Les Frères Karamazov (page 15)

Fiodor Dostoïevski · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Frères Karamazov · 37 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Et les petites feuilles printanières, et les tombeaux vénérables, et le ciel bleu, et la femme aimée ? Comment vivras-tu ? Qu’aimeras-tu donc ? Comment vivre avec tant d’enfer au cœur et dans la tète ! Oui, tu vas les rejoindre... ou bien te tuer...

— Il y a pourtant en moi une force qui pourra me retenir, dit Ivan avec un froid sourire.

— Laquelle ?

— Celle des Karamazov... la force que les Karamazov doivent à la bassesse de leur nature.

— C’est-à-dire la débauche, étouffer l’âme dans la boue, n’est-ce pas ? n’est-ce pas ? — Soit, oui !... Peut-être y échapperai-je jusqu’à trente ans; mais ensuite...

— Mais comment pourras-tu y échapper ? C’est impossible, avec tes idées 1

— Eh I toujours en Karamazov !

— « Tout est permis >, n’est-ce pas?

Ivan fronça le sourcil et pâlit.

— Tu as saisi au vol, hier, ce mot dont Mioussov s’est tant offensé... et que Dmitri a si naïvement répété. Soit, tout est permis , je ne me rétracte pas ; d’ailleurs , la formule de Mitegnka est assez bonne.

Alioscha le considérait en silence.

— Je pensais, tout en faisant mes préparatifs de départ, que je n’ai que toi au monde, reprit Ivan d’une voix pro- fonde. Mais je vois maintenant que dans ton cœur non plus il n’y a pas de place pour moi, mon cher novice. Je ne renie pas la formule de Dmitri, et c’est pour cela que tu me renies, toi, n’est-ce pas ?

Alioscha vint à lui et le baisa doucement sur les lèvres.

— C’est un plagiat 1 s’écria Ivan transporté : tu as pris cela dans mon poëme. Je te remercie pourtant. Maintenant partons , il est temps pour toi et pour moi.

Ils sortirent. Sur le perron, ils s’arrêtèrent.

— Écoute, Alioscha, dit Ivan d’une voix ferme. Si j’ai la force d’aimer encore les feuilles du printemps , je ne le devrai qu’à ton souvenir. Il me suffira de savoir que tu es ici, quelque part, pour aimer encore la vie. Si tu veux, prends cela pour une déclaration d’amitié. Adieu , voici ton chemin, voilà le mien. Assez, entends-tu, assez ! C’est-à-dire que, même si je ne partais pas demain, — ce qui est impossible, — même si nous devions nous rencontrer encore, plus un mot au sujet de ces choses, je t’en prie expressément. Ne parlons plus de Dmitri non plus, jamais, je te le demande, jamais ! répéta-t-il avec irritation. Tout est dit, tout est fini. De mon côté, je te promets que, lorsque la trentième année sera venue, lorsque sonnera l’heure de jeter là coupe, je viendrai te parler encore, où que je sois, fût-ce en Amérique. D’ailleurs . j’aurai un grand intérêt à te revoir alors. C’est une promesse solennelle. Nous nous disons adieu pour sept, pour dix ans peut-être. Va chez ton paier seraphicus. Il se meurt, je crois ? Tu m’en voudrais s’il mourait sans te revoir. Adieu ; embrasse-moi encore une fois, et maintenant va-t’en!...

Ivan se détourna brusquement et partit sans regarder en arrière. Ce départ ressemblait à celui de Dmitri. Cette observation passa comme une flèche dans l’esprit attristé d'Alioscha. Il suivit quelques instants du regard son frère. Tout à coup, il remarqua qu’Ivan marchait en se dandinant, et qu’il avait l’épaule gauche plus haute que la droite. Alioscha fit demi-tour, et s’en alla presque en courant au monastère.

La nuit tombait. Alioscha se sentait rempli d’inquiétude, c’était comme un pressentiment. Un souffle s’éleva, et les sapins centenaires se balançaient , mornes , autour de lui, quand il entra dans la forêt qui conduit au monastère. Il courait toujours.

— Pater seraphicus .. où a-t-il pris cela ?... Ivan, pauvre Ivan, quand te reverrai-je ?... Voici le monastère, Seigneur! Oui, c’est lui, c’est le paier seraphicus qui me sauvera.

