Les Frères Karamazov (page 16)

Fiodor Dostoïevski · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Frères Karamazov · 37 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Eh bien, écrivez à votre correspondant, ils s’enten- dront ensemble.

— Mon correspondant ne saura pas; c’est un pope, il ne connaît rien aux alTaires. Il faut du nez là dedans, I marchand est un coquin !

— Mais, moi non plus, je n’entends rien à ces sortes d’affaires. — Au contraire, tu peux me servir à merveille, je vais l’expliquer...

— Eh! je n’ai pas le temps, laissez-moi.

— Eh ! Ivan, rends-moi ce service, je m’en souviendrai. Mais vous êtes sans cœur, tous ! Qu’est-ce que cela peut te faire, un jour ou deux? Où vas-tu? A Moscou? BastI Moscou ne va pas s’écrouler! J’aurais bien envoyé Alioscha, mais il est trop jeune...

— Alors vous me poussez vous-même à cette maudite Tchermachnia, dit Ivan avec un sourire mauvais.

Fédor Pavlovitch ne remarqua pas. ou ne voulut pas remarquer ce jeu de physionomie.

— Tu y vas ! Tu y vas ! Je vais te donner tout de suite un mot d’écrit.

— Je ne sais pas si jirai, je déciderai tout cela en route.

— Pourquoi, en route? Décide-toi tout de suite, mon ami...

Le vieux était plein de joie. Il écrivit aussitôt un billet, envoya chercher les chevaux. Puis on servit à manger. Fédor Pavlovitch était ordinairement expansif dans ses moments de joie. Mais, cette fois, il semblait se contenir : pas un mot à propos de Dmitri Fédérovitch, ni à propos du départ de son second fils. « Je le gênais », pensait Ivan.

En accompagnant son fils, le vieux s’agita comme s’il eût voulu se jeter à son cou. Mais Ivan lui tendit la main, pour prévenir cette étreinte. Le vieux comprit.

— Avec Dieu ! avec Dieu ! répétait-il du haut du perron. Tu reviendras! Je serai toujours heureux de te revoir. Que le Christ soit avec toi !

Ivan Fédérovich monta en voiture. — Adieu, Ivan! Ne garde pas mauvais souvenir de moi, lui cria son père pour la dernière fois.

Tous sortirent pour les derniers adieux, Smerdiakov, Marfa et Grigory. Ivan leur donna dix roubles à chacun. Smerdiakov accourut pour ranger le tapis.

— Vois-tu... je pars pour Tchermachnia... dit tout à coup Ivan, avec un sourire « inégal > .

— C’est qu’on dit vrai : il y a plaisir à parler avec un homme intelligent, répondit Smerdiakov en le regardant bien en face.

La voiture partit. Ivan regardait avec avidité les champs, les collines, les arbres, les bandes d’oies sauvages dans le ciel clair. Il éprouva un singulier bien-être. La pensée d’Alioscha, puis celle de Katherina Ivanovna lui revin- rent : il sourit doucement, souffla sur ces fantômes chers et ils s’évanouirent, t Plus tard », pensa-t-il.

Les chevaux allaient vite. On brûla un relai.

Il y a plaisir à parler avec un homme intelligent? Que

signifie... » Sa respiration devint pénible.

€ Pourquoi lui ai-je dit que j’allais à Tchermachnia ? »

Au relai suivant, il descendit. Il était encore à douze verstes de Tchermachnia.

— N’allons pas à Tchermachnia, frères, dit-il aux yamt- chiks; pourrais-je encore être à sept heures à la gare?

— Tout juste. Faut-il atteler?

— Attèle! Quelqu’un de vous irâ-t-il à la ville, demain?

— Oui, Mitri.

— Ne peux-tu pas, Mitri, me rendre le service d’aller chez mon père, Fédor Pavlovitch Karamazov, pour lui dire que je ne suis pas allé à Tchermachnia? — Pourquoi pas? Nous connaissons Fédor Pavlovitch depuis longtemps.

— Eh bien, voici un pourboire, car, peut-être oublierait-il de t’en donner, dit Ivan en riant.

