Les Frères Karamazov (page 11)
��III
��« Dieu soit loué ! mon père ne m'a pas demandé des nou- velles de Grouschegnka », pensait Alioscha en se rendant chez madame Khokhlakov, « car j'aurais été obligé de lui raconter la rencontre d'hier... Mon père est irrité et mé- chant. Il faut absolument que je voie aujourd'hui nicme Dmilri. »
Et tout absorbé par ses réflexions mélancoliques, il allait sans regarder où il marchait. Tout à coup, il fit un faux pas, butta contre une pierre et tomba si malheureuse- ment qu'il se blessa à la main droite. Il se releva, un
�� � peu honteux de sa maladresse, entoura de son mouchoir sa main d'où le sang coulait en abondance, et reprit son chemin.
Mais cet incident donna un autre cours à ses pensées. Au lieu, comme on aurait pu s'y attendre, que la douleur physique les assombrît encore, il se sentait dans l'âme une paix inattendue, et un sourire détendait ses traits fatigués. — le même sourire, discrètement joyeux, qu'il avait eu en achevant de lire la lettre de Liza…
Quelques minutes après, il entrait chez les Khokhlakov, qui habitaient une des maisons les plus élégantes de la ville ; madame Khokhlakov accourut à la rencontre d'Alioscha.
— Savez-vous que Katherina Ivanovna est chez nous ?
— Quelle heureuse rencontre ! s'écria Alioscha. Je lui avais promis d'aller la voir aujourd'hui.
— Je sais tout ! Je connais tous les détails de ce qui s'est passé hier, avec cette vile créature. C'est tragique ! A sa place... Je ne sais ce que j'aurais fait à sa place ! Avouez que votre frère est étonnant ! Il est ici actuellement… allons, je m'embrouille, ce n'est pas le terrible Dmitri, c'est Ivan Fédorovitch que je veux dire. Il a présentement avec elle une conversation solennelle. Et si vous saviez ce qui se passe entre eux ! C'est terrible ! Quelle invraisemblable histoire ! Ils se rendent malheureux à plaisir, sans savoir pourquoi. Je vous attendais, j'avais besoin de vous voir ; je ne peux plus supporter cela, je vais tout vous dire. Mais voici l'important… ah ! j'allais oublier ! Pourquoi Liza a-t-elle eu une crise nerveuse dès qu'elle a entendu dire que vous arriviez ?
— Maman, c'est vous qui avez une crise maintenant, 170 LES FRÈRES KARAMAZOV.
ce n'est plus moi ! dit de la chambre voisine la voix aigu{> de Liza.
On sentait qu'elle faisait eilort pour ne pas éclater de rire.
— Ce ne serait pas étonnant, Liza, avec tout le mauvais sang que tu me fais faire! Du reste, elle est malade, Alexey Fédorovitch; elle a eu la fièvre toute la nuit. Avec quelle impatience j'attendais le matin, qui devait nous amener le docteur Herzenschtube ! Il dit qu'il n'y com- prend rien, qu'il faut attendre. C'est toujours la même chanson ! Et dès que vous êtes entré dans la maison, elle a jeté un cri et elle a voulu être portée dans sa chambre.
— Maman, je ne savais pas du tout qu'il venait; ce n'est pas à cause de lui que j'ai voulu rentrer chez moi...
— Voilà un mensonge, Liza! Julie est venue te dire que c'était Alexey Fédorovitch. Elle le guettait depuis assez longtemps !
— Chère maman, ce n'est pas malin de votre part, ce que vous faites là! Si vous voulez dire quelque chose de plus spirituel, dites à M. Alexey Fédorovitch que ce n'est pas bien malin à lui non plus d'oser se montrer aujour- d'hui, quand hier tout le monde s'est moqué de lui.
— Liza, tu es par trop hardie ; je t'assure que tu m'o- bligeras à prendre des mesures sévères à ton égard. Qui donc pourrait se moquer de lui? Je suis si contente de le voir! J'ai tant besoin de lui! Ah! Alexey Fédorovitch, je suis très-malheureuse!...