Plusieurs fois, dans la suite, il se demanda comment il avait pu, en quittant Ivan, oublier si complètement Dmitri. Car ne s’était-il pas promis, quelques heures auparavant, de le revoir, quand bien même il lui faudrait ne pas retourner avant la nuit au monastère ?

VI

Ivan Fédorovitch se dirigea vers la maison de son père. Une sorte d’alanguissement insupportable l’envahissait et augmentait à chaque pas. Ce n’était pas la sensation ellemême qui l’étonnait, mais c’était de ne pouvoir la définir…

Il essaya de ne pas penser. Mais rien n’y fit. Ce qui l’irritait le plus, c’est que cet état singulier restait extérieur à son ûme ; il le sentait. Un être, un objet se dessinait devant lui, comme il arrive parfois que quelque chos » ’ se dresse devant les yeux durant une conversation animéi. quelque chose dont on s’irrite sans en avoir conscien( et qu’on ne remarque qu’au moment où on l’écart » comme, par exemple, un objet qui n’est pas à sa placr un mouchoir tombé à terre, un livre qui manque à so rayon, etc. Enfin, Ivan Fédorovitch, de plus en plus irrite, parvint à la maison paternelle ; à quinze pas de la petite porte, il leva les yeux et devina seulement alors le mot de son inquiétude. Sur un banc, près de la porte cochère, Smerdiakov était assis, prenant le frais. Ivan Fédorovitch comprit aussitôt que c’était lui, ce Smerdiakov, qui était assis dans son âme.

« Ce misérable vaut-il donc la peine que je m’inquiète tant de lui > ? pensa-t il avec rage.

En effet , depuis quelque temps , il avait pris en grippe Smerdiakov. Peut-être cette sorte de haine n’était-elle devenue si aiguë que parce qu’elle succédait à une sorte de sympathie. Il l’avait d’abord trouvé très-originai ^.i, 2 causait volontiers avec lui , étonné de cet esprit inquiet, sans comprendre le motif de cette inquiétude. La question de Smerdiakov : comment la lumière n’a été créée que le quatrième jour, puisque les étoiles datent du premier, égayait Ivan. Mais il s’était bientôt convaincu que Smerdia- kov ne pensait pas uniquement aux étoiles et qu’il lui fallait autre chose. On devinait en lui un amour- propre blessé. C’est ce qui commença à éloigner Ivan. Puis survinrent les événements que nous avons décrits. Smerdiakov en parlait parfois avec animation , mais sans jamais dire ce qu’il désirait pour lui-même. Il questionnait, il faisait des allusions, mais ne s’expliquait jamais et s’interrompait toujours au moment le plus animé. Ce qui exaspérait Ivan, c’était la familiarité croissante que Smerdiakov lui témoignait. Non pas qu’il fût impoli . au contraire ; mais il s’était établi une façon de solidarité entre Ivan et Smerdiakov, comme s’ils avaient conclu un pacte ignoré des autres mortels. Toutefois, Ivan avait été longtemps sans comprendre la vraie cause de son dégoût; il ne l’avait devinée que dans les tout derniers temps.

Il voulut d’abord passer sans rien dire à Smerdiakov ; mais celui-ci s’était déjà levé et lui faisait comprendre par signe qu’il avait quelque chose de particulier à lui dire. Ivan Fédorovitch s’arrêta, le considéra, — et le fait de s’être arrêté , au lieu de passer comme il aurait voulu le faire, le bouleversa. Il jeta un regard irrité sur la figure du skopets.

L’œil gauche de Smerdiakov souriait , semblant lui dire : « Pourquoi t’arrètes-tu? C’est que tu sais bien que nous 3^’-":: nous autres, des intérêts communs! — Débarrasse le chemin, misérable! Qu’y a-t-il de commun entre nous? » pensait Ivan, tandis que, à son propre étonnement , il dit tout au contraire , et d’une voix douce, comme soumise :

— Est-ce que mon père dort déjà ?

Mais ce qu’il n’eût pu prévoir, c’est qu’il s’assit sur le banc. Il se rappela, par la suite, qu’il avait, à ce moment, tressailli d’effroi. Smerdiakov se tenait debout en face de lui, les mains au dos, et le regardant avec assurance , presque avec sévérité.

— Il dort, dit-il sans se presser. Je m’étonne de vous voir , monsieur , ajouta-t-il après un silence, en aHectant de baisser les yeux et en jouant avec le gravier du bout de l’un de ses pieds chaussés de bottines vernies.

