Les Frères Karamazov (page 20)

Fiodor Dostoïevski · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Frères Karamazov · 37 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Andrey fit claquer son knout, la sonnette se mit à tinter.

— Adieu, Petre Iliitch ! À toi ma dernière larme !

« Il n’est pas ivre, et pourtant quelles balivernes il dit ! » pensa Petre Iliitch.

Petre Iliitch se dirigea vers le traktir la Capitale pour faire sa partie de billard. Mais en route il changea de projet, hésita à se rendre chez Fédor Pavlovitch, et finalement alla sonner à la porte de Grouschegnka. Il sonna longtemps, longtemps…

IV

Et Dmitri Fédorovitch volait vers Mokroïe. La distance était de vingt verstes environ. La troïka d’Andrey allait assez vite pour les franchir en un peu plus d’une heure.

La course rafraîchit Mitia. Il n’éprouvait aucun sentiment de jalousie contre son nouveau rival. De tout autre il aurait aussitôt voulu la mort. Mais il ne haïssait pas celui-ci, le premier. « Ici, je n’ai rien à dire, c’est leur droit. C’est le premier amour, c’est le seul. Elle n’a pas cessé de l’aimer depuis cinq ans. Que ferais-je là ? Je dois laisser le chemin libre. D’ailleurs tout est fini, indépendamment même de cette affaire… »

Un moment, il pensa arrêter Andrey, sortir de la voiture, prendre un pistolet et en finir sans attendre le matin. Mais la troïka « dévorait l’espace », et, plus il approchait du but, plus la pensée d’elle, d’elle seule, le dominait. « Oh ! la voir, au moins un instant ! Elle est maintenant avec lui. Eh bien ! je vais la voir heureuse, c’est tout ce qu’il me faut ! »

Jamais encore il n’avait tant aimé cette femme qui lui était si fatale. C’était un sentiment inconnu encore, une tendresse religieuse, une adoration mystique. « Oui, il faut que je disparaisse. »

Une heure s’écoula. Tout à coup Mitia s’écria avec inquiétude :

— Andrey, et s’ils dorment ?

— C’est bien possible, Dmitri Fédorovitch.

Mitia fronça les sourcils. Que faire ? Il arrivait — et elle dormait ! — Peut-être, avec lui !

La colère l’envahit.

— Fouette, Andrey, fouette vite !

— J’ai quelque chose à vous demander, barine. Au moins ne vous fâchez pas…

— Quoi ?

— Tout à l’heure, Fénia est tombée à vos genoux en vous suppliant de ne pas faire de mal à sa barinia et à… un autre. Alors, barine, moi qui vous y conduis, pardon… C’est peut-être une bêtise que je dis.

Mitia le prit brusquement par les épaules.

— Es-tu yamstschik ? yamstschik ? criait-il hors de lui.

— Oui…

— Sais-tu que je dois laisser libre le chemin ? Mais toi, yamstschik, tu écrases le monde : il faut que ta troïka passe ! Non, yamstschik, n’écrase pas le monde, il ne faut tuer personne, il ne faut pas gâter la vie des autres, et si, par malheur, tu es de trop, châtie-toi toi-même, disparais !

Andrey, quoique étonné, ne laissa pas tomber la conversation.

— Vous avez raison, petit père Dmitri Fédorovitch, vous avez raison, il ne faut tuer personne. Faire souffrir quelqu’un, cela ne se doit pas. Toute créature a droit à la vie. Voilà, par exemple, ce cheval : eh bien ! il y a des yamstschiks qui fouettent à mort leur bête et vont toujours, rien ne les arrête…

— Andrey, simple cœur ! dit Mitia en saisissant de nouveau le moujik par les épaules, dis-moi : Dmitri Fédorovitch Karamazov ira-t-il en enfer ?

— Je ne sais pas, cher barine, ça dépend de vous. Mais vous êtes pour nous tous comme un petit enfant ; nous vous aimons, quoique vous soyez violent, barine. Dieu vous pardonnera.