— Qu'avez-vous donc, chère maman?
— Tes caprices, Liza, ton inconstance, ta maladie, crois- tu que tout cela ne soit rien? Ces nuits de fièvre! et le
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terrible Herzenschtube ! l'éternel, l'éternel, l'éternel Herzenschtube ! et enfin tout!... Et cette tragédie, là, dans le salon! je ne puis supporter cela; je vous le déclare d'avance, je ne le puis pas ' Et une comédie mêlée à une tragédie... ah!... Dites-moi, le starets Zossima ira-t-il jusqu'à demain? Dieu! que devenir? je ferme sans cesse les yeux et je me dis que tout n'est que sottise! sottise!
— Je vous prie, interrompit Alioscha, de me donner un linge pour panser ma main. Je me suis blessé, et cela me fait beaucoup souffrir.
Alioscha défit son bandage. Le mouchoir était plein de sang. Madame Khokhiakov poussa un cri et ferma les yeux.
— Dieu! quelle blessure! c'est horrible!
Liza, ayant aperçu à travers une fente le mouchoir ensanglanté, ouvrit brusquement la porte.
— Entrez! entrez ici! cria-t-elle impérieusement. Dieu! pourquoi restiez-vous là debout sans rien dire? Mais il aurait pu perdre tout son sang, maman ! Et com- ment vous êtes- vous blessé ainsi ? De l'eau ! de l'eau ! Il faut laver la blessure! mettez vos doigts dans l'eau froide... Vite! de l'eau, maman! Dans un bol! Mais plus vite donc! cria-t-elle avec un mouvement nerveux.
— Il faudrait peut-être envoyer chercher Herzenschtube, proposa madame Khokhiakov.
— Maman, vous me ferez mourir avec votre Herzen- schtube! Pour qu'il vienne dire : « Je n'y comprends rien, il faut attendre »? De l'eau î de l'eau ! maman, par Dieu! allez vous-même chercher Julie qui se cache je ne sais où et n'est jamais là quand on a besoin d'elle. Mais plus vite, maman, ou je meurs!...
�� � — Mais ce n’est rien ! s’écria Alioscha effrayé de leur terreur.
— Maman, donnez-moi de la charpie, de la charpie, et cette eau pour les coupures, comment s’appelle-t-elle ? Vous l’avez l;i... là... vous savez où est le flacon ? Dans votre chambre à coucher, l’armoire à droite : il y a un grand flacon et de la charpie.
— Tout de suite, Liza, mais ne crie pas et ne t’inquiète pas! Vois avec quelle fermeté Alexey Fédorovitch supporte la douleur! Où donc vous ètes-vous blessé ainsi, Alexey Fédorovitch ?
Elle sortit sans attendre la réponse.
— Tout d’abord, répondez-moi, commença aussitôt Liza : où avez-vous osé vous blesser ainsi ? Je vous parlerai ensuite de toute autre chose ; allons, dites !
Alioscha, comprenant que les instants étaient précieux, raconta très-vite ce qui lui était arrivé. Liza joignit les mains.
— Est-il possible ! est-il possible, à votre âge, de ne pas encore savoir marcher ? s’écria-t-elle avec colère. Vous êtes un gamin, et le plus gamin des gamins! Autre chose maintenant. Pouvez-vous, Alexey Fédorovitch, malgré votre douleur, parler raisonnablement de choses insignifiantes ?
— Parfaitement ; je ne sens presque plus mon mal.
— C’est parce que votre doigt est dans l'eau. Il faut la changer tout de suite, elle s’échaufferait. Julie, va chercher un morceau de glace à la cave et un nouveau bol d’eau... Maintenant qu’elle est partie, parlons d’affaires, et vite, mon cher Alexey Fédorovitch. Veuillez me rendre ma lettre tout de suite, car maman peut rentrer d’un instant à l’autre, et je ne veux pas... LES FRÈRES KARAMAZOV. 173
— Je ne l'ai pas sur moi.
