Les Frères Karamazov (page 10)

Fiodor Dostoïevski · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Frères Karamazov · 37 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Non, au contraire... II y avait quelque chose là, Mitia, que tu ne soupçonnes pas. — Je les ai trouvées toutes deux.

— Qui, toutes deux?

— Grouschegnka et Katherina Ivanovna

Dmitri Fédorovitch resta stupéfait.

— Ce n'est pas possible! Tu rêves! Grouschegnka chez...

9.

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Aliosclia lui raconta tout ce qui venait d'arriver. Dmitri l'écoutait en silence, en le regardant en face avec une singulière fixité. Plus le récit avançait, plus son visage devenait sombre, menaçant II fronçait le sourcil, grinçait des (lents; son regard devenait encore plus fixe, plus ter- rible. Tout à coup, avec une rapidité inouïe, il changea de visage; ses lèvres contractées se desserrèrent, et il éclata du rire le plus franc, le plus irrésistible.

— Alors, elle ne lui a pas baisé la main ! Elle est partie sans lui baiser la main ! s'écria-t-il dans un transport ma- ladif, qu'on eût pu dire infâme s'il eût été moins artificiel. Et l'autre l'a appelée tigre! Elle ne se trompe pas. Et il faut la livrer au bourreau? Évidemment! Ce devrait être fait depuis longtemps. C'est un gibier d'échafaud, en effet. Elle est tout entière dans cette action, cette reine d'in- solence, cette reine des furies, de toutes les pires créa- tures possibles ! Et elle est chez elle? J'y vais tout de suite, j'y vais... Ne m'accuse pas, je suis d'accord avec vous qu'il faudrait l'écraser.

— Et Katherina Ivanovna? dit tristement Alioscha.

— Oh ! celle-là , je la comprends aussi , je la vois plus que jamais. C'est la merveille des quatre parties du monde, je veux dire des cinq... Une telle démarche ! C'est bien la même Kategnka, cette pensionnaire qui n'a pas craint de venir chez un officier débauché par dévouement pour son père , au riscjue des suprêmes outrages. Quel orgueil ! quelle soif de danger! (luel désir de se mesurer avec la destinée! quel appétit d'infini! Sa tante la retenait vai- nement, n'est-ce pas? « Je puis tout vaincre, tout va me céder; j'ensorcellerai Grouschegnka elle-même. » Elle y

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croyait certainement; à qui la faute? Tu penses que c'est par calcul , par ruse qu'elle a baisé la première la main de Grouschegnka ? Non, c'était de bonne foi; elle avait pris Grouschegnka en affection... C'est-à-dire, pas Grou- schegnka, mais son idée à elle, son rêve, son désir; c car, pensait-elle, c'est mon rêve, c'est mon idée. » Eh! Alio- scha, commentas-tu échappé à de pareilles femmes? Tu t'es enfui en retroussant ta robe ? Ha I ha ! ha !

— Frère , tu ne songes même pas à l'offense que tu as faite à Katherina Ivanovna en confiant à Grouschegnka l'histoire... de ce jour... tu sais? Grouschegnka la lui a jetée à la figure comme un défi. Quelle pire offense, frère?

Alioscha était inquiet et fâché du plaisir que semblait causer à Dmitri l'humiliation de Katherina Ivanovna.

— Baste! fit Dmitri en fronçant les sourcils et en se frappant le front. En effet, je lui ai conté cela, je me le rappelle. C'était le jour que je t'ai dit, quand j'étais ivre, pendant que les tziganes chantaient. Mais je sanglotais en disant cela! J'étais à genoux devant l'idée de Katia, et Grouschegnka le comprenait; elle pleurait !.. . Ah! diable! Elle pleurait alors, et maintenant... maintenant elle se sert d'une confidence comme d'un poignard 1 Voilà les femmes !

Il resta quelques instants absorbé.

