Les Frères Karamazov (page 21)

Fiodor Dostoïevski · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Frères Karamazov · 37 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Il ment peut-être, dit Kalganov gaiement, mais c’est pour égayer les autres. Il n’y a pas là de malhonnêteté. Moi, je l’aime parfois. Il est cynique, mais très nature, n’est-ce pas ? Un autre s’avilit par calcul ; lui, c’est pour suivre sa pente. Imaginez-vous ! Il prétend que c’est lui, Maximov, que Gogol a voulu dépeindre dans ses Âmes mortes. Vous vous rappelez : il y a dans les Âmes mortes un pomiestchik Maximov que Nozdrev fouette, action pour laquelle ledit Nozdrev passe en jugement. « Pour avoir fait une offense personnelle au pomiestchik Maximov avec des verges en état d’ivresse. » Il prétend que c’est lui qu’on a fouetté. Pourtant c’est impossible. Tchitchikov vivait aux environs de 1820, au plus tard ; les années ne concordant pas, on n’a donc pas pu fouetter notre Maximov à cette époque, n’est-ce pas ?

Il était difficile de comprendre pourquoi Kalganov s’échauffait si vivement au sujet de tels enfantillages. Mitia sympathisait avec lui.

— Eh bien, pourquoi pas ? Mettons qu’on l’ait fouetté ! dit-il en riant.

— Je ne dis pas qu’on m’ait fouetté, dit tout à coup Maximov, mais… comme ça…

— Comment ? on t’a fouetté, ou l’on ne t’a pas fouetté !

— Quelle heure est-il, pane ? demanda d’un air d’ennui le pane à la pipe au pane aux grandes jambes.

Celui-ci haussa les épaules : ni l’un ni l’autre n’avaient de montre.

— Mais laissez donc parler ! Est-ce une raison, parce que vous vous ennuyez, pour que tout le monde se taise ? s’écria de nouveau Grouschegnka.

Le pane répondit cette fois avec une visible irritation :

— Panie, je ne contredis personne.

— C’est bien ! continue, Maximov !

— Mais il n’y a rien à dire, ce sont des bêtises, dit Maximov. D’ailleurs, chez Gogol, tout cela est allégorique, ses noms sont tous inventés…

— Mais pourquoi t’a-t-on fouetté ? criait Kalganov.

— À cause de Piron, répondit Maximov.

— Quoi ? Piron ! dit Mitia.

— Mais oui, le célèbre écrivain français, Piron. Nous avions bu, en bonne compagnie, dans un traktir, lors de cette foire, vous savez… On m’avait invité, et moi je débutai par des épigrammes. On s’offensa. Je me mis à leur conter comment Piron, ayant été refusé par l’Académie française, inscrivit cette épitaphe sur sa tombe :

Cy gît Piron qui ne fut rien,

Pas même académicien.

Alors ils me prirent et me fouettèrent.

— Mais pourquoi ? pourquoi donc ?

— Parce que j’étais trop savant. Il y a bien des motifs pour fouetter un homme ! dit d’un ton sentencieux Maximov.

— En voilà assez, c’est idiot ! Moi qui croyais que ce serait amusant ! dit Grouschegnka.

Mitia cessa de rire. Le pane aux grandes jambes se leva et se mit à marcher de long en large, de l’air hautain d’un homme qui s’ennuie dans une compagnie indigne de lui.

— Quel marcheur ! dit Grouschegnka d’un ton de mépris.

Mitia, s’apercevant tout à coup que le pane à la pipe le regardait avec des yeux pleins de colère, lui cria :

— Buvons, pane !

Puis s’adressant à celui qui se promenait :

— Buvons, pane ! répéta-t-il. À la Pologne, panove ! Je bois à votre Pologne !

— Soit, pane, buvons ! dit le pane à la pipe d’un air important, mais courtois.

Il prit son verre.

— Et l’autre pane aussi ! comment s’appelle-t-il ?… prenez un verre, pane !

— Pane Vroublevsky, dit le pane à la pipe.

— Hourra pour la Pologne, panove ! cria Mitia en levant son verre.

Ils trinquèrent. Mitia reprit la bouteille et remplit de nouveau trois verres.

— Maintenant, à la Russie, panove, et soyons frères !

— Verse-moi aussi, dit Grouschegnka, je veux aussi boire à la Russie.

— Et moi aussi ! dit Kalganov.

— Moi je ne refuserai pas non plus de boire pour la vieille petite babouschegnka, insinua Maximov, hi ! hi !

— Tous ! tous ! cria Mitia. Patron, une bouteille ! Pour la Russie ! Hourra !

