Les Frères Karamazov (page 18)

Fiodor Dostoïevski · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Frères Karamazov · 37 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Mais, madame, ces trois mille roubles que vous venez de me promettre si généreusement…

— Ils ne vous fuiront pas : c’est comme si vous les aviez dans votre poche. Et non pas trois mille, trois millions, à bref délai. Voici mon idée. Vous trouverez des filons, vous aurez des millions, vous reviendrez, vous vous serez transformé en un homme d’action et vous nous guiderez tous vers le bien. Faut-il donc tout laisser aux Juifs ? Vous construirez des bâtiments, vous fonderez différentes entreprises, vous viendrez en aide aux pauvres et ils vous béniront. Nous sommes dans le siècle des voies ferrées ; vous deviendrez célèbre.

— Madame, madame, interrompit Dmitri avec inquiétude, je suivrai peut-être volontiers votre spirituel conseil et j’irai peut-être là-bas… dans ces mines… mais maintenant, ces trois mille roubles que vous avez si généreusement… Ils me rendront la liberté… Il me les faudrait aujourd’hui. Je n’ai pas de temps à perdre…

— Tenez, Dmitri Fédorovitch, assez ! Une question : Partez-vous pour les mines d’or ou non ? Répondez-moi précisément.

— Oui, madame, mais après… J’irai où vous voudrez… mais maintenant…

— Attendez, alors ! s’écria madame Khokhlakov.

Elle se leva, courut à un magnifique bureau, ouvrit les tiroirs les uns après les autres en cherchant avec précipitation.

« Les trois mille ! » pensait Mitia roidi d’attente, « et tout de suite ! sans papier, sans formalités ! quelle noble conduite ! quelle belle âme ! Si seulement elle parlait moins… »

— Voilà ! s’écria madame Khokhlakov rayonnante de joie, voilà ce que je cherchais.

C’était une petite icône en argent, avec un cordon, de ces amulettes qu’on porte sous le linge.

— Elle vient de Kiev, Dmitri Fédorovitch, dit-elle avec respect, de sainte Varvara, la grande martyre. Permettez-moi de vous mettre moi-même cette icône autour du cou et de vous bénir au seuil d’une nouvelle vie.

Et, en effet, elle se mit en devoir de lui passer l’icône au cou. Mitia, très-confus, s’inclina. L’icône fut bientôt dissimulée sous la cravate.

— Maintenant, vous pouvez partir, dit madame Khokhlakov en s’asseyant avec solennité.

— Madame, je suis si touché… et je ne sais comment vous exprimer ma gratitude… mais si vous saviez comme je suis pressé… cette somme que j’attends de votre générosité… Oh ! madame, puisque vous êtes si bonne, si généreuse, s’écria Mitia d’un air inspiré, permettez-moi de vous avouer… ce que peut-être vous savez déjà, que j’aime un être… j’ai trahi Katia… Katherina Ivanovna veux-je dire… Ah ! j’ai été inhumain, malhonnête, mais j’en aime une autre… une femme que peut-être vous méprisez, car vous savez mon histoire, mais que je ne puis abandonner, et par conséquent ces trois mille…

— Abandonnez tout, Dmitri Fédorovitch, interrompit d’un ton tranchant madame Khokhlakov. Abandonnez tout, et surtout les femmes. Votre but, ce sont les mines d’or, et il est inutile d’y mener des femmes. Plus tard, quand vous reviendrez, plein de richesse et de gloire, vous trouverez une amie de cœur dans la plus haute société. Ce sera une jeune fille du monde, savante, sans préjugés. Vers ce temps-là, précisément, la question de l’émancipation des femmes aura mûri, et l’on connaîtra une nouvelle espèce de femme…

— Madame ! ce n’est pas cela ! ce n’est pas cela ! dit Dmitri Fédorovitch en joignant les mains d’un air suppliant.

— C’est bien cela, Dmitri Fédorovitch, c’est précisément cela qu’il vous faut, ce dont vous êtes altéré sans le savoir. Je suis partisan de l’émancipation des femmes. J’ai écrit là-dessus à Stchedrine. Il m’a si souvent guidée dans mes recherches sur la destinée de la femme que je n’ai pu, l’an dernier, résister à l’envie de lui écrire une lettre anonyme : « Je vous presse contre mon cœur et je vous embrasse au nom de la femme moderne. » Et j’ai signé : « Une mère »… Ah ! mon Dieu ! mais qu’avez-vous ?