— Oui, je suis un misérable, dit-il d'une voix profonde. Qu'importe que j'aie dit cela en pleurant! je n'en suis pas moins odieux de l'avoir dit. Réponds là-bas que j'accepte toutes ses condamnations, si cela peut la consoler. Et assez... Adieu! Notre conversation n'est pas gaie, pauvre ami. Poursuivons chacun notre route. Je ne veux plus te revoir avant le dernier moment. Adieu , Alexey.

�� � Il serra fortement la main d’Alioscha sans relever la tête, et se dirigea à grands pas vers la ville. Alioscha le suivit du regard, ne pouvant croire ce départ définitif.

— Alexey, encore un mot, à toi seul, dit Dmitri, qui en effet revint sur ses pas. Regarde-moi bien : vois-tu, ici, je tiens en réserve la plus abominable des infamies, ici...

En disant ici, Dmitri se frappait la poitrine. Sa physionomie était indescriptible.

— Tu me connais, je suis un misérable, un assuré misérable ; mais quoi que j’aie fait et quoi que je puisse faire encore, rien n’égale l’infamie que je porte maintenant sur ma poitrine, l’infamie que je pourrais étouffer, remarque-le , mais que je n’étoufferai pas. Non! je la commettrai, sache-le bien! Si j’y renonçais, je pourrais reconquérir toute mon honnêteté; mais je n’y renoncerai pas. Je réaliserai mon ignoble dessein , et sois-moi témoin que je te le dis dès maintenant. L’abîme! la nuit! Iimtile de t’expliquer... Le temps t’apprendra. La boue et l’enfer I Adieu. Ne prie pas pour moi, je n’en suis pas digne. D’ailleurs, c’est inutile, je ne veux pas de prières! Sors de mon chemin!

Et il partit, cotte fois, vraiment...

Alioscha s’en alla au monastère.

« Quoi ! Je ne le verrais plus ?... Dès demain j’irai le chercher !... Que dit-il ?... »

Il avait encore le cœur serré quand il entra au monastère.

« Pourquoi ? pourquoi en était-il sorti ? Pourquoi l’avait-on envoyé dans le monde ? Ici le repos, la sainteté ; là le trouble, la nuit inextricable... » LES FRÈRES KARAMAZOV. 15T

Dans la cellule veillaient le novice Porfiry et l'archi- prêtre, le Père Païssi. qui, toute la journée, était venu, à chaque heure, prendre des nouvelles du Père Zossima. Le starets allait de pis en pis , comme Alioscha l'apprit avec douleur.

— Il s'affaiblit, il somnole, dit doucement le Père Païssi à Alioscha. On peut à peine le réveiller. Bailleurs, à quoi bon? Il s'est réveillé tout à l'heure pour cinq minutes et a demandé qu'on portât sa bénédiction à la communauté, afin qu'elle priât pour lui. Il a parlé de toi, Alexey. Il a demandé où tu étais; on lui a dit que tu étais allé à la ville. « Qu'il soit béni, a-t-il dit; là-bas est sa place, non pas ici. » Tu es un de ses grands soucis : vois quel hon- neur pour toi! Mais comment t'assigne-t-ilune place dans le monde? Il lit sans doute dans tes destinées. Mais ton passage dans le monde sera pour toi une épreuve , com- prends-le , Alexey. Ne crois pas que le starets entende te livrer aux pompes et aux œuvres du siècle...

Le Père Païssi sortit. Alioscha ne doutait pas que le starets ne touchât à ses derniers instants. Peut-être pro- longerait-on sa vie d'un jour ou deux. AUoscha décida que, malgré qu'il eût promis de revoir son père, son frère, les Khokhlakov et Katherina Kanovna , il ne sortirait pas le lendemain du monastère, et resterait auprès du starets jusqu'à sa fin. Il se reprochait amèrement d'avoir pu un seul instant, là-bas, dans la ville, oublier le saint qui gisait sur son lit de mort. Il entra dans la chambre à coucher du starets, s'agenouilla et salua jusqu'à terre le mourant. Le starets dormait doucement; à peine entendait-on sa respiration. Son visage était calme. Retournant dans

