Les Frères Karamazov (page 17)
— Ah ! l'effrontée ! Mais c'est une déclaration !
— Eh bien ! c'est comme ça !
— Et l'officier? et la bonne nouvelle de Mokroïe ?
— C'est une autre affaire!
— Logique de baba !
— Ne me mets pas en colère, Rakitka. Je te dis que c'est une autre affaire. C'est vrai, Alioscha, que j'ai eu à
�� � ton sujet des pensées mauvaises ! Je suis vile, ardente, et parfois pourtant, Alioscha, je te regardais comme une conscience vivante et je me disais : « Comme un tel homme doit me mépriser ! » J’y pensais avant-hier en me sauvant de chez la barichnia. Mitia le sait, je le lui ai dit et il me comprend…]
Fénia entra, posa sur la table un plateau contenant une bouteille et trois verres pleins.
— Voilà le Champagne ! s’écria Rakitine.
Il s’approcha de la table, prit un verre, le vida et le remplit de nouveau.
— Ces occasions-là sont rares, dit-il. Allons, Alioscha, prends ton verre et bois. Mais à qui boirons-nous ? Aux portes du paradis ! Prends aussi ton verre, Grouschka, buvons tous aux portes du paradis.
— Qu’est-ce que c’est que tes portes du paradis ?
Elle prit son verre, Alioscha fit comme elle, trempa ses lèvres dans le vin et reposa le verre.
— Non, j’aime mieux ne pas boire, dit-il avec un doux sourire.
— Ah ! ah ! il se vantait, cria Rakitine.
— Moi non plus, alors ! dit Grouschegnka. Bois tout seul, Rakitka. Si Ahoscha ne boit pas, je ne boirai pas.
— Ah ! voilà les sentimentalités qui commencent ! et pourtant elle est assise sur ses genoux !… Admettons, il a un chagrin, lui ; mais toi, qu’as-tu ? Lui, il est révolté contre Dieu ; il allait, parole ! manger du saucisson !
— Pourquoi donc ?
— Son starets est mort aujourd’hui, le starets Zossima, le saint homme… LES FRERES KARAMAZOV. 285
— Le starets Zossima est mort ? s'écria Grouschegnka. Et moi qui l'ignorais!
Elle fit le signe de la croix.
— Seigneur! et moi qui reste sur ses genoux! s'écria- t-elle avec une subite épouvante.
Elle se leva vivement et s'assit sur le divan. Alioscha la regarda avec surprise et reprit son air tran- quille.
— Rakitine, dit-il tout à coup d'une voix ferme, ne m'irrite pas en disant que je suis révolté contre Dieu! Je ne veux pas avoir de mauvais sentiments contre toi, sois donc meilleur, toi aussi. J'ai perdu tout ce que j'aimais aujourd'hui, tu ignores cela, tu ne peux me comprendre. Regarde-la, elle, vois comme elle est douce pour moi... En venant ici, je craignais d'y rencontrer une âme méchante, et c'est cette pensée qui m'a amené, car j'étais moi-même dans de mauvaises dispositions. Mais j'ai trouvé une véri- table sœur, une âme aimante, un trésor...
Les lèvres d' Alioscha tremblaient, il était oppressé. Il se tut.
— Ah! vraiment! s'écria Rakitine avec ironie, elle t'a sauvé, n'est-ce pas? Mais elle voulait te manger, ne le sais-tu pas?
— Assez, Rakitka, s'écria Grouschegnka, taisez-vous tous deux. Tais-toi, Alioscha, tes paroles me font honte. Tu te trompes sur moi : je suis une méchante créature. Mais tais-toi aussi, Rakitka, lu mentais... Je pensais le manger, en effet, mais c'est loin. Que je ne t'entende plus dire cela, Rakitka, dit Grouschegnka avec une émotion profonde.
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— Fous! murmura Rakitine en les regardant tous deux. Il me semble être dans une maison de santé ! Us vont pleu- rer tout à l'heure, bien sûr.