— Ce n'est pas vrai ! Je savais bien que vous me feriez ce mensonge! Elle est dans votre poche. J'ai tant regretté toute cette nuit cette plaisanterie! Rendez-moi ma lettre à linstant ! rendez-la-moi !
— Je l'ai laissée chez moi.
— Mais enfin 1 vous ne pouvez pas ne pas me prendre pour une toute petite fille, après cette lettre si sotte, si niaise! Je vous prie de me pardonner cette bêtise!... Mais rapportez-moi ma lettre, si vraitnent vous ne l'avez pas sur vous. Aujourd'hui même! Je la veux absolument aujourd'hui morne.
— C'est impassible aujourd'hui, je vais au monastère, et je ne pourrai revenir de deux, trois ou quatre jours peut- être, carie starets...
— Quatre jours ! Écoutez. Avez-vous beaucoup ri de moi ?
— Pas le moins du monde.
— Pourquoi donc ?
— Parce que je vous ai crue sincère.
— Mais vous m'offensez!
— Pas du tout, les choses s'accompliront comme vous l'avez décidé : quand le starets Zossima sera mort, je quit- terai le monastère, j'achèverai mes études, je passerai mes examens, et dès que nous aurons l'âge exigé par la loi, nous nous marierons. Je vous aimerai toujours, quoique je n'aie pas encore eu le temps d'y penser jusqu'ici. Mais j'ai réfléchi que je ne trouverai jamais une femme meilleure que vous, et le starets m'ordonne de me marier.
— Mais je suis un monstre ! On me roule sur un fauteuil, dit Liza en riant.
10.
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Ses joues s'empourprèrent.
— Je vous soignerai. Mais je suis certain qu'à cette époque vous serez guérie.
— Vous êtes foui dit nerveusement Liza. Vous écha- faudoz un projet sérieux sur une plaisanterie! — Mais voici maman, très à propos peut-être. Maman, comme vous êtes lente! Est-il possible de rester si longtemps? Et voici Julie aussi qui apporte de la glace.
— Ah! Liza, ne crie pas. je t'en prie, c'est l'important, ne crie pas ! J'ai de tes cris. . . par-dessus la tète ! Mais que faire? Tu as fourré la charpie ailleurs! J'ai cherché, cherché!... Je soupçonne que tu l'as fait exprès.
— Comme si j'avais pu prévoir qu'il viendrait avec uo doigt coupé! Peut-être, d'ailleurs, si je l'avais prévu, aurais-je fait exprès... Maman, vous devenez très-spiri- tuelle.
— Bon, spirituelle! Mais comme tu parles, Liza! quelle conduite ! Oh ! cher Alexey Fédorovitch, ce n'est pas telle ou telle chose qui me tue ; c'est le tout, c'est l'ensemble...
— Assez, maman, assez, dit en riant Liza; donnez plutôt la charpie et l'eau. C'est de l'acide de plomb, Alexey Fédorovitch, un excellent remède. Maman, imaginez- vous qu'il est tombé par terre ; il ne sait pas encore marcher! Quel petit bonhomme! Dites- moi un peu, n'est-ce pas un vrai gamin? Peut-il se marier, après cela, maman? Car imaginez- vous qu'il veut se marier! Il est même déjà marié! N'est-ce pas ridicule? n'est-ce pas terriblement risible?
Liza éclatait de son rire nerveux en regardant mali- cieusement Alioscha.
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— Voyons, Liza, à quel propos parler de mariage? Gela ne te regarde pas... Comme elle vous a bien pansé, Alexey Fédorovitch ! Je n'aurais jamais pu si bien faire ! Soulïrez- vous encore ?
— A présent, pas trop.
— Katherina Ivanovna vient d'apprendre votre arrivée, Alexey Fédorovitch, et elle désire vivement vous voir.