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chambre voisine, Alioscha, sans se déshabiller, s'étendit sur un étroit divan couvert de cuir, où il passait depuis longtemps les nuits. Mais avant de s'endormir, il se jeta à genoux et fit de longues prières. Dans sa ferveur, il demandait à Dieu de dissiper ses troubles , de lui rendre la paix dont il jouissait naguère. Tout à coup, il sentit dans sa poche la petite enveloppe rose que Katlierina Ivanovna lui avait fait remettre. Il tressaillit, mais termina sa prière; puis, après quelques hésitations, il déchira l'enveloppe. Elle contenait un petit billet à lui adressé, et signé : Liza; c'était de cette même jeune fille, mademoiselle Khokhla- kov, qui se moquait de lui, dans la matinée, devant le starets.

« Alexey Fédorovitch, je vous écris en secret de tout le monde, même de maman, et je sais que cela est mal; mais je ne peux plus vivre sans vous faire savoir ce qui est né dans mon cœur, et ce que personne autre que nous deux ne doit savoir, au moins pendant quelque temps. Mais comment vous dire ce que je veux vous dire? On dit que le papier ne rougit pas; je vous jure que c'est faux, et que lui et moi nous sommes tout rouges. Cher Alioscha, je vous aime ; je VOUS aime depuis notre enfance, depuis Moscou, alors <iue vous étiez bien différent de ce que vous êtes , et je vous aime pour toute la vie. Vous êtes l'élu de mon cœur. Il faut que nous passions notre vie ensemble jusqu'à nos vieux jours, à condition, bien sûr, que vous quittiez le monastère. Quant à notre âge , nous attendrons autant que la loi l'exige. Alors je serai guérie , je marcherai , je danserai, il n'y a pas de doute à cela. Vous voyez qu.» j'ai tout calculé. La seule chose que je ne puisse prévoir, c'est

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l'opinioD que vous aurez de moi après avoir lu cette lettre. Je ris toujours, je plaisante, et ce matin encore je vous ai fâché. Mais je vous assure que tout à l'heure, en prenant la plume . j'ai prié devant l'image de la sainte Vierge en pleurant presque. Mon secret est entre vos mains. Demain, quand vous viendrez . je ne sais même pas si je pourrai vous regarder. Ah! Alexey Fédorovitch. qu'arrivera-t-il si je ne puis m'em pêcher d'éclater de rire en vous regar- dant? Vous me croirez folle! Mais je vous en prie, ami, si vous avez de la pitié pour moi, ne me regardez pas trop en face quand vous viendrez, car rien ne pourra peut-être m'empêcher de rire en vous voyant dans votre longue robe. Rien qu'en y pensant, il faut que je fasse un effort pour rester sérieuse. Quand vous serez entré, ne me regardez donc pas tout de suite; regardez maman ou la fenêtre.

« Voilà ma lettre d'amour écrite. Mon Dieu! qu'ai-je fait? Alioscha, ne me méprisez pas; si c'est mal, si cela vous peine, pardonnez-moi. Ma réputation maintenant dépend de vous. Je sens que je vais pleurer. Au revoir jusqu'à cette entrevue terrible.

t LiZE.

t p. s. — Alioscha, venez absolument, absolument, absolument.

c LiZE. >

Alioscha lut cette lettre deux fois avec étonnement. Il resta songeur , puis sourit de plaisir, doucement, puis tressaillit; ce sourire lui avait paru coupable. Il remit la lettre dans l'enveloppe sans se hâter, fit un signe de croix

�� � et se coucha. Tout son trouble intérieur était dissipé.

« Seigneur ! garde-les tous ; protège les malheureux et les révoltés, conduis-les, rectifie leurs voies. Tu es l’amour, tu peux à tous dispenser la joie ! » murmura-t-il en faisant des signes de croix ; puis il s’endormit du sommeil des innocents.

DEUXIÈME PARTIE

LIVRE IV LES AMOURS d’ALIOSCHA.

I

Alioscha s’éveilla avant l’aube. Le starets était sorti de son assoupissement. Bien qu’il se sentît très-faible, il voulut se lever et s’asseoir dans un fauteuil. Il était en pleine possession de ses facultés ; son visage rayonnait de joie intérieure ; son regard était extrêmement affable.

