Les Frères Karamazov (page 13)

Fiodor Dostoïevski · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Frères Karamazov · 37 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Pour surprendre son frère, sans lui laisser les moyens de se dérober, il se proposait d’escalader, comme la veille, la haie, de s’introduire dans le jardin et d’attendre dans le belvédère.

« Et s’il n’est pas là, sans rien dire au maître du jardin je resterai sur ce belvédère jusqu’à la nuit. S’il épie encore l’arrivée de Grouschegnka chez Fédor Pavlovitch, Dmitri ne peut manquer de venir dans le belvédère. »

Tout se passa comme il ra\ait prévu. Il s’introduisit dans le belvédère : personne! Il prit la place qu’il avait occupée la veille et attendit.

La journée était belle, le belvédère lui parut toutefois plus triste que la veille. La table verte portait encore la tache ronde du petit verre de cognac. Des pensées indif- férentes, comme macliinalos, obsédaient Alioscha : pour- quoi s’était-il assis précisément à sa place de la veille? pourquoi pas ailleurs?... et la tristesse l’envahissait.

Il attendait depuis un quart d’heure à peine, quand tout à coup des accords de guitare résonnèrent non loin de lui. Qui pouvait jouer de la guitare dans un jardin?... et la guitare accompagnait une voix d’homme, une voix aiguës aigrelette.

Par une force invincible

Je suis cloué auprès de ma bien-aimée.

Que Dieu ga-a-rde

Elle et moi !

Elle et moi !

Elle et moi !

La voix s’arrêta ; tenorino de laquais et refrain de laquais… Une autre voix, — une voix de femme, — timidement et tendrement : — Pourquoi ne venez-vous pas plus souvent nous voir, Pavel Fédorovitch ? Pourquoi nous méprisez-vous ?

— Pour rien, répondit la voix d’homme avec une certaine affabilité, mais non sans hauteur.

Évidemment l’homme dominait et la femme cherchait à l’amadouer.

— C’est Smerdiakov, pensa Alioscha. La femme doit être la fille du propriétaire de la maison : elle vient en robe à traîne chercher de la soupe chez Marfa Ignatievna.

— J’adore la poésie, quand on la dit bien, reprit la voix de femme. Continuez, je vous prie.

La voix d’homme reprit :

La couronne du Tzar…

Que ma chérie se porte bien.

Que Dieu ga-a-rde

Elle et moi !

Elle et moi !

Elle et moi !

— L’autre jour, c’était bien mieux : vous aviez dit après la couronne : Que ma petite chérie se porte bien ; c’était plus tendre.

— La poésie, sottise ! coupa net Smerdiakov.

— Oh ! non ! j’aime beaucoup les vers.

— Les vers ? sottise, pure sottise ! Jugez vous-même : parle-t-on jamais en rimes ? Si nous parlions tous avec des rimes, même si c’était prescrit par les autorités, pourrions-nous parler longtemps ? Les vers, ce n’est pas sérieux, Maria Kondratievana. — Comme vous êtes intelligent! Où avez- vous appris tout cela?reprit, de plus en plus tendre, la voix de femme.

— J’en saurais plus encore sans le malheur qui me poursuit depuis mon enfance Sans ce misérable sort qui est le mien, je pourrais tuer en duel quiconque m’insulte- rait ! Mais voilà ! je suis né d’une puante • , et je n’ai point de père. Me l’a-t-on assez jeté à la figure, à Moscou! Car Gri- gory l’a dit à tout le monde. Au marché, ici, on raconte, — et votre mère elle-même, avec son indélicatesse, l’a répété sur tous les tons, — que ma mère avait les che- veux coagulés par la boue , qu’elle n’avait que deux ar- chines * de haut... et je hais tout le monde. Maria Kon- dratievna; je hais toute la Russie!

— Baste ! Si vous étiez un jeune sous - officier miU- taire, ou un petit hussard, vous ne parleriez pas ainsi; vous tireriez votre sabre et vous iriez défendre la Russie.