— Ah ! maman, allez-y toute seule. Il ne peut pas en- core y aller, il souffre trop.
— Je ne souffre pas du tout , je peux très-bien y aller...
— Comment ! vous vous en allez ? Ah ! c'est comme ça!
— Mais qu'est-ce que cela fait? Dès que j'aurai fini là- bas, je reviendrai, et nous causerons tant que vous vou- drez. J'ai hâte de voir Katherina Ivanovna, afin de pouvoir rentrer aujourd'hui même au monastère.
— Maman, emmenez-le le plus vite possible. Alexey Fédorovitch , ne prenez pas la peine de me revoir après Katherina Ivanovna; allez tout droit à votre monastère, c'est là que votre vocation vous appelle. Moi, je vais dor- mir; je n'ai pas dormi de la nuit.
— Ah! Liza, que tout cela est ridicule! Mais, au fait, si tu te couchais réellement ?
— Je resterai encore quelques minutes , trois , cinq même, murmura Alioscha.
— Même cinq ! Emmenez-le donc , maman ! C'est un monstre !
— Liza, tu es folle! Allons-nous-en, Alexey Fédorovitch, elle est trop capricieuse aujourd'hui. Je crains de l'irriter encore. Oh! quelle plaie qu'une femme nerveuse, Alexey Fédorovitch! Mais peut-être a-t-elle réellement sommeil...
�� � Comme votre présence l’a vite endormie, et quel bonheur !
— Ah ! maman , vous êtes aimable ! Que je vous embrasse pour cela, maman ; venez !
— Et moi aussi, Liza, je vais t’embrasser... Écoutez, Alexey Fédorovitch, fit-elle d’un air important et mystérieux en s’en allant avec Alioscha, je ne veux pas vous influencer, lever les voiles de ce mystère; mais entrez, et vous allez vous-même voir ce qui se passe. C’est terrible! La plus fantastique des comédies... Elle aime votre frère Ivan Fédorovitch, et elle veut se persuader que c’est votre frère Dmitri qu’elle préfère. C’est terrible, vous dis-je. J’entrerai avec vous, et, si on le permet, je resterai.
IV
Cependant, l’entretien au salon touchait à sa fin. Katherina Ivanovna était très-animée; mais sa physionomie exprimait une résolution énergique. Ivan Fédorovitch se leva en voyant entrer madame Khokhlakov et Alioscha. Alioscha regarda la jeune fille avec inquiétude : t Je vais donc savoir le mot de toutes ces énigmes », pensait-il. Depuis un mois, il entendait dire de tous côtés qu’Ivan aimait Katherina Ivanovna et voulait la souffler à Mittia. Cela semblait monstrueux à Alioscha. Il aimait ses deux frères et s’effrayait de leur rivalité. Mais Dmitri lui-même ne lui avait-il pas déclaré, la veille, qu’il était ravi des desseins d’Ivan et qu’il tâcherait de l’aider à les réaliser? Comment? En LES FRERES KARAMAZOV. 177
épousant Grouschegnka! Alioscha considérait ce parti comme désespéré, ayant cru jusque-là que Katherina Iva- novna aimait Dmitri passioimément. Pouvait-elle aimer un homme comme Ivan? Non; c'était Dmitri qu'elle aimait, précisément pour le mal autant que pour le bien qui était en lui. Mais durant la scène de Grouschegnka, ses opinions avaient changé. Et voilà que l'affirmation caté- gorique de madame Khokhlakov : que Katherina Ivanovna aimait Ivan et se leurrait d'un amour forcé pour Dmitri, un amour de reconnaissance, corroborait les nouvelles im- pressions d' Alioscha. « Peut-être est-ce vrai; mais alors quelle est la situation d'Ivan ? » Alioscha sentait instinc- tivement qu'un caractère comme celui de Katherina Iva- novna avait besoin de domination : or, cette domination pouvait s'exercer sur Dmitri, non pas sur Ivan. « Et si elle n'aimait ni l'un ni l'autre! » pensa-t-il tout à coup. Il se rendait nettement compte de toute l'importance d'une telle rivalité entre les deux frères. « Que les reptiles se mangent entre eux! » avait dit Ivan. Mais qui plaindre? que souhaiter? Il les aimait tous deux!
