Les Frères Karamazov (page 12)
de cela seulement, croyez-moi Je cours écrire cette
lettre, conclut-elle brusquement, en faisant un mouvement vers la porte.
— Et Alioschal Et l'opinion d'Alexey Fédorovitch que vous désiriez tant connaître ! s'écria madame Khokhlakov avec une intonation sarcastique.
— Je ne l'ai pas oublié, dit Katherina Ivanovna en s'arrétant. Mais pourquoi ètes-vous si malveillante pour moi en un tel moment, ma chère? continua-t-elle avec amertume. J'ai toujours la même pensée; son opinion m'est peut-être plus précieuse encore que tout à l'heure : je ferai ce qu'il dira... Mais qu'avez -vous , Alexey Fédo- rovitch ?
— Je n'aurais jamais pu m'imaginer cela, dit Alioscha d'un ton de reproche.
— Quoi donc ?
— Il part pour Moscou, et vous vous écriez : Quel bonheur 1 et vous l'avez fait exprès 1 et aussitôt vous avez expliqué que ce n'était pas de son départ que vous vous félicitiez, qu'au contraire vous regrettez de perdre un ami... et là encore vous jouiez la comédie... comme sur un théâtre.
— Sur un théâtre! Comment? Que dites- vous? s'écria Katherina stupéfaite et fronçant les sourcils en rougissant.
— Vous affirmez que vous regrettez en lui un ami, et pourtant vous insistez sur le bonheur que vous cause son départ I
— Mais de quoi parlez-vous? je ne comprends pas!
— Je ne sais pas moi-même. Je suis comme illuminé d'une lumière soudaine. Je sais que ce que je dis est
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mal, mais je parlerai quand même, continua-t-il d'une voix tremblante. Vous n'aimez pas Dmitri... Vous ne l'avez jamais aimé... D'ailleurs, Dmitri ne vous a pas aimée lui- même... dès le commencement... Il vous estime, voilà tout. Vraiment, je ne sais comment j'ai l'audace... mais il faut bien que quelqu'un ose dire la vérité... car personne ici n'ose la dii'e.
— Quelle vérité? s'exclama Katherina Ivanovna avec violence.
— La voici, murmura Alioscha. (Il avait les sensations et l'expression d'un homme qui se précipite d'une hau- teur.) Appelez Dmitri, qu'il vienne ici prendre votre main et celle de mon frère Ivan, et qu'il les joigne! Car vous faites souffrir Ivan parce que vous l'aimez, et vous vous torturez vous-même, en vous imposant pour Dmitri un amour qui vous est à charge... Vous vous êtes juré à vous- même de l'aimer !
^Uioscha se tut.
— Vous... vous... vous êtes fou! fit Katherina Ivanovna, pâle, les lèvres contractées.
Ivan Fédorovitch éclata de rire et se leva.
— Tu t'es trompé, mon bon Alioscha, dit-il avec une physionomie qu' Alioscha ne lui connaissait pas encore, une expression juvénile, naïve, naïvement sincère. Jamais Katherina Ivanovna ne m'a aimé. Elle sait depuis long- temps que je l'aime, quoique je ne lui ai jamais parlé de mon amour. Elle le savait, mais elle ne m'aimait pas. Je n'ai même pas été son ami, jamais, pas un instant; son orgueil lui suffit, elle n"a pas besoin de mon amitié. Elle me souffre maintenant auprès d'elle pour se venger sur
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moi des incessantes offenses de Dmitri. depuis leur pre- mière rencontre... Car même cette première rencontre est restée dans sa mémoire comme un souvenir d'offense. Ma part fut de l'entendre dire des paroles d'amour adressées à un autre. Je pars donc, et restez convaincue, Katherina Ivanovna, que vous n'avez jamais aimé que Dmitri Fédo- rovitch Karamazov. Plus il vous offensait, plus vous l'aimiez, tel qu'il est, tel qu'il est précisément, à cause même de ses offenses. S'il devenait meilleur, vous vous détourne- riez de lui, vous cesseriez de l'aimer. Vous aimez en lui l'héroïsme de votre dévouement aux prises avec son infi- délité. Tout cela, par orgueil. Oh ! cela ne va pas sans beau- coup d'humiliations, bien des affronts; mais humiliations et affronts sont encore des prétextes pour votre orgueil. Je suis trop jeune, je vous aime trop, j'aurais mieux fait de ne vous rien dire, de vous quitter silencieusement. Vous seriez moins offensée, peut être. Mais je vais loin et .je ne reviendrai pas... C'est donc pour toujours... J'ai tout dit. Adieu, Katherina Ivanovna. Ne soyez pas fùchée contre moi. Je suis cent fois plus puni que vous, puni par ce seul fait que je ne vous reverrai plus. Adieu. Je ne veux pas prendre votre main. Vous m'avez trop fait souffrir et trop consciemment pour que je puisse pardonner à cette heure. Plus tard, peut-être, mais maintenant... je ne veux pas prendre voire main. Den Dank, Dame, begehr ich nicht ', ajouta-t-il avec un sourire forcé.