Et Alexey fouetta le cheval gauche.

— Et toi aussi, tu me pardonnes, Andrey ?

— Mais que vous pardonnerais-je ? Vous ne m’avez rien fait.

— Non, pour tous, pour les autres, toi seul, tout de suite, sur la route, veux-tu me pardonner pour tous les autres, simple cœur ?

— Oh ! barine, j’ai peur de vous mener là-bas ! Vous parlez étrangement…

Mitia n’entendit pas, il priait avec exaltation.

« Dieu ! Seigneur ! Contemple-moi dans toute mon ignominie, mais ne me juge pas… Ne me juge pas, car je me suis jugé moi-même ! Ne me juge pas, car je t’aime, mon Dieu ! Je suis vil, mais je t’aime. Tu peux m’envoyer dans ton enfer, là même je t’aimerai et je crierai que je t’aime pour l’éternité… Mais laisse-moi en finir avec mon amour d’ici-bas, encore seulement cinq heures de ton soleil ! car je ne puis ne pas l’aimer, la reine de mon âme, je l’aime, ô Dieu ! et je ne peux pas ne pas l’aimer ! Tu me vois tel que je suis : je tomberai devant elle à genoux, et je lui dirai : « Tu as raison de me rejeter de ton chemin… Adieu ! oublie ta victime, ne t’inquiète jamais de moi… »

— Mokroïe ! cria Andrey en montrant de son knout le village.

À travers les grises ténèbres de la nuit se dressait une masse compacte et noire de maisons.

Le village de Mokroïe avait deux mille âmes. À cette heure tout dormait, de rares lumières perçaient l’ombre.

— Fouette, fouette, fouette ! Andrey. C’est moi qui arrive ! criait Mitia dans le délire.

— On ne dort pas, dit Andrey en désignant à l’entrée du village l’auberge de Plastonnok dont les six fenêtres étaient éclairées.

— On ne dort pas ? Fais du bruit, Andrey ! Va au galop, fait tinter la sonnette, que tout le monde sache que c’est moi qui arrive, moi ! moi !

Andrey mit au galop sa troïka fatiguée et s’arrêta bruyamment au pied du perron. Mitia sauta de la voiture. Juste à cet instant, le patron de l’auberge parut sur le perron.

— C’est toi, Trifon Borrissitch ? demanda Mitia.

Le patron se pencha, regarda un instant, puis descendit vivement et parlant avec obséquiosité :

— Mon petit père Dmitri Fédorovitch, dit-il, est-ce vous ?

Ce Trifon Borrissitch, quoique déjà riche, ne perdait jamais une occasion de profit : il n’avait pas oublié qu’un mois auparavant il avait en un jour gagné avec Dmitri Fédorovitch plus de deux mille roubles, il salua donc son hôte joyeusement, flairant, aux allures de Mitia, un nouveau butin.

— Halte, Trifon Borrissitch ! D’abord, où est-elle ?

— Agrafeana Alexandrovna ? Mais elle est ici…

— Avec qui ? avec qui ?

— Des voyageurs… L’un, un tchenovnik polonais, à en juger par son accent ; l’autre, son compagnon…

— On a fait la noce ? on a de l’argent ?

— Quelle noce ? Pas grand’chose, Dmitri Fédorovitch…

— Pas grand’chose ? Il n’y a personne avec eux ?

— Deux messieurs de la ville, qui sont entrés en passant : l’un, jeune, un parent de M. Mioussov, j’ai oublié son nom… et l’autre, je crois que vous le connaissez, le pomiestchik Maximov.

— C’est tout ?

— C’est tout.

— Alors, Trifon Borrissitch, dis-moi, elle, que fait-elle ?

— Elle vient d’arriver, elle est avec eux.

— Gaie ? Elle rit ?

— Non, pas trop… Elle paraît plutôt triste. Elle passait ses mains dans les cheveux du plus jeune.

— Le Polonais ? l’officier ?