— Non-seulement je ne veux pas être un t hussard mi- litaire », Maria Kondratievna, mais encore je désire la suppression de tous les soldats.

— Et si l’ennemi vient, qui nous défendra ?

— A quoi bon? Jadis, en 1812, lors de la grande invasion de l’empereur Napoléon des Français, le premier, le père de celui d’aujourd’hui *, si nous avions été conquis , c’eût été très-bien : une nation très-intelligente aurait annexé les possessions d’une nation très-bête, et tout aurait changé.

— Avec ça qu’ils sont meilleurs que nous ! Je ne don-

’ Sens (lu mot Smerdiactchaïa.

L’archine vaut Om,711.

Il ne faut pas oublier que l’action se passe vers 1807, et que,

d’ailleurs, le laquais Smerdiakov arrange l’histoire à sa façon. nerais pas un de nos gentlemen pour trois dandies anglais, dit doucement Maria Kondratievna, en accompagnant (probablement) ses paroles du plus langoureux regard.

— Chacun son goût.

— Vous êtes comme un étranger parmi nous , le plus noble des étrangers! Je vous dis cela simplement, sans recherche...

— Quant à la débauche, ceux de là-bas et les nôtres, c’est tout un. Tous des gredins ! il y a pourtant cette différence, que là-bas la débauche a des bottes vernies, et qu’ici elle va pieds nus et s’en trouve d’ailleurs très-bien. Le peuple russe mérite le fouet, comme le disait si bien Fédor Pavlovitch, quoiqu’il soit fou, et que ses enfants aussi soient fous.

— Mais ne disiez- vous pas que vous estimiez Ivan Fédorovitch ?

— Oui. et il m’a traité de laquais puant! Il me prend pour un révolté, il se trompe. Si j’avais en poche une certaine somme , il y a longtemps que j’aurais déguerpi. Dmitri Fédorovitch, pour la conduite, pour l’intelligence , est le pire des laquais, un sans-le-sou, incapable de quoi que ce soit; et pourtant tous l’honorent! Moi, soit, je ne suis qu’un gâte-sauce; mais, avec de la chance, j’aurais pu fonder à Moscou un café- restaurant, car je suis un artiste en cuisine, et personne à Moscou, — sauf les étrangers, — ne me vaut. Dmitri Fédorovitch est un va-nu- pieds, mais qu’il provoque en duel un fils de comte, et le fils de comte s’alignera avec le va-nu-pieds : pourtant, en quoi vaut-il mieux que moi? Est-ce parce que j’ai plus d’esprit que lui? Et que d’argent il a jeté par les fenêtres! — Je crois que le duel est une très-belle chose, observa Maria Kondratievna.

— Pourquoi ?

— Ça fait peur... Quel courage! Surtout de jolis petits officiers avec des pistolets qui font feu... Quel tableau ! Ah! s’il était permis aux demoiselles de voir cela ! J’aimerais tant...

— Oui, c’est encore bien quand on tire; mais quand on est tiré... la sensation est sans agrément. Vous prendriez la fuite. Maria Kondratievna.

— Et vous? vous sauveriez-vous donc? Smerdiakov ne daigna pas répondre. Après un court

silence, un accord vibra de nouveau, et la voix aigrelette chanta un dernier couplet :

Malgré tous mes efforts,

Je tacherai de m’éloigner,

Pour joui-i-ir de la vie

Et vivre dans la capitale !

Et je ne me lamenterai pas,

Je ne me lamenterai pas du tout,

Et je n’ai pas du tout l’intention

De me lamenter !

Ici arriva un accident imprévu : Alioscha éternua. Un silence se fit sur le banc où le couple était assis. Alioscha se leva et vint aux deux amoureux. C’était en effet Smerdiakov , habillé on gentleman , pommadé . je crois même frisé, chaussé de bottines vernies. La guitare était posée près de lui sur le banc. La dame portait une robe bleu clair avec une traîne de deux archines. une jeune fille pas laide, bien qu’elle eût le visage trop rond et semé de taches de rousseur. — Mon frère Dmitri va-t-il bientôt venir ? dit Alioscha du ton le plus simple possible.