— Peut-être ne verrai-je pas la fin de ce jour, dit-il à Alioscha.

Les moines se réunirent dans la cellule du starets.

Le jour commençait.

Le starets parlait beaucoup : il semblait vouloir dire, à cette heure suprême, tout ce qu’il n’avait pu dire durant sa vie, moins pour donner des enseignements que pour partager avec ceux qu’il aimait l’étrange joie de ses derniers instants. Mais il fut bientôt fatigué. Il ferma les yeux, puis les rouvrit, et appela Alioscha.

Il n’y avait plus dans la cellule que le Père Païssi, le 162 LES FRERES KARAMAZOV.

Père archiprètre lossif et le novice Porfiry. Le starets re- garda fixement Aliosclia et lui demanda tout à coup :

— Est-ce que les tiens t'attendent, mon fils? Aliosclia parut embarrassé.

— On a peut-être besoin de toi ? Tu as dû promettre à quelqu'un d'aller le voir aujourd'hui?

— En effet... A mon père... à mes frères... àd'autres encore.

— Tu voisl Vas-y tout de suite et ne te chagrine pas. Je ne mourrai point avant d'avoir prononcé devant toi les dernières paroles qu'entendront de moi les vivants. C'est à toi que je les léguerai, mon fils, à toi, mon cher fils, car je sais que tu m'aimes. Et maintenant va rejoindre ceux qui t'attendent.

Alioscha se soumit, quoiqu'il lui fût très-pénible de quitter son auguste ami en un tel moment. Mais la pro- messe du starets de lui léguer comme un testament ses dernières paroles emplissait d'enthousiasme l'âme du novice. Il se hâta, pour en finir au plus tôt avec ses affaires dans la ville et revenir au monastère.

II

Aliosclia se dirigea d'abord vers la maison de son père.

Chemin faisant, il se rappela que Fédor Pavlovitch lui avait recommandé d'entrer à l'insu d'Ivan. « Pourquoi? se demandait Alioscha. S'il veut me dire quelcjuc chose en secret, pourquoi s'en cacher? Il est probable que rémotion l'aura empêché de s'expliquer hier. »

Il fut pourtant satisfait quand Marfa Ignatievna(Grigory était malade) lui dit qu’Ivan Fédorovitch était sorti depuis une couple d’heures.

— Et mon père ?

— Il est levé, il prend son café.

Alioscha entra. Le vieux se tenait assis auprès d’une table : vêtu d’un paletot usé, les pieds dans des pantoufles, il feuilletait distraitement des papiers d’affaires. Il avait le visage fatigué ; son front, où s’étaient formées de grandes cicatrices, était couvert d’un foulard rouge. Son nez. très-enflé, très-écorché, donnait à son visage un aspect particulièrement méchant. Le vieux le savait lui-même, et il jeta un mauvais regard à Alioscha.

— Le café est froid, dit-il d’un ton sec, je ne t’en offre pas. Je n’ai que de la oukha pour tout potage. Je ne suis visible pour personne : pourquoi es-tu venu ?

— Je suis venu menquérir de votre santé, dit Alioscha.

— Oui, d’ailleurs, hier, je t’avais prié de venir. Sottises, tout cela ! Ce n’était pas la peine de te déranger. Je savais bien que tu allais accourir…

H parlait sur le ton le plus maussade. Il finit par se lever et examina soucieusement sa figure pour la quarantième fois peut-être depuis le matin. Il arrangea avec soin son foulard rouge.

— Un foulard rouge… c’est mieux ! Le foulard blanc a tout de suite… un air d’hôpital, dit-il sentencieusement. Eh bien, que fait ton starets ?

— Il va très-mal, il mourra peut-être aujourd’hui, dit Alioscha.

Fédor Pavlovitch n’entendit même pas la réponse. 16i LES FRÈRES KARAMAZOV.

— Ivan est sorti, dit-il. Il cherche à souffler à Mitia sa fiancée. C'est pour cela qu'il reste ici.

— Vous l'a-t-il (lit lui-nièine?