— Qu’est-ce qui t’étoime? demanda sèchement Ivan Fédorovitch en s’efforçant de se contenir.

Il s’avouait avec dégoût qu’il était très-curieux de connaître la pensée de Smerdiakov et qu’il ne s’en irait pour rien au monde avant d’avoir satisfait sa curiosité.

— Pourquoi n’allez- vous pas à Tchermachnia ? dit Smerdiakov avec un sourire familier.

« Pourquoi je souris ? Tu dois le comprendre , si tu es un homme d’esprit >, disait son œil gauche. — Pourquoi je ne vais pas à Tchermachnia ?

— Fédor Pavlovitch vous en a tant prié , reprit Smerdiakov après un nouveau silence.

— Que diable! parle plus clairement. Que veux-tu? s’écria Ivan Fédorovitch avec emportement.

Smerdiakov t changea de pied » , se redressa et continua à regarder Ivan avec son éternel sourire.

— Rien de particulier... C’était pour parler... Nouveau silence,

Ivan Fédorovitch se rendait très-bien compte qu’il aurait dû se lever, se fâcher... Mais le silence de Smerdiakov semblait précisément dire : « Voyons, vas-tu te fâcher? > Enfin, Ivan fit un mouvement pour se lever. Smerdiakov soupira et se hâta de reprendre, d’un ton ferme :

— Une terrible situation que la mienne , Ivan Fédorovitch. Je ne sais que faire.

Ivan Fédorovitch se rassit.

— Ils sont comme deux enfants. Je parle de votre père et de votre frère Dmitri Fédorovitch. Fédor Pavlovitch va se lever et me demander : « N’est - elle pas venue ? Pourquoi n’est-elle pas venue? » Et ainsi jusqu’à minuit passé. Et si Agrafeana Alexandrovna ne vient pas, — elle n’en a peut-être pas même l’intention, — il recommencera demain : « Pourquoi n’est-elle pas venue ? Quand viendra- t-elle ? » Comme si c’était de ma faute ! Et de l’autre côté, dès que la nuit tombe, votre frère arrive, armé : t Prends garde , misérable gâte-sauces ! Si tu la laisses passer sans m’avertir, c’est toi que je tuerai le premier ! » Et tous les jours de même. Parfois, je crains pour ma vie. — Pourquoi t’es-tu fourré là dedans ? Pourquoi as-tu commencé à te faire l’espion de Dmitri ?

— Comment faire autrement ? Je me taisais, je ne disais rien ; c’est lui-même qui m’a mis dans ses confidences, et depuis il me menace de mort ! Je suis sûr que demain j’aurai une crise, une longue crise.

— Quelle crise ?

— Mais une longue, très-longue crise. Elle durera plusieurs heures, peut-être un jour, peut-être deux. Une fois, elle a duré trois jours, trois jours sans connaissance ! Fédor Pavlovitch a envoyé chercher Herzenchtube. Il m’a fait mettre de la glace sur la tète. J’ai failli mourir.

— Mais on dit qu’il est impossible de prévoir les crises d’épilepsie. Comment peux-tu donc savoir que ce sera demain ? demanda Ivan Fédorovitch avec une curiosité mêlée de colère.

— C’est vrai.

— Cette crise n’a été si longue que parce que tu étais, cette fois, tombé du grenier.

— Mais j’y monte tous les jours, je peux donc en tomber demain. Et si ce n’est pas au grenier, je tomberai à la cave. J’y vais aussi tous les jours.

— Tu baragouines là quelque chose que je ne puis comprendre, dit Ivan à voix basse, sur un ton menaçant. N’as-tu pas l’intention de feindre une crise pour trois jours ?

Smerdiakov, qui regardait la terre et jouait du bout du pied droit, changea encore de pied, leva la tête et dit en souriant :

— Si je pouvais feindre, — ce n’est pas difficile quand on en a l’expérience, — j’aurais bien le droit d’employer ce moyen pour sauver ma vie , car, une fois malade, même si Agrafeana Alexandrovna venait, on ne pourrait me reprocher de n’avoir pas averti.

— Que diable! tu crains toujours pour ta vie! Les paroles de Dmitri ne sont que les paroles d’un homme emporté, rien de plus. Il ne te tuera pas! il ne te tuera pas!

— Il me tuerait comme une mouche, très-bien ! avant les autres! Je crains davantage encore qu’on m’accuse de complicité s’il faisait quelque... bêtise à son père.