— Oui, je pleurerai! oui je pleurerai! dit Grouschegnka, il m'a appelée sa sœur, je ne l'oublierai jamais. Écoute, Alioscha, je veux te faire ma confession. Je désirais tant te voir que j'ai promis à Rakitka vingt-cinq roubles s'il parvenait à t'amener... Attends, Rakitka.
Elle courut à un petit bureau, y prit vingt-cinq roubles.
— Tiens, Rakitka, voici ce que je te dois. Tu ne le refuseras pas, tu l'as demandé toi-même.
Et elle lui jeta le billet.
— Certes non, je ne refuserai pas, dit Rakitka d'une voix rauque, déguisant habilement sa confusion sous des dehors de cynisme. Cela peut servir, c'est aux sots à nourrir les habiles.
— Tais-toi, je ne te parle plus. Tu ne nous aimes pas...
— Pourquoi vous aimera is-je?
— Pour rien, comme Alioscha... Grouschegnka se détourna de Rakitine.
— Oui, je voulais te manger, reprit-elle. J'avais peur de toi et je me disais : « Mangeons-le, puis rions de lui. » Voilà la vilaine bête que tu as traitée de soeur. Mais mon amant revient, j'attends de ses nouvelles. Il y a cinq ans, quand mon vieux marchand Kouzma m'a prise avec lui, je fuyais le monde. Je maigrissais de chagrin, pleurant toujours et me disant : « Où est-il maintenant, celui que j'aimais? Il rit de moi avec une autre ! Oh ! si je le retrouve, je saurai bien me venger! » Dans ce but, j'ai amassé de l'argent, mon cœur s'est desséché et mon corps s'est engraissé. Mais
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me crois-tu devenue plus sage? Non. Personne au monde ne sait que, lorsque tombe la nuit, je pleure comme il y a cinq ans, je me désole toute la nuit en me répétant : fJe me vengerai! Je me vengerai I » Comprends -moi. Il y a quatre semaines, je reçois une lettre : il vient, il est veuf, il veut me voir 1 La respiration me manque, sei- gneur ! il n'a qu'à m'appeler et je ramperai vers lui comme un chien battu, comme une coupable ! Je n'y peux croire moi-même : suis-je donc tombée si bas? Irai-je à lui ou non? Et la colère me prend, une colère pire que ma fameuse colère d'il y a cinq ans. Vois-tu, Alioscha, comme je suis violente? Je me suis amusée de Mitia pour m'em- pècher d'aller voir l'autre. Et je restais ici, avant votre arrivée, à penser à mon avenir, et tu ne peux savoir quel poids j'avais sur le cœur. Oui, Alioscha, dis à la barichnia de me pardonner. . . Personne ne sait dans quel état je suis maintenant, personne ne peut le savoir. Peut-être irai-je chez lui avec un couteau, mais je n'ai rien décidé en- core...
Grouschegnka ne pouvait se contenir. Elle se jeta contre le divan, la face dans les coussins et se mit à pleurer comme un enfant. Ahoscha se leva et se rapprocha de Rakitine.
— Mischa, dit-il, ne sois pas fâché! Elle t'a offensé, mais ne sois pas fâché! As-tu entendu ce qu'elle vient de dire ? Et en effet, on ne peut demander trop à une âme, il faut être miséricordieux...
AUoscha prononça ces paroles comme malgré lui. Il les aurait dites, eût-il été seul. Mais Rakitine le regarda ironi- quement.
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— Tu es bourré de ton starets et tu le décharges sur moi, Alioschegnka, l'homme de Dieu, dit-il avec un sou- rire haineux.
— Ne ris pas, Rakitiue, ne parle pas du mort. Il est au- dessus de tous les vivants, s'écria Alioscha, les yeux pleins de larmes. Ce n'est pas un juge qui te parle. Je suis moi- même un accusé. Car que suis-je devant elle?... J'étais venu ici pour me perdre, par faiblesse : mais elle, après cinq ans de tortures, pour un mot sincère qu'elle entend, elle pardonne, elle oublie tout et pleure ! Son séducteur est revenu, il l'appelle, elle lui pardonne et court joyeu - sèment à lui. Car elle ne prendra pas de couteau, non! C'est une leçon pour nous, elle nous est supérieure... L'autre aussi, celle qu'elle a offensée avant-hier, pardon- nera quand elle saura tout.
