Les Frères Karamazov (page 19)

Fiodor Dostoïevski · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Frères Karamazov · 37 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Vos mains sont ensanglantées, Dmitri Fédorovitch.

— Oui, dit Mitia en regardant distraitement ses mains.

Mais il oublia aussitôt la question de Fénia et se leva d’un air soucieux. Puis, regardant de nouveau ses mains :

— C’est du sang, Fénia, dit-il en l’examinant d’un air étrange, c’est du sang humain, et Dieu ! pourquoi a-t-il été versé ? Mais... Fénia, c’est cette barrière, et il considérait la jeune fille comme s’il lui proposait une énigme, cette haute barrière, qu’on croirait infranchissable, au premier regard, mais... demain au point du jour, quand le soleil se lèvera... Mitegnka franchira une barrière plus haute encore... Tu ne comprends pas, Fénia, de quelle barrière je parle ? Ça ne fait rien, n’importe, demain tu sauras et comprendras tout... Et maintenant, adieu. Je ne veux rien empêcher, je m’en irai, je saurai m’en aller... Vis, ma joie !... Tu m’as aimé une petite heure ! Toi aussi, souviens-toi toujours ! Elle m’appelait Mitegnka, tu te le rappelles ?

Il sortit. Le départ de Mitia effraya Fénia plus encore que n’avait fait son arrivée.

Dix minutes après, il entrait chez le même tchinovnik, Petre Iliitch Perkhotine, à qui il avait engagé ses pistolets.

Il était déjà huit heures et demie, et Petre Iliitch, après avoir pris son thé, venait de mettre sa redingote pour aller jouer au billard. En apercevant Mitia et son visage taché de sang, il s’écria :

— Seigneur ! qu’avez-vous ?

— Eh bien, voici ! dit vivement Mitia, je viens chercher mes pistolets, je vous apporte l’argent. Merci. Je suis pressé, Petre Iliitch, vite, je vous prie…

Petre Iliitch aperçut une liasse de billets de banque dans la main de Mitia et s’étonna de la manière insolite dont il tenait son argent, dans sa main droite ouverte, comme s’il voulait le montrer à tout le monde. C’étaient des billets de cent roubles ; il pouvait y avoir deux à trois mille roubles.

Dmitri répondait avec impatience aux questions de Petre Iliitch. Ses façons étaient étranges ; il plaisantait parfois, puis redevenait sérieux, brusquement.

— Mais qu’avez-vous ? Comment avez-vous pu vous tacher comme cela ? Êtes-vous tombé ? Voyez-donc !

Et il mena Mitia devant une glace.

En apercevant son visage sanglant, Mitia tressaillit et fronça les sourcils.

— Diable ! il ne manquait plus que cela !

Il passa les billets de sa main droite dans sa main gauche, et tira vivement son mouchoir, puis, l’ayant regardé, il le jeta par terre.

— Eh, diable ! N’avez-vous pas quelque chiffon... pour s’essuyer ?

— Alors vous n’êtes pas tombé ? Vous n’êtes pas blessé ? Lavez-vous donc ! Je vais vous donner de l’eau.

— De l’eau ? Oui... Mais où mettrai-je cela ? demanda Mitia avec embarras en montrant le paquet de billets.

— Mais dans votre poche, ou sur la table ! Personne ne les prendra !

— Dans ma poche ?... ah ! oui, dans ma poche. C’est très-bien... Non, voyez-vous, tout cela, ce sont des bêtises. D’abord finissons-en avec cette affaire des pistolets. Rendez-les-moi. Voici votre argent. J’en ai besoin, extrêmement besoin... Je n’ai pas une minute à perdre...

Et détachant de la liasse un billet, il le tendit au tchinovnik.

— Mais je n’aurai pas de monnaie. N’avez-vous pas d’autre argent ?

— Non... et considérant la liasse comme s’il n’en connaissait pas lui-même le contenu, il la feuilleta. Non, ils sont tous de cent... et il regarda de nouveau Petre Iliitch d’un air interrogateur.

— Mais d’où vous vient cette richesse ? Attendez un instant, je vais envoyer mon groom chez les Plotnikov. Ils ferment tard, ils nous donneront la monnaie. Eh, Micha ! cria-t-il dans le vestibule.