— Depuis longtemps, il y a trois semaines de cela. Ce n'est pas p;)ur m'assassiner qu'il est venu, et il a un but...

— Que dites-vous? pourquoi parlez-vous ainsi? dit avec angoisse Alioscha.

— Il ne me demande pas d'argent, d'ailleurs il n'aura rien. Moi, mon cher Alexey, j'ai l'intention de vivre le plus longtemps possible, que chacun se le tienne pour dit, et j'ai besoin de tous mes kopeks, car plus je vivrai, plus il m'en faudra, continua-t-il en marchant à grands pas à travers la chambre, les mains enfoncées dans les poches de son paletot taché et déchiré. Je n'ai que cinquante-sept ans, j'ai toutes mes forces et je compte en avoir pour une vingtaine d'années encore; or, je vieillirai, je deviendrai laid, les femmes ne viendront plus volontiers, — et il me faudra de l'argent! C'est pourquoi j'en amasse le plus pos- sible. C'est pour moi toutseul, mon cher Alexey Fédorovitch, sachez-le bien! car je ne changerai pas de vie, jusqu'à la fin, sachez-le bien... On est mieux dans la boue... Tout le monde me blûme, et pourtant tout le monde mène eu secret la vie que j'afliche au grand jour. Quant à ton paradis, Alexey, je n'en veux pas, entends-tu? D'ailleurs, ton paradis est inconvenant pour un homme bien élevé, — en admettant qu'il y ait un paradis ! Ou s'eaJort pour ne plus s'éveiller, voilà mon opinion. Souvenez-vous de moi, oubliez-moi, ça m'est égal. Voilà ma philosophie. Hier, Ivan a très-bien parlé là-dessus; nous étions soûls. D'ail- leurs, c'est un hâbleur, Ivan, un faux savant!...

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Alioscha écoutait en silence.

— Pourquoi ne me parle-t-il pas? Et quand il lui arrive de m'adresser la parole, pourquoi fait-il des mines dégoû- tées? C'est un misérable, ton Ivan! Et Grousclika, je l'épouserai tout de suite, si je veux... Quand on a de l'argent; il suffit de vouloir, on a tout. C'est bien ce dont Ivan a peur : il voudrait m'empêcher d'épouser Grouschka, et il pousse Dmitri à la prendre. Comme s'il avait quelque chose à gagner en tout ceci ! Que j'épouse ou que je n'épouse pas, il n'aura rien. Mais voilà : si Dmitri épouse Grouschka, Ivan épouse la riche fiancée de Dmitri ! Voilà ses calculs ! Un misérable, ton Ivan !

— Comme vous êtes irrité! C'est la suite d hier. Vous feriez bien de vous recoucher.

— Tu oses me dire cela ! Mais , va, je ne me fâche pas contre toi. D'Ivan je ne le supporterais pas, je n'ai jamais eu de bonté qu'avec toi : pour tous les autres je suis méchant.

— Vous n'êtes pas méchant, vous êtes aigri, dit Alioscha en souriant.

— Écoute. Je voulais faire mettre en prison ce brigand de Mitka aujourd'hui même. Je ne sais pas encore quel parti je prendrai. Il est vrai qu'aujourd'hui le respect qu'on doit aux parents passe pour un préjugé, mais les lois, même celles de notre temps, ne permettent pas encore de traîner un père par les cheveux, de le frapper au visage à coups de botte et de le menacer, par-dessus le marché, (levant témoins, de venir le tuer. Si je voulais, je pour- rais donc le faire arrêter.

— Mais vous ne voulez pas; non, vous ne le voulez pas !

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— Ivan m'en a dissuadé. J'aurais lait peu de cas d'Ivan, mais il y a autre chose...

Et il se pencha vers Alioscha pour continuer à voix basse :

— Si je le mettais en prison, ce misérable, elle le sau- rait et irait aussitôt le voir : tandis que si elle apprend aujourd'hui qu'il m'a à moitié tué, moi, vieillard affaibli, elle l'abandonnera peut-être et viendra prendre de mes nouvelles... Voilà comme elle est! Je la connais bien... Veux-tu du cognac? Prends du café froid, je t'y verserai deux doigts de cognac, c'est excellent.