— Madame, dit Mitia en se levant les mains jointes, vous me forcerez de pleurer si vous retardez encore ce que si généreusement…

— Pleurez ! Dmitri Fédorovitch, pleurez ! Ce sont de bonnes larmes…

— Mais permettez ! hurla tout à coup Mitia, dites-moi, pour la dernière fois, si je recevrai de vous aujourd’hui la somme que vous m’avez promise ? Si non, quand faudra-t-il venir pour l’avoir ?

— Quelle somme, Dmitri Fédorovitch ?

— Mais les trois mille roubles que vous m’avez promis… que vous avez si généreusement…

— Trois mille… trois mille quoi ? trois mille roubles ? Oh ! non, je ne les ai pas, dit-elle avec un étonnement paisible.

— Comment ?… tout à l’heure… vous avez dit… vous avez dit que je pouvais faire comme s’ils étaient dans ma poche !

— Oh ! non, vous m’avez mal comprise, Dmitri Fédorovitch. Je parlais des mines. Je vous ai promis plus, infiniment plus de trois mille roubles, je m’en souviens très-bien, mais je n’avais en idée que les mines d’or.

— Et l’argent ? et les trois mille ?…

— Oh ! si vous entendez par là de l’argent, je n’en ai pas, pas du tout, Dmitri Fédorovitch. J’ai même des ennuis avec mon gérant, je viens d’emprunter cinq cents roubles à Mioussov. Si j’en avais, d’ailleurs, je ne vous en donnerais pas. D’abord, je ne prête à personne. De plus, mon amitié m’eût empêchée de vous rendre un si mauvais service. Il ne vous faut qu’une seule chose : les mines ! les mines ! les mines !

— Et que le diable !... s’écria Mitia en frappant de toutes ses forces sur la table.

— Aïe ! aïe ! s’écria madame Khokhlakov.

Elle courut à l’autre bout du salon. Mitia cracha avec dégoût et sortit vivement dans la rue, dans l’obscurité. Il marchait comme un fou, se frappant la poitrine juste à l’endroit même où il s’était frappé, deux jours auparavant, en quittant Alioscha. À cette heure, il pleurait comme un enfant, lui, cet homme si robuste ! Et tout en marchant, sans savoir où il allait, il heurta quelqu’un. Un cri aigu de vieille femme retentit : il avait failli renverser la pauvre créature.

— Dieu ! il m’a presque tuée ! Comment marches-tu donc ?

— Ah ! c’est vous ! s’écria Mitia en reconnaissant dans l’obscurité la vieille domestique de Kouzma Samsonnov, qu’il avait aperçue chez son maître.

— Et vous, qui êtes-vous, mon petit père ? Je ne vous reconnais pas.

— Ne servez-vous pas chez Kouzma Samsonnov ?

— Oui, mon petit père... Mais vous, je ne puis pas vous reconnaître.

— Dites, la petite mère, est-ce que Agrafeana Alexandrovna est chez vous ? Je viens de l’y conduire moi-même.

— Oui, mon petit père, elle est venue, restée un instant et partie.

— Comment ? Partie ? Quand ?

— Elle n’est restée qu’un instant chez nous. Elle a fait un conte à Kouzma Kouzmitch, il a ri et elle est partie aussitôt.

— Tu mens, maudite ! cria Mitia.

— Aïe ! aïe ! fit la vieille.

Mitia avait déjà quitté la place ; il courait de toutes ses forces vers la maison où habitait Grouschegnka.

Elle était partie depuis un quart d’heure pour Mokroïe. Fénia et la cuisinière Matrona étaient dans la cuisine quand arriva « le capitaine ». En l’apercevant, Fénia se mit à crier de toutes ses forces.

— Tu cries ! fit Mitia. Où est-elle ?

Et sans attendre la réponse de Fénia, toute roide de terreur, il tomba aux pieds de la servante.

— Fénia ! au nom du Christ, dis-moi où elle est !

— Mon petit père, je n’en sais rien ! Mon bon barine, je n’en sais rien ! Tuez-moi, je ne sais rien ! Mais vous êtes sorti avec elle, vous-même...

— Elle est revenue...

— Non, mon bon barine, elle n’est pas revenue, je vous le jure par Dieu !

— Tu mens ! hurla Mitia, je le vois à ta frayeur, je devine où elle est...

Il sortit en courant.

Fénia, épouvantée, se félicitait d’en être quitte pour si peu. Mais elle se rendit fort bien compte que tout n’était peut-être pas fini.