— Merci, barine, je ferai votre commission...

A sept heures, Ivan montait en wagon. — Pour Moscou!

« Arrière tout le passé ! Que je n’en entende plus parler ! Dans un nouveau monde, vers un nouveau ciel, sans tourner la tète ! »

Mais son âme était pleine de tristesse. Il passa la nuit à réfléchir. Le train volait et,, le matin seulement, en arrivant à Moscou, Ivan reprit ses esprits.

t Je suis un misérable » I se dit-il.

Fédor Pavlovitch, resté seul, se sentit très-heureux. Il était en train de boire du cognac, quand se passa une chose très-désagréable pour tout le monde, et surtout pour lui : Smerdiakov tomba sur l’escalier de la cave. Par bonheur, Marfa Ignatievna l’entendit à temps et reconnut son cri d’épileptique. On le trouva au fond de la cave, dans d’hor- ribles convulsions, l’écume aux lèvres. On appela les voisins et on le relira avec peine. Fédor Pavlovitch, tout effrayé, aidait lui-même. Le malade ne revenait pas à lui. La crise cessa, puis recommença. C’était comme l’année précédente, lors de sa chute au grenier. On envoya chercher le médecin, qui arriva aussitôt. En examinant le malade, il conclut que c’était une crise extraordinaire, qu’il y avait du danger, que, pour le moment, il n’y comprenait rien, mais que, le lendemain matin, si le remède n’avait pas agi, il essayerait d’un autre traitement. On porta le malade à l’office, dans une petite chambre à côté de celle de Grigory et de Marfa Ignatievna.

Vers le soir, un nouvel ennui. Grigory, indisposé depuis deux jours, s’alita.

Fédor Pavlovitch but son thé et s’enferma. Il était dans une grande agitation. C’était précisément ce soir-là qu’il comptait sur la visite de Grouchegnka. Du moins, Smerdiakov lui avait assuré, le matin même, qu’elle avait promis de venir. Le cœur du vieillard battait violemment. Il allait çà et là dans ses pièces vides, écoutant, épiant. Il était sur ses gardes, car Dmitri Fédérovitch pouvait le surveiller, et quand Grouchegnka frapperait à la fenêtre, — car Smerdiakov avait assuré à Fédor Pavlovitch qu’elle connaissait ce signal, — il faudrait se hâter d’ouvrir, pour ne pas la laisser dans le vestibule, de peur qu’elle prît peur. Il était très-inquiet, Fédor Pavlovitch. Mais, jamais il n’avait joui d’une espérance aussi douce, aussi voluptueuse. « Ce n’était plus une espérance : il était presque sûr que, cette fois-ci, elle viendrait ! »

TROISIÈME PARTIE

LIVRE III ALIOSCHA.

I

Alioscha, en entrant dans la cellule du starets, s’arrêta stupéfait. Au lieu du moribond, peut-être du mort qu’il craignait de voir, il l’aperçut assis dans un fauteuil, très-fatigué, mais la physionomie respirant la gaieté et la fermeté. Il causait avec des visiteurs. Il n’était levé que depuis un quart d’heure. Les visiteurs avaient attendu son réveil, le Père Païssi leur ayant assuré que « le maître » se lèverait certainement et s’entretiendrait avec « ceux qu’il aimait », comme il l’avait lui-même annoncé le matin… Sa fin survint d’une manière très-inattendue. Certes, tous ses amis savaient que l’événement était proche, mais il n’auraient pu croire que cela dût être si soudain, ayant vu le saint vieillard, quelques instants auparavant, si dispos, si animé. Ils espéraient un changement favorable, au moins un mieux de quelque durée. Cinq minutes encore avant sa mort, on ne se doutait de rien. Mais il sentit tout à coup une douleur aiguë dans la poitrine, pâlit et appuya ses mains sur son cœur. Tous l’entourèrent aussitôt, et lui, souriant au milieu de ses souffrances, glissa de son fauteuil, se mit à genoux, baissa la tète jusqu’au sol, étendit les mains et, baisant la terre et priant, rendit doucement, joyeusement son âme à Dieu.