— Non, merci. Je préfère ce petit pain, dit Alioscha en prenant sur la table un petit pain français de trois kopeks qu'il mit dans la poche de sa soutane. Et je vous conseille de ne pas boire de cognac aujourd'hui.

— i)ui, cela irrite, mais rien qu'un petit verre... Il ouvrit un buffet, se versa un verre, referma le buf- fet et remit la clef dans sa poche.

— C'est tout. Un petit verre ne me tuera pas.

— Vous voilà meilleur!

— Ilum! je n'ai pas besoin de cognac pour t'aimer. Je ne suis méchant qu'avec les méchants. Vagnka ne veut pas aller se promener à Tchermachnia, pourquoi? H veut m'espionner, savoir combien je donnerai à Grouschegnk;i quand elle viendra. Tous des misérables! D'ailleurs, je le renie, Ivan. D'où vient-il 1 11 n'a pas l'âme comme toi et moi. Il compte sur ma fortune. .Mais je ne laisserai p;i> même de testament, sachez-le bien! Quant à Mitka, je l'écraserai comme un cafard. Je le ferai craquer sous ma pantoufle comme un cafard, ton Mitka! Je dis ton Mitka,

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parce que je sais que tu l'aimes. Mais tu peux l'aimer, je n'ai pas peur de toi. Ah! si Ivan l'aimait, je craindrais pour moi... Mais Ivan n'aime personne; Ivan n'est pas notre homme. Les gens comme lui ne sont pas de notre monde. C'est de la poussière des chemins... Le vent souf- flera sur les chemins, et il n'y aura plus de poussière... Hier, une lubie m'a passé par la tète quand je t'ai dit de venir aujourd'hui. Je voulais m'enquérir par ton intermé- diaire si Jlitka consentirait, le va-nu-pieds, le misérable, pour mille ou deux mille kopeks, à quitter cette ville pour cinq ans, ou mieux encore, pour trente-cinq ans, — et sans Grouschka. Hé?

— Je... je lui demanderai... murmura Alioscha. Si peut-être vous donniez trois mille roubles, peut-être il...

— Halte! C'est inutile maintenant. J'ai changé d'avis. C'est une sotte idée. Je ne donnerai rien, mais là, ri-en! J'ai besoin de mon argent. J'écraserai Mitka comme un cafard. Ne va pas lui donner des espérances, au moins! D'ailleurs, toi-même, tu n'as rien à faire ici, va-t'en. Cette Katherina Ivanovna, sa fiancée, qu'il m'a empêché de voir, l'épousera-t-elle , oui ou non? Tu es allé hier chez elle, je crois.

— Elle ne l'abandonnera pour rien au monde.

— C'est toujours ces misérables, ces noceurs, qu'aiment les tendres barichnias ! Elles ne valent rien, ces pâles ba- richnias, va! Ah! s'il s'agissait... Parbleu, si j'avais sa jeu- nesse et ma figure de jadis, — car j'étais mieux que lui, à vingt-huit ans, — je triompherais comme lui ! Ah ! le gaillard! Mais il n'aura pas Grouschegnka, il ne l'aura pas... je le réduirai en poussière!

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Il s'exaltait.

— Va-t'en 1 tu n'as rien à faire ici, répéta t-il d'un ton rude.

Alioscha s'approcha pour lui dire adieu et le baisa sur l'épaule.

— Qu'as-tu donc? dit le vieux un peu étonné. Nous nous reverrons. Crois-tu me dire adieu pour toujours?

— Non pas, c'est... sans autre intention.

— C'est bon, dit le vieillard. — Écoute, écoute! cria-t-il comme Alioscha s'en allait. Viens un de ces jours manger la oukha. J'en ferai faire d'excellente, promets-moi de venir, dès demain, entends-tu?

Aussitôt qu' Alioscha fut sorti, Fédor Pavlovitch revint à son buffet et se versa encore un demi- verre.

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