que leur arrachait la violence du mal. C'étaient partout des funérailles sans cortège, lugubres, qu'on hâtait. Et nul moyen sûr d'assurer le salut commun ; car tel remède qui avait conservé à l'un la jouissance des souffles vivifiants de l'air et la contemplation des espaces célestes, apportait aux autres le péril et la mort.
1226. Dans ce désastre ce qu'il y avait de plus misérable et de plus affligeant, c'est que chacun, à peine touché de la contagion, se voyait déjà condamné et perdant tout courage gisait inerte, le cœur désespéré, imaginant ses funérailles : il expirait sur place. Mais ce qui accumulait deuil sur deuil, c'est que la contagion inexorable ne cessait à aucun moment de gagner les uns après les autres. Car ceux qui évitaient de visiter leurs parents malades par amour excessif de la vie et par crainte de la mort, se trouvaient vite châtiés par une mort honteuse et misérable ; ils périssaient abandonnés, privés de secours, victimes de l'indifférence comme les moutons porte-laine et les troupeaux de bœufs. Ceux au contraire qui avaient fait leur devoir succombaient à la contagion et à la fatigue que leur avaient imposée l'honneur, ainsi que les accents suppliants et les voix plaintives. Telle était la mort réservée aux meilleurs. Comme il fallait sans relâche donner la sépulture au peuple des morts, on s'en revenait chez soi fatigué de larmes et de deuils, puis le plus souvent on prenait le lit sous le coup du chagrin : bref, personne que la maladie, la mort ou le deuil n'atteignît en ces temps de malheur. Il n'était pas jusqu'aux bergers, aux gardiens de troupeaux, aux robustes conducteurs de charrue qui ne fussent frappés de langueur ; au fond des chaumières gisaient leurs corps, livrés à la mort par la pauvreté et la maladie. Sur des enfants inanimés on pouvait voir les corps inanimés des parents, et parfois aussi, sur leur mère et leur père, les enfants rendre le dernier soupir ; l'épidémie pour une grande part reflua des champs sur la ville, apportée par les gens des campagnes, foule souffrante qui, à la première atteinte du mal, accourut de partout. Ils remplissaient les lieux publics et les maisons ; ainsi rassemblés, la mort n'en faisait que plus aisément des monceaux de cadavres. Un grand nombre, tourmentés par la soif, roulaient soudain à terre et gisaient près des fontaines publiques : un excès d'eau trop douce à leur mal les avait suffoqués. Beaucoup d'autres répandus dans les lieux publics et à travers les rues, accablés et à demi morts, montraient leurs corps souillés, leurs haillons, et une repoussante saleté : leurs os n'avaient plus que la peau, déjà presque ensevelie sous d'affreux ulcères et dans un linceul de crasse.
1269. Tous les sanctuaires des dieux eux-mêmes, la mort les avait remplis de victimes, et partout les temples des habitants du ciel s'encombraient des cadavres de tant de visiteurs que leurs gardiens y avaient entassés ! La religion ni les puissances divines ne comptaient déjà plus : la douleur présente était plus forte qu'elles. Et les rites funèbres ne s'accomplissaient plus dans la ville où le peuple les avait toujours pratiqués jusque-là. Tout était au trouble et à la confusion, chacun dans l'affliction enterrait comme il pouvait son compagnon. Que d'horreurs la nécessité pressante et la pauvreté inspirèrent ! Sur des bûchers dressés pour d'autres, on vit des gens aller à grands cris déposer les corps de leurs parents, en approcher des torches et soutenir des luttes sanglantes plutôt que d'abandonner ces cadavres.