En sortant, il fit une chose qui étonna les deux femmes : il prit dans un mortier, sur la table, un pilon en cuivre et le mit dans sa poche.

— Ah ! Seigneur ! il va tuer quelqu’un !

II

Où courait-il ? Cela va de soi :

« Où peut-elle être, sinon chez Fédor Pavlovitch ? Elle y est allée directement de chez Samsonnov, c’est clair ! Toute cette intrigue est transparente… Tous sont contre moi, Maria Kondratievna, Smerdiakov, tous achetés ! »

Il prit par la ruelle, derrière la maison de Fédor Pavlovitch, parvint à la grande barrière qui entourait le jardin ; il chercha une place et choisit précisément celle qu’avait, au dire de la légende, escaladée Smerdiachtchaïa.

« Si elle a pu passer là, songeait-il, j’y passerai bien ! »

Il fit un bond, s’accrocha d’une main au haut des planches, s’arc-bouta et se mit à cheval sur la barrière. Tout auprès était la petite salle de bains : à travers les arbres brillait une fenêtre éclairée de la maison.

« C’est cela ! c’est éclairé dans la chambre à coucher du vieux… Elle y est ! »

Et il sauta dans le jardin.

Quoiqu’il sût que Grigori et Smerdiakov étaient malades, que personne ne pouvait l’entendre, il resta immobile, instinctivement, et se mit à écouter : un silence de mort, un calme complet, pas un souffle.

Pas d’autres bruits que ceux du silence…

pensa-t-il.

« Pourvu que personne ne m’ait entendu ! Je crois que non… »

Il attendit encore, puis se mit à marcher doucement à travers le jardin. Il évitait les branches d’arbres, étouffait le bruit de chacun de ses pas et se dirigeait vers la fenêtre éclairée. Il se rappela que, juste au-dessous des fenêtres, il y avait une rangée de sureaux et d’aubiers ; la porte qui donnait accès de la façade gauche de la maison dans le jardin était fermée : il s’en assura en passant. Enfin, il arriva à la rangée d’arbres et se blottit dans leur ombre. Il retenait sa respiration.

« Il faut attendre. S’ils m’ont entendu, ils écoutent maintenant… Pourvu que je n’aille pas tousser ou éternuer… »

Il attendit deux minutes. Son cœur battait ; par instants, la respiration lui manquait.

« Non, ces battements de cœur ne passeront pas… Je ne puis plus attendre. »

Il restait dans l’ombre de l’arbre, dont l’autre partie était éclairée par la fenêtre.

« C’est un aubier… Comme ses fruits sont rouges ! » murmura-t-il.

Doucement, d’un pas régulier, il s’approcha de la fenêtre et se hissa sur la pointe des pieds. Il distinguait tout dans la chambre de Fédor Pavlovitch.

C’était une petite pièce, séparée en deux par des rideaux rouges, « des rideaux chinois », avait coutume de dire Fédor Pavlovitch. « En crêpe de Chine, pensa Mitia, et derrière les rideaux, Grouschegnka... »

Il se mit à examiner Fédor Pavlovitch, vêtu d’une robe de chambre en soie à ramages que Mitia ne lui connaissait pas ; elle était serrée à la taille par un cordon en soie terminé par des glands. Les revers abattus de la robe laissaient voir une chemise immaculée, en très-fine batiste, avec des boutons d’or. Sur la tète, il portait le foulard rouge que lui avait vu Alioscha.

« En toilette ! »

Fédor Pavlovitch se tenait près de la fenêtre. Il réfléchissait. Tout à coup, il leva la tète, écouta et, n’entendant rien, s’approcha de la table, se versa un demi-verre de cognac et but. Puis il respira profondément et reprit son immobilité. Un instant après, il se pencha distraitement vers la glace, souleva un peu son foulard et se mit à inspecter ses cicatrices.

« Il est seul, c’est plus que probable. »

Fédor Pavlovitch se détourna de la glace, s’approcha de la fenêtre et regarda. Mitia rentra vivement dans l’ombre.

« Elle est peut-être derrière les rideaux, elle dort peut-être déjà. »

Fédor Pavlovitch se retira de la fenêtre.

« C’est elle qu’il attend. Par conséquent, elle n’est pas loin. Autrement, pourquoi aurait-il regardé à travers la fenêtre ? C’est l’impatience qui le dévore... »

Il revint de nouveau vers la fenêtre. Le vieux était auprès de la table, visiblement triste.

