Les Frères Karamazov (page 14)

Fiodor Dostoïevski · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Frères Karamazov · 37 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Je voulais te mettre en colère. Comme tes yeux ont étincelé alors ! Mais, aujourd’hui , je a eux te parler très-sérieusement. Je veux me lier avec toi, Ahoscha , car je n’ai pas d’ami, et je voudrais en avoir. Imagine-toi donc que peut-être j’admets Dieu , dit Ivan en riant : n’est-ce pas inattendu, hein ?

— Certes ; mais ne plaisantes-tu pas ?

— C’est hier, chez le starets, qu’on aurait pu me reprocher de plaisanter. Vois-tu , mon cher , il y avait au dix-huitième siècle un vieux pécheur qui a dit : « Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer. » Et en effet, c’est l’homme qui a inventé Dieu. Cela n’a rien d’étonnant. Ce qui est étonnant , c’est que cette idée de la nécessité de Dieu ait pu entrer dans l’esprit d’un animal féroce et méchant comme l’homme. Car c’est une grande idée, celle-là, grande, touchante, sage et glorieuse. Quant à moi, je suis résolu depuis longtemps à ne plus chercher si c’est Dieu qui a créé l’homme ou l’homme, Dieu. Je ne veux pas parler des axiomes que les gamins russes ont déduits des hypothèses européennes. Car ce qui est hypothèse là-bas devient axiome chez nous , non-seulement chez les gamins, mais aussi chez les professeurs. Laissons donc cela : je veux t’exphquer le plus vite possible l’essence de mon être, quel homme je suis. Voilà pourquoi je dois te déclarer tout d’abord que j’admets Dieu. Mais note bien que si Dieu existe, s’il a créé la terre, il l’a faite certainement suivant les principes d’Euclide, et il n’a mis dans l’esprit de l’homme que la notion des trois dimensions de l’espace. Pourtant il s’est trouvé, et il se trouve encore des géomètres et des philosophes qui mettent en doute que le monde solaire et même tout l’univers ait été fait suivant les lois d’Euclide. Ils osent même supposer que deux lignes parallèles qui, suivant les lois d’Euclide, ne peuvent jamais se rencontrer sur la terre, se rencontrent peut-être quelque part dans l’infini. Je suis décidé, puisque je ne puis comprendre cela, à ne pas m’interroger sur Dieu : car Dieu, lui, comment l’imaginer ? J’avoue modestement que je ne suis pas capable de résoudre cette question. J’ai foncièrement l’esprit d’Euclide : terrestre. Pourquoi chercher ce qui n’est pas dans ce monde ? Et à toi aussi , je conseille, mon ami Alioscha , de ne jamais te poser cette question : Dieu est-il ? Vaine question pour un esprit qui porte en soi la conception des trois dimensions !... Donc j’admets Dieu, non-seulement volontiers, mais en lui accordant la sagesse, le but mystérieux, l’ordre, le sens de la vie ; je crois à l’har monie éternelle où nous nous fondrons un jour ; je crois à la Parole où tend l’univers, et qui est elle-même Dieu... Suis-je dans la bonne voie, hé? Imagine-toi donc que cet univers de Dieu, dans ses résultats définitifs, je ne l’ad- mets pourtant pas. Je sais qu’il existe , et je ne l’admets pourtant pas. Ce n’est pas Dieu que je n’admets pas, comprends-moi bien , mais le monde qu’il a créé : je ne puis me résoudre à l’admettre. Je suis convaincu comme un enfant que les souffrances disparaîtront ; que la comédie navrante des contradictions humaines disparaîtra comme un piteux mirage, comme l’invention vile d’un vil esprit, petit, atomique, l’esprit d’Euclide; qu’à la fin du monde, au moment où se révélera l’harmonie éternelle , quelque chose de si beau, de si précieux se produira que tous les cœurs en seront épanouis , toutes les indignations cal- mées, tous les crimes rachetés; que cela suffira pour faire pardonner et même justifier tout ce qui est arrivé sur la terre. — Soit! soit! Tout cela se produira, et pourtant je ne l’admets pas , je ne veux pas l’admettre. Que les lignes parallèles se rencontrent et que je les voie de mes yeux se rencontrer, (jue je les voie et (jue je sois forcé de dire : Elles se sont rencontrées ! Pourtant je ne veux pas l’admettre. Voilà ma thèse , Alioscha ; je te parle sérieusement. J’ai commencé exprès notre entretien par des niaiseries, mais je l’ai mené à ma confession : c’est ce que tu voulais, n’est-ce pas ? La question de Dieu ne t’intéressait pas ; tu voulais seulement savoir de quels ail* ments spirituels vivait ton frère aimé. Eh bien, j’ai dit.

Ivan termina sa longue tirade avec une extraordinaire expression pathétique.

— Et pourquoi as-tu commencé si sottement ? demanda Alioscha en le regardant d’un air absorbé.

— D’abord, pour être Russe : les conversations russes sur ce thème doivent commencer bêtement. Et puis, plus c’est bête, plus nous sommes près de notre but, car plus c’est bête, plus c’est clair. La bêtise est concise et ne ruse pas ; l’esprit se tortille et se cache. L’esprit est un coquin : il y a de l’honnêteté dans la bêtise. Ma profession de foi t’explique le fond de désespoir que j’ai dans l’àme.

— Me diras-tu pourquoi tu n’admets pas l’univers ?

— Certes, ce n’est pas un secret. J’y venais, je n’ai même commencé que pour en venir là. Va, mon petit frère, ce n’est pas toi que je voudrais débaucher, ce ne sont pas tes croyances que je voudrais ébranler. Je voudrais, au contraire, me guérir à ton contact, dit Ivan avec le sourire d’un tout petit enfant.

IV

— Je te dois un aveu. Je n’ai jamais pu comprendre comment on peut aimer son prochain. C’est précisément, à mon avis, le prochain qu’on ne peut aimer ; les êtres éloignés, le lointain, soit ! Mais le prochain ! J’ai lu quelque part, à propos d’un saint, « Ioann le Miséricordieux » (un saint, te dis-je), qu’un jour vint chez lui un meurt-de-faim qui lui demanda de le laisser se réchauffer : le saint se coucha avec lui dans le lit, le prit dans ses bras, et se mit à souffler son haleine dans la bouche puante du malheureux que rongeait une horrible maladie. Je suis convaincu que loann fit cela avec effort, par un effort factice , comme une obligation qu’il s’imposait lui- même. On ne peut aimer qu’un homme caché, invisible : sitôt qu’il montre son visage, l’amour disparaît.

— Le starets Zossima nous a souvent dit cela , observa Alioscha. Il disait aussi que le visage de l’homme éteint souvent l’amour dans les cœurs expérimentés. Il y a pourtant de l’amour dans l’humanité , un amour presque égal à celui du Christ, Ivan, j’en sais quelque chose...

— Eh bien, moi, je ne le comprends pas encore, et je ne peux pas le comprendre. Nous sommes beaucoup ainsi; la question est de savoir si ce sont les mauvais sentiments acquis, ajoutés, qui écartent l’amour, ou si cela est dans la nature humaine. A mon avis , l’amour du Christ pour les hommes est une sorte de merveille impossible sur la terre. Il est vrai qu’il était Dieu; mais nous ne sommes pas des dieux! Supposons, par exemple, que je puis souffrir profondément; un autre ne peut savoir à quel degré de souffrance je puis parvenir, puisqu’il est un autre que moi ! Et puis, il est rare qu’entre prochains on consente à croire à la souffrance l’un de l’autre : comme si la souffrance était une dignité! Pourquoi ne pas y consentir, pourtant? qu’en dis-tu? Peut-être parce que je suis mauvais ou que j’ai le visage d’un sot, ou que j’aurai marché un jour sur le pied de ce prochain-là! D’ailleurs, il y a souffrance et souffrance. La souffrance qui m’humilie, la faim, par exemple, mon bienfaiteur consentira à l’admettre en moi. Mais dès que ma souffrance s’élève, una souffrance spirituelle, par exemple, il est bien rare qu’on me l’accorde I Mon prochain ne voudra pas convenir que mon visage soit celui que doit, selon lui, avoir un homme qui souffre pour une idée ; il cesse d’avoir pitié de moi , cela sans méchanceté. Le mendiant, surtout le mendiant en habit noir , ne devrait jamais se laisser voir ; il ne de- vrait mendier que par la voie de la presse. En esprit, en- core, on peut aimer le prochain, de loin : de près, jamais. Si du moins tout se passait comme sur la scène, comme dans les ballets, où les pauvres ont des loques en soie, des dentelles déchirées, et mendient en dansant gracieusement, on pourrait les supporter, — les regarder, non pas les aimer. Mais assez là-dessus. Je voulais seulement te placer à mon point de vue. Je voulais te parler des souffrances de l’humanité en général. Mieux vaut nous restreindre aux souffrances des enfants seulement. D’abord, on peut aimer les enfants de près, même sales, même laids (il me semble, pourtant, que les enfants ne sont jamais laids), tandis que les êtres un peu mûrs deviennent aussitôt repoussants. Ils ont mangé le fruit du mal et du bien, et sont devenus t semblables à des dieux ». Ils continuent à le manger! Les petits enfants, au contraire, sont innocents. Aimes-tu les enfants, Alioscha? Je sais que tu les aimes, et tu comprends pourquoi je ne veux parler que d’eux. Ils souffrent beaucoup, eux aussi, certes ; c’est pour leurs pères qu’ils sont punis, leurs pères qui ont mangé le fruit ! Mais quel raisonnement d’un autre monde , incompréhensible à l’homme sur la terre ! Pourquoi l’innocent souffre-t-il ? Remarque bien que les hommes cruels, sensuels, voraces, les Karamazov, aiment pourtant les enfants, et souvent jusqu’à la folie. Les enfants, à sept ans, n’ont encore rien de l’homme. C’est comme une autre na- ture. J’ai connu un brigand : pendant sa carrière, il lui était arrivé de tuer des enfants; pourtant, en prison, il les ai- mait étrangement. Par sa fenêtre grillée , il ne regardait que les enfants qui s’amusaient dans la cour, il devint l’ami d’un petit gamin qui venait jouer sous sa fenêtre... Tu ne sais pas pourquoi je te dis tout cela ’?... J’ai mal à la tête, et je me sens triste.