Smerdiakov se leva lentement ; Maria Kondratievna l’imita.

— Comment puis-je le savoir? Suis-je son gardien ? répondit Smerdiakov d’une voix posée, nonchalante, — une nuance de mépris dans la voix.

— Je pensais que vous le saviez peut-être.

— Je ne sais rien sur son compte et ne veux rien savoir.

— Mon frère m’a pourtant dit que vou s le renseigniez sur tout ce qui se passe chez mon père et que vous lui avez promis de l’avertir quand Agrafeana Âlexandrovna viendra.

Un éclair brilla dans les yeux de Smerdiakov.

— Et comment avez- vous pénétré ici? Il y a une heure que la porte est fermée au verrou, demanda-t-il en regardant fixement Alioscha.

— Eh bien, j’ai escaladé la haie. J’espère que vous m’excusez, dit Alioscha à Maria Kondratievna ; j’avais besoin de voir mon frère le plus tôt possible.

— Oh ! comment donc ! murmura Maria Kondratievna très-flattée. D’ailleurs, Dmitri Fédorovitch entre aussi très-souvent de même.

— Je le cherche, je désire le voir. Sauriez-vous où il est maintenant ?

— Il ne dit pas où il va.

— Je suis ici en visite, reprit Smerdiakov, et même ici l’on ne peut me laisser tranquille ! Encore des questions sur Dmitri Fédorovitch! Toujours : Qu’est-ce qui se passe ? qui vient? qui s’en va? Lui-même m’a menacé deux lois de me tuer.

— Comment ? demanda Alioscha.

— Eh ! pour Dmitri Fédorovitch , serait-ce une chose étonnante avec son caractère? Vous avez pu vous-mèniL l’apprécier hier. « Si, me dit-il, tu laisses passer Agrafeana Alexandrovna sans me prévenir, et si elle passe la nuit chez mon père, je te tue. » Je le crains beaucoup, et, sans cette crainte, je serais peut-être allé le dénoncer aux autorités.

— Hier , il lui a dit : « Je te pilerai dans un mortier ! » reprit Maria Kondratievna.

— Ce n’est peut-être qu’une plaisanterie. Si je pouvais le voir, je lui parlerais aussi à ce propos...

— Voici tout ce que je puis \ous dire, déclara brusque- ment Smerdiakov. Je viens ici souvent en voisin. — Et pourquoi non ? D’autre part, Ivan Fédorovitch m’a envoyé ce matin de bonne heure chez Dmitri Fédorovitch pour le prier de venir aujourd’hui dîner avec lui au cabaret de la place. Je suis venu, mais Je n’ai pas trouvé Dmitri Fédorovitch chez lui. Il était déjà huit heures, t H est venu, mais il est reparti. » Ce sont les propres termes du propriétaire. On dirait d’une conspiration! Peut-être sont-ils maintenant tous deux au restaurant, car Ivan Fédorovitch n’a pas dîné à la maison. Je vous prie respectueusement de ne pas leur parler de moi et de ce que je viens de vous dire, car il serait fort capable de me tuer.

— Ivan a donné rendez- vous à Dmitri au restaurant ? demanda Alioscha.

— Oui.

— Au restaurant de la Capitale, sur la place ?

— Précisément.

— C’est bien possible, réfléchit Alioscha, Merci, Smerdiakov. J’y vais tout de suite.

— Ne me trahissez pas !

— Non, non ; j’entrerai comme par hasard, soyez tranquille.

— Mais où allez-vous ? Je vais vous ouvrir la porte, criait Maria Kondratievna.

— Non, c’est plus court par le parc.