Grouschegnka leva la tête et regarda avec un sourire ému Alioscha...
— Viens, Alioscha, assieds-toi ici et dis-moi... Elle lui prit la main et le regarda.
— Dis-moi, est-ce que je l'aime, mon séducteur, oui ou non? Je m'interrogeais ici dans l'obscurité 1 Est-ce que je l'aime? Décide, l'heure est venue, ce que tu diras sera vrai. Faut-il pardonner ?
— Mais tu as déjà pardonné !
— C'est vrai, dit Grouschegnka d'un air profond. lâche cœur ! Eh bien ! je vais boire à la lâcheté de mon cœur!
Elle prit un verre, le vida d'un trait et le brisa par terre . Un rictus cruel lui plissa les lèvres.
— Peut-être n'ai-je pourtant pas réellement pardonné ,
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reprit-elle d'un ton menaçant, les yeux baissés, comme si elle sa parlait à elle-même. Peut-être suis-je seulement au moment de pardonner. Mais je lutterai encore contre moi. Ce sont mes cinq années de larmes que j'aime, c'est mon outrage, ce n'est pas lui.
— Je ne voudrais pas être à sa place, dit Raki- tine.
— Et tu n'y seras jamais, Rakitka, tu n'y seras jamaisl Ta es tout au plus bon pour nettoyer mes bottines; mais une femme comme moi, ce n'est pas pour toi... et peut- être n'est-ce pas pour lui non plus.
— Lui ? et pourquoi donc cette toilette alors?
— De quoi te mêles-tu ? Peut-être est-ce exprès que j'ai mis cette toilette, pour pouvoir lui dire : e M'as-tu jamais vue si belle ? » Il m'a laissée jeune fille de dix-sept ans, maigriotte, pleurnicheuse. . . Je le séduirai, je l'exaspére- rai : « M'as-tu jamais vue si belle? Eh bien! retourne d'où tu viens, maintenant, les lèvres mouillées et le gosier secl » — Ou peut-être arracherai-je cette toilette, me défîgure- rai-je... et peut-être encore n'irai-je ni chez lui ni chez Kouzma. Je rendrai à Kouzma son argent et je me met- trai servante. Tu crois que je n'en aurais pas le courage, Rakitka? Tu te trompes!...
Elle cria les derniers mots comme dans une crise, puis se rejeta contre les coussins. Tout son corps était secoué par les sanglots.
Rakitine se leAa.
— Le temps marche, dit-il. Il sera bientôt trop tard pour rentrer au monastère.
Grouschegnka se leva vivement.
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— Tu veux partir, Alioscha? Tu m'as bouleversée et tu me laisses seule ?
— Crois-tu qu'il va rester coucher chez toi? A moins qu'il le veuille, soit! je partirai seul.
— Tais-toi, méchant homme! s'écria avec colère Grous- chegnka... Il a eu le premier, le seul, pitié de moil Pour- quoi n'es-tu pas venu plus tôt, Alioscha?
Elle tomba devant lui à genoux.
-- Toute ma vie je t'ai attendu, je savais que tu vien- drais m'apporter le pardon ; j'avais la foi que tu m'aime- rais pour autre chose que ma honte!...
— Que t'ai-je donc fait? dit Alioscha ému.
Il se pencha vers elle et lui prit tendrement la main. Les larmes coulaient sur son visage.
A ce moment on entendit du bruit dans le vestibule. Grouschegnka se leva, pleine d'elTroi. Fénia accourut en criant :
— Barinia! ma chère petite barinia, l'estafette, l'es- tafette!... Letarentas est arrivé de Mokroïe, attelé d'une troïka, avec le yamstchik Timotéel une lettre, barinia, voici une lettre !
Grouschegnka saisit la lettre et la porta vers la lumière. La lettre ne contenait que quelques mots, elle les lut en un instant.