« Seul ! seul ! Si elle était ici, il aurait un autre visage. »

Chose étrange, son cœur fut tout à coup agité de dépit parce qu’elle n’était pas là.

« Non pas parce qu’elle n’est pas ici, se répondait-il à lui-même, mais parce que je ne sais pas sûrement si elle y est ou non. »

Mitia se rappela dans la suite que son esprit était, en cet instant, extraordinairement lucide et qu’il réfléchissait aux plus menus détails.

« Est-elle ici, enfin, oui ou non ? »

Il se décida tout à coup à frapper doucement à la fenêtre. C’était le signal convenu entre le vieillard et Smerdiakov : les deux premiers coups lentement, les trois autres plus vite, toc, toc, toc… cela signifiait que Grouschegnka était arrivée. Le vieux tressaillit, leva vivement la tête, bondit vers la fenêtre. Mitia se jeta en arrière. Fédor Pavlovitch ouvrit la fenêtre et avança la tête dans le jardin.

— Grouschegnka ! c’est toi ! est-ce toi enfin ? fit-il très-bas d’une voix tremblante. Où es-tu, ma petite mère ? mon cher petit ange, où es-tu ?

« Seul ! »

— Où es-tu donc ? reprit le vieux en élevant la voix et en se penchant au dehors pour regarder de tous côtés. Viens ici, je t’ai préparé un cadeau, viens le voir !

« Le paquet de trois mille roubles… »

— Mais où es-tu donc ? où es-tu donc ? À la porte, peut-être ? Je vais te l’ouvrir tout de suite.

Fédor Pavlovitch se penchait, au risque de tomber, et regardait vers la porte qui menait au jardin.

Il allait évidemment courir ouvrir la porte sans attendre la réponse de Grouschegnka. Mitia restait immobile. La lampe allumée dans la chambre dessinait nettement le profil détesté du vieillard, son double menton, son nez en bec d’aigle. Une colère irrésistible envahit le cœur de Mitia. « Le voilà donc, mon rival, le bourreau de ma vie ! » C’était cette violence, cet emportement invincible dont il avait parlé à Alioscha, lors de leur conversation dans le kiosque, en répondant à cette question d’Alioscha :

— Comment peux-tu dire que tu tueras ton père ?

— Je ne sais pas, avait dit Mitia. Peut-être tuerai-je, peut-être ne tuerai-je pas. Je crains de ne pouvoir supporter son visage à ce moment-là. Je hais son double menton, son nez, ses yeux, son sourire effronté ! Il me dégoûte. Voilà ce que je crains : peut-être ne pourrai-je me retenir…

Ce dégoût augmentait. Mitia, déjà hors de lui, sortit le pilon de sa poche......................... ......................... .........................

« Dieu m’a vu, à ce moment », disait plus tard Mitia.

En effet, c’est alors que Grigori s’éveilla dans son lit de malade. Il avait avalé dans la soirée le remède dont Smerdiakov parlait à Ivan Fédorovitch, et s’était endormi avec sa femme, qui avait aussi suivi le traitement, d’un sommeil de mort. Tout à coup, il s’éveilla, réfléchit un instant et, quoiqu’il ressentît une douleur aiguë dans les reins, il se leva et s’habilla à la hâte. Peut-être était-il aiguillonné par quelque remords de conscience à la pensée qu’il avait dormi en laissant la maison sans gardien « en un temps si dangereux ». Fatigué par sa crise, Smerdiakov demeurait étendu sur son lit, sans mouvement, dans un cabinet voisin. Marfa Ignatievna ne bougeait pas. « Elle est lasse, la baba », pensait Grigori en la regardant. Et il sortit en marchant avec peine. Il voulait seulement jeter un regard dans le jardin, car il n’avait pas la force d’aller loin, éprouvant une douleur insupportable dans les reins et la jambe droite. Tout à coup, il se rappela que la petite porte du jardin n’était pas fermée. C’était un homme ponctuel et méticuleux, l’esclave de l’ordre traditionnel. Tordu par le mal et tout en boitant, il descendit du perron et se dirigea vers la petite porte. Il ne s’était pas trompé, la petite porte était grande ouverte. Il passa dans le jardin. N’avait-il pas entendu là quelque chose ? Il regarda vers la gauche, aperçut la fenêtre du barine grande ouverte et personne à la fenêtre.

« Pourquoi est-elle ouverte ? Il ne fait pourtant pas chaud. »

Juste à ce moment, un mouvement se fit à quarante pas de lui, un homme passa comme une ombre dans l’obscurité.