— Chez les Plofnikov? Très-bien, c’est une excellente idée, dit Mitia... Micha, cours chez les Plotnikov et dis-leur que Dmitri Fédorovitch les salue et va venir tout de suite. Écoute, écoute encore ! Dis qu’on me prépare du Champagne, trois douzaines de bouteilles et qu’on en fasse un paquet comme l’autre jour quand je suis allé à Mokroïe... J’en ai pris alors quatre douzaines, s’interrompit-il tout à coup en se tournant vers Petre Iliitch. Ils savent comment déjà... ne t’inquiète pas, Micha. Et puis qu’on ajoute du fromage, des pâtés de Strasbourg, du jambon, du caviar, enfin de tout ce qu’ils ont, pour cent ou cent vingt roubles environ. Qu’on n’oublie pas de mettre des bonbons, des poires, deux ou trois arbouses, ou quatre... non, ce sera assez d’un. Et du chocolat, du sucre d’orge, enfin comme pour l’autre fois. Avec le Champagne, ça fera à peu près trois cents roubles. N’oublie rien, Micha... N’est-ce pas ? on l’appelle Micha ? demanda-t-il à Petre Iliitch ?

— Attendez donc un instant, dit Petre Iliitch qui l’observait avec inquiétude. Vous direz tout cela vous-même, en y allant. Micha s’embrouillerait.

— Oui, il s’embrouillerait, je vois bien. Eh ! Micha, je voulais t’embrasser pour la peine ! Mais si tu n’oublies rien, il y aura dix roubles pour toi, va vite ! Le Champagne, surtout le Champagne ! et du cognac, et du rouge et du blanc, comme l’autre jour...

— Mais écoutez donc ! s’écria Petre Iliitch impatienté. Laissez-le aller seulement changer l’argent ; il dira qu’on ne ferme pas, et vous irez vous-même faire la commande. Donnez-moi votre billet, et va, Micha : un pied ici, l’autre là-bas.

— Soit ! Va donc, Micha, reprit Dmitri, mais dis encore chez les Plotnikov qu’on aille me chercher une troïka...

Petre Iliitch avait hâte de se débarrasser de Micha, car le gamin restait bouche bée devant Mitia, examinant son visage taché de sang et l’argent qu’il tenait entre ses mains tremblantes.

— Et maintenant, débarbouillez-vous, dit sévèrement Petre Iliitch. Mettez l’argent sur la table ou dans votre poche. C’est cela. Allez ! ôtez votre redingote.

En l’aidant à retirer sa redingote, Petre Iliitch jeta un cri.

— Mais attendez donc ! votre redingote aussi est tachée.

— C’est.. Ce n’est pas la redingote... un peu, là, à la manche... et puis ici, où était le mouchoir... ça aura dégoutté de la poche, quand je me suis assis chez Fénia, sur mon mouchoir, dit Mitia d’un air confidentiel.

Petre Iliitch fronça les sourcils.

— Qu’avez-vous donc fait ? Vous êtes-vous battu ?

Mitia s’était déjà lavé, mais, comme il avait mal savonné ses mains, Petre Iliitch lui conseilla de se frotter plus fort.

— Il en est resté sous les ongles. Maintenant, lavez-vous la figure, ici, près de la tempe, à l’oreille. C’est avec cette chemise que vous partez ? Où allez-vous ? Toute la manchette droite est rouge.

— Oui... rouge, dit Mitia en considérant sa chemise.

— Changez-vous donc !

— Je n’ai pas le temps. Savez-vous ce que je ferai ? continua-t-il du même air confidentiel, en remettant sa redingote. Je vais relever la manchette comme cela, on ne verra rien.

— Maintenant, dites-moi comment cela vous est arrivé. Vous êtes-vous battu avec quelqu’un comme l’autre jour dans le traktir ? Avez-vous encore rossé le capitaine ? Qui avez-vous encore battu ou… tué ? hein ?

— Sottises ! dit Mitia.

— Comment, sottises ?

— Inutile… dit Mitia, et il sourit. C’est une vieille femme que j’ai écrasée tout à l’heure sur la place.

— Écrasée ? une vieille femme ?…

— Un vieillard ! dit Mitia en regardant Petre Iliitch droit dans les yeux. Un vieillard ! répéta-t-il en criant comme un sourd.

Et il éclata de rire.

— Que diable ! un vieillard, une vieille femme… vous avez tué quelqu’un ?

— Nous nous sommes réconciliés. Nous nous sommes battus, puis réconciliés. Un imbécile… nous nous sommes quittés bons amis… Il m’a pardonné… Certainement il m’a déjà pardonné… Mais s’il s’était relevé, il ne m’aurait pas pardonné, dit-il en clignant de l’œil. Seulement, savez-vous ? qu’il aille au diable ! Entendez-vous, Petre Iliitch ? Au diable !… Inutile !… Tout de suite, je ne veux pas… En finir tout de suite, je ne veux pas…

Il s’interrompit brusquement.