Cette nouvelle avait émotionné Alioscha. Il courut au traktir. Pourtant les convenances ne lui permettaient ni d’entrer avec son costume, ni d’appeler ses frères dans l’escalier. Mais à peine s’approchait-il du traktir qu’une fenêtre s’ouvrit et Ivan cria :

— Alioscha, viens ! tu m’obligeras beaucoup.

— Oui, mais avec cette robe ?

— Je suis dans un cabinet particulier. Monte sur le perron, je vais à ta rencontre.

Un instant après, Alioscha était assis à côté de son frère ; Ivan dînait tout seul.

III

Ivan n’était séparé des autres clients que par un paravent. On entendait le brouhaha, ordinaire dans les traktirs, des appels, des bouteilles qui se débouchaient, des billes de billard. Un orgue jouait dans un coin. Alioscha savait qu’Ivan n’allait presque jamais dans les traktirs; il en conclut que le rendez-vous avec Dmitri était réel. Pourtant Dmitri ne se trouvait pas là.

— Je vais demander pour toi de la oukha, ou quelque autre chose... Tu ne vis pas de thé, je suppose?

— Soit, et du thé aussi, dit joyeusement Alioscha; j’ai faim.

— Et des confitures de cerises? Tu te rappelles, chez PolienoY, comme tu les aimais?

— Ah! tu t’en souviens 1 Oui, je les aime encore. Ivan sonna et commanda de la oukha, du thé et des

confitures.

— Je me rappelle tout, Alioscha. Tu avais onze ans, j’en avais quinze. Quatre ans, à cet âge-là, font une telle

différence qu’ils ne permettent pas la camaraderie

Je ne sais même pas si je t’aimais. Quand je suis allé à Moscou, dans les premiers temps, je ne pensais pas à toi; puis tu es venu toi-même à Moscou, et nous ne nous sommes rencontrés qu’une fois. Voici quatre mois que je suis ici, et nous n’avons guère causé. Je pars demain , et je songeais tout à l’heure que j’aimerais te voir pour ti’ faire mes adieux. Tu viens à propos 1

— Tu désirais beaucoup me voir ?

— Beaucoup. Je veux te connaître et me faire connaître de toi. Nous nous séparerons là-dessus. A mon sens, mieux vaut faire connaissance au moment de se quitter. J’ai bien vu que tu m’examinais jusqu’ici. Tes yeux trahissaient une attente perpétuelle. Je n’aime pas cela, et c’est ce qui m’éloignait de toi. Mais j’ai appris à t’estimer. t II a de la volonté, ce petit homme » , pensais-je . Je ris, mais je parle sérieusement. N’est-ce pas que tu es volontaire? J’aime cela. Quel que soit leur objet, et même à ton âge, j’aime les volontaires. Tu me semblés avoir de l’aflection pour moi, je ne sais pourquoi.

— Oui, je t’aime, Ivan. Dmitri dit : Ivan est un tombeau. Moi, je dis : Ivan est une énigme. Tu es, maintenant encore, une énigme pour moi. Pourtant je commence à lire en toi, depuis ce matin seulement.

— Quoi donc? demanda Ivan en riant.

— Au moins, ne te fâche pas, dit Alioscha en riant aussi.

— Va donc !

— Eh bien , je viens de m’apercevoir que tu es un tout jeune, un tout frais jeune homme comme les autres jeunes hommes de vingt-trois ans. — Ne suis-je pas allé trop loin ?