Il sortit sans même saluer la maîtresse de la maison.
— Ivan! cria Alioscha éperdu, en courant à la suite de
I Je n'ai pas besoin do votre reconnsùssance, madame.
�� � son frère, reviens, Ivan ! Mais non, il ne reviendra pour rien au monde ! reprit-ii avec désolation, et c’est ma faute… Il reviendra, pourtant ! oui, oui, il reviendra, un jour…
Katherina Ivanovna se retira dans une pièce voisine…
— Vous n’avez rien à vous reprocher, vous avez agi comme un ange, dit madame Khokhlakov. Je ferai tous mes elTorls pour empêcher Ivan Fédorovitch de partir.
La joie rayonnait sur le visage de l’excellente dame. Elle prit Alioscha par la main et l’emmena dans le vestibule.
— Elle est orgueilleuse, elle ne veut pas vous avouer la vérité, elle se débat contre elle-même, mais c’est une âme bonne, charmante, généreuse. Mon cher Alexey Fédorovitch, nous toutes, ses deux tantes, Liza et moi, depuis un mois nous nous efforçons de la persuader d’abandonner Dmitri Fédorovitch qui ne l’aime pas. et d’épouser Ivan Fédorovitcii, ce savant et cet excellent cœur, dont elle est passionnément aimée.
— Mais elle semble offensée par les paroles que j’ai osé dire !
— Ne croyez pas à la colère des femmes, Alexey Fédorovitch ! Je suis pour les hommes, moi, contre les femmes !
— Maman, vous lui donnez de mauvais conseils ! dit la voix aigrelette de Liza.
— Non, c’est moi qui ai fait tout le mal ! répétait Alioscha, inconsolable.
— Au contraire, je vous dis que vous avez très-bien agi, comme un ange ! comme un ange !
— Maman, en quoi a-t-il agi comme un ange ? fit de nouveau Liza.
— Je me suis toutà coup imaginé, reprit Aliosclia, comme s’il n’eût pas entendu la voix de Liza, qu’elle aimait Ivan, et je n’ai pu m’empècher de le lui dire. Que va-t-il arriver ?
— Mais de qui parlez-vous ? cria Liza. Maman, voulezvous me faire mourir ? Je vous interroge, et vous ne me répondez pas !
Une domestique entra dans le vestibule.
— Katherina Ivanovna se trouve mal… Elle pleure… une crise nerveuse…
— Qu’y a-t-il donc ? continuait Liza désespérée. Maman ! c’est moi qui vais avoir une crise !…
— Tais-toi, Liza, au nom de Dieu ! laisse-moi ! Madame Khokhlakov courut au secours de Katherina
Ivanovna.
— Pour rien au monde, cria Liza, je ne veux vous voir, Aloxey Fédorovitcli, pour rien au monde ! Parlez-moi à travers la porte. Qu’est-ce qu’on dit ? Vous êtes devenu un ange ? Comment avez-vous mérité cet honneur ? Voilà tout ce que je veux savoir.
— C’est une folie qui m’a mérité cet honneur, Liza, adieu.
— Je vous défends de vous en aller ainsi, cria-t-elle.
— Liza, j’ai une peine réelle, je vais revenir, mais croyez— moi, j’ai un chagrin véritable, véritable !…
Il sortit en courant.
Je n’ai pas bt
LIVRE V POUR ET CONTRE.
I
Alioscha se rendit au monastère : il était anxieux de savoir comment allait le starets. Le vieillard était retombé dans son assoupissement, le médecin assurait aux moines qu’ils n’avaient, pour plusieurs heures au moins, aucune catastrophe à redouter. Alioscha les quitta donc de nouveau et retourna chez madame Khokhlakov.
La crise de Katherina Ivanovna avait abouti à une prostration profonde. Maintenant, elle délirait. On avait envoyé chercher Herzenschtube et les tantes.
— Allez voir Liza, dit madame Khokhlakov. Liza ! continua-t-elle en s’approchant de la chambre de sa fille, je t’amène Alexey Fédorovitch.
— Merci, maman. Entrez, Alexey Fédorovitch.