— C’est absurde ! Se colleter ainsi avec tout le monde… pour des futilités, comme avec ce capitaine ! Vous venez de vous battre, et maintenant vous courez faire la noce ? Quel homme ! Trois douzaines de bouteilles de Champagne ! Où emportez-vous tout cela ?

— Bravo ! Donnez-moi maintenant les pistolets, je vous dis que je n’ai pas le temps d’attendre. Certes, je voudrais bien causer avec toi, mon petit pigeon, mais je n’ai pas le temps… D’ailleurs, inutile… C’est trop tard. Ah ! et l’argent, où est-il ? où l’ai-je mis ?

Mitia cherchait dans ses poches.

— Vous l’avez mis vous-même sur la table… Le voici. Vous l’aviez oublié ? Il me semble que vous traitez l’argent à la légère, vous ? Voici vos pistolets. C’est étrange : à cinq heures vous les engagez pour dix roubles, et maintenant vous avez les mains pleines de billets de banque ! Deux mille, combien ? trois peut-être ?

— Trois peut-être, dit Mitia en riant et en fourrant les billets dans la poche de son pantalon.

— Mais vous allez les perdre ! Avez-vous donc des mines d’or ?

— Des mines ! Des mines d’or ! s’écria de toutes ses forces Mitia en éclatant de rire. Perkhotine, voulez-vous aller aux mines d’or ? Il y a ici une dame qui vous donnera trois mille roubles pour y aller. Elle me les a donnés à moi pour que j’y aille. Connaissez-vous madame Khokhlakov ?

— Non… Jamais vue… Alors c’est elle qui vous a donné trois mille roubles, comme ça, à brûle-pourpoint ? dit Petre Iliitch avec méfiance.

— Écoutez, demain, quand le soleil se lèvera, — le soleil, Phébus, l’éternellement jeune ! — vous irez chez elle en chantant les louanges du Seigneur et vous lui demanderez si oui ou non elle me les a donnés, demandez-le-lui !

— Je ne connais pas vos relations… Puisque vous l’affirmez, je vous crois… et vous, à peine l’argent dans les mains, au lieu d’aller aux mines, vous allez à la noce… Mais où donc ? hé ? où allez-vous ?

— À Mokroïe.

— À Mokroïe ? Mais il fait nuit.

— Mastriouk avait tout, Mastriouk n’a plus rien, dit tout à coup Mitia.

— Comment, plus rien ? Vous avez des milliers de roubles et vous dites plus rien ?

— Je ne parle pas de tes milliers de roubles ; au diable tes milliers ! Je parle du caractère des femmes.

Souvent femme varie,

Bien fol est qui s’y fie !

— Je ne vous comprends pas.

— Je suis donc ivre ?

— Pis que ça.

— Moralement ivre, Petre Iliitch, moralement ivre… Et en voilà assez !

— Quoi ? vous chargez votre pistolet ?

— Je charge mon pistolet.

Au moment de mettre la balle dans le canon, il la regarda à la lumière de la bougie.

— Pourquoi regardez-vous cette balle ? demanda Petre Iliitch, que les moindres actions de Dmitri intriguaient.

— Pour rien, par curiosité. Toi, si tu pensais à te la loger dans la tête, regarderais-tu la balle avant de la mettre dans ton pistolet ?

— Pourquoi la regarder ?

— Eh bien, je vais lui donner l’hospitalité dans mon crâne, alors j’aime à savoir comment elle est faite… Mais sottises, tout cela ! Voilà une affaire bâclée… Mon cher Petre Iliitch, si tu savais comme tout cela est sot ! Donne-moi un morceau de papier.

— Voici.

— Non, du propre, où l’on puisse écrire. C’est cela.

Mitia saisit une plume et griffonna vivement deux lignes ; puis il plia le papier en quatre et le mit dans la poche de son gilet. Il replaça le pistolet dans la boîte, qu’il ferma à clef et glissa sous son bras. Puis il regarda Petre Iliitch et lui sourit d’un air absorbé.

— Allons, maintenant ! dit-il.

— Où ? Non, attendez… Vous voulez donc vous loger cette balle dans la cervelle ?

— Cette balle ? Sottises ! Je veux vivre ! J’aime la vie, sache-le ! J’aime Phébus aux cheveux d’or et ses rayons réchauffants… Cher Petre Iliitch, est-ce que tu saurais, toi, t’écarter du chemin des autres ?

— Comment cela ?

— Laisser libre le chemin à l’être que tu adores et à celui que tu hais… chérir même celui que tu haïssais… et leur dire : « Que Dieu vous garde ! Allez, passez, et moi… »

— Et vous ?