— Est-il donc si jeune ? Et puis, quel officier ? Non, ce n’est pas à lui, c’est au neveu de Mioussov, le jeune… j’ai oublié son nom…

— Kalganov ?

— C’est cela, Kalganov.

— Très-bien. On joue aux cartes ?

— Ils ont joué, puis ils ont bu du thé, le tchenovnik a demandé des liqueurs.

— Attends, Trifon Borrissitch, attends, mon cher, je vais penser à ce que je dois faire. Y a-t-il des Tziganes ?

— Plus un seul, Dmitri Fédorovitch, les autorités les ont chassés. Mais il y a des Juifs qui jouent de la cithare et du violon. On peut les envoyer chercher, ils viendront.

— Envoie, absolument, envoie-les chercher ! Et les babas ? peut-on les faire lever, Maria, Stépanide et Arina ? Deux cents roubles pour les chœurs !

— Mais pour tant d’argent vous aurez tout le village ! et puis, est-ce la peine ? Nos moujiks et nos babas méritent-ils cette magnificence ? Tu leur donnais des cigarettes, l’autre jour… Nos babas ont des poux ! Je vais plutôt t’envoyer mes filles, mais pour rien. Elles sont couchées, je les réveillerai à coups de pied et elles chanteront en ton honneur. Vous n’allez pas recommencer à donner du Champagne aux moujiks, hein ?

— Trifon Borrissitch, j’ai dépensé près de mille roubles ici l’autre jour.

— Certes, mon petit père, vous les avez dépensés, et bien plus, près de trois mille peut-être.

— Eh bien ! j’arrive avec autant cette fois. Vois-tu ?

Et il fit passer sous le nez du patron sa liasse de billets de banque.

— Écoute donc et tâche de comprendre. Dans une heure, on apportera des provisions et du vin, il faudra porter le tout en haut ; ouvre, et prends tout de suite le panier qui est dans la voiture. Surtout, amène-moi des babas ! D’abord Maria !…

Il se retourna vers la voiture et y prit sa boîte de pistolets.

— Ton compte, Andrey ! Voilà quinze roubles pour ta course et cinquante pour boire, pour te payer de ta complaisance… Rappelle-toi le barine Karamazov.

— J’ai peur, barine… dit Andrey avec hésitation, cinq roubles pour boire suffiraient, je n’en veux pas plus ; Trifon Borrissitch en sera témoin. Pardonnez-moi ma bêtise.

— De quoi as-tu peur ? Va-t’en au diable, alors !

Et il lui jeta cinq roubles.

— Maintenant, Trifon Borrissitch, conduis-moi tout doucement dans un endroit d’où je puisse voir sans être vu.

Trifon Borrissitch hésita, puis, lui montrant le chemin, l’introduisit dans un vestibule et le conduisit dans une chambre contiguë à la salle où se trouvaient Agrafeana Alexandrovna et ses amis. L’hôtelier éteignit sa lumière et posta Dmitri dans un coin obscur d’où il pouvait aisément voir ce qui se passait dans la salle voisine. Mais Mitia ne regarda pas longtemps. Aussitôt qu’il eût aperçu Grouschegnka, son cœur se mit à battre, sa vue se troubla. Elle était dans un fauteuil, près de la table. À côté d’elle, sur un divan, le jeune et joli Kalganov : elle lui tenait la main et riait, tandis que lui, sans la regarder, parlait avec dépit à Maximov, qui était assis en face de Grouschegnka et qui riait aussi. Sur le divan, lui ! Auprès de lui, sur une chaise, un inconnu. Celui qui se trouvait sur le divan fumait la pipe ; c’était un homme obèse, au visage large, de petite taille, l’air bourru. En revanche, son compagnon était d’une taille exagérée…

Mitia ne pouvait plus rien distinguer, la respiration lui manquait. Il ne resta pas plus d’une minute, déposa ses pistolets sur la commode et, le cœur serré, il entra dans la salle.

— Aïe ! fit Grouschegnka, pâle de peur.

V

Il s’approcha précipitamment de la table.