— L'appel! Il me sifllel Rampe, petit chien!
Elle resta un moment indécise, puis, tout à coup, le sang embrasa sa figure.
— Je pars! Adieu, mes cinq années! Adieu, Alioscha. le sort en est jeté! Allez- vous-enl Allez-vous-en tous d'ici, que j»' iir MMi> Ndic plu^;... Grouschegnka vole vers unr
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vie nouvelle... Ne garde pas de moi, Rakitka, un mauvais souvenir; c'est peut-être à la mort que je vais... Ali 1 je suis comme ivre!...
Elle se précipita vers sa chambre à coucher.
— Elle nous a oubliés, maintenant, murmura Rakitine. Allons! J'en ai assez, des cris de baba...
Alioscha se laissa machinalement entraîner. A peine étaient-ils sortis tous deux que la fenêtre de la chambre à coucher de Grouschegnka s'ouvrit, et elle cria :
— Aliosclietchka! salue Mitegnka et dis-lui que Grous- chegnka a préféré un manant à un noble. Ajoute aussi que Grouschegnka l'a aimé, lui, Mitegnka, toute une heure : qu'il se souvienne toujours de cette petite heure, c'est Grouschegnka qui l'en prie.
Elle ferma la fenêtre en sanglotant, Rakitine ricana.
— Ilum ! hum ! elle égorge Mitegnka et lui ordonne de penser toujours à elle ! Est-elle vorace !
Alioscha quitta Rakitine et se dirigea vers le monastère.
��FIX DU TOME PREMIEn.
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LIVRE VII MITIA
I
En accompagnant Grouschegnka chez Kouzma Samsonnov, Mitia s’était donné sa parole qu’il viendrait la chercher à minuit. Cet arrangement lui allait assez, « Elle restera chez Kouzma, pensait-il ; elle n’ira donc pas chez Fédor Pavlovitch. Pourvu qu’elle ne mente pas ! ajouta-t-il aussitôt. Mais non, elle dit vrai… »
Il était de cette espèce d’hommes jaloux qui, loin de la bien-aimée, s’imaginent toutes sortes de trahisons possibles et se les représentent en esprit. Mais dès qu’ils la revoient, quoiqu’ils aient eu le temps de se persuader que la trahison a été accomplie, ils perdent, au premier regard, toute méfiance, au premier regard jeté sur le visage souriant et qui appelle si impérieusement la réponse d’un sourire.
Il rentra chez lui en hâte. Il avait encore tant à faire avant la nuit ! Du moins son cœur ne lui pesait plus. « Il faut savoir au plus tôt de Smerdiakov ce qui s’est passé hier, si par hasard elle n’est pas allée déjà chez Fédor Pavlovitch. Ah !… »
De sorte qu’avant même d’avoir atteint son domicile, il était déjà en proie aux tortures de la jalousie.
La jalousie ! « Othello n’est pas un jaloux », a dit Pouchkine, « c’est un confiant. » Cette observation dénote toute la profondeur d’esprit de notre grand poëte. Othello est seulement troublé parce qu’il a perdu son idéal. Mais il ne se cache pas, il n’espionne pas, il n’écoute pas aux portes, il est confiant. Il a fallu bien des insinuations, bien des piqûres d’épingle pour l’amener au soupçon. Un vrai jaloux n’est pas ainsi. On ne peut s’imaginer la honte morale et la bassesse où sombre sans remords un jaloux. Non pas qu’il ait nécessairement l’âme vile et banale, au contraire ! Un cœur noble, un amour pur, un dévouement réel peuvent très-bien se cacher sous les tables, acheter des limiers, épier, vivre dans cette boue de l’espionnage. Othello ne pourrait accepter la pensée même d’une trahison : il ne s’agit pas de la pardonner (il ne le pourrait), il s’agit seulement de l’accepter. Pourtant, son âme est aussi naïve qu’une âme d’enfant. Ce n’est donc pas un véritable cas de jalousie : car il y a bien des compromissions possibles avec la jalousie ! Ce sont les plus jaloux qui pardonnent le plus vite, et les femmes le savent bien : ils peuvent, après une scène d’ailleurs excessivement tragique, pardonner une trahison presque évidente, presque immédiate ; ils pardonnent les baisers, les étreintes qu’ils ont vus eux-mêmes, en se disant pour se consoler que « c’est peut-être pour la dernière fois : le rival s’en ira pour toujours à l’autre bout du monde ; ou bien ils emmèneront la bien-aimée quelque part où elle ne sera plus exposée à rencontrer l’autre ». Il va sans dire que la réconciliation dure une heure, car, le rival disparut-il, le jaloux en inventerait un second. Or, que vaut donc cet amour qu’il faut épier, espionner ? Mais un vrai jaloux ne comprendra jamais cette question…
Chez Mitia, la jalousie disparaissait dès qu’il apercevait Grouschegnka ; il reprenait confiance, il méprisait ses soupçons. Cela prouvait seulement que son amour pour cette femme comportait beaucoup plus de noblesse qu’il ne le croyait lui-même, bien autre chose que de la sensualité.