En voyant Alioscha, Katherina Ivanovna dit vivement à Ivan qui se disposait à sortir :
— Un instant ! je veux avoir l'opinion d'Alexey Fédo- rovitch. J'ai une très-grande confiance en lui. Madame Khokhlakov. restez aussi.
Elle fit asseoir AUoscha auprès d'elle.
— Vous êtes tous mes amis, les êtres que j'aime le plus au mondu;, commença-t-elle d'une voix vibrante d'émo- tion. Vous , Alexey Fédorovitch , vous avez été témoin de cette scèijie terrible. Vous n'avez pas vu cela , Ivan Fédo-
�� � rovitch ! Écoutez, Alexey Fédorovitch , je ne sais même plus si je l'aime maintenant , lui. J'ai pitié de lui : mauvaise marque d'amour ! Si je l'aimais, peut-être le haïrais-je après cela ; mais avoir pitié !
Sa voix tremblait , des larmes brillaient dans ses yeux. Alioscha tressaillit. « Elle est sincère », pensait-il, « et... elle n'aime plus Dmitri, »
— C'est cela ! c'est bien cela ! s'écria madame Khokhlakov.
— Attendez, ma chère. Je ne vous ai pas encore dit la résolution que j'ai prise cette nuit. Je sens que c'est un parti bien grave, mais je sais que je n'y renoncerai jamais pour rien au monde !... Mon cher, mon bon, mon précieux conseiller, lui qui connaît si bien le cœur humain, mon meilleur ami, Ivan Fédorovitch, m'approuve en tout et loue ma décision... Il la connaît.
— Oui, je l'approuve, dit Ivan Fédorovitch d'une voix douce et ferme.
— Mais je désire qu' Alioscha... — pardonnez-moi de vous parler si familièrement, Alexey Fédorovitch, — je désire qu'Alexey Fédorovitch me dise à son tour si j'ai raison ou tort ; je pressens, Alioscha, mon frère, car vous êtes mon frère ! s'écria-t-elle avec emportement en prenant dans ses mains ardentes la main froide d'Alioscha, je pressens que votre approbation m'apaiserait complètement, et je me soumettrai volontiers à ce que vous aurez décidé.
— Je ne sais ce que vous allez me demander, dit Alioscha en rougissant. Je sais seulement que je vous aime, et que je souhaite votre bonheur plus vivement que le LES FRÈRES KARAMAZOV. 179
mien même... Mais je ne suis pas au courant de toute cette affaire..., s'empressa-t-il d'ajouter, on ne sait pour- quoi.
— C'est une affaire d'honneur et de devoir, Alexey Fédorovitch; c'est quelque chose de plus encore peut-être, oui, plus encore que le devoir lui-même ! Je vous dirai tout en deux mots : s'il épouse cette... créature, ce que je ne pourrais jamais lui pardonner, je ne l'abandonnerai pourtant pas, je ne l'abandonnerai jamais ! fit-elle avec une exaltation maladive. Non pas que je sois résolue à le suivre, à l'importuner de mes soins, à le faire souffrir! Point. Je m'en irai dans une autre ville, n'importe où, mais je ne cesserai pas de m'intéresser à lui. Quand il sera malheu- reux, — ce qui ne tardera certainement pas, — qu'il vienne à moi. Je serai pour lui une amie, une sœur : une sœur seulement, certes, toujours, mais une sœur aimante, qui lui ai sacrifié toute ma vie. Je réussirai ainsi à me faire comprendre de lui et à obtenir sa confiance! s'écria-t-elle avec une sorte de fureur. Je serai pour lui le Dieu qu'il priera à genoux , et c'est le moins qu'il me doive pour effacer sa trahison et tout ce que j'ai souffert hier grâce à lui. Et qu'il sache que je resterai éternellement fidèle à la parole une fois donnée, malgré ses infidélités et ses
traliisons. Je serai je deviendrai le chemin de son
bonheur pour toute sa vie 1 pour toute sa vie ! Voilà ma décision. Ivan Fédorovitch l'approuve hautement.