— Au contraire! je suis même étonné d’une coïncidence, dit Ivan avec élan. Croiras-tu que depuis notre rencontre chez elle je n’ai fait que songer à cette extrême jeunesse, à mes vingt-trois ans? Et voilà que tu commences en me parlant de cela! Tout seul ici, je songeais : Si je n’avais plus foi en la vie, si j’étais désespéré par la trahison d’une femme aimée; si j’étais convaincu que tout n’est que désordre , que nous sommes dans un chaos in- fernal, quand toute l’horreur des désillusions humaines m’investirait, je ne me tuerais pas, je voudrais vivre quand même! J’ai mis mes lèvres à la coupe enchantée, et je ne la laisserai pas avant d’en avoir vu le fond. Du reste, vers trente ans, il est possible que je la rejette sans l’avoir vidée , et j’irai je ne sais où. Mais jusqu’à trente ans, j’en suis sur, ma jeunesse triomphera de tout, de toute désillusion, de tout dégoût de vivre. Je me suis plus d’une fois demandé s’il y a au monde une douleur capable de vaincre en moi cette soif infinie, cette soif de vivre, indécente peut-être, et je pense qu’il n’y a pas, pour moi, une telle douleur, du moins que je ne la connaîtrai pas avant trente ans. Cette soif de la vie , les moralistes, sur- tout en vers, des gens tuberculeux et afdigés d’un éternel coryza, la déclarent vile. Il est vrai que cette soif est la caractéristique des Karamazov : vivre , coûte que coûte I Elle est en toi aussi. Mais qu’a-t-elle de vil? H y a encore beaucoup de force centripète dans notre globe, Alioscha. Vivre! on veut vivre! Je veux vivre en dépit de toute logique ! Qu’importe que je croie ou non à l’ordre de chose> établi? J’aime les fleurs du printemps naissant, j’aime le ciel bleu, j’aime certaines gens, je ne sais pas toujours pourquoi. — J’aime certains actes héroïques, dont peut-être j’ai perdu l’enthousiasme, mais je les aime par habitude... Voilà la oukha, mange. On la fait bien ici... Je vais en Europe. Oh ! je sais bien que je vais visiter un cime- ■ tière; mais c’est le plus précieux des cimetières! H ren- ferme les restes de précieux morts! Chaque pierre raconte l’histoire d’une vie ardente, atteste la foi profonde d’un héros en son bon droit, en ses luttes, en sa science. Oh ! je je veux les baiser, ces pierres, et pleurer sur elles 1 Convaincu, d’ailleurs, à l’avance, que tout cela n’est (lu’uii cimetière, rien de plus. Et je ne pleurerai pas de désespoir, mais de bonheur! J’aime les fleurs du printemps et le ciel bleu! Il n’y a pas de logique ici; c’est le cœur qui aime, et c’est le ventre. C’est sa propre jeunesse qu’on aime... Comprends -tu quelque chose à mon galimatias, Alioscha ?

— Je le comprends trop, Ivan. On voudrait aimer par le cœur et par le ventre, tu as bien dit; et je suis ravi de voir en toi cette soif de vivre ! s’écria Alioscha. Je pense qu’il faut aimer la vie avant toute chose.

— Aimer la vie plutôt que le sens de la Aie?

— Absolument. Aimer avant de réfléchir, sans logique, comme tu dis, et, quant au sens, ne s’en occuper qu’ensuite. Il y a longtemps que je me suis dit cela. Mais tu as aimé la vie : il faut maintenant tâcher de la comprendre, c’est le salut.

— Voilà déjà que tu songes à mon salut ! Suis-je donc en train de me perdre? Et en quoi consiste ceci : la comprendre ?

— Ressuscite tes morts! Peut-être , d’ailleurs , sont-ils encore vivants. Donne- moi du thé. Je suis content de causer avec toi, Ivan.

— Oui, je vois que tu es surexcité. J’aime ces pro- fessions de foi de la part d’un novice. Oui , tu es un volontaire. Est-il vrai que tu veuilles quitter le mona- stère ?

— Oui, mon starets m’envoie dans le monde.

— Nous nous reverrons alors avant mes trente ans, quand je commencerai à quitter les bords de la coupe. Notre père , lui , ne veut pas la laisser avant soixante-dix ans, quatre-vingts même. Il l’a dit très-sérieusement, tout bouffon qu’il soit. Il tient ferme à sa sensualité... Il est vrai qu’après trente ans, je saurai peut-être qu’il n’y a rien au monde que cela. Mais il est vil de s’y cramponner jusqu’à soixante-dix ans ! Mieux vaut s’arrêter à trente. On peut conserver une apparence de noblesse en se trompant soi-même... Tu n’as pas vu Dmitri ?