— Pourquoi t’accuserait-on de complicité?

— Mais parce que je lui ai fait savoir en secret... les signaux.

— Quels signaux ? Que le diable t’emporte ! parle donc clairement I

— Je dois avouer, traîna Smerdiakov avec une tranquillité pédantesque, qu’il y a un secret entre moi et Fédor Pavlovitch. Depuis quelques jours, vous savez cela, il s’enferme à l’intérieur dès que la nuit tombe. Vous rentrez de bonne heure . vous montez chez vous et vous ne savez peut-être pas avec quel soin il se barricade pour la nuit. Grigory lui-même ne pourrait se faire ouvrir qu’en faisant reconnaître sa voix. Mais Grigory ne vient pas. C’est moi maintenant qui sers Fédor Pavlovitch. Donc, il s’enferme, et moi, d’après ses ordres, je passe la nuit à l’office. Il m’est défendu de m’endormir avant minuit : il faut que je surveille ce qui se passe dans la cour pour voir si Agrafeana Alexandrovna ne vient pas, car Fédor Pavlovitch est fou d’attente. « Dès qu’elle viendra, accours et frappe à la porte ou à la fenêtre avec la main , doucement les deux premières fois , puis trois fois plus vite , toc, toc, toc. J’ouvrirai. » Nous avons un autre signal pour les cas extraordinairt^s : deux fois vite, toc, toc, puis, après un silence, une fois fort. Si donc Agrafeana Alexan- drovna venait et si elle était enfermée avec Fédor Pav- lovitch, il faudrait absolument, au cas où Dmitri Fédoro- vitcli arriverait alors, donner le signal, le signal que Fédor Pavlovitch croit connu de lui et de moi seulement : or ce signal est connu de Dmitri Fédorovitch.

— Pourquoi? C’est toi qui le lui as appris? Comment as-tu osé ?

— Parce que j’ai peur de lui , et pour qu’il sache que je ne le trompe pas.

— Eh bien ! si tu penses qu’il veuille entrer en se servant de ce signal, empèche-le I

— Et si j’ai ma crise? En admettant que j’ose l’empêcher : car il est si violent !...

— Que le diable t’emporte ! Pourquoi es-tu si sûr que tu auras ta crise demain ? Tu te moques de moi !

— Comment oserais-je me moquer de vous! Est-ce le moment de rire? J’ai un pressentiment, voilà tout.

— Si tu es couché, c’est Grigory qui veillera. Préviens- le, il ne laissera pas entrer.

— Mais je n’ose pas dire à Grigory ce secret sans la per- mission du barine ! Et puis Grigory est malade et Marfa Ignatievna lui prépare sa potion, un très-ancien remède, une sorte de liqueur dont elle a le secret, très- forte, faite d’une herbe inconnue. Elle donne ce remède à Grigory trois fois par an : elle prend une serviette, l’imprègne de cette liqueur et lui frictionne le dos pendant une demi-heure , jusqu’à ce qu’il en ait la peau rougie et même gonflée. Et ce qui reste dans le verre, elle le lui fait boire, tout en priant pour lui. Elle en prend elle-même un peu. Et tous deux , en gens qui ne boivent jamais , tombent sur place et s’endorment pour très-longtemps. A leur réveil , Grigory est rétabli et Marfa Ignatievna a mal à la tête. Donc, si demain Marfa Ignatievna donne ce remède à Grigory, ils ne pourront entendre Dmitri Fédorovitch et le laisseront entrer, parce qu’ils dormiront.

— Que chantes-tu là ? Tout cela semble arrangé comme exprès : toi, tu auras ta crise; les deux autres seront sans connaissance ! Est-ce que tu ne désires pas, au fond?...

Ivan fronça les sourcils.

— Comment aurais-je pu arranger tout cela? Tout dépend de Dmitri Fédorovitch seul. S’il veut agir, il agira ; sinon, je n’irai pas le chercher pour le pousser chez son père.

— Mais pourquoi viendrait-il, si AgrafeanaÀlexandrovna, comme tu le dis toi-même, ne vient pas ? s’écria Ivan Fédorovitch pâle de colère. Tu dis toi-même que cette femme ne viendra pas chez lui, et moi j’ai toujours considéré comme imaginaires les espérances du vieux. Pourquoi donc Dmitri viendrait-il? Parle! je veux connaître le fond de ta pensée.