— Messieurs, fit-il d’une voix très-haute et entrecoupée, c’est moi… c’est moi !… Ce n’est rien, ne craignez rien… Ce n’est rien, répéta-t-il en s’adressant à Grouschegnka qui se penchait vers Kalganov et lui serrait vivement les mains. Moi… je voyage aussi. Je ne resterai ici que jusqu’à demain. Messieurs, entre voyageurs, ne peut-on passer la nuit ensemble, jusqu’au matin, dans cette salle ?

Maintenant, il s’adressait à l’individu obèse. Celui-ci, d’un air important, retira sa pipe de ses lèvres et dit d’un ton sévère :

— Pane, nous sommes ici en petit comité… Il y a d’autres chambres.

— C’est vous, Dmitri Fédorovitch ! s’écria Kalganov, restez donc ! Comment allez-vous ?

— Bonjour, cher ami… je vous ai toujours estimé… dit joyeusement Mitia en se hâtant de lui tendre la main.

— Aïe ! comme vous serrez ! Vous avez failli me briser les doigts, dit Kalganov en riant.

— Il est toujours ainsi, il serre toujours comme cela ! dit Grouschegnka avec gaieté.

Sans être pleinement rassurée, elle devinait qu’il n’avait pas d’intentions violentes : elle démêlait en lui quelque chose d’étrange qui l’intriguait fort, et puis elle n’avait pas prévu qu’il pût entrer et parler ainsi en un tel moment.

— Bonjour, dit d’une voix mielleuse le pomiestchik Maximov.

Mitia se retourna vers lui.

— Ah, bonjour ! Vous êtes donc ici ? J’en suis bien aise. Messieurs, messieurs, je…

Et il s’adressa de nouveau au pane à la pipe, le considérant comme le personnage principal.

— Je voudrais passer cette dernière heure dans cette chambre même… où j’ai adoré… une reine. Pardonne-moi, pane ! je voyage… j’ai juré… Oh ! ne craignez rien, c’est la dernière nuit. Buvons, pane, à la paix ! On va nous servir du vin. J’ai apporté avec moi cela, dit-il en montrant sa liasse de billets. Je veux de la musique, du bruit, comme l’autre fois… Mais le ver inutile disparaîtra bientôt de la surface de la terre. Je veux passer ici ma dernière nuit de joie…

Il étouffait. Il aurait voulu dire beaucoup de choses, mais il ne pouvait proférer que des exclamations. Le pane était perplexe : il regardait tantôt Mitia, tantôt sa liasse de billets, tantôt Grouschegnka, et ne savait que dire.

— Si ma reine y consent… commença-t-il.

— Assieds-toi, Mitia, dit Grouschegnka. Mais que dis-tu donc ? Tu ne vas pas me faire peur, n’est-ce pas ?

— Moi, te faire peur ! s’écria Mitia en levant les bras au ciel. Oh ! passez, passez ! je ne me mettrai plus sur votre chemin !…

Tout à coup, chose inattendue pour tous et surtout pour lui-même, il se laissa tomber sur une chaise et fondit en larmes.

— Eh bien ! voilà comme tu es ? dit d’un ton de reproche Grouschegnka. C’est comme cela qu’il faisait chez moi, en me disant des choses que je ne comprenais pas. Un jour, il s’est mis à pleurer comme aujourd’hui. C’est honteux ! Et pourquoi pleures-tu, voyons ? Y a-t-il de quoi ? ajouta-t-elle d’un air mystérieux, en appuyant sur les derniers mots.

— Je… ne pleure plus… Allons, bonjour ! dit-il, et il éclata de rire, nerveusement.

— Voilà encore ! Mais reviens à toi ! Je suis très-contente que tu sois venu, entends-tu, Mitia ? très-contente. Je veux qu’il reste ici avec nous, dit-elle d’un ton impérieux.

Elle s’adressait à tout le monde, mais chacun comprit très-bien que cet ordre concernait particulièrement le pane à la pipe.