Alioscha entra. Liza le regarda d'un air embarrassé et rougit jusqu’aux oreilles. Elle était honteuse, et comme on fait d’ordinaire en ce cas, elle se mit à parler de toute autre chose que de ce qui la préoccupait le plus en cet instant. Mais tout à coup elle se pencha vers Alioscha et lui dit :
— Allez donc voir à la porte si maman ne nous écoute pas.
Alioscha obéit, ouvrit la porte.
— Personne, Liza, il n’y a personne.
— Approchez-vous donc, Alexey Fédorovitch, dit-elle en rougissant encore. Donnez-moi votre main, c’est cela. Je dois vous faire une confession. Ma lettre d’hier était sérieuse.
Elle cacha son visage entre ses mains, puis, reprenant la main d’Alioscha, elle la baisa trois fois de suite précipitamment.
— Ah ! Liza, c’est bien ! s’écria Alioscha tout joyeux. Je savais bien que c’était sérieux.
— Ah ! vraiment ? Si sûr ? fit-elle en repoussant la main d’Alioscha tout en la retenant.
Elle rougissait de plus en plus et riait de bonheur.
— Je lui baise la main, et il trouve cela « bien » ! Alioscha était confus.
— Je voudrais vous plaire toujours, Liza, mais je ne sais comment faire, murnmra-t-il en rougissant à son tour.
— Alioscha, mon cher, que vous êtes froid et fat ! Voyez-vous ça ! il a daigné me choisir comme épouse, et le voilà tranquille ! Il était sûr que je lui avais écrit sérieusement ! Quelle fatuité !
— Est-ce donc mal d’avoir cru ce que vous me disiez ?
— Ah ! Alioscha, mais non ! C’est même très-bien, dit-elle en le regardant avec tendresse.
Alioscha restait debout, sa main dans celle de Liza. Tout à coup il se pencha et la baisa sur la bouche.
— Eh ! qu’est-ce que c’est ? qu’avez-vous ? s’écria Liza. Âlioscha était complètement désorienté.
— Pardonnez-moi, si ce n’est pas comme cela qu’il faut faire... C’est peut-être très-mal, ce que j’ai fait... mais vous
dites que je suis froid, et moi je vous ai embrassée.
Mais je vois que j’ai eu tort...
Liza se mit à rire, et cacha de nouveau son visage dans ses mains.
— Et avec cette robe, encore ! dit-elle en riant.
Mais brusquement elle redevint sérieuse, presque triste.
— Non, Alioscha, pas encore de baisers ! Nous avons le temps... Dites -moi plutôt comment vous, si grave, si intelligent, vous voulez prendre pour femme une sotte et une malade comme moi. Que je suis heureuse, Alioscha! Car je ne suis pas digne de vous, pas du tout!
— Liza ! bientôt je quitterai le monastère , je rentrerai dans le monde et je me marierai. Car il le faut. Lui-même me l’a ordonné. Et qui pourrais -je choisir de préférence à vous?... et qui, sauf vous, m’agréerait? Car j’y ai déjà pensé! D’abord nous nous connaissions tout enfants, et puis vous avez beaucoup de qualités qui me manquent. Vous êtes plus gaie que moi, plus naïve, car moi, j’ai déjà compris bien des choses... Ah ! vous ne savez pas, je suis aussi un Karamazov! Vous pouvez rire, plaisanter, vous moquer de moi, mais cela me fait plaisir, car vous riez comme une petite fille charmante.
— Alioscha, laissez-moi votre main! Pourquoi l’aviez- vous retirée? dit Liza d’une voix tremblante de joie. Écoutez , quel costume mettrez-vous quand vous quitterez le monastère ? Ne riez pas. et n’allez pas vous fâcher, c’est très-important pour moi. — Je n’y ai pas encore pensé, Liza. Je m’habillerai comme il vous plaira le mieux.
— Je veux que vous vous fassiez faire un veston en velours bleu sombre, un gilet en piqué blanc et un chapeau (le feutre gris... Dites donc, vous avez cru, tout à l’heure, que je ne vous aimais pas, quand j’ai renié ma lettre d’hier ?
— Non. je ne l’ai pas cru.
— Oh ! l’insupportable ! l’incorrigible !
— Voyez- vous, je savais que vous m’aimiez, du moins il me semblait bien. Pourtant j’ai fait comme si je vous croyais... comme si je croyais que vous ne m’aimiez plus, pour que ça vous fût… plus commode.