— Tu as une physionomie singulière, remarqua Alioscha. On dirait que tu perds la tête...

— A propos ! ... Un Bulgare, naguère, me contait, à Moscou, continua Ivan comme s’il n’avait pas entendu son frère, — comment les Turcs, en Bulgarie, violent et égorgent les femmes et les enfants : ils clouent les oreilles des prisonniers à une clôture, les laissent ainsi jusqu’au matin, puis les pendent. On parle parfois de la cruauté de l’homme, et on la compare à celle des fauves : que c’est injuste pour ceux-ci ! les fauves n’ont pas la cruauté artistique des hommes. Imagine-toi un bébé encore à la mamelle, dans les bras de sa mère tremblante ; autour d’eux, les Turcs ! Une plaisante fantaisie leur vient : ils caressent l’enfant, rient pour le faire rire, y réussissent. A ce moment, un Turc braque sur lui un pistolet à bout portant. L’enfant rit joyeusement, tend ses petites mains u^r saisir le pistolet : tout à coup l'artiste presse la gachette et casse la tête de l’enfant. C’est esthétique, n’est-ce pas ? On dit que les Turcs aiment beaucoup les douceurs...

— Frère , pourquoi tout cela ?

— Je pense que l’homme a créé le diable à son image. — Comme Dieu, alors ?

— Tu sais très-bien placer ton mot, comme dit Polonius dans Hamlet ! Soit , cela me plaît. Mais il est beau , ton Dieu, si l’homme l’a fait à son image! Tu me demandais tout à l’heure pourquoi je disais tout cela? Vois-tu, je suis un dilettante ; je réunis certains détails, tout ce que je trouve dans les journaux et tout ce qu’on me raconte, et cela fait déjà une joHe collection. Eh bien, il n’y a pas mal de turqueries en Europe. Il y avait à Genève un certain Richard, un assassin. Il fut pris, jugé et condamné. C’était un enfant adultérin donné par ses parents à des bergers, et il avait été élevé à la façon des bêtes, sans rien apprendre. Il allait presque nu, se passait souvent de manger ; devenu un peu grand , il vola. Il finit par tuer un vieillard pour le dévaliser. Il fut donc condamné à mort. Ah! on n’est pas sentimental là-bas! Dans la prison, prêtres, congréganistes , dames bienfaisantes s’emparent de lui. On lui apprend à lire et à écrire, on lui explique l’Évangile, et, finalement, il avoue solennellement son crime. Alors il s’adresse au tribunal; il lui écrit qu’il est un monstre, que Dieu l’a illuminé. Tout Genève est en émoi; les bigots, les membres des sociétés charitables se précipitent dans sa prison. On l’embrasse, on l’étreint : Tu es notre frère ! la lumière t’a été révélée ! » Richard pleure. « Oui, la vérité est descendue en moi ! Ma jeunesse a été nourrie des glands des pourceaux. Mais je vais mourir dans le sein de Dieu. » Le dernier jour arrive. Richard, affaibli, recommence à pleurer, et dit : « Voici le plus beau jour de ma vie : je vais à Dieu ! — Oui , crient les prêtres, les juges et les dames charitables; c’est le plus beau jour de ta vie . car tu xas à Dieu ! » Tous se rendent à l’échafaud. « Meurs, frère, crie-t-on à Richard, meurs dans le sein de Dieu !» Et le frère Richard monte à l’écha- faud, on le met sous la guillotine et on lui coupe la tête, à ce bon frère que la sainteté a envahi. — Je trouve cela très- caractéristique. Les faits sont relatés dans une brochure française : une traduction russe en a été faite, on l’envoie partout gratis comme supplément de divers journaux. D’ailleurs, nous n’avons rien de mieux que cette his- toire-là. Nekrassov raconte en vers comment un moujik frappe de son fouet sur les yeux de son cheval, t sur ses doux yeux ». Nous avons tous vu cela, c’est très-russe. Le poëte décrit le petit cheval surchargé, empêtré dans la boue avec sa charrue qu’il n’en peut retirer. Le moujik , furieux, le frappe, sans comprendre ce qu’il fait, enivré de la souffrance qu’il inflige. «. Tu ne peux , tire pourtant! Meurs, mais tire! » La rosse se débat; il la fouette, il la fouette, la brute sans défense , il la fouette dans ses doux yeux où roulent des larmes. Enfin elle tire, elle tire, finit par dégager la charrue, et s’en va tremblante, n’osant plus souffler , ne marchant plus que grâce à la force acquise. Nekrassov nous a fait là une peinture terrible. Mais le cheval nous a été donné par Dieu pour exercer nos fouets. Les Tartares nous ont légué le knout à cette fin. Pourtant on peut fouetter aussi les hommes. Un monsieur distingua et une « dame » fouettent volontiers avec des verges leur petite fille de sept ans. Le petit père sourit : les verges ont des épines, cela se sent mieux. Il s’échauffe à chaque coup; c’est un plaisir pour lui. On fouette une minute durant, cinq minutes, dix minutes, de plus en plus volontiers. L’enfant crie ; puis il ne peut plus crier , il étouffe : c Papa ! papa ! petit papa ! » L’affaire va jusqu’au tribunal. On se procure un avocat. Il y a longtemps que les Russes appellent l'ablocat conscience vénale. Et l’avocat défend son client : l’affaire est simple ! C’est une question d’intérieur : un père fouette sa fille ! Quelle honte que cela vienne devant un tribunal ! Le jury est convaincu, et rend une sentence de non-lieu. Le public accueille avec des larmes de joie l’acquittement du bourreau. Que n’étais-je là ! J’aurais proposé de créer une bourse en faveur de cet excellent homme!... Le joli tableau, hein? J’ai mieux encore, Alioscha. C’est une petite fille de cinq ans que ses père et mère ont prise en haine, t Une famille d’honorables fonctionnaires, instruits et bien éduqués. » C’est un goût assez commun dans l’humanité , celui de torturer les en- fants ; il va sans dire qu’avec les gens d’âge mûr, ces mêmes barbares, qui mettent les enfants à la question, sont doux, humains, affables. Au fait, c’est peut-être leur façon d’aimer l’enfance ! Les enfants sont sans défense : voilà, ce qui séduit la cruauté, c’est leur confiance angélique. Ils ne savent où aller, qui appeler, voilà ce qui irrite le sang des méchants. Certes, il y a une bête au fond de chaque homme; chez l’un, c’est un tigre ; chez l’autre, un porc, et tous deux jouissent aux cris d’une victime... Donc, ces excellents parents soumirent la fillette à d’horribles tortures : ils la battirent , fouettèrent , piétinèrent sans raison; tout son corps était bleu. Il y avait du raffinement dans leur atrocité : pendant les nuits de gel, ils enfermaient la petite dans le cabinet d’aisances, sous prétexte qu’elle ne demandait pas à temps, la nuit, qu’on la fît sortir. Us lui barbouillaient le visage d’excréments, et sa mère la forçait à les manger, sa mère, sa propre mère ! et cette mère dormait paisiblement aux cris de si fille ! Comprends-tu ? Vois-tu ce petit être qui ne sait pas encore penser, le vois-tu frapper de ses petits poings sa poitrine haletante et en pleurant des larmes de sang crier vers « le bon Dieu », lui demander secours? Comprends-tu, novice de ce bon Dieu, comprends-tu le but de tout cela ? On dit que tout cela est nécessaire pour établir dans l’esprit de l’homme la distinction du bien et du mal : mais à quoi bon cette diabolique distinction, si elle coûte si cher? Toute la science du monde ne vaut pas les larmes des enfants. Je ne parle pas des souffrances des adultes; mais ces petits enfants, cette petite fille 1 Je te fais souffrir, Alioscha? Je vois que tu es mal à l’aise. Préfères-tu que je me taise ?

— Non, je veux souffrir, murmura Alioscha.