— Mais vous pouvez comprendre vous-même pourquoi il viendra. A quoi bon ici ma pensée ? Il viendra par méchanceté ou par défiance. Précisément parce que je serai malade, il viendra pour voir par lui-même. Puis, il sait très-bien que Fédor Pavlovitch a un paquet de trois mille roubles tout prêt, un paquet scellé de trois sceaux, noué d’un petit ruban et où est écrit de sa propre main : « Pour mon ange Grouschegnka, si elle veut venir. » Trois jours après, il a ajouté : « Pour mon petit poulet. »

— Quelles inepties! cria Ivan Fédorovitch hors de lui. Dmitri ne tuera pas son père pour le voler! Il aurait pu le

tuer hier, quand il cherchait Grouschegnka chez lui

Il est fou... Mais il ne volera pas.

— Il a besoin d’argent, un extrême besoin, Ivan Fédo- rovitch. Vous ne pouvez savoir à quel point il en a besoin, dit tranquillement Smerdiakov. D’ailleurs, il considère ces trois milleroubles comme sa propriété. Si Agrafeana Alexan- drovna y consent, Fédor Pavlovitch l’épousera. Son amant, le marchand Samsonov, lui dirait « que ce ne serait pas béte ». Et certes, elle préférera le père au fils, qui n’a pas d’argent. Donc, si Fédor Pavlovitch épouse Agrafeana Alexandrovna, ni à Dmitri Fédorovitch , ni à vous, nia Alexey Fédorovitch il ne restera un rouble h la mort de votre père ; si , au contraire, votre père meurt mainte- nant, rien de tout cela n’arrivera; vous aurez chacun quarante mille roubles tout de suite, puisqu’il n’a pas encore fait son testament... Dmitri Fédorovitch sait tout cela pertinemment...

Le visage d’Ivan Fédorovitch se contracta. Il rougit.

— Pourquoi donc me conseilles-tu de partir ? Que veux-tu dire par là ? Quand je serai parti, ici, chez nous, il se passera quelque chose…

Il haletait.

— Parfaitement, dit d’un ton posé Smerdiakov, en regardant fixement Ivan Fédorovitch.

— Comment, parfaitement ? dit Ivan Fédorovitch faisant effort pour se contenir et les yeux pleins de menaces. — C’est par pitié pour vous que je dis cela. Moi, à votre place, j’abandonnerais tout, répondit Smerdiakov avec désinvolture.

Un silence.

— Tu m’as l’air d’être un fameux idiot, et certainement... tu es le dernier des misérables!...

Il se leva, fit quelques pas. Mais tout à coup il s’arrêta et revint à Smerdiakov. Alors se passa quelque chose d’étrange : Ivan Fédorovitch se mordit les lèvres, serra les poings et peu s’en fallut qu’il se jetât sur Smerdiakov. L’autre s’en aperçut, tressaillit et fit un bond en arrière. Mais Ivan Fédorovitch se dirigeait déjà vers la porte.

— Je pars demain pour Moscou, si tu veux le savoir, au point du jour, voilà tout ! cria-t-il avec rage.

Par la suite , il s’étonna d’avoir dit cela à Smerdiakov.

— C’est ce que vous avez de mieux à faire, repartit l’autre, comme s’il ne trouvait rien de surprenant dans le langage d’Ivan. Seulement, peut-être pourrait-on vous rappeler de Moscou ici par télégramme , dans un cas extraordinaire.

Ivan Fédorovitch se retourna de nouveau vers Smerdiakov : un changement soudain s’était produit en lui ; toute sa nonchalante familiarité avait disparu ; tout son visage exprimait une attente et une attention extrêmes , mais comme soumises. « N’ajouteras -tu rien? » lisait-on dans son regard, qui dévorait Ivan Fédorovitch.

— Et de Tchermachnia, ne pourrait-on m’appeler aussi dans quelque cas extraordinaire ? hurla Ivan Fédorovitch.

— A Tchermachnia aussi... on pourra vous inquiéter... murmura Smerdiakov à demi-voix , sans cesser de regarder Ivan dans les yeux.

— Seulement, Moscou est loin, et Tchermachnia est près. Est-ce pour économiser l’argent du voyage, que tu insistes tant pour Tchermachnia ? ou me plains-tu d’avoir à faire un trop grand détour ?

— Justement… murmura Smerdiakov d’une voix hésitante, avec un sourire vil et en se disposant à se rejeter de nouveau en arrière.