— Voilà qui est pire encore, pire et mieux que tout ! Alioscha, je vous aime à la folie ! Avant que vous vinssiez, je m’étais dit : Je vais lui demander ma lettre, et s’il me la donne, — comme on pouvait si bien l’attendre de votre part, — cela voudra dire qu’il ne m’aime pas, qu’il ne sait rien, que c’est tout simplement un sot gamin, et que je suis perdue. Mais vous aviez laissé la lettre dans votre cellule, et cela m’a donné du courage. Car vous l’aviez laissée, n’est-ce pas, parce que vous pressentiez que j’allais vous la redemander, et pour n’être pas obligé de me la rendre ? N’est-ce pas ? n’est-ce pas ?
— Pas du tout, Liza, ce n’est pas cela. J’ai la lettre sur moi, et je l’avais déjà tout à l’heure dans cette poche : la voici.
Alioscha tira la lettre de sa poche et la montra de loin à Liza, en riant.
— Seulement vous ne l’aurez pas. Regardez-la à distance. — Comment? vous avez menti? Un moine, mentir!
— Soit, j’ai menti pour ne pas vous rendre votre lettre. Elle m’est trop précieuse! ajouta-t-il avec émotion. Je la garderai toujours.
Liza le contemplait avec enthousiasme.
— Alioscha, fit-elle à voix basse, voyez donc encore à la porte si maman ne nous écoute pas.
— Oui, Liza, je vais regarder, mais est-ce bien? Dites? Pourquoi soupçonner votre mère d’une telle bas- sesse ?
— Comment, bassesse? Quelle bassesse? Parce qu’elle surveillerait sa fille? Mais c’est un devoir! il n’y a pas de bassesse ! s’écria Liza tout enflammée. Soyez sûr, Alexey Fédorovitch, que, quand je serai mère, quand j’aurai une fille comme moi, je la surveillerai aussi.
— Vraiment, Liza? ce n’est pas bien.
— Mon Dieu! Mais où voyez-vous du mal? S’il ne s’agissait que d’une conversation quelconque , écouter serait une bassesse. Mais une jeune fille, enfermée avec un jeune homme!... Sachez que je vais vous surveiller dès que nous serons mariés. Je décachetterai toutes vos lettres et je les lirai... Vous voilà prévenu!
— C’est entendu, murmura Alioscha, mais ce n’est pas bien.
— Quelle affectation! Alioscha, mon cher, ne nous querellons pas déjà ! Je préfère vous dire toute la vérité. Certes, c’est mal d’écouter aux portes, j’ai tort et vous avez raison : n’empêche que j’écouterai toujours, moi.
— Faites ! Vous ne me surprendrez jamais dit en riant Alioscha. — Et encore, m’obéirez-vous ? Il faut aussi dfcider cela à l’avance.
— Absolument, Liza, mais pas dans les cas graves. Dans ces cas-là , même si nous ne sommes pas d’accord , je n’agirai jamais que selon ma conscience.
— C’est ce qu’il faut. Sachez alors que moi, au contraire, je suis prête à me soumettre à vous dans les cas graves et dans les autres, je vous le jure dès maintenant, en tout et pour toute la vie ! s’écria Liza avec fougue, et cela joyeusement, heureusement 1 Plus encore, je vous jure de ne jamais écouter aux portes, pas une fois, et je ne décachetterai pas vos lettres, car c’est vous qui avez rai- son. Sans doute je désirerai tout entendre, mais je n’écou- terai pas, puisque vous pensez que cela manquerait de noblesse. Vous êtes ma providence. Mais pourquoi êtes- vous si triste depuis quelques jours ? Je sais vos ennuis, mais n’avez-vous pas aussi des tristesses secrètes ? peut- être, eh?
— Oui, Liza, j’ai une tristesse secrète. Je vois que vous m’aimez, puisque vous avez deviné...
— Quelle tristesse? A propos de quoi? Voulez-vous me la confier? dit-elle avec un sourire suppliant.
— Je vous la dirai... plus tard. Maintenant, vous ne me comprendriez peut-être pas, ou peut-être ne pourrais-je me faire comprendre.
— Je sais qu’il s’agit de vos frères et de votre père.
— Oui, mes frères... dit Alioscha comme absorbé en lui-même.
— Votre frère Ivan Fédorovicth me déplaît, Alexey Fédorovitch. Alioscha s’étonna, mais ne répondit point.
— Mes frères se perdent, mon père avec eux, et ils en entraînent d’autres dans leur perte. C’est la force de la terre^ spéciale aux Karamazov, comme dit le Père Païssi. Une force de la terre énorme, brute. Je ne sais si la Providence daignera brider cette force. Je sais seulement que je suis moi-même un Karamazov. . . Je suis un moine, un moine ! . . . un moine, disiez- vous tout à l’heure?...
— Oui, je l’ai dit.
— Eh bien, je ne crois peut-être même pas en Dieu.
— Vous? Que dites- vous?