— Assez ! Partons.

— Je vous jure que je répéterai tout cela, je vous empêcherai de partir… Qu’allez-vous faire à Mokroïe ?

— Une femme est là, une femme… En voilà assez pour toi, Petre Iliitch, chabach !

— Écoutez, vous êtes sauvage, étrange, pourtant vous m’avez toujours plu… Eh bien, vous m’inquiétez !

— Merci, frère. Je suis sauvage, dis-tu ? Sauvage, sauvage ! Oui. Je ne cesse de me le répéter : un sauvage, je ne suis qu’un sauvage !… Tiens, voilà Micha ! je l’avais déjà oublié.

Micha entra, tout essoufflé, avec une liasse de menus billets.

— Tout va bien chez les Plotnikov, dit-il.

Mitia prit un billet de dix roubles qu’il donna à Petre Iliitch et en jeta un autre à Micha.

— Je vous le défends ! s’écria Petre Iliitch, pas chez moi ! Cela gâte les domestiques ! Reprenez votre argent ! Pourquoi le gaspiller ainsi ? Demain vous reviendrez me demander dix roubles ! Et pourquoi le mettez-vous toujours dans cette poche ? Vous allez le perdre.

— Écoute, mon ami : viens avec moi à Mokroïe.

— Moi ? Qu’y ferais-je ?

— Viens-tu d’abord boire avec moi une bouteille ? Buvons à la vie ! J’ai soif. Je voudrais boire avec toi : nous n’avons jamais bu ensemble, n’est-ce pas ?

— Soit. Allons au traktir.

— Pas le temps… dans la boutique des Plotnikov… Tiens, voici une énigme.

Mitia tira de son gilet le petit papier plié en quatre et le montra à Petre Iliitch. En caractères très-lisibles étaient écrits ces mots :

« Je me châtie moi-même pour toute ma vie : c’est pour toute ma vie que je me châtie. »

— Parole ! je vais aller le dire tout de suite à quelqu’un, dit Petre Iliitch.

— Tu n’auras pas le temps, mon cher. Allons boire. Marche !

La troïka les attendait déjà à la porte de Plotnikov ; sur le siège était assis le yamstchik Andrey. Tout était prêt comme Mitia l’avait ordonné.

— Nous n’avons pas de temps à perdre, murmura Dmitri. L’autre fois, c’est Timothée qui m’a conduit. Mais aujourd’hui, il est parti avec la magicienne, avant moi… Andrey, serons-nous bien en retard ?

— D’une heure au plus, dit Andrey. Timothée ne va pas aussi vite que moi.

— Je te donne cinquante roubles si nous n’avons pas plus d’une heure de retard.

— J’en réponds, Dmitri Fédorovitch.

Mitia s’agitait, donnant des ordres, oubliant d’achever ses phrases, allant de çà, de là.

Petre Iliitch s’était chargé des préparatifs. Il essaya d’abord d’empêcher Dmitri de dépenser trop, de se faire trop voler ; puis, voyant que rien n’y faisait, il l’abandonna à son sort.

— Que le diable l’emporte ! Qu’est-ce que cela me fait ? Jette l’argent, s’il ne te coûte rien…

— Viens ici, avance ! ne te fâche pas ! dit Mitia en le conduisant dans un cabinet particulier. Buvons une bouteille. Sais-tu, mon ami, que je n’ai jamais aimé le désordre ?

— Et qui l’aime, alors ? A-t-on jamais vu ! Jeter trois douzaines de bouteilles de Champagne aux moujiks !

— Je parle d’un autre désordre. Mais… tout est fini. Ne nous chagrinons plus, il se fait tard… Au diable ! Toute ma vie n’a été que désordre, mais je vais y mettre bon ordre. Je fais des calembours, tu vois ?

— Tu délires, tu ne fais pas de calembours, tu extravagues !

Gloire au Très-Haut dans le monde !

Gloire au Très-Haut en moi !

— Ce vers a crié dans mon cœur, un jour. Ce n’est pas un vers, c’est une larme… Ce n’est pas en tirant la barbe du capitaine que j’ai trouvé cela.

— Pourquoi parles-tu du capitaine ?

— Pourquoi je parle du capitaine ? Tout finit, tout s’égalise : on tire un trait et l’on fait le total.

— Tes pistolets sont toujours devant mes yeux.