La nouvelle se répandit aussitôt dans le monastère. Les plus intimes amis du mort et ceux que leurs dignités rap- prochaient le plus de lui lui rendirent les derniers devoirs, selon de très-anciens usages. Les autres Pères se réunirent dans la chapelle.

Avant le jour la nouvelle était connue dans la vilK’. C’était le sujet de toutes les conversations. Dès le matin, on accourut en foule au monastère.

Ici survint un événement extraordinaire. Le corps du saint se décomposa avec une rapidité anormale, dès l’après- midi. On ne manqua pas de dire que l’esprit du mal s’était emparé de lui. Les Pères se rappelaient entre eux les innovations du staretsdans l’administration des sacrements, en particulier de la confession, qu’il faisait faire devant lui en commun et à voix haute. Mais la foule espérait que l’illustre défunt serait plus longtemps que les simples mortels respecté par les lois ordinaires de la nature. Cette déception fut prescjue un scandale. Alioscha, plus que per- sonne, était douloureusement impressionné.

« Comment ! celui qui devait être élevé au-dessus de tous les hommes, celui-là, au lieu de la gloire qui lui était due, était renversé, déchu de sa grandeur! Pour- quoi ? » Cette question le troublait. Il ne pouvait supporter cet affront infligé au juste entre les justes et ce reniement de la foule légère qu’il avait dominée de si haut. Qu’aucun miracle ne se soit produit, que l’attente générale ait été trompée, passe encore! Mais pourquoi cette honte, cette « décomposition précipitée », comme disaient les méchants moines, « qui devance la nature? Où est donc la Providence ? Où est sa main en tout ceci »? et le cœur d’Alioscha saignait. Ce qui était frappé en lui, c’était son amour pour son vénérable maître. De tristes idées se faisaient jour dans son esprit. Il se ressouvenait encore avec douleur de sa conversation avec son frère Ivan. Non pas que le fondement même de ses croyances fût ébranlé: il aimait toujours Dieu, mais il lui adressait de muets reproches. Une sorte de rage montait en lui et prenait le dessus parmi tous ses sentiments.

La nuit était proche. Rakitine, qui entrait dans le petit bois, aperçut Alioscha sous un arbre, étendu la face contre terre, immobile. Il vint à lui, l’appela.

— C’est toi, Alexey?... Est-ce toi qui...

Il n’acheva pas, il voulait dire : « Est-ce toi qui te laisses si aisément et si profondément décourager? »

Alioscha ne leva pas la tète, mais Rakitine, à un certain mouvement, comprit qu’il avait été entendu.

— Qu’as-tu donc? continua-t-il.

Un sourire ironique plissait ses lèvres.

— Écoute! je te cherche depuis plus de deux heures! Que fais-tu donc ici ? Regarde-moi, au moins !

Alioscha leva la tète, s’assit contre l’arbre. Il ne pleurait pas, mais son visage trahissait une grande souffrance; il avait dans le regard l’éclair d’une irritation profonde.

— Comme tu as le visage changé! Tu as perdu ta fameuse sérénité... Quelqu’un t’aurait-il offensé?

— Laisse-moi, dit Alioscha sans le regarder, et avec un geste désespéré.

— Oh ! oh ! comme nous sommes ! Voilà que nous crions comme les autres mortels, nous, un ange! Tu m’étonnes, Alioscha, je te le dis franchement.

Alioscha le regarda enfin, mais d’un air distrait.

— Est-ce vraiment parce que ton vieillard pue, que tu es- dans cet état? Croyais-tu donc vraiment qu’il allait faire des miracles ?

— Je le croyais, je le crois et je veux le croire, et je le croirai toujours ! s’écria Alioscha furieux. Que veux-tu de plus ?

— Rien du tout, mon petit pigeon. Que diable ! Mais les écoliers de treize ans n’y croient plus ! Du reste, ça m’est égal. Alors te voilà fâché avec le hon Dieu, hein? On ne l’a pas traité comme son grade le méritait? On \\o l’.i pas décoré ? Eh! vous autres !...

Alioscha regarda Rakitine en fermant à demi ses yeux où passait un nouvel éclair. Mais ce n’était pas contre Rakitine qu’il était irrité.