— Encore un petit tableau par curiosité, il est si caractéristique! Je viens de lire cela dans une de nos Revues historiques, l’Arkiv ou la Siarina ’, je ne sais plus. C était au moment le plus dur de notre servitude, dans les commencements du peuple : — Vive le Tzar libérateur ’I Un général, de grandes relations , très-riche pomiestchik , de ces individus convaincus qu’ils ont droit de vie et de mort sur leurs subordonnés , vivait dans une de ses pro-

’ Rousski-Arkiv et Rouskaia-Starina : l'Archive russe et l'Antiquité russe.

Nom populaire du tzar Alexaodre II.

priétés de deux mille âmes, plein de morgue , traitant de très-haut ses voisins moins fortunés que lui. Il avait des centaines de chiens dans un chenil et cent garde-chiens. Un jeune dvorovy, âgé de huit ans. avait blessé d’un coup de pierre à la jambe un des chiens favoris du général. Le général fit arrêter le coupable chez sa mère. Le gamin passa la nuit au poste. Le lendemain matin, de bonne heure, le général, en grand uniforme, monte à cheval pour aller à la chasse, entouré de ses piqueurs montés comme lui. On rassemble toute la dvornia pour faire un exemple, et la mère du coupable comparaît devant tout ce monde. On amène le gamin. La matinée était froide et brumeuse. Le général ordonne d’ôter à l’enfant ses habits, jusqu’au dernier. L’enfant grelotte , muet et fou de terreur. € Faites-le courir! » commande le général. « Cours! cours! > lui crient les piqueurs. Le gamin commence à courir. « Velaut! » crie le général, et il lance sur lui toute la meute. Les chiens déchirèrent le gamin en lambeaux sous les yeux de sa mère... On a imposé au général un conseil judiciaire. Fallait-il le fusiller ? Parle, Alioscha.

— Fusiller, dit tout doucement Alioscha, pâle, avec un sourire convulsif.

— Bravo ! Si tu le dis, toi, c’est que... Ah! voyez- vous l’ascète! Voilà donc le diable que tu as dans le cœur, Ahoscha Karamazov !

— J’ai dit une bêtise , mais...

— Oui, oui, mais.,. Sache, novice, que les bêtises sont essentielles au monde, que c’est sur elles que le monde est fondé , que rien n’est possible sans elles. Nous savons ce que nous savons.

— Que sais-tu ?

— Je n’y comprends rien, reprit Ivan comme en rêve; mais je n’y veux rien comprendre quant à présent. Je m’en tiens aux faits, j’ai renoncé à comprendre...

— Pourquoi me soumets-tu à cette épreuve? Me le diras-tu, à la fin?

— Certes ; c’est que tu m’es cher, et je ne veux pas t’abandonner à l’influence de ton Zossima.

Ivan se tut, et son visage s’assombrit.

— Écoute, reprit-il , j’ai choisi mes exemples parmi les enfants pour que ce soit plus clair. Les hommes sont cou. pables. On leur avait donné un paradis et ils ont convoité le feu du ciel 1 Ils ne méritent aucune pitié. Il faut une sanction aux crimes des hommes, et non pas une sanction éloignée, reculée jusqu’à la vie future , mais ici même, et sous nos yeux. Je ne veux pas servir à fumer la terre pour la préparer aux éclosions futures : je veux voir de mes propres yeux la gazelle dormir sans peur auprès du lion et la victime embrasser le meurtrier. C’est sur ce désir-là que se fondent toutes les religions. Et moi, j’ai la foi 1 Mais les enfants, qu’en ferai-je? Insoluble (jnestion! Si tous doivent souffrir pour concourir par leurs souffrances à l’harmonie éternelle , quelle est la raison des souffrances des enfants? Je comprends la solidarité du péché et du châtiment entre les hommes, mais elle n’existe plus entre les enfants innocents. Quant à la solidarité du péché originel , c’est une vérité qui n’est pas de ce monde , et je me refuse à la comprendre, t Ils grandiront, dira un mau vais plaisant , et auront le temps de pécher ! » Mais ce gamin de huit ans, il ne péchera plus!... Alioscha, je ne blasphème pas. Je comprends combien tressaillira l’univers quand le ciel et la terre se confondront dans le même cri de louange, et quand tout ce qui vit ou a vécu proclamera : t Tu as raison , Seigneur , car ta vérité nous est enfin révélée ! > quand le bourreau , la mère et l’en- fant s’embrasseront en répétant : t Tu as raison, Sei- gneur ! » Certes, alors tout sera accompli, expliqué ! Mais c’est contre cet accomplissement que je me révolte ! (Et je prends mes mesures, à ce sujet, pendant que je suis encore sur la terre.) Vois-tu, Ahoscha, quand je verrai ce moment, il se peut que je m’écrie avec tous les autres, en regardant la mère embrasser le bourreau de son enfant : « Tu as raison. Seigneur ! » mais ce sera contre ma volonté. Je le déclare, pendant que j’en ai le temps , je me refuse à accepter cette harmonie universelle ; je prétends qu’elle ne vaut pas une seule larme d’enfant , parce que cette larme restera tou- jours sans rachat : et, par ce fait même que cette larme ne peut être effacée du monde, elle détruit cette harmonie. Car, comment la racheter? C’est impossible ! Que les bourreaux souffrent en enfer, qu’importe? L’enfant aussi a eu son enfer ! Et puis, qu’est-ce que cette harmonie qui comporte un enfer? Je veux le pardon, le baiser universel, l’abolition de la souffrance, et si la souffrance des enfants sert à compléter la somme de souffrance nécessaire pour acheter la vérité, je prétends que cette vérité ne vaut pas le prix dont on la paye. Je ne veux pas que la mère par- donne au bourreau, elle n’en a pas le droit. Qu’elle lui pardonne ce qu’il lui a fait souffrir à elle, mais non pas ce qu’il a fait souffrir à l’enfant sous la dent des chiens. Elle n’a pas le droit de pardonner pour son fils, quand bien même son fils le lui ordonnerait. Mais si le droit de pardonner n’existe pas, où est l’harmonie ? Et c’est par amour pour l’humanité que je refuse cette harmonie ! J’aime mieux garder mes souffrances non rachetées, même eussé-je tort. C’est trop cher pour ma bourse, l’entrée dans cette harmonie-là : je rends mon billet. Or, si je suis honnête, je dois le rendre au plus tôt ; c’est ce que je fais. Je ne refuse pas d’admettre Dieu ; mais je lui rends son billet, respectueusement.

— Mais c’est une révolte ! dit Alioscha d’une voix douce.

— Une révolte ! Je ne voudrais pas t’entendre dire ce mot-là. Peut-on vivre révolté ? Réponds-moi sincèrement. Imagine-toi que l’avenir de l’humanité dépende de ta volonté ; pour donner le bonheur aux hommes, le pain et la tranquillité, il est nécessaire de mettre à la torture un seul être, le petit enfant qui se frappait la poitrine avec son petit poing, afin de fonder sur ses larmes le bonheur futur : consentirais-tu, à ces conditions, à être l’architecte de ce bonheur-là ? Réponds sans mentir.

— Non, je n’y consentirais pas.

— Eh bien ! peux-tu admettre que les hommes, pour qui tu souhaites ce bonheur, consentent à l’accepter au prix du sang de ce petit martyr ?

— Non, je ne puis l’admettre, frère ! dit tout à coup Alioscha, les yeux étincelants. Mais tu viens de demander s’il y a dans le monde entier un Être qui aurait le droit de pardonner : cet être existe, il peut tout pardonner, tout et pour tout, car c’est lui-même qui a versé son sang innocent pour tous et pour tout. Tu l’as oublié. C’est précisément sur lui que se fonde le monument du monde, et c’est à lui de crier : « Tu as raison, Seigneur, car ta vérité nous est révélée. »

— Ah ! oui, c’est le seul Sans péché, le seul innocent ! Non, je ne l’ai pas oublié ; je m’étonne même que tu ne me l’aies pas objecté depuis longtemps, car, d’ordinaire, les tiens commencent par le mettre en cause. Sais-tu, — mais ne ris pas, — j’ai écrit là-dessus un poëme, il y a un an. Si tu as encore dix minutes à perdre avec moi, je vais te le raconter.

— Tu as écrit un poëme !

— Non, je ne l’ai point écrit, dit Ivan en riant. Je n’ai pas fait deux vers dans ma vie. Mais j’ai rêvé ce poëme, et il est gravé dans ma mémoire. Tu seras mon premier lecteur, c’est-à-dire auditeur.

— Je t’écoute.

— Mon poëme s’appelle le Grand Inquisiteur ; c’est absurde, tu vas voir.