— Non ; mais j’ai vu Smerdiakov.

Et Alioscha raconta à son frère la rencontre avec Smerdiakov.

Ivan devint aussitôt soucieux.

— Il m’a prié de ne pas dire que je l’avais vu à Dmitri, ajouta Alioscha.

Ivan fronça les sourcils.

— C’est à cause de Smerdiakov que tu deviens morne ?

— Oui. Au diable Dmitri ! Je voulais, en effet, le voir ; mais, maintenant, c’est trop tard.

— Et tu pars sitôt, frère ?

— Oui.

— Et Dmitri ? Comment tout cela finira-t-il ? Cela ne finira pas...

— Et en quoi cela me concerne-t-il ? Me l’a-t-on donné à garder, Dmitri ? dit avec irritation Ivan.

Presque aussitôt il sourit amèrement.

— C’est la réponse de Caïn à Dieu. Tu y pensais, hé ! Mais, que diable ! je ne peux pas rester ici pour le surveiller ! Mes affaires sont faites, je m’en vais. Tu croyais, comme les autres , que j’étais jaloux de lui , que je voulais lui prendre sa fiancée? Eh ! non, j’avais mes affaires. Elles sont faites, te dis-je ; je m’en vais. Tu as bien vu toi-même, hein !

— Chez Katherina Ivanovna ?

— Sans doute. J’ai tout fini d’un coup. Cela ne regarde pas Dmitri, il n’y est pour rien. J’avais mes propres affaires avec Katherina Ivanovna... Tu sais toi-même que Dmitri s’est conduit comme s’il était d’accord avec moi. Je ne lui ai rien demandé; c’est lui-même qui me l’a solennellement « transmise ». Il y a de quoi rire! Alioscha, si tu savais comme je me sens léger, à présent ! Ici . en dînant, je voulais demander du Champagne pour fêter ma première heure de liberté. Pouah ! Six mois d’esclavage ! J’en suis quitte 1 Hier encore, je n’aurais pu croire qu’il m’en coûterait si peu.

— C’est de ton amour que tu parles, Ivan ?

— Si tu veux , oui , je me suis amouraché d’une pensionnaire, et nous nous sommes mutuellement fait souffrir ; mais c’est fini.Tu te rappelles mon pathos ? En sortant, j’ai éclaté de rire: crois-tu cela ? C’est comme je te le dis.

— Tu en parles maintenant encore avec gaieté, remarqua Alioscha en examinant attentivement le visage de son frère.

— Mais comment aurais-je pu savoir que je ne l’aimais pas du tout ? C’est la vérité, pourtant. Mais qu’elle me plaisait ! qu’elle me plaît encore! et je pars sans peine !... Tu penses peut-être que je fais le fanfaron ?

— Non, peut-être n’était-ce pas un amour.

— Ahoscha, dit Ivan en riant, ne raisonne pas sur l’amour, cela ne te convient pas. Et toi , hier, comme tu partais en guerre! Ha! ha ! J’ai oublié de t’embrasser pour cela! t Elle ne savait pas que je l'aime! C’est moi qu’elle aime, et non pas Dmitri ! > Ha ! ha ! ha ! Tout ce que je lui ai dit était pure vérité. Seulement, il lui faudra peut-être quinze ou vingt ans pour parvenir à comprendre qu’elle n’aime pas Dmitri, et que c’est moi qu’elle aime, moi qu’elle fait tant souffrir. Peut-être même ne le comprendra-t-elle jamais, malgré la leçon d’aujourd’hui. Cela vaut mieux !... Et moi, je pars pour toujours... A propos, comment va-t-elle? Qu’est-il arrivé après mon départ?