— Sottises ! Bois et laisse là tes sottes imaginations. J’aime trop la vie ! C’en est même dégoûtant. N’importe, je suis content de moi. Sans doute je souffre d’avoir l’âme si basse, et pourtant je suis content de moi. Je bénis Dieu et son œuvre, mais… il faut faire disparaître un insecte puant, un certain insecte qui gâte la vie des autres. Buvons à la vie, frère ! Qu’y a-t-il de plus précieux que la vie ? Rire, boire ! Buvons donc à la vie ! Buvons aussi à une royale beauté, oh ! royale entre toutes !

— Soit ! buvons à la vie et à ta reine !

Ils vidèrent un verre. Mitia, tout exalté qu’il fût, était triste. Un lourd souci l’accablait.

— Micha ! C’est Micha ? Eh ! mon petit pigeon, viens ici ! Bois-moi ceci en l’honneur du Phébus aux cheveux d’or qui se lèvera demain matin.

— Que fais-tu là ? s’écria Petre Iliitch irrité.

— Mais laisse donc ! Je le veux.

— Heu !

Micha but, salua et partit.

— Il se souviendra plus longtemps de moi… Une femme ! j’aime une femme ! Qu’est-ce qu’une femme ? La reine de la terre. Je me sens triste… Je suis triste, Petre Iliitch. Te rappelles-tu Hamlet ? « Je me sens triste, oh ! triste, Horatio… Hélas ! pauvre Yorick ! » C’est peut-être moi, ce Yorick. Oui, oui ! Je suis Yorick maintenant, et tout à l’heure un crâne.

Petre Iliitch écoutait en silence.

— Qu’est-ce que ce chien ? demanda Mitia au garçon en indiquant un petit chien aux yeux étincelants.

— Il appartient à la patronne.

— J’en ai vu un semblable quand j’étais au régiment… fit Mitia d’un ton rêveur. Mais l’autre avait une jambe de derrière cassée… Petre Iliitch, je voulais te demander : As-tu jamais volé ?

— Quelle question !

— Comme cela… vois-tu… quelque chose qui ne vous appartient pas, qu’on prend dans la poche d’autrui ? Je ne te parle pas du Trésor : le Trésor, tout le monde le vole, et toi comme les autres, bien sûr…

— Va-t’en au diable !

— Je parle du bien d’un autre, de ce qui est dans sa poche ou dans sa bourse.

— J’ai volé, un jour, vingt kopeks à ma mère. J’avais neuf ans.

— Et puis ?

— Et puis rien. J’ai gardé trois jours mes vingt kopeks, puis j’ai eu honte, j’ai avoué et je les ai rendus.

— Et puis ?

— Et puis, naturellement, on m’a fouetté. Mais, et toi ? As-tu donc volé ?

— Volé ? dit Mitia en clignant de l’œil malicieusement.

— Qu’as-tu volé ? dit Petre Iliitch curieux.

— À ma mère, vingt kopeks, j’avais neuf ans ; trois jours après, je les ai rendus.

Et il se leva.

— Dmitri Fédorovitch, il faut se dépêcher, cria Andrey de la porte.

— C’est prêt ? Partons ! Encore un dernier mot, et… Un verre de vodka à Andrey, tout de suite, et de cognac ! Portez mes pistolets à ma place. Adieu, Petre Iliitch, ne garde pas mauvais souvenir de moi.

— Tu reviens demain, j’espère ?

— Absolument, absolument !

— Faut-il faire l’addition ? demanda le garçon.

— Absolument.

Il tira de nouveau de sa poche toute la liasse de billets, en prit trois, les jeta sur le comptoir et sortit. Tous le suivirent en le saluant et en faisant des vœux pour son voyage. Andrey toussota en achevant de vider son verre et monta sur le siège. Mais au moment où Dmitri entrait dans la voiture, Fénia apparut et se précipita à ses pieds en criant :

— Mon petit père Dmitri Fédorovitch, ne perdez pas ma barinia ! Et moi qui vous ai tout dit ! Ne lui faites pas de mal à lui. Il est revenu de Sibérie pour épouser Agrafeana Alexandrovna… Mon petit père Dmitri Fédorovitch, ne le tuez pas !

— Hé, hé ! voilà ce que c’est, se dit Petre Iliitch, il va encore faire des histoires là-bas ! Je comprends tout… Dmitri Fédorovitch, donne-moi tout de suite tes pistolets si tu veux être un homme, entends-tu ?

— Les pistolets ? Attends, mon petit pigeon ! Je les jetterai en route dans une mare… Lève-toi, Fénia, ne reste pas là, par terre… Mitia ne tuera plus personne, le sot ! Et puis, Fénia (il était déjà assis dans la voiture), pardonne-moi, je t’ai offensée tout à l’heure, pardonne-moi ! D’ailleurs, à ta guise ! maintenant tout m’est égal ! En route, Andrey, vivement !

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