La jalousie le reprit donc aussitôt qu’il eût quitté Grouschegnka.
Mais il n’avait pas de temps à perdre. Le plus pressé, c’était de trouver un peu d’argent. Il alla engager pour dix roubles ses pistolets chez le tchinovnik Perkhotine.
Il apprit chez Maria Kondratievna que Smerdiakov était malade. Cette nouvelle le jeta dans un grand trouble. On lui dit aussi qu’Ivan était parti le matin même pour Moscou. Comment faire ? qui espionnerait pour lui ? qui l’informerait ? Il se mit à réfléchir. Faut-il aller à la porte de Samsonnov ou rester ici ? Il faudrait être ici et là ! et en attendant… en attendant… il avait un projet à accomplir avant tout. Cela demanderait bien une heure. « En une heure j’apprendrai tout, et alors… D’abord chez Samsonnov, puis ici jusqu’à onze heures, puis de nouveau chez Samsonnov pour ramener Grouschegnka chez elle.
Il vola chez lui, se débarbouilla, se peigna, brossa ses habits et se rendit chez madame Khokhlakov. C’était son fameux projet : il s’était décidé à demander à cette dame les trois mille roubles dont il avait besoin. Il était convaincu qu’elle ne les lui refuserait pas. Pourtant, elle le haïssait depuis longtemps, parce qu’il était le fiancé de Katherina Ivanovna, tandis que la brave dame, on ne sait pourquoi, voulait que Katherina Ivanovna épousât le cher, le savant Ivan Fédorovitch qui avait de si belles manières ! « Mais précisément parce qu’elle ne veut pas que j’épouse Katia, elle ne me refusera pas les moyens de m’en aller, de la quitter, de partir d’ici pour l’éternité. »
Toutefois, déjà sur le perron, il sentit un frisson subit et comprit avec une précision mathématique que c’était là son dernier espoir, que, s’il ne réussissait pas, il n’aurait plus qu’à tuer quelqu’un pour le dévaliser…
Il était sept heures et demie quand il sonna.
D’abord tout alla bien. À peine apprit-on son arrivée qu’on l’introduisit, et la maîtresse du logis accourut à sa rencontre en lui déclarant qu’elle l’attendait.
— Cela vous étonne ? C’était un pressentiment. J’étais sûre que vous viendriez aujourd’hui.
— En effet, madame, c’est étonnant, dit Mitia en s’asseyant avec embarras. Mais… je suis venu pour une affaire très-importante, excessivement importante, pour moi du moins, madame, et je m’empresse…
— Je sais que c’est une affaire importante, Dmitri Fédorovitch. Ici, il ne s’agit plus de pressentiment ; c’était fatal, vous deviez venir après tout ce qui s’est passé avec Katherina Ivanovna, vous ne pouviez pas ne pas venir, vous ne pouviez pas… c’était fatal.