V

D’abord, un mot de préface. L’action se passe au seizième siècle. Tu sais qu’à cette époque on usitait les puissances célestes comme machines poétiques. Je ne parle pas de Dante. En France, les clercs et les moines donnaient des représentations entières où l’on montrait la Madone, les anges, les saints, le Christ et Dieu le Père lui-même. Tout se passait très-simplement. Dans Notre-Dame de Paris de Victor Hugo, en l’honneur de la naissance du Dauphin, sous Louis XI, à Paris, on voit représenter dans les salons de la prévôté une scène intitulée : le Bon Jugement de la très-sainte et gracieuse Vierge Marie. Dans ce Mystère, la Madone paraît en personne et prononce son bon jugement. Chez nous, à Moscou, avant Pierre le Grand, on donnait de temps en temps des représentations analogues dont l’Ancien Testament faisait les frais. En outre, circulaient alors beaucoup de romans et de poëmes qui mettaient en scène les saints, les anges et tout le ciel. Dans nos monastères, on copiait, on traduisait ces poèmes, on en composait même de nouveaux. C’était du temps des Tartares. Par exemple, nous avons un petit poème monastique, probablement traduit du grec : le Pèlerinage de la Madone à travers les souffrances. Il y a des tableaux d’une hardiesse dantesque. La Madone visite l’enfer, et c’est l’archange saint Michel qui la guide. Elle voit les pécheurs et leurs tortures. Entre autres, il y a une catégorie très-intéressante de pécheurs dans un lac de feu. Quelques-uns se noient dans ce lac : ceux-là sont oubliés de Dieu même. La Madone pleure, tombe à genoux devant l’autel de Dieu et le supplie de pardonner à tous les pécheurs, sans distinction. Son entretien avec Dieu est d’un intérêt que je ne puis rendre. Elle prie, elle insiste. Dieu lui montre les pieds et les mains cloués de son fils, et demande à la Mère Douloureuse : « Comment pourrais-je pardonner à ses bourreaux ? » Mais elle ordonne à tous les saints, à tous les anges, à tous les archanges de tomber à genoux avec elle et de crier grâce pour tous les pécheurs, sans distinction. Elle triomphe : toutes les souffrances de la géhenne cessent, chaque année, du vendredi saint à la Pentecôte, et les pécheurs, du fond de l’enfer, remercient Dieu et crient : « Tu as raison, Seigneur, et ta sentence est juste. » Eh bien, mon petit poëme serait du même genre. Jésus apparaît ; il ne dit rien et ne fait que passer. Il y a déjà quinze siècles accomplis depuis qu’il a dit, par la voix de son prophète : « Je reviendrai bientôt. Quant au jour et à l’heure, personne, et pas même le Fils, ne les connaissent. » Telles furent ses paroles avant de disparaître, et l’humanité l’attend toujours avec la même foi, ou plutôt avec une foi plus ardente encore qu’il y a quinze siècles. Mais le diable ne sommeille pas ; le doute commence à corrompre l’humanité, à se glisser dans la tradition des miracles. À ce moment, au nord de la Germanie, naissait une hérésie terrible, qui précisément niait les miracles. Les fidèles n’en crurent qu’avec plus de foi. Et l’on attend le Christ, on L’espère, on veut souffrir et mourir comme Lui jadis… Et voilà que l’humanité a tant prié depuis tant de siècles, a tant crié : « Seigneur, daignez nous apparaître ! » qu’Il a voulu, dans Sa miséricorde inépuisable, descendre vers ses fidèles.

Et voilà qu’il a voulu Se montrer, pour un instant au moins, au peuple, à la multitude malheureuse, plongée dans l’abîme du péché, mais qui L’aime d’un amour puéril. Le lieu de l’action est Séville ; l’époque, l’Inquisition, ce temps où chaque jour voyait, à la plus grande gloire de Dieu :

Des auto-da-fé superbes

D’horribles hérétiques.

Oh ! certes, ce n’est point la venue promise pour la fin des temps, alors qu’il apparaîtra tout à coup , dans tout l’éclat de Sa gloire et de Sa divinité, « tel que l’éclair qui vibre à la fois d’Orient en Occident » . Aujourd’hui, Il a voulu seulement faire à Ses enfants une visite , et II a choisi le lieu et l’heure où flambaient les bûchers. Il a repris cette forme humaine déjà portée quinze siècles auparavant du- rant trente-trois années.

Le voici qui descend parmi la cendre des bûchers. Pré- cisément hier , le cardinal grand inquisiteur, en présence du Roi, des seigneurs , des chevaliers, des cardinaux et des plus charmantes dames de la cour, devant tout le peuple assemblé, a brûlé un cent d’hérétiques ad majorem gloriam Dei. Sans chercher à exciter l’attention , IL marche modestement. Mais tous le reconnaissent.

Ce serait une des plus belles pages du poëme, si je par- venais à bien faire comprendre pourquoi on Le reconnaît. Le peuple, emporté par un irrésistible élan, se presse sur Son passage et Lui fait cortège. Silencieux, avec un sou- rire plein de compassion, Il traverse les rangs de la foule ; l’amour embrase Son âme; de Ses yeux émanent la LUMIÈRE , la SCIENCE et la FORCE en rayons ardents qui éveillent l’amour parmi les hommes. Il leur tend les bras. Il les bénit. De Lui, de Ses vêtements même se dégage une vertu qui guérit. Un vieillard, aveugle-né, sort de la foule et crie : « Seigneur, guéris-moi, que je puisse te voir! » Une écaille tombe de ses yeux et l’aveugle voit. Le peuple verse des larmes de joie et baise la terre où IL a marché. Les enfants jettent des fleurs sur Ses pas et chantent : « Ilosanna ! » et le peuple s’écrie : « C’est LUI! ce doit être LUI 1 ce ne peut être que LUI ! » Il s’arrête sur le parvis de la cathédrale de Séville. Des gens apportent un petit cercueil blanc où repose une en- fant de dix-sept ans, la fille d’un des notables de la ville; on se lamente; le corps, dans le cercueil ouvert, repose sur des fleurs.

— Il ressuscitera ton enfant ! crie le peuple à la mère en larmes.

L’ecclésiastique, venu pour recevoir le cercueil, regarde avec étonne meut et fronce le sourcil. Mais soudain la mère crie :

— Si c’est TOI, ressuscite mon enfant 1

Et elle se prosterne devant LUI. Le cortège s’arrête , on dépose le cercueil sur les dalles; IL le considère avec pitié, et comme jadis, une fois encore, il profère le talipha koumi (lève-toi, jeune fille) !

La morte se soulève, s’assied, sourit, ouvre les yeux, regarde alentour avec surprise. Elle a dans les mains le bouquet de roses blanches destiné à sa tombe. Le peuple, saisi de stupeur, s’écrie, pleure.

En cet instant, passe devant la cathédrale le cardinal grand inquisiteur en personne. C’est un vieillard de quatre-vingt-dix ans, haut de taille, droit, d’une ascé- tique maigreur. Les yeux sont profondément enfoncés dans l’orbite , mais ils luisent d’une flamme que la vieil- lesse n’a pas éteinte. Oh! il n’a plus le costume d’apparat qu’il portait hier, tandis qu’on brûlait les ennemis de l’ÉgHse ; — non . maintenant il a de nouveau endossé sa vieille soutane de moine. Ses sinistres collaborateurs et les estafiers du Saint-Office le suivent à distance respectueuse. Il s’arrête à l’aspect de la foule et observe de loin. Il a assisté à toute la scène : le cercueil déposé devant l’étranger, la résurrection de la jeune fille, il a tout vu , et son visage s’assombrit. Il froncé ses épais sourcils blancs, et ses yeux luisent d’un éclat funeste. Il LE désigne du doigt aux estafiers, et ordonne de le saisir : telle est sa puissance et telle l’habitude du peuple de se soumettre en tremblant devant lui qu’aussitôt la fouie s’écarte, un silence de mort règne, et les sbires L’appréhendent et L’emmènent. Comme un seul homme, tout ce peuple s’incline jusqu’à terre devant le vieillard qui le bénit sans parler et reprend son chemin. Les estafiers conduisent le prisonnier à la prison de la sainte Inquisition; IL est enfermé dans une cellule étroite et ténébreuse. La journée s’achève : c’est la nuit, une nuit espagnole, sans lune, chaude, étouffante. L’atmosphère est saturée de l’odeur des lauriers et des citronniers. Tout à coup, dans les ténèbres, la porte de fer du cachot s’ouvre : entre le grand inquisiteur lui-même, une lampe à la main. Il s’avance avec lenteur. Il est seul. La porte se referme derrière lui. H sarrête sur le seuil, et longuement, durant deux minutes, il considère le prisonnier. Enfin il s’approche doucement, dépose la lampe sur la table et parle.

— C’est TOI ? TOI ?

Mais il n’attend pas la réponse et se hâte de poursuivre :

— Ne parle pas, tais-toi. D’ailleurs, que dirais-tu? Je le sais trop bien, ce que tu dirais. Mais tu n’as pas le droit d’ajouter un seul mot à ce que tu as déjà dit. Pourquoi es- tu venu nous déranger? Car tu nous déranges, tu le sais bien. Mais sais-tu ce qui arrivera dès demain ? Je t’ignore, je ne veux pas savoir si tu es LUI ou seulement son apparence; mais, qui que tu sois, demain je te condamnerai , et tu périras dans les flammes comme le plus criminel des hérétiques, et tu verras ce même peuple, qui tout à l’heure te baisait les pieds, s’empresser, sur un signe de moi, d’apporter des fagots à ton bûcher. Le sais-tu? Peut-être, — ajoute le vieillard , songeur, sans cesser d’épier du regard le prisonnier.