— Je ne me révolte pas contre Dieu. Mais je n’accepte pas son univers, dit-il avec un sourire gêné.

— Comment ? tu n’acceptes pas son univers ? dit Rakitine songeur. Quelle est cette lubie ?

Alioscha ne répondit pas.

— Laissons là ces bêtises. Au fait! — As-tu mangé aujourd’hui ? — Je ne me rappelle pas, je crois avoir mangé.

— Il faut reprendre des forces; tu as le visage défait, tu fais pitié. On m’a dit que tu n’as pas dormi de la nuit. Il y a eu « scéance » chez vous ? Et puis toutes ces céré- monies, ces manigances... Il faudrait au moins manger quelques racines... ou quelques sauterelles... Attends, j’ai un saucisson dans ma poche. Mais tu n’en voudras peut- être pas ?

— Donne.

— Hé ! hé 1 Alors c’est la révolution complète, les bar- ricades? Très-bien, viens chez moi, je boirais volontiers un coup de vodka ; je suis très-fatigué. Bien sûr, tu n’iras pas jusqu’à la vodka? Qui sait pourtant?

— Donne toujours.

— Hé I hé 1 voilà qui est étrange ! N’importe, le saucisson et la vodka ne sont pas à dédaigner.

Alioscha se leva sans parler et suivit Rakitine.

— Si ton frère Vagnetchka te voyait, c’est lui qui serait étonné! A propos, sais-tu qu’il est parti ce matin pour Moscou ?

— Je le sais, dit Alioscha d’un ton indifférent.

— Encore à propos... j’ai écrit à la Khokhlakov l’affaire du starets. Elle m’a répondu « qu’elle ne se serait jamais attendue à cela de sa part » . Elle est irritée, comme toi. Sais-tu, dit-il tout à coup d’une voix insinuante, où nous ferions bien d’aller?

— Où tu voudras.

— Allons chez Grouschegnka, hé? veux-tu ? dit Rakitioe tout tremblant d’attente.

— Soit, dit Alioscha tranquillement. 278 LES FRÈRES KARAMAZOV.

Cette réponse était si inattendue pour Rakitine qu'il fît un bond en arrière. Il saisit la main d'Alioscha et l'entraîna rapidement, craignant qu'il changeât de résolution. C'était beaucoup moins pour plaire à Grouschegnka que dans un double but qu'il agissait de la sorte : d'abord il se délectait d'avance à la pensée de voir un « juste » tomber, puis il y avait un intérêt matériel : Grouschegnka lui avait pro- mis une certaine somme, s'il parvenait à lui amener Alioscha.

��Il

��Grouschegnka venait de recevoir la lettre par laquelle le capitaine polonais, son amant, — dont nous avons entendu parler chez Kathcrina Ivanovna, — avertissait de sa pro- chaine arrivée son ancienne maîtresse. Cet homme, après avoir abandonné Grouschegnka, s'était marié, et elle avait été longtemps sans rien savoir de lui. Mais il était devenu veuf et, ayant appris que Grouschegnka avait amassé un certain capital, il s'était décidé à l'épouser. Grouschegnka, tout à l'aise qu'elle fût, vivait simplement, servie par deux bonnes, une vieille femme et une jeune fille. Elle devait partir le soir de ce même jour pour Mokroïé, un village des environs, le même où elle avait t fait la fête » avec Dmilri : c'était là que l'attendait le capitaine.

Les deux jeunes gens la trouvèrent dans son salon, étendue sur deux grands coussins, les mains sous la tète,

�� � LES FRERES KARAMAZOV. 279

immobile. Elle portait une robe de soie noire et, sur les épaules, un fichu en dentelle qui lui seyait à ravir, épingle d'une broche en or massif. Elle semblait attendre quel- qu'un. Son visage était pâle, ses lèvres brûlantes, elle frappait du bout de son pied droit le bras du divan. Du vestibule ils l'entendirent demander d'une voix épeurée : « Qui est là? — Ce n'est pas lui ». dit la jeune bonne.