— Je le veux, et s’il s’en va, je m’en irai aussi ! ajouta-t-elle avec un éclair dans les yeux.

— La volonté de ma reine est une loi pour moi, dit le pane en baisant galamment la main de Grouschegnka. Je prie le pane de se joindre à nous, dit-il avec affabilité à Mitia.

Mitia fit un mouvement pour se lever, dans l’intention de lancer une nouvelle tirade, fit un grand geste et dit :

— Buvons, pane !

Tous se mirent à rire.

— Seigneur ! et moi qui pensais qu’il allait encore nous déclamer quelque chose ! dit Grouschegnka. Entends-tu, Mitia, tiens-toi tranquille. Tu as bien fait d’apporter du champagne, je n’aime pas les liqueurs. Ce qui est mieux encore, c’est d’être venu toi-même, je m’ennuyais terriblement… Tu es venu faire la noce ? Cache donc ton argent dans ta poche. Et où as-tu pris tout cela ?

Mitia, qui tenait toujours les billets froissés dans ses mains, ce dont les deux panes semblaient fort intrigués, fourra précipitamment la liasse dans sa poche et rougit. En ce moment, le patron parut, portant une bouteille de champagne débouchée et des verres sur un plateau. Mitia saisit la bouteille, mais il ne sut qu’en faire. Kalganov la lui prit des mains et emplit les verres.

— Encore une bouteille ! cria Mitia au patron.

Et oubliant de trinquer avec le pane qu’il venait si solennellement d’inviter à boire, il vida d’un trait son verre. Son visage se transforma aussitôt. Au lieu de l’expression tragique et solennelle qu’il avait eue jusqu’alors, c’était maintenant une physionomie enfantine. Il regardait ses voisins avec une sorte de joie timide, avec de petits rires nerveux, avec l’air soumis et reconnaissant d’un petit chien coupable qu’on a laissé entrer et qu’on veut bien caresser. Il approcha sa chaise de Grouschegnka et la regarda en souriant. Puis il examina aussi les deux panes. Le pane assis sur le divan lui parut trop Polonais, et surtout sa pipe l’étonna. « Mais qu’est-ce que j’ai ? C’est très-bien de fumer la pipe ! » pensa-t-il. La taille obèse, le petit nez souligné de petites moustaches cirées, l’air insolent de cet homme qui pouvait avoir une quarantaine d’années, parurent très-bien à Mitia, jusqu’à la sotte perruque que le personnage ramenait sur son front en pattes de lapin. « Eh bien, pensa Mitia, cela est nécessaire. » Le second pane, assis près du mur, plus jeune que son compatriote, regardait toute la compagnie d’un air provoquant et écoutait avec un silence dédaigneux la conversation générale. Il n’étonna Mitia que par sa taille exagérée. « Debout, il doit avoir onze verschoks… » Il songea aussi que ce pane démesuré devait être l’ami ou le « garde du corps » du pane à la pipe. Mais tout cela lui paraissait très-bien, incontestablement très-bien. Ah ! le petit chien n’avait aucune velléité de jalousie… Il n’avait rien compris au ton mystérieux de Grouschegnka ; il savait seulement qu’elle lui avait pardonné, qu’il était auprès d’elle.

Pourtant, il finit par s’inquiéter du silence qui s’était fait et se mit à regarder tous les assistants l’un après l’autre, comme s’il eût voulu dire : « Pourquoi ne dites-vous rien, messieurs ? »

— En voilà un qui s’entend aux racontages, dit Kalganov en désignant Maximov, comme s’il eût compris la pensée de Mitia.

Mitia considéra un instant Kalganov, puis se retourna aussitôt vers Maximov.

— Des racontages ? ah ! ah ! ah !

— Oui, imaginez-vous… il affirme que tous nos cavaliers, en 1821, ont épousé des Polonaises ! Est-ce assez bête ?

— Des Polonaises ! s’écria Mitia délirant de joie.

Kalganov était entré dans l’auberge avec Maximov, par hasard. Grouschegnka les avait présentés aux panes.