— Je ne comprends pas bien ce que cela signifie , Ivan , observa en souriant Alioscha, qui jusqu’alors avait écouté sans interrompre. Est-ce une fantaisie , ou une erreur du vieillard, quelque quiproquo ?

Ivan éclate de rire.

— Tiens-toi à ta dernière hypothèse, si tu es corrompu par le réalisme moderne au point que tu ne puisses rien admettre de surnaturel. Un quiproquo, dis-tu? Soit. Cela s’explique, d’ailleurs , poursuivit-il en riant de nouveau; mon inquisiteur a quatre-vingt-dix ans et son idée a pu le rendre fou depuis longtemps. Il se peut aussi qu’il ait été fortement impressionné par l’aspect du prisonnier. Enfin, c’est peut-être un simple délire, le songe d’un vieillard qui touche à sa dernière heure et dont le cerveau est encore ébranlé par le spectacle récent de l’auto- da-féde cent hérétiques. Mais, fantaisie, quiproquo, songe, qu’importe? Ce qu’il faut seulement retenir, c’est que l’inquisiteur révèle pour la première fois ce qu’il a tu pendant toute sa vie.

— Et le prisonnier ne dit rien ?

— Ne doit-il pas se taire, en tout cas? Le vieillard lui-même ne lui a-t-il pas fait remarquer qu’il n’a pas le droit d’ajouter un mot à ses anciennes paroles? C’est peut-être le trait caractéristique du catholicisme romain, selon moi, du moins : « Tout a été transmis par TOI au Pape, c’est donc du Pape désormais que tout dépend; nous n’avons que faire de TOI, ne viens pas nous dé- ranger. » C’est la doctrine des Jésuites, je l’ai lue dans leurs livres. « As-tu le droit de nous révéler un seul des secrets du monde d’où tu viens? » lui demande mon vieillard, et il fait lui-même la réponse : « Non, tu n’en as pas le droit, puisque cette révélation s’ajouterait à celle que tu fis jadis, et que par là tu compromettrais cette liberté que toi-même prêchas. Toutes tes révélations nou- velles ne pourraient que gêner la liberté de la foi humaine, puisqu’elles constitueraient, aux yeu\ des hommes, autant de miracles : cependant, il y a quinze siècles, tu prônais au-dessus de tout cette liberté de la foi. N’as-tu pas dit bien souvent : « Je vous ferai libres. » Tu les as vus , les hommes libres, ajoute brusquement le vieillard. Ah I cela nous a coûté cher, reprend-il en le regardant avec sévérité ; mais enfin [nous avons accompli cette œuvre en ton nom. L’établissement de la liberté nous a coûté quinze siècles de rude tâche; mais c’est fait, et bien fait. Tu ne me crois pas? Tu jettes sur moi un doux regard, sans même me faire l’honneur de t’indigner. Mais sache que jamais les hommes ne se sont crus plus complètement libres qu’aujourd’hui, depuis qu’ils ont déposé leur liberté à nos pieds. Cela, il est vrai, c’est notre œuvre : est-ce la liberté que tu rêvais ?

— Voilà encore que je ne compiends pas , interrompit Alioscha ; il fait de l’ironie ? il plaisante ?

— Non pas ! Il se loue d’avoir supprimé la liberté pour rendre les hommes heureux, « Car c’est aujourd’hui pour la première fois ( il parle, naturellement, de la fondation de l’Inquisition] qu’on peut songer au bonheur des hommes. L’être humain est naturellement révolté : est-ce que des révoltés peuvent être heureux ? Tu étais averti, les conseils ne t’ont pas manqué, mais tu ne les as pas écoutés ; tu t’es privé du seul moyen réel de donner du bonheur aux hommes, mais tu nous as légué la besogne, tu nous as promis, tu nous as solennellement confié le droit de lier et de délier ; tu ne penses pas, j’espère, à nous retirer ce droit. Pourquoi donc es-tu venu nous déranger ? »

— Que signifient ces mots : c Les conseils ne t’ont pas manqué > ? demanda Alioscha,

— Mais c’est le point capital où le vieillard doit insister ! € L’Esprit terrible et intelligent, l’Esprit de la négation et du néant, reprend-il, t’a parlé dans le désert, et les Écritures attestent qu’il t’a « tenté ». Est-ce vrai ? et pouvait-on rien dire de plus profond que ce qui te fut dit dans les trois questions, ou, pour employer le langage des Écritures, dans les trois o tentations » que tu as repoussées ? S’il y eut jamais miracle authentique, foudroyant, c’est celui des trois tentations ! Le fait seul que ces trois questions aient pu être posées est par lui-même un miracle. Supposons qu’elles aient été effacées du Livre, qu’il faille les inventer, les imaginer de nouveau pour les y replacer. Supposons que, dans ce but, on réunisse tous les sages de la terre, hommes d’État, princes de l’Église, savants, philosophes, poëtes, et qu’on leur dise : — Cherchez, trouvez trois questions qui non-seulement correspondent à la grandeur de l’événement, mais encore expriment en trois mots, en trois phrases humaines, toute l’histoire de l’humanité future, — crois-tu que ce congrès de toutes les intelligences terrestres pourrait imaginer quoi que ce soit d’aussi haut, d’aussi fort que les trois questions de l’intelligent et puissant Esprit? Ces questions révèlent par elles seules que tu n’eus pas affaire, ce jour- là, à un esprit humain, contingent : c’était l’Esprit Éternel, Absolu. Toutes les histoires ultérieures de l’humanité étaient prédites et condensées dans ces trois mots ; ce sont les trois formes où se concrètent toutes les contradictions de l’histoire de notre espèce. Cela n’était pas encore évident, l’avenir était encore inconnu; mais quinze siècles se sont passés, et nous voyons bien que tout était prévu dans la TRIPLE QUESTION : c’est notre histoire. Décide donc toi-même : (jui avait raison ? Toi,ou celui qui t’interrogea ? Rappelle-toi... Voici la première question, — le sens, sinon le texte : « Tu veux te présenter au monde les mains vides , annonçant aux hommes une liberté que leur sottise et leur méchanceté naturelles ne leur permettent pas de comprendre, une liberté épouvantable , — car pour l’hounne et pour la société il n’y eut jamais rien d’aussi épouvantable que la liberté! mais vois ces pierres dans ce désert aride : change-les en pains, et tu verras l’humanité courir après toi comme un troupeau, reconnaissante, soumise, craignant seulement que ta main se retire et que les pains redeviennent pierres. > Mais toi, tu n’as pas voulu priver l’homme de la liberté, tu as repoussé la tentation : « Car que deviendrait l’humanité si l’obéissance était achetée avec des pains? » Tu as répondu que l’homme ne vit pas seulement de pain ; — mais tu ne savais pas que l’esprit de la terre , au nom de ce pain de la terre, devait se dresser contre toi , te livrer bataille et te vaincre ! et tous le suivront en criant : « Qui est semblable à cette bète? elle nous a donné le feu du ciel ! » Des siècles passe- ront, et l’humanité proclamera par la bouche de ses sa- vants et de ses sages qu’il n’y a pas de crimes, et, par conséquent, pas de péché; qu’il n’y a que des affamés.

— tt Nourris-les, si tu veux qu’ils soient vertueux! » Ce cri sera la devise de ceux qui se lèveront contre toi, ils l’inscriront sur leur drapeau; et ton temple sera renversé , et à sa place un nouvel édifice s’élèvera , une autre tour de Babel , qui sans doute ne sera pas plus achevée que la première : pourtant, tu aurais pu épargner aux hommes ce nouvel effort et mille ans de souffrances,