Elle étouffait. Peut-être aurait-elle voulu parler avec plus de dignité, plus de naturel. Elle s'était exprimée avec trop de précipitation, sans adresse. C'était chez elle comme une satisfaction d'orgueil qu'elle avait cherchée pour se
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revancher de l'humiliation de la veille. Tout à coup son visage s'assombrit, il y avait de la méchanceté dans l'éclat de ses yeux.
— C'est, en effet, ma pensée, dit Ivan. Toute autre aurait tort d'agir ainsi : vous avez raison. Vous êtes sincère, d'une sincérité absolue, et c'est justement pourquoi vous avez raison...
— Mais c'est un mouvement passager ! interrompit madame Khokhlakov, c'est le ressentiment d'hier.
L'excellente dame n'avait pu se retenir de faire cette observation, d'ailleurs très-juste.
— Ehl ouil interrompit à son tour Ivan, avec une sorte d'emportement.
Il était évidemment irrité de l'observation de madanio Khokhlakov.
— C'est cela, reprit-il, chez une autre ce ne serait en effet qu'un mouvement passager. Mais avec l'âme de Kathe- rina Ivanovna, c'est pour la vie. Ce qui pour les autres n'est qu'une promesse faite à la légère est un engagement sacré pour elle. Votre vie, Katherina Ivanovna, se consu- mera désormais dans une douloureuse contemplation de vos vertus. Mais la souffrance finira par se calmer, votre dévouement sera très-adouci par la satisfaction que le devoir accompli verse dans les âmes orgueilleuses.
Il parlait d'un ton âpre, ironique, et sans même prendre la peine de cacher son ironie.
— Dieu ! (jue tout cela est faux ! s'écria de nouveau madame Khokhlakov.
— Alexey Fédorovitch, parlez ! je suis impatiente de vous entendre, dit Katherina Ivanovna.
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Elle éclata en sanglots. Alioscha se leva.
— Ce n'est rien, ce n'est rien, reprit-elle tout en pleu- rant. C'est l'émotion... c'est l'insomnie... mais avec des amis comme votre frère et vous, je garde confiance... car je sais... que vous ne m'abandonnerez jamais.
— Malheureusement, demain même il faudra que je parte pour Moscou. Je vous laisserai pour longtemps, et malheureusement encore ce voyage ne peut être remis, dit tout à coup Ivan Fédorovitch.
— Demain? à Moscou! s'écria Katherina Ivanovna bouleversée, mais... mon Dieu!... que c'est heureux! s'exclama-t-elle d'une voix changée.
Son visage ne gardait déjà plus aucune trace de larmes, ce n'était déjà plus la jeune fille blessée et désolée : c'était la femme maîtresse d'elle-même.
— Ce n'est pas de votre départ que je me félicite, reprit- elle avec le sourire charmant d'une mondaine. Un ami comme vous ne pouvait, d'ailleurs, me supposer une telle pensée. Je serais au contraire désolée de ne plus vous voir...
Elle prit les mains d'Ivan Fédorovitch et les serra vive- ment.
— Mais je me réjouis de pouvoir faire connaître par vous à ma tante et à ma sœur dans quelle situation je suis. Vous saurez concilier la franchise avec tous les ménagements nécessaires. Vous ne pourriez vous ima- giner combien j'étais malheureuse hier et ce matin : je ne savais comment leur écrire cela. Mais ma lettre devient très-simple et très-facile à faire, puisque c'est vous qui
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�� � la leur expliquerez. Voilà de quoi je m'estime si heureuse,