« Qu'y a-t-il donc »? se demandait Rakitine en introdui- sant Alioscha dans le salon. Grouschegnka s'était levée, le visage encore pâle de peur. Une épaisse natte de ses che- veux pendait en dehors du fichu et tombait sur son épaule droite. Elle n'y prit pas garde et n'arrangea pas sa coiffure avant d'avoir reconnu les visiteurs.

— Ah! c'est toi, Rakitkal Comme tu m'as fait peur! Avec qui es-tu ? Seigneur ! Ah I tu me l'amènes ? s'écria- t-elle en apercevant Alioscha.

— Fais-nous donc apporter de la lumière, dit Rakitine de l'air d'un familier.

— Certainement!... Fénia, des bougies!... Tu prends bien ton temps pour me l'amener !

Elle se tourna vers la glace et se mit à ranger ses che - veux. Elle semblait mécontente.

— Je tombe mal', hein? demanda Rakitine comme piqué.

— Tu m'as effrayée, voilà tout, dit Grouschegnka en se retournant avec un sourire vers Alioscha. N'aie pas peur de moi, mon cher petit Alioscha. Je suis enchantée de te voir. Je croyais que c'était Mitia qui enfonçait la porte. Vois-tu, je l'ai trompé tout à l'heure et il m'a juré qu'il me croyait, mais je le trompais : je lui ai dit que j'allais chez mon vieux faire des comptes, toute la soirée durant.

�� � 280 LES FRÈRES KARAMAZOV.

(Je vais chez lui toutes les semaines pour faire ses comptes.) Mitia l'a cru. Mais je suis rentrée aussitôt. J'attends une nouvelle. Comment Fénia vous a-t-elle laissés entrer. Fénia, hé ! cours à la porte cochère et regarde si Dmitri Fédo- rovitch n'est pas caché quelque part. J'ai mortellement peur dé lui.

— H n'y a personne, Agrafeana Alexandrovna. J'ai regardé. J'ai peur, moi aussi.

— Et les volets sont ils fermés? Baisse aussi les rideaux. Il verrait la lumière. Je crains aujourd'hui surtout ton frère Mitia, Alioscha.

Grouschegnka parlait très-haut, avec une intense expression d'inquiétude.

— Et pourquoi le crains-tu tant aujourd'hui? demanda Rakitine. Tu ne le crains pas tant d'ordinaire, tu le fais tourner comme tu veux.

— Je te dis que j'attends une nouvelle que Mitegnka ne doit pas connaître.

— Pourquoi es-tu si belle aujourdimi ?

— Tu est trop curieux, Rakitine! Je te dis que j'attends une nouvelle ; quand elle sera venue je m'envolerai, tu ne me verras plus. C'est pour cela que je me suis faite si belle.

— Et où t'envoleras-tu?

— Si tu en savais trop, tu vieillirais trop vite '.

— Vois-tu comme elle est gaiel... Je ne l'ai jamais vur ainsi...

— Mais pourquoi te parlerais-je, quand j'ai pour hôte un prince... Alioscha, mon cher petit Alioscha, je n'en crc.

1. Locution russu.

�� � LES FRERES KARAMAZOV. 281

pas mes yeux. Je n'aurais jamais cru que tu serais venu. Le moment est mauvais, mais je suis contente tout de même. Assieds-toi sur le divan, ici, mon jeune astre. Eh! Rakitka, que n'es-tu venu hier plutôt î Enfin, je suis contente tout de même. Peut-être cela vaut -il mieux ainsi.

Elle s'assit près d'AUoscha et le regarda avec joie. Elle était sincèrement heureuse. Ses yeux brillaient, elle sou- riait. AUoscha ne s'attendait pas à une aussi bonne récep- tion,

— Dieu! qu'il se passe des choses extraordinaires aujourd'hui ! Que je suis heureuse ! D'ailleurs je ne sais pourquoi.

— Comme si tu ne le savais pas ! dit Rakitine en sou- riant. Tu avais une raison pour me répéter sans cesse : Amène-le ! amène-le !