— car ils viendront à nous, après avoir peiné mille ans à construire leur tour! ils nous chercheront sous terre, dans les catacombes où nous serons cachés (on nous persécu- tera , on nous martyrisera encore) ; ils nous découvriront et crieront vers nous : t Du pain ! ceux qui nous avaient promis le feu du ciel ne nous l’ont pas donné. » Et c’est nous qui achèverons leur Babel : il n’y manquait que du pain et nous leur en donnerons. Et nous leur en donnerons en ton nom ! Nous savons mentir, nous parlerons en ton nom. Eh ! ne mourraient-ils pas de faim, sans nous? Est-ce leur science qui les nourrira? Point de pain tant qu’ils auront la liberté! Mais ils finiront par nous l’apporter, leur Uberté, par la déposer à nos pieds : « Des chaînes et du pain ! » Ils comprendront que la liberté n’est pas compatible avec une juste répartition du pain terrestre çntretous les vivants, parce que jamais, — jamais I — ils ne sauront faire le partage entre eux ! Ils se convaincront aussi qu’ils sont indignes de la liberté ; faibles, vicieux, sots et révoltés comme ils sont. Tu leur promettais le pain du ciel : de grâce! peux- tu comparer ce pain-là avec celui de la terre, la race humaine étant la chose vile et incorrigiblement vile qu’elle est? Tu pourras, avec ton pain du ciel, attirer et séduire des milliers d’âmes, voire des dizaines de milliers ; mais, et les millions et les dizaines de milliers de millions qui n’auront pas le courage de pré- férer ton pain du ciel à celui de la terre? Ne serais-tu le Dieu que des grands et des forts ? Et les autres, ces grains de sable de la mer, les autres qui sont faibles , mais qui t’aiment, ne sont-ils à tes yeux que de vils instruments dans les mains des grands et des forts? Ils nous sont pour- tant chers , à nous , ces êtres faibles : ils finiront, tout vicieux et révoltés qu’ils soient, par se laisser dompter, ils nous admireront, nous serons leursdieux.nous qui aurons consenti à prendre sur nous le poids de leur liberté et à régner sur eux, — tant la liberté finira par leur faire peur ! et nous nous appellerons « disciples de Jésus », nous régnerons en ton nom, — sans te laisser approcher de nous. Cette imposture constituera notre part de souffrance, car il nous faudra mentir. — Voilà le sens de la première des trois questions. Elle recelait le secret du monde : tu l’as dédaigné 1 Tu mettais la liberté au-dessus de tout, alors que, en acceptant les pains, tu aurais satisfait l’éternel et l’unanime désir de l’humanité : « Donnez-nous un maître! » Car il n’y a pas de souci plus constant et plus cuisant, pour l’homme libre, que celui de chercher un objet OU un être devant qui s’incliner. Mais il ne veut s’incliner que devant une force incontestable, qui puisse rassembler tous les humains dans la communion du respect, et ce n’est pas l’objet d’un culte particulier que réclame chacun de ces lamentables êtres : c’est un culte universel , c’est une religion commune ! Et ce besoin de la communauté dans l’adoration est le principal tourment de l’individu aussi bien que de l’humanité tout entière, depuis le com- mencement des siècles. C’est pour réaliser cette chimère qu’ils se sont exterminés par le glaive. Chaque peuple s’est fait un Dieu, et chaque peuple a dit à son voisin : t Quitte tes dieux , adore les miens ou meurs !» Et il en sera ainsi jusqu’à la fin du monde : les dieux peuvent dis- paraître de la terre, l’humanité recommencera pour des idoles ce qu’elle a fait pour les dieux. Tu n’ignorais pas ce secret fondamental de la nature humaine , et pourtant tu as repoussé le drapeau, l’unique et le sûr drapeau qu’on t’offrait et qui t’aurait seul assuré l’hommage incontesté de tous les hommes , ce drapeau du pain terrestre : tu l’as repoussé au nom du pain du ciel et de la liberté , et vois ce que tu fis ensuite , — toujours au nom de la liberté ! Il n’y a pas , je te le répète, en l’homme, de plus cuisant souci que celui de chercher au plus tôt à qui déléguer la liberté qu’apporte en naissant cette misérable créature. Cependant, pour obtenir cet hommage de la liberté des hommes, il faut leur donner la paix de la conscience. Le pain t’en offrait le moyen : l’homme s’inclinera devant toi, si tu lui donnes du pain, parce que le pain est une chose incontestable; mais si, en même temps, un autre que toi s’empare de la conscience humaine, certes, alors, l’homme laissera là même ton pain pour suivre qui sut lui donner la paix de la conscience. En cela, tu avais raison; le secret de l’existence humaine consiste dans un motif de vivre. Si l’homme ne se représente pas fortement pourquoi il doit vivre, il se détruira plutôt que de continuer cette vie inexplicable, fût-il entouré d’une immense provision de pain. Mais quel parti as-tu tiré de cette vérité que tu avais surprise? Tu as élargi la liberté des hommes, au lieu de la confisquer. Avais- tu donc oublié que l’homme préfère à la liberté de choisir entre le bien et le mal la paix, fût-ce la paix de la mort? Eh! sans doute, rien ne plaît tant à l’homme que le libre arbitre ; rien aussi ne le fait tant souffrir. Et au lieu de principes solides qui pussent pacifier à jamais la conscience humaine , tu as composé ta doctrine de tout ce qu’il y a d’extraordinaire, de vague, de conjectural, de tout ce qui dépasse les forces des hommes, et, par là , tu fis comme si tu ne les aimais pas, toi qui mourus pour eux! En élargissant sa liberté, tu as introduit dans l’âme humaine de nouveaux éléments d’indestructible souffrance. Tu voulais être aimé d’un libre amour, Ubrement suivi. Au lieu de la dure loi ancienne, l’homme devait, d’un cœur libre, désormais, choisir entre le bien et le mal, sans rien pour le guider, que ton image : mais comment n’as-tu pas compris qu’il finirait par contester même ton image et même ta vérité, se sentant accablé sous le poids de ce fardeau terrible , le libre choix ? Il criera que la vérité n’est pas en toi ; car pourquoi, si tu avais possédé la vérité, aurais-tu laissé tes enfants dans une telle perplexité , en proie à tant de problèmes insolubles? Tu as donc préparé toi-même ta ruine : n’accuse que toi. Était-ce là ce qu’on te proposait ? Il y a sur la terre trois forces qui seules peuvent soumettre à jamais la conscience de ces faibles révoltés, — cela pour leur bien ; — ce sont : le miracle, le mystère, l’autorité. Tu les as repoussées toutes trois. L’Esprit terrible t’avait placé sur le faîte du temple et t’avait dit : « Veux-tu savoir si tu es le Fils de Dieu ? Précipite-toi en bas, car il est écrit que les anges le prendront sur leurs ailes : tu sauras alors si tu es le Fils de Dieu, et tu prouveras ainsi ta foi en ton Père. » Tu as repoussé la proposition, tu ne t’es pas précipité en bas du temple. Oh ! sans doute, tu affirmas par là même la sublime fierté d’un Dieu : mais les hommes, ces faibles, ces impuissants, ne sont pas des dieux ! Tu savais que, si tu avais seulement tenté de te précipiter en bas du temple, tu aurais aussitôt perdu ta foi en ton Père, tu aurais jonché des débris de ton corps, — à la grande joie du Tentateur, — cette terre que tu venais sauver. Mais, je te le répète, y a-t-il beaucoup d’êtres semblables à toi ? As-tu pu admettre un seul instant que les hommes seraient capables de comprendre ta résistance à cette tentation ? La nature humaine n’est point telle qu’elle puisse repousser le miracle et se satisfaire de la libre élection du cœur, dans ces instants terribles où les questions vitales exigent une réponse ! Oh ! tu savais que ton héroïque silence serait conservé dans les Livres et retentirait au plus loin des âges, aux dernières limites de la terre ! Oh ! tu espérais que l’homme t’imiterait et se passerait de miracles comme un Dieu ! Mais, comme l’homme n’est pas de force à se passer de miracles, il en invente ; il s’incline devant les prodiges des magiciens, les enchantements des sorcières , — tout révolté , hérétique et athée qu’il puisse être. Et tu n’es pas descendu de la croix quand on te criait par dérision : « Descends de la croix et nous croirons en toi ! » Cette fois encore, tu n’as pas voulu asservir l’homme au miracle, parce que tu veux de lui une libre croyance, libre et non pas violentée par le prestige du merveilleux. C’est un amour libre qu’il te fallait, et non pas les transports serviles d’un esclave terrifié. Mais ici, comme partout, tu te faisais de l’homme une idée trop haute : il est esclave, quoiqu’il ait été créé rebelle! Vois et juge, après quinze siècles écoulés : Qui as-tu élevé jusqu’à toi? Je le jure, l’homme est plus faible et plus vil que tu ne pensais! Peut - il, peut-il accomplir ce que tu as accompli ? Tu as eu pour lui trop d’estime et trop peu de pitié, tu as trop exigé de lui, — toi pour- tant qui l’aimais plus que toi-même. Il fallait l’estimer moins et lui imposer de moindres devoirs. 