— Seigneur ! s’écria Grigori, et, oubliant son mal, il courut à la rencontre de l’inconnu.

Pour lui couper la retraite, il prit un sentier, car il connaissait le jardin mieux que le fugitif qui se dirigea vers la salle de bains, la contourna et se jeta vers le mur. Grigori ne le perdait pas de vue et le poursuivait. Il arriva à la barrière précisément au moment où Dmitri l’escaladait. Hors de lui, Grigori se mit à vociférer, bondit et saisit Dmitri par la jambe.

C’était bien cela, ses pressentiments ne l’avaient pas trompé ; il le reconnut aussitôt, lui, « le misérable parricide ».

— Parricide ! cria le vieux de toutes ses forces.

Il n’en dit pas plus long et tomba comme foudroyé.

Mltia sauta de nouveau dans le jardin et se pencha sur le vieillard. Il avait toujours à la main le pilon en cuivre : il le laissa choir, machinalement. Le pilon roula sur le sentier à la place la plus visible. Mitia examina Grigori pendant quelques secondes. La tête était ensanglantée. Mitia la tâta doucement. Avait-il fracassé le crâne du vieillard, ou s’il l’avait seulement étourdi ? Il tira de sa poche son mouchoir, l’appliqua sur la tête de Grigori pour étancher le sang. Le mouchoir fut bientôt rouge.

« Mais pourquoi tout cela ? Je ne puis me rendre compte dans l’ombre... Et puis, qu’importe maintenant ? S’il est tué, eh bien !... il est tué ! Il est pris au piège, il y reste, bien ! » dit-il tout haut.

Aussitôt il se rejeta vers le mur, l’escalada, sauta dans la ruelle et se mit à courir. Il tenait dans sa main droite son mouchoir ensanglanté, qu’il fourra, tout en courant, dans une poche de sa redingote. Il courait à toutes jambes. Quelques passants se rappelèrent plus tard qu’ils avaient aperçu, cette nuit-là, un homme qui courait de toutes ses forces. Il revint dans la maison de Grouschegnka. La porte était fermée, il frappa. Le dvornik le reconnut, le laissa passer et lui dit avec un sourire qui sentait les bons pourboires passés et espérés :

— Vous savez, barine, que Agrafeana Alexandrovna n’est pas chez elle.

— Où est-elle donc, Prokhov ? demanda Dmitri en s’arrêtant.

— Il y a deux heures qu’elle est partie avec Timothèe pour Mokroïe.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas. Je crois que c’est un officier qui l’a envoyé chercher en tarentas…

Mitia se précipita comme un fou dans la maison.

III

Fénia et Matrona se préparaient à se coucher. Mitia prit Fénia à la gorge.

— Tout de suite… cria-t-il, avec qui est-elle à Mokroïe ?

Les deux femmes jetèrent un cri.

— Aïe ! Je vais vous le dire ! Aïe ! cher Dmitri Fédorovitch, je vous dirai tout ! je ne vous cacherai rien !

— Quel est cet officier ?

— Son officier d’autrefois, celui qui l’a abandonnée, il y a cinq ans.

Dmitri lâcha Fénia. Il restait muet, pâle comme un mort. Mais son regard disait qu’il avait tout compris, jusqu’au dernier détail. La pauvre Fénia était toujours terrifiée et se tenait sur la défensive : Dmitri avait les mains tachées de sang. En route, quand il courait, il avait sans doute porté son mouchoir à son visage pour essuyer la sueur, de sorte qu’au front et à la joue droite il portait de larges taches rouges. La vieille cuisinière était paralysée d’épouvante.

Il s’assit machinalement auprès de Fénia. Il réfléchissait. Tout se révélait clairement à sa pensée. Grouschegnka elle-même lui avait raconté tout son passé, et il connaissait la lettre qu’elle avait reçue, un mois auparavant. Comment avait-il pu oublier cette affaire ? Cette question se dressait devant lui comme un monstre qu’il considérait avec effroi. Tout à coup, doucement et timidement, comme un enfant, il se mit à parler à Fénia. Elle regardait avec méfiance ses mains ensanglantées, mais elle répondit à toutes ses questions, lui raconta tout ce qui s’était passé dans la journée, la visite de Rakitine et d’Alioscha, et comment Grouschegnka leur avait crié par la fenêtre de rappeler à Mitia qu’elle l’avait aimé toute une heure. Mitia sourit et rougit. Fénia, complètement rassurée, s’enhardit à lui dire :

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