Alioscha ne répondit pas. Il y avait dans ses paroles quelque chose de mystérieux, d’obscur, de trop spécial et dont il souffrait certainement.
— Et voilà que mon ami s’en va! Le plus grand, le meil- leur des hommes va quitter la terre! Je viens de le revoir au monastère. Il somnole, et bientôt il va s’endormir de l’autre sommeil, et si vous saviez, Liza, comme je suis lié, soudé spirituellement à cet homme ! Et voilà que je vais être seul... Je viendrai chez vous, Liza. Nous serons désor- mais toujours ensemble...
— Oui, ensemble, ensemble, dès aujourd’hui pour toute la vie! Écoutez, embrassez-moi, je vous le permets.
Alioscha l’embrassa.
— Maintenant, allez- vous-en 1 que le Christ soit avec vous! (Elle fit un signe de croix ) Allez chez lui pendant qu’il est encore de ce monde. Je suis cruelle de vous avoir
’ La force de la terre, expression russe : la somme d’énergie vitale et de tempérament qui caractérise une famille, une race, un peuple. retenu. Je prierai pour lui et pour vous. Alioscha, nous serons heureux... Le serons-nous?
— Je crois que oui, Liza.
En sortant de chez Liza, AHoscha ne pensa pas à passer par l’appartement de madame Khokhiakov; mais au mo- ment où il ouvrait la porte, madame Khokhiakov parut. Des les premiers mots, Alioscha devina qu’elle l’attendait.
— Alexey Fédorovitch, ce sont là des enfantillages, des folies. J’espère que vous n’allez pas les prendre au sérieux. Dis bêtises! des bêtises! s’écria-t-elle avec emportement.
— Au moins, ne le lui dites pas, car cela lui ferait mal.
— Voilà une parole sage. Faut-il comprendre que vous- même, par pitié, n’avez pas voulu la contredire?
— Non pas, du tout, c’est très-sérieux ; j’étais très-sérieux en lui parlant, répliqua avec fermeté Alioscha.
— Sérieux? C’est impossible. D’abord, je vous refuserai la porte et je m’en irai! et je l’emmènerai! sachez-le 1
■— Pourquoi? dit Alioscha. C’est encore si loin! Dix-huit mois peut-être à attendre.
— C’est vrai, Alexey Fédorovitch, en dix-huit mois vous pouvez mille fois vous quereller et vous brouiller. Mais je suis si malheureuse! Soit, ce sont des bêtises, mais cela m’inquiète. Je suis comme Famoissa dans la deuxième scène, et vous êtes Tchatski; elle, c’est Sofia ’. Je suis restée pour vous rencontrer. Dans la comédie aussi, toutes ces choses pathétiques se passent dans l’escalier. J’ai tout entendu, je me contenais à peine. Voilà donc l’explica- tion des crises nerveuses de cette nuit ! L’amour pour la
■ Personnages d’une comédie de Griboïedov : le Malheur d’avoir trop d’esprit. fille, la mort pour la mère ! Qu’est-ce que cette lettre ? Montrez-la-moi tout de suite, tout de suite !
— Non, c’est inutile. Dites-moi comment va Katlierina Ivanovna ? Je désire beaucoup le savoir.
— Toujours le délire ! Elle n’est pas revenue à elle ; ses (antes ne font que jeter des haï et des ho ! Herzenschtube est venu et s’est tant épouvanté que je ne savais que faire. J’étais au moment d’envoyer chercher le médecin pour lui. On l’a emmené dans une voiture… Et pour m’achever, vous voilà, vous, avec cette lettre ! C’est vrai, nous avons encore dix-huit mois à attendre ; mais au nom de votre starets qui se meurt, montrez-moi cette lettre à moi, à la mère ! Tenez-la, si ^ous voulez, je la lirai de loin.
— Non, madame, même si elle-même le permettait. Je viendrai demain, et nous causerons, si vous voulez. Mais maintenant, adieu.
Et Alioscha se précipita dans l’escalier.
II
Il se hâtait. Une pensée lui était venue au moment où il faisait ses adieux à Liza : trouver son frère Dmitri qui semblait se cacher de lui.
Il aurait voulu se rendre au monastère, revoir encore l’illustre mourant ; mais le besoin d’être rassuré sur le sort de Dmitri l’emporta. Il avait le pressentiment, à chaque minute plus certain, d’il ne savait quelle imminente catastrophe. — Que mon bienfaiteur meure. sans moi! Du moins, je n’aurai pas à me reprocher toute ma vie d’avoir négligé de sauver une âme quand je pouvais le faire ! D’ailleurs, n’est-ce pas encore lui obéir?