11 est faible et lâche. Qu’importe qu’aujourd’hui il s’insurge partout contre notre autorité et s’enorgueillisse de sa révolte? C’est une vanité d’écolier. Va, les hommes sont des gamins : \\> s’insurgent contre leur régent et le mettent à la porte de la classe. Mais cette mutinerie aura un terme, elle coûtera cher aux mutins. Ils peuvent renverser les temple- et ensanglanter le sol : tôt ou tard, ils comprendront l’inutilité d’une révolte qu’ils ne sont pas capables de soutenir. Ils verseront de sottes larmes; mais, enfin, ils compren- dront qu’en les créant rebelles, on s’est moqué d’eux. Ils le crieront avec désespoir, et ce blasphème accroîtra leur misère, la nature humaine n’étant pas de taille à supporter le blasphème : elle finit toujours par le châtier elle-même. Ainsi, l’inquiétude, le doute et le malheur, voilà le lot des hommes libérés par tes souffrances. Ton prophète dit qu’il a vu dans sa vision syinbolique tous ceux qui avaient part à la première résurrection et qu’ils étaient douze mille pour chaque génération. Pour être si nombreux, il fallait donc qu’ils eussent une nature plus que humaine! Ils ont porté ta croix, ils ont vécu des dizaines d’années dans un désert aride et nu, mangeant des sauterelles et des racines; — et certes, tu peux t’enor- gueillir de ces fils de la liberté, du libre amour, qui ont fait en ton nom un volontaire, un magnifique sacrifice d’eux-mêmes. Mais, rappelle-toi, ils n’étaient que quel- ques milliers, et c’étaient plutôt des dieux que des hommes : et le reste? Est-ce leur faute, aux autres, aux faibles humains, s’ils n’ont pas eu la force surnaturelle des forts ? Est-ce la faute de l’àme faible, si elle ne peut supporter des dons si terribles? N’es-tu donc venu que pour les élus? C’est un mystère alors, nous ne pouvons le comprendre, et, puisque c’est un mystère, nous avions le droit de le prêcher, d’enseigner aux hommes que ce n’est ni la liberté ni l’amour qui importent , mais le mystère, le mystère auquel ils doivent se soumettre sans raisonner, fût-ce contre leur conscience. C’est C3 que nous avons fait. Nous avons corrigé ton œuvre ; nous l’avons fondée sur le miracle, le mystère et \ autorité. Et les hommes se sont réjouis d’être de nouveau menés comme un trou- peau et délivrés enfin du don fatal qui leur avait causé tant de souffrances. Parle, avons-nous bien fait? Se peut-il qu’on nous reproche de ne pas aimer l’humanité ?N’avons- nous pas, seuls, conscience de sa faiblesse, nous qui l’avons, par égard pour les fragilités de sa nature, autorisée même à pécher, pourvu qu’elle nous en demandât la permission? Pourquoi restes- tu silencieux? Pourquoi te bornes-tu à me regarder de tes pénétrants et doux yeux? Je ne t’aime pas et je ne veux pas de ton amour ; je préfère ta colère ! Et pourquoi dissimulerais-je avec toi ? Je sais à qui je parle, tu connais ce que j’a à te dire, je le lis dans tes yeux : pourquoi donc te cacherais-je notre secret? Peut-être précisément veux-tu l’entendre de ma bouche ? Écoute alors : nous ne sommes pas avec Toi, nous sommes avec Lui. . . voilà notre secret, il y a longtemps de cela, — huit siècles! — que nous ne sommes plus avec 7*0», mais avec Lui. Depuis juste huit siècles, nous avons reçu de lui ce dernier don que tu avais repoussé avec indignation , alors qu’il t’avait montré tous les royaumes de la terre : nous avons accepté , nous , Rome et le glaive de César , et nous nous sommes déclarés les maîtres de la terre. Pourtant, notre conquête n’est pas tout à fait achevée. Oh ! l’affaire n’est qu’au début; il y a loin encore avant l’achèvement; la terre a longtemps encore à souffrir; mais nous atteindrons notre but , nous serons César, et nous penserons alors au bonheur universel. Et Toi aussi, tu aurais pu prendre le glaive de César : pourquoi as-tu refusé le dernier don ? En acceptant , tu donnais aux hommes tout ce qu’ils cherchent sur la terre : un maître, un dépositaire de leur conscience et aussi un être qui leur fournit les moyens de s’unir pour ne plus faire qu’une grande fourmilière, car le besoin de l’union universelle est le troisième et dernier tourment de l'humanité. Toujours l’humanité, dans son ensemble, tendit à l’unité mondiale. Plusieurs peuples ont été grands et glorieux : plus ils ont été grands et glorieux , et plus ils ont souffert, sentant plus fortement que les autres peuples le besoin de l’union uniAerselle. Les grands conquérants , les Timour et les Gengis-Kan , qui ont parcouru la terre comme un ouragan dévastateur, exprimaient, eux aussi, sans en avoir conscience, cette tendance des peuples vers l’unité. En prenant la pourpre de César, tu aurais fondé l’empire universel et donné la paix à l’humanité. Car à qui appartient-il de régner sur les hommes , sinon à celui qui est maître de leurs consciences, et qui tient leur pain dans ses mains ? Nous avons donc pris le glaive de César, et, ce faisant, nous t’avons repoussé; nous sommes allés à Lui. Oh ! il y aura encore des siècles de libertinage intellectuel, de pédanterie et d’anthropophagie, — car ils finiront par l’anthropophagie, après avoir élevé leur tour de Babel sans nous. Mais alors la bète viendra à nous en rampant, et léchera nos pieds et les arrosera de larmes de sang. Et nous nous assiérons sur la bête, et nous élèverons en l’air une coupe où sera écrit le mot Mystère. Et alors, seulement alors, commencera pour les hommes le règne de la paix et du bonheur. Tu es fier de tes élus, mais tu n’as qu’une élite : nous donnerons le repos à tous. Et même en cette élite, même parmi ces Forts marqués pour être des élus, combien ont fini par se lasser d’attendre, combien ont porté et porteront encore ailleurs les forces de leur esprit et l’ardeur de leur cœur, combien finiront par user contre TOI de cette liberté que tu leur donnes ? Nous donnerons, nous, le bonheur à tous, nous abolirons les révoltes et les tueries engendrées par la liberté. Oh ! nous les convaincrons qu’ils ne seront vraiment libres qu’après nous avoir confié leur liberté. Mentirons-nous ? Nous dirons vrai, et ils sauront bien eux-mêmes que nous dirons vrai, lassés qu’ils seront des doutes et des terreurs qui accompagnent nécessai- rement ta liberté. L’indépendance, la libre pensée et la science les auront égarés dans de telles ténèbres , épou- vantés par de tels prodiges, fatigués de telles exigences, que les moins doux et les moins dociles d’entre eux se tueront eux-mêmes; d’autres, indociles aussi, mais faibles et violents, s’égorgeront mutuellement; et d’autres encore, troupeaux de lâches et de misérables , se traîneront à nos pieds en criant : « Oui, vous aviez raison! vous seuls pos- sédiez son secret et nous revenons à vous : sauvez-nous de nous-mêmes ! » Sans doute, les pains qu’ils recevront de nous, ils verront bien que nous les leur prenons pour les leur partager, ces pains obtenus par leur propre travail sans aucun miracle ; ils verront bien que nous ne chan- geons pas les pierres en pains 1 mais ce qui, en vérité, leur fera plus de plaisir que le pain même , ce sera de le recevoir de nous ! Car ils n’auront certes pas oublié qu’autrefois le pain se changeait en pierre entre leurs mains ; ils remarqueront que, depuis qu’ils sont retournés à nous, les pierres redeviendront des pains. Ils comprendront définitivement la valeur de la soumission! Et tant qu’ils ne l’auront pas comprise, ils souffriront. Qui, réponds-moi, qui a le plus contribué à cette intelligence? Qui a divisé le troupeau et l’a dispersé à travers des chemins inconnus ? Les brebis se rejoindront, le troupeau rentrera dans l’obéissance, et ce sera pour toujours. Alors nous douue rons aux hommes le bonheur qui sied à de débiles créa- tures, un bonheur fait de pain et d’humilité. Oui, nous leur enseignerons l’humilité, — contre toi qui leur en- seignas l’orgueil. Nous leur prouverons qu’ils sont dé- biles, qu’ils sont de faibles enfants, mais que le bonheur des enfants a de particulières douceurs. Ils deviendront timides, ils ne nous perdront plus du regard, et, tout tremblants, se serreront contre nous comme des poussins s’abritent sous l’aile de leur mère. Ils nous admireront en nous craignant et seront fiers eux-mêmes à la pensée de toute l’énergie et de tout le génie qu’il nous aura faUu pour dompter tant de rebelles invétérés. Ils auront peur de notre colère, et leurs yeux, comme ceux des enfants et des femmes, seront des fontaines de larmes. Mais com- bien aisément , au moindre signe de nous , passeront-ils de la tristesse au rire , à la joie douce des enfants ! Sans doute , nous les astreindrons au travail ; mais nous leur ferons, pour leurs heures de loisir, une vie organisée comme les jeux des enfants, mêlée de chansons, de danses, de chœurs innocents. Oh ! nous leur permettrons même le péché, — ils sont si faibles ! Et ils nous aimeront comme des enfants, parce que nous leur permettrons le péché. Nous leur dirons que tout péché commis avec notre per- mission sera pardonné, et c’est par amour que nous leur permettrons de pécher, car nous prendrons sur nous la peine de ces péchés et leur en aurons laissé le plaisir! Ils nous adoreront comme des bienfaiteurs, nous qui aurons pris sur nous la peine de leurs péchés ! Ils nous diront tout, et, suivant qu’ils seront plus ou moins obéissants, nous leur permettrons ou leur défendrons de vivre avec leurs femmes OU leurs maîtresses, d’avoir des enfants ou de n’en pas avoir, — et ils nous obéiront avec joie. Ils nous soumettront les plus pénibles secrets de leur conscience, et nous décide- rons en tout et pour tout, et ils recevront nos sentences avec allégresse, parce qu’elles les délivreront du cruel souci de choisir eux-mêmes et de se déterminer librement. Tous les millions d’êtres , ainsi, seront heureux, sauf une centaine de mille : sauf nous, les dépositaires du secret. Car nous serons malheureux. Les heureux se compte- ront par millions de millions, et il y aura cent mille martyrs de la connaissance, exclusive et maudite, du bien et du mal. Ils mourront paisiblement, ils s’étein- dront doucement en ton nom, et, au delà de la tombe, il ne verront que la mort. Pourtant, nous garderons le secret; nous les leurrerons, pour leur bonheur, d’une récompense éternelle dans le ciel. Car, s’il y a un autre monde, il n’est certes pas fait pour des êtres comme eux. On vaticine que tu reviendras, entouré de tes élus, de tes héros, et que tu vaincras : nous dirons que tes héros n’ont sauvé qu’eux-mêmes, et nous aurons, nous , sauvé le monde entier. On dit que la fornicatrice, assise sur la bète et tenant dans ses mains la coupe du mystère, sera déshonorée et que les faibles se révolteront encore , dé- chireront sa pourpre et dévoileront son corps impur. Mais je me lèverai alors et je te montrerai les milliers de milliers d’heureux qui n’ont pas connu le péché. Et nous, qui, pour leur bonheur, aurons assumé le poids de leurs fautes , nous nous dresserons devant toi , disant : « Juge- nous, si tu le peux et si tu l’oses 1 » Je ne te crains pas. Je suis allé au désert, moi aussi; moi aussi, j’ai vécu de sauterelles et de racines ; moi aussi j’ai béni la liberté que tu donnas aux hommes et j’ai rêvé d’être compté parmi les Forts. Mais j’ai tôt abdiqué ce rêve, j’ai renoncé à ta folie pour m’ aller joindre aux groupes de ceux qui corrigèrent ton œuvre. J’ai laissé les fiers pour aller faire le bonheur des humbles.