Tous, sauf les panove, burent. Grouschegnka vida son verre d’un trait.

— Eh bien ! panove, est-ce ainsi que vous êtes ?

Le pane Vroublevsky prit son verre, l’éleva et dit d’une voix forte :

— À la Russie dans ses limites d’avant 1772 !

— Soit ! approuva l’autre pane.

Tous deux vidèrent leurs verres.

— Vous êtes des imbéciles, panove, dit brusquement Mitia.

— Pa-a-ane ! s’exclamèrent-ils tous deux en se levant comme deux coqs contre Mitia.

— Est-il défendu d’aimer son pays ? dit le pane Vroublevsky.

— Silence ! pas de querelle ! cria impétueusement Grouschegnka en frappant du pied.

Mitia s’effraya.

— Panove, pardonnez ! C’est moi qui ai tort. Pane Vroublevsky, je ne le ferai plus.

— Mais tais-toi donc ! Assieds-toi ! Ô l’imbécile ! dit avec dépit Grouschegnka. Pourquoi donc restons-nous assis ? Il faut nous égayer, faire quelque chose !

— En effet, ce n’est pas drôle du tout ici ! dit Kalganov en bâillant.

— Si l’on jouait aux cartes comme tout à l’heure, hi ! hi !

— Aux cartes ! Quelle bonne idée ! Les panove sont-ils de cet avis ?

— Il est tard, pane, dit d’un air las le pane à la pipe.

— En effet, appuya le pane Vroublevsky.

— Il faut toujours qu’ils empêchent les autres de s’amuser ! s’exclama Grouschegnka. Ils s’ennuient et veulent que les autres s’ennuient aussi.

— Ma déesse, soupira le pane à la pipe, on fera ce que tu voudras. Ce sont tes mauvaises dispositions à mon égard qui m’attristent. Je suis à vos ordres, pane, conclut-il en s’adressant à Mitia.

— Commence, pane ! dit Mitia en tirant de sa poche sa liasse dont il détacha deux billets qu’il posa sur la table. Je veux te faire gagner beaucoup d’argent. Prends les cartes.

— Je ne jouerai qu’avec les cartes du patron, dit gravement le pane à la pipe.

— Cela vaut mieux, appuya de nouveau le pane Vroublevsky.

— Les cartes du patron, soit ! celles du patron, très-bien, panove ! Des cartes ! cria Mitia.

Le patron apporta un jeu de cartes cacheté et déclara à Mitia que les babas étaient déjà réunies, que les Juifs allaient bientôt venir et que la troïka des provisions venait d’arriver. Mitia courut aussitôt dans la chambre voisine pour donner des ordres. À ce moment, Maximov le toucha à l’épaule et lui dit tout bas :

— Donne-moi cinq roubles, je voudrais jouer aussi, hi ! hi !

— Magnifique ! En voici dix. Si tu perds, tu n’auras qu’à m’en redemander.

— Très bien, fit joyeusement Maximov, et il rentra dans le salon.

Mitia le suivit, s’excusa de s’être fait attendre. Les panove avaient déjà pris place et décacheté le paquet de cartes. Ils semblaient s’être beaucoup radoucis. Le pane à la pipe avait quelque chose de solennel.

— À vos places, panove ! s’écria Vroublevsky.

— Non, je ne veux plus jouer, moi, dit Kalganov, j’ai déjà perdu cinquante roubles tout à l’heure.

— Le pane a été malheureux, fit le pane à la pipe en se tournant vers Kalganov ; mais il pourrait avoir plus de chance cette fois.

— Combien possède la banque ? demanda Mitia.

— Peut-être cent, peut-être deux cents roubles, autant que le pane voudra ponter.

— Un million ! s’écria en riant Mitia. Non ? Eh bien, voici dix roubles sur le valet.

— Et moi, un rouble sur la petite dame de cœur, la jolie petite panie, hi ! hi ! dit Maximov en couvrant la carte d’une main, et, se rapprochant de la table, il fit un signe de croix sur ses genoux.

Mitia gagna ; le rouble aussi.

— Je double, cria Mitia.

— Et moi, encore un petit rouble.

— Perdu ! cria Mitia.

Mitia ponta et perdit de nouveau. Le rouble gagna.

— Arrêtez-vous, dit tout à coup Kalganov.

— Non pas ! je double, dit Mitia.

Il perdait chaque fois, et le rouble gagnait toujours.

— Je double encore, cria joyeusement Mitia.

— Le pane a perdu deux cents roubles : il ponte encore deux cents ? demanda le pane à la pipe.

— Comment ! déjà deux cents ? Soit ! encore deux cents