— C’est le réalisme de la vie réelle, madame, voilà ce que c’est. Mais permettez-moi de vous faire part…
— Précisément, le réalisme, Dmitri Fédorovitch. Je suis tout à fait pour le réalisme, je suis dégoûtée des morales… Vous avez entendu dire que le starets Zossima est mort ?
— Non, madame.
— Cette nuit même, et imaginez-vous…
— Madame, interrompit Mitia, je m’imagine seulement que je suis dans une situation désespérée et que, si vous ne me venez pas en aide, tout croulera, moi le premier… Pardonnez-moi la banalité de cette expression, mais j’ai le feu dans l’âme…
— Oui, oui, je sais : comment pourriez-vous être autrement ?… Mais peu importe ce que vous venez me dire, je le sais d’avance. Je m’intéresse depuis longtemps à votre destinée, je la suis, je l’étudie… Oh ! croyez-moi, je suis un expert médecin des âmes, Dmitri Fédorovitch.
— Madame, si vous êtes un expert médecin des âmes, je suis, moi, un malade expérimenté et j’ai le pressentiment que, puisque vous suivez avec tant de sollicitude ma destinée, vous m’aiderez à conjurer mon malheur. Mais permettez-moi enfin de vous exposer le projet qui m’amène chez vous…
— N’achevez pas, ce sont des détails. Quant à l’aide, vous ne serez pas le premier, Dmitri Fédorovitch, auquel je serai venue en aide. Vous avez dû entendre parler de ma cousine Delmessiva ? Son mari était dans le malheur, s’écroulait, selon votre expression si caractéristique. Eh ! oui, je lui ai conseillé de se faire éleveur de chevaux : il est florissant à cette heure ! Avez-vous pensé à l’élevage de chevaux, Dmitri Fédorovitch ?
— Jamais, madame, oh ! madame, jamais ! s’écria Mitia, et n’y tenant plus, il se leva. Je vous supplie de m’écouter, donnez-moi deux minutes pour que je puisse vous exposer mon projet. Je suis d’ailleurs très-pressé, cria Dmitri dans l’espoir de la faire taire en parlant plus vite et plus haut qu’elle. Je suis venu à vous désespéré, pour vous emprunter trois mille roubles sur un gage sûr, madame, laissez-moi vous dire…
— Après, après, fit madame Khokhlakov en agitant la main. Je sais tout ce que vous voulez me dire. Vous me demandez trois mille roubles ? Je vous en donnerai plus, beaucoup plus ; je vous sauverai, Dmitri Fédorovitch, mais il faut m’obéir.
Dmitri sursauta sur place.
— Madame, vraiment, vous serez si bonne ! Seigneur ! Vous sauvez un homme de la mort, du suicide… mon éternelle reconnaissance…
— Je vous donnerai infiniment, infiniment plus de trois mille roubles, répéta madame Khokhlakov en regardant avec un sourire serein la joie de Mitia.
— Infiniment ! Je n’ai pas besoin de plus. Il me faut seulement cette fatale somme, trois mille. Merci ! écoutez mon projet qui…
— Assez, Dmitri, c’est dit, c’est fait, coupa court madame Khokhïakov avec l’expression suave d’une bienfaitrice. Je vous ai promis de vous sauver et je vous sauverai, comme j’ai sauvé Belmossov. Que pensez-vous des mines d’or, Dmitri Fédorovitch ?
— Des mines d’or ? Je n’y ai jamais pensé…
— C’est moi qui pense pour vous. Il y a tout un mois que je vous suis avec cette pensée. « Voilà, me disais-je, un homme énergique : sa place est marquée aux mines. » J’ai même étudié votre démarche et je me suis convaincue que vous trouverez des filons…
— Par ma démarche, madame ?
— Eh ! oui, par votre démarche ! Niez-vous qu’on puisse connaître le caractère à la démarche ? Les sciences naturelles l’affirment, pourtant. Oh ! je suis une réaliste, Dmitri Fédorovitch. Dès aujourd’hui, depuis cette histoire de monastère, je suis devenue tout à fait réaliste et je vais me jeter dans la vie active. Je suis guérie. « Assez de rêveries ! » comme dit Tourguenief.