Ce que je te dis se réalisera : notre empire s’élèvera.

Je te répète que demain, sur un signe de moi, tu verras un troupeau soumis apporter des charbons ardents au bûcher oij je te ferai mourir, parce que tu es venu nous déranger. Qui, en effet, mérita plus que toi le bûcher? Demain, je te brûlerai. Dixi.

Ivan s’arrêta. Il s’était exalté en parlant; tout à coup, il éclata de rire.

Alioscha avait écouté sérieusement, avec une émotion extrême. Plusieurs fois il avait voulu interrompre son frère et s’était retenu.

— Mais... c’est un non-sens ! Ton poëme est la louange et non pas la condamnation de Jésus ! Qui croira ce que tu dis à propos de la liberté? Est-ce ainsi qu’il faut la comprendre? Est-ce la doctrine de l’Église orthodoxe? Rome peut-être, et encore! les pires des catholiques, les inquisiteurs, les Jésuites!... D’ailleurs, quel personnage fantastique, ton inquisiteur! Quels sont ces péchés assumés pour les autres hommes? Quels sont ces dépositaires de ’mystères qui prennent pour eux l’anathème et laissent le bonheur à l’humanité? Quand a-t-on vu cela? Nous connaissons les Jésuites; on en dit du mal, mais sont-ils ce que tu dis? Nullement!... C’est l’armée avec laquelle Rome pense asservir le monde au commandement impérial du Pape... Voilà leur idéal. Il n’y a là aucun mystère, aucune haute tristesse... Le plus simple désir de régner, la plus vile soif de bonheur terrestre , une sorte de servage futur avec ceci de particulier qu’ils seront, eux, les pomiesichikf , voilà tout. Ils ne croient peut-être pas en Dieu. Ton inquisiteur est de fantaisie...

— Arrête, arrête 1 dit en riant Ivan. Comme tu t’é- chauffes! De fantaisie, dis-tu? Soit, et certes ! Pourtant , crois-tu donc vraiment que tous ces mouvements catholiques des derniers siècles ne constituent qu’un effort d’asservissement terrestre ? N’as-tu pas pris cette croyance au Père Païssi ?...

— Non , non , au contraire , le Père Païssi a parlé une fois dans ton sens... Du moins... Certes, pas du tout la même chose... se reprit Alioscha.

— C’est un précieux renseignement , malgré ton « pas du tout la même chose ». Mais pourquoi les Jésuites et les inquisiteurs se seraient-ils unis seulement pour le bon- heur matériel? Ne peut-il se rencontrer parmi eux un seul martyr capable de noble et grande souffrance, et qui aimerait l’humanité ? Suppose qu’il s’en rencontre un seul, un seul dans le genre de mon vieil inquisiteur, qui a vécu de racines dans le désert et s’est obstiné à vaincre ses sens pour se rendre libre, pour s’élever jusqu’à la perfection; pourtant il a toujours aimé l’humanité : tout à coup il voit clair, il comprend qu’il pourrait, lui, atteindre au bonheur céleste, mais... et les autres millions d’humains ? Ils resteront à jamais mal équilibrés , trop faibles pour se servir de leur liberté. Ils se révolteront : mais jamais les pauvres âmes ne pourront terminer leur Tour et ce n’est pas pour de telles oies que le grand idéaliste a rêvé son harmonie. Voilà pourquoi mon inquisiteur revient sur ses pas et... se rallie aux hommes intelligents. Ne peux-tu comprendre cela ?

— A qui se rallier? A quels hommes intelligents? Ils n’ont aucune intelligence, aucun mystère. L’athéisme , voilà leur secret ! Ton inquisiteur ne croit pas en Dieu.

— Eh bien , et puis ? Tu y es enfin ! et en effet , l’a- théisme . voilà son secret ; mais quelle souffrance , même pour un homme comme lui qui a consumé sa vie en sacrifices dans le désert , et qui n’a pas pu se défaire de son amour pour l’humanité! Au déclin de ses jours, il se convainc clairement que seul le conseil du grand et terrible Esprit pourrait . au moins dans une certaine mesure, éta- blir un ordre acceptable pour les débiles révoltés, t ces êtres avortés, ces dérisions vivantes ». Que si l’on pai*- vient à se convaincre que l’Esprit a indiqué la vraie voie , ce terrible Esprit de mort et de ruine , il faut accepter , dès lors, le mensonge pour toute vérité, l’hypocrisie pour toute règle de conduite, et mener les hommes, en connaissance de cause, vers la mort et la ruine, en les trompant durant toute la route , parce que ces piteux aveugles ne voient pas où on les mène et se croient heureux.

Remarque-le : mon vieillard ment au nom de Celui en qui, pourtant, il avait cru si ardemment pendant toute une vie. N’est-ce pas là une souffrance noble et grande? Mais qu’un seul homme tel que lui soit à la tète de cette armée « qui ne veut que le pouvoir et le bonheur terrestre », n’est-ce pas assez pour une tragédie? Je te parle franchement : je crois que mon inquisiteur se reproduit toujours parmi ceux qui sont à la tête du mouvement. Qui sait ? peut-être y en avait-il parmi les premiers évêques de Rome. Qui sait? peut-être ce maudit vieillard, qui, à sa façon, aime si obstinément l’humanité , est-il perpétué et, main- tenant encore, représenté par quelqu’un de ces grands vieillards qui conservent le Mystère et le gardent contre les malheureux et les faibles , afin de les rendre heureux. Cela est nécessairement et cela doit être. Il me semble même que chez les francs-maçons il y a quelque mystère de ce genre, et c’est pourquoi les catholiques haïssent tant les francs-maçons : ils voient en ces « sociétés secrètes » une concurrence et la dissémination de l’idée unique, tandis qu’il ne faut qu’un seul troupeau sous un seul pas- teur... D’ailleurs, en défendant ma pensée, j ai l’air d’un écrivain inférieur à tes critiques... Assez là-dessus.

— Tu es peut-être toi-même un franc-maçon , s’écria tout à coup Alioscha. Tu ne crois pas en Dieu , ajouta-t-il avec une profonde tristesse.

Il lui semblait lire de l’ironie dans le regard de son frère.

— Comment finit ton poëme ? reprit-il en baissant les yeux. Finit-il là ?

— Je voulais le finir ainsi : l’inquisiteur se tait, il attend pendant quelques instants la répanse du prisonnier. Ce silence lui est pénible. Le prisonnier l’a constamment écouté en le regardant bien en face, avec un doux et fixe regard . évidemment décidé à ne rien répondre. Le vieillard voudrait entendre de son prisonnier une parole, fût-ce la plus amère, la plus terrible, — et voilà que le prisonnier s’approche en silence du vieillard et baise doucement les lèvres exsangues du nonagénaire. C’est toute la réponse ! Le vieillard tressaille , ses lèvres tremblent; il va à la porte, l’ouvre et dit : « Va-t’en et ne reviens plus... Ne reviens plus jamais, jamais !» Et il le laisse sortir dans les ténèbres de la ville. Le prisonnier s’en va.

— Et le vieillard ?

— Le baiser brûle son cœur, mais il garde sa conviction.

— Et toi aussi, tu restes avec lui ! s’écria amèrement Alioscha.

Ivan se mit à rire.

— Mais quelles bêtises, Alioscha ! C’est un pof^me dénué de sens, l’ouvrage d’un inexpérimenté I Pourquoi le pren- dre au sérieux ? Penses-tu que je vais chez les Jésuites me mettre à l’unisson avec ceux qui corrigent Son œuvre ? Bon Dieu ! cela me regarde-t-il ? Je te l’ai déjà dit : que j’aille jusqu’à trente ans, et puis je briserai mon verre !

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