Mais au grand étonnement de Smerdiakov, Ivan Fédorovitch éclata de rire. Il avait déjà franchi le seuil, et Smerdiakov l’entendait encore. Celui qui l’aurait vu en cet instant n’aurait pas pris ce rire pour un signe de joie. Mais lui-même n’aurait pu expliquer ce qu’il sentait. Il marchait machinalement…

VII

Il parlait de même.

Rencontrant Fédor Pavlovitch dans le salon, il lui cria aussitôt : « Je vais chez moi, et non pas chez vous… Au revoir ! » et il passa sans même regarder son père. Peut-être s’exagérait-il en ce moment son dégoût pour le vieux et ne s’en cachait-il pas assez. Cette insolence étonna Fédor Pavlovitch lui-même. Il avait pourtant quelque chose de très-pressé à dire à son fils et l’attendait même à cet effet. Mais, ainsi repoussé, il se tut et le suivit d’un regard ironicjue jusqu’à ce que Ivan eût disparu.

— Qu’a-t-il donc ? demanda-t-il vivement à Smerdiakov qui venait d’entrer. — Il est fâché, qui peut savoir pourquoi? répondit évasivement Smerdiakov.

— Au diable sa fâcherie ! Donne le samovar et va-t’en. Rien de neuf?

Et les questions dont Smerdiakov se plaignait recommencèrent. Quelques minutes après, toute la maison était fermée. Le vieillard se mit à marcher de long en large dans la chambre, en proie à toute la fièvre de l’attente, espérant les cinq coups convenus et regardant parfois les fenêtres sombres. Mais il ne voyait rien, que la nuit.

Il était déjà très-tard, Ivan ne dormait pas, il réfléchissait. Il sentait qu’il perdait toute notion exacte des choses. Il était torturé d’étranges désirs ; ainsi tout à coup, à plus de minuit, une force invincible le poussait à descendre, à ouvrir la porte, à entrer dans l’office pour battre Smerdiakov. Il n’eût pu dire pourquoi, sinon parce qu’il détestait ce domestique. D’autre part, une inexplicable, une vile timidité l’envahissait; ses forces physiques mêmes l’abandonnaient, la tête lui tournait. Son cœur se serrait, il haïssait tout le monde en cet instant, même Alioscha et même lui-même. Il ne pensait plus à Katherina Ivanovna. Il songeait : « Moscou ! Mais quelle sottise ! c’est une fanfaronnade, tu n’iras pas ! » Puis il sortit sur le palier et écouta Fédor Pavlovitch marcher; il l’écouta pendant cinq longues minutes, avec une anxiété poignante; son cœur battait, la respiration lui manquait...

Tout s’était tu. Vers deux heures, Fédor Pavlovitch s’était couché. Ivan aussi se coucha et s’endormit d’un sommeil pesant, sans rêves. Il se réveilla à sept heures. En ouvrant les yeux, il se sentit une énergie extraordi naire, se leva vivement, s’habilla et se mit à boucler sa malle. Quand tout fut prêt, — c’était neuf heures, — Marfa Ignatievna vint lui demander s’il prendrait le thé chez lui, ou s’il descendrait.

Il descendit, presque joyeux, quoiqu’il y eût dans ses gestes quelque chose de fébrile. En saluant son père, il lui demanda de ses nouvelles et lui déclara, sans attendre sa réponse, qu’il partait dans une heure pour Moscou. Le vieux ne manifesta aucun étonnement, négligea même de se chagriner par convenance à propos de ce départ.

— Ah ! voilà comme tu es 1 Tu ne m’as pas dit cela hier. N’importe! Veux-tu me faire un plaisir? Passe par Tcher- machnia. Cela ne fera pas un grand détour.

— Permettez, je ne puis. Il y a quatre-vingts verstes jus- qu’au chemin de fer, et le train de Moscou part à sept heures du soir. J’ai juste le temps.

— Eh bien, tu iras demain ou après-demain. Aujourd’hui va à Tcliermachnia. Qu’est-ce que cela te fait? Je serai plus tranquille. Si je n’avais pas alîaire ici, j’irais moi- même, c’est très -pressé. Mais tu sais qu’il se passe ici des choses... Vois-tu, j’ai là-bas un bois à vendre. Un maichand ofl’re onze mille roubles. On m’écrit qu’il ne passera qu’une semaine à Tchermachnia, Tu irais négocier la chose avec lui .

Tous les livres