Alioscha lui raconta la crise de Katherina Ivanovna , et dit qu’elle avait encore le délire.

— Est-ce qu’elle ne ment pas, cette Khokhlakov ?

— Je ne crois pas.

— Il faut prendre de ses nouvelles. Du reste, jamais personne n’est mort d’une crise de nerfs. Et puis, ce n’est pas un mal, au contraire. C’est par bonté (jue Dieu a donné aux femmes les crises de nerfs. Je n’irai pas chez elle.

— Tu lui as dit qu’elle ne t’a jamais aimé.

— Exprès. Alioscha, je vais demander du Champagne. Buvons à ma liberté ! Non , si tu savais comme je suis content!

— Non, frère, ne buvons pas D’ailleurs, je me sens triste.

— Oui, tu es triste, il y a longtemps que je l’ai remarqué.

— Alors, tu pars décidément demain matin.

— Demain, mais je n’ai pas dit le matin. Il se peut, du reste, que je parte dès le matin. Aujourd’hui, j’ai dîné ici exprès pour échapper au vieux, tant il me dégoûte. Pourquoi t’inquiètes-tu tant au sujet de mon départ? Nous avons encore du temps, toute une éternité.

— Quoi! puisque tu pars demain!

— Qu’est-ce que ça fait? Nous avons toujours le temps de nous dire ce que nous avons à nous dire, ce qui nous concerne. Pourquoi me regardes -tu avec étonnement? Réponds, pourquoi nous sommes - nous rencontrés ici? Pour parler de Katherina Ivanovna, du vieillard , de Dmitri, de l’étranger, de la situation fatale de la Russie, de l’empereur Napoléon... N’est-ce pas pour tout cela?

— Non.

-^ Alors... tu sais donc toi-même pourquoi? Ah! notre afTaire, à nous, c’est d’abord de résoudre les éternelles questions, les questions finales ; voilà notre souci. Toute la jeune Russie ne parle que de cela en ce moment , pendant que les vieux s’occupent de questions pratiques. Pourquoi me regardais-tu avec tant d’anviété pendant ces trois mois ? Tu voulais me demander si je crois , si je ne crois pas: voilà ce que me demandaient tous tes regards, Alexey Fédorovitch , n’est-ce pas ?

— Soit, dit en souriant Alioscha : mais tu te moques de moi en ce moment, frère.

— Moi ? Je ne voudrais pour rien au monde chagriner mon bon petit frère, qui pendant trois grands mois m’a regardé avec tant d’anxiété. Alioscha, sauf que tu es un novice, nous sommes deux gamins tout pareils l’un à l’autre! Comment font la plupart, ou du moins un bon nombre de gamins russes? Us vont dans un traktir puant comme celui-ci et choisissent un coin. Ils ne s’étaient jamais vus jus(iue-là; pourtant ils se souviendront l’un de l’autre quarante ans plus tard . — Eh bien, quelle conversation ont-ils dû avoir dans le traktir ? Ils ont parlé d’idées générales : si Dieu existe, si l’àme est immortelle, et (ceux qui ne croient pas en Dieu; de socialisme, d’anarchie , du renouvellement de l’ordre établi ; ce qui est la même question, vue autrement. Et combien de gamins russes passent le temps à agiter ces graves questions ! n’est-ce pas vrai ?

— Oui, pour les véritables Russes, ces questions, certes, sont les plus palpitantes, dit Alioscha avec un sourire doux et pénétrant, et cela est bien.

— Mais, Alioscha, être Russe, ce n’est pas toujours être un homme intelligent. Il n’y a rien de plus sot que cet éternel entretien. Il y a pourtant un certain gamin russe que j’aime beaucoup… Allons, dis toi-même par où il faut commencer. Dieu est-il ?

— Comme tu voudras; commence, si tu veux, « par l’autre bout ». Tu as déjà proclamé hier que Dieu n’existe pas.

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