— Imaginez-vous… reprit Kalganov, voilà quatre jours que je le traîne avec moi. Vous vous rappelez ? Depuis le jour où votre frère l’a rejeté du haut de la voiture. Je me suis intéressé à lui et je l’ai emmené chez moi. Mais voilà qu’il nous monte des scies stupides ! Je le reconduis chez lui…

— Le pane ne connaît pas les panies polonaises ! dit Maximov.

— Avez-vous servi dans la cavalerie ? C’est de la cavalerie que vous parliez ? Êtes-vous cavalier ? demanda Kalganov.

— Ah ! oui, est-il cavalier ? cria Mitia… Ah ! ah ! ah !

— Il ne s’agit pas de cela, répondit Maximov ; je dis que toutes ces jolies petites panies, à peine ont-elles dansé la mazurka avec nos uhlans, leur sautent sur les genoux comme des chattes blanches, et le pane et la panie, les père et mère, voient cela et le permettent… et le permettent… Le lendemain, les uhlans vont faire leur demande en mariage, et voilà… hi ! hi ! hi !… et voilà !…

— Le pane est un misérable !… grommela le pane aux longues jambes en les croisant.

Mitia remarqua que le pane aux longues jambes avait des bottes sales en cuir grossier ; d’ailleurs, les deux Polonais étaient également mal mis.

— Quoi ? un misérable ! Pourquoi des injures ? dit Grouschegnka furieuse.

— Panie Agrippina, le pane n’a connu en Pologne que des babas de la lie du peuple, dit le pane à la pipe.

— Taisez-vous donc ! reprit Grouschegnka. En voilà un empêcheur de danser !

— Mais je n’empêche personne, panie, dit le pane à la pipe.

Il jeta un regard significatif à Grouschegnka, et il se remit à fumer silencieusement.

— Non, non ! la pane a dit vrai, remarqua Kalganov. Maximov n’est pas allé en Pologne, comment peut-il parler des Polonais ? Ce n’est pas en Pologne que vous vous êtes marié ?

— Non, c’est dans le gouvernement de Smolensk. Ma future avait été enlevée par un uhlan. Elle était partie avec la panie sa mère, sa tante et encore une autre parente accompagnée d’un grand fils. C’est de la vraie Pologne, ça ! Ensuite, le uhlan me la passa. C’était un jeune lieutenant, un charmant garçon. Il voulait d’abord l’épouser, puis il y renonça, s’étant aperçu qu’elle était boiteuse.

— Alors vous avez épousé une boiteuse ? demanda Kalganov.

— Eh ! oui. Ils s’étaient entendus pour me cacher cela. Je croyais qu’elle s’amusait à sautiller… car elle sautillait à chaque pas, et je pensais que c’était pour rire…

— Pour la joie de vous épouser, n’est-ce pas ? s’écria Kalganov.

— Oui ! et voilà que c’était pour une tout autre cause. Après notre mariage, elle m’avoua tout et demanda pardon. « C’est en voulant sauter une mare, dans mon enfance, me conta-t-elle, que je me suis estropiée. » Hi ! hi ! hi !

— Savez-vous ? Il dit la vérité, maintenant, dit Kalganov à Mitia, il ne ment plus. Il a été deux fois marié ; c’est l’histoire de sa première femme qu’il vient de nous conter. L’autre s’est enfuie, et voyez, il est resté bon vivant.

— Vraiment ? dit Mitia en se tournant vers Maximov d’un air très-étonné.

— Oui, j’eus ce désagrément : elle s’est enfuie avec un Moussiè. Elle avait au préalable fait faire à son bénéfice un transfert de mes biens. « Tu n’en auras pas besoin, me disait-elle : tu as de l’instruction, tu trouveras toujours de quoi vivre… » Puis elle me planta là. Un très-honorable archevêque me dit un jour, à ce propos : « De tes deux femmes, si l’une boitait, l’autre ne marchait que trop bien ! » Hi ! hi ! hi !

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