— Oui, j'avais un but. mais ça m'a passé... Ce n'est plus le moment... Assieds-toi donc aussi, Rakitka. Je me sens très-bonne aujourd'hui. Pourquoi donc es-tu si triste, Alioscha? As-tu peur de moi?

— lia un chagrin. On n'a pas accordé le grade...

— Quel grade ?

— Son vieillard pue.

— Comment? il pue? Quelle bêtise! Tu dis toujours des saletés... Tais-toi, imbécile! Alioscha, laisse-moi m'asseoir sur tes genoux, comme cela.

Elle se leva en riant, sauta sur les genoux d'AUoscha comme une chatte amoureuse, en enlaçant son cou ten- drement.

— Je vais te faire passer ton chagrin, mon petit dévot.

16.

�� � 182 LES FRÈRES KARAMAZOV.

Me perinets-tu réellement de rester sur tes genoux? Si cela te déplaît, je vais me lever.

Alioscha se taisait. Il n'osait bouger. Il ne répondait pas, il était comme paralysé. Mais ce n'était pas la sensation qu'on aurait pu prévoir et que supposait Rakitine, qui l'observait avec sensualité. La tristesse dont son âme était pleine submergeait toutes ses sensations et, s'il avait pu se rendre compte de son état, il aurait compris lui-même qu'il était inaccessible à toute séduction. Néanmoins la nouveauté même d'une telle impassibilité l'étonnait. Cette femme, cette» terrible »femme,non-seulement ne l'effrayait pas, lui qu'auparavant l'idée même de la femme épouvan- tait, mais lien avait une sorte de curiosité extraordinaire.

— Soyons sérieux ! dit Rakitine. Donne-nous du Cham- pagne. Tu sais que tu me le dois.

— C'est vrai. Tu sais^ Alioscha, que je lui ai promis du cliampagne par-dessus le marché, s'il t'amenait. Fénia, apporte la bouteille que Mitri a laissée. Je suis triste... Mais n'importe! Je vais vous faire servir du Champagne 1 Pas pour toi, Rakitine, tu n'es qu'un champignon 1 Mais pour lui ! J'ai autre chose en tête; mais n'importe, je veux boire avec vous.

— Mais quelle est donc cette nouvelle? demanda Raki- tine. C'est un secret ?

— Ce n'est pas un secret. D'ailleurs, tu es au courant... f Mon officier » arrive.

— J'ai entendu dire cela. Mais est-il déjà si près?

— 11 est maintenant à Mokroïe. Il doit m'eiivoyer un exprès. Je viens de recevoir une lettre. J'attends la voiture.

— Et pourquoi à Mokroïe?

�� � LES FRÈRES KARAMAZOV. 283

— Ce serait trop long à raconter. Tu en sais assez.

— Et Mitegnka! S'il le savait! Le sait-il?

— Pas du tout. Il me tuerait. Mais je n'ai plus peur de lui. Tais-toi, Rakitka, ne me parle pas de lui. Il m'a fait trop de mal. D'ailleurs je ne veux penser qu'à Alioschegnka et ne regarder que lui. Ris donc un peu, mon chéri. Égaye-toi un peu pour me faire plaisir ! Ah ! il a souri ! il a souri! Vois comme il me regarde gentiment! Sais-tu, Alioscha? Je te croyais fâché contre moi à cause de ce qui s'est passé avant-hier chez cette barichnia. J'ai agi en chienne! Seulement, je ne regrette rien. C'était bien et mal à la fois, continua-t-elle d'un air rêveur.

Un méchant sourire lui vint aux lèvres.

— Mitia m'a dit qu'elle criait : Il faut la fouetter! Dieu! que je l'ai offensée! Elle Aoulait me vaincre. Hé! hé! Nous avons pris le chocolat ensemble... Elle pensait me séduire... Mais tout cela est très-bien, ajouta-t-elle en sou- riant. Je crains seulement que tu en aies été fâché...

— En effet, dit Rakitine avec un réel étonnement, elle te craint, toi, le petit poussin.

— Le petit poussin!... Pour toi peut-être, Rakitine, parce que tu n'as pas de conscience. Moi, je l'aime. Me crois-tu, Alioscha? Je t'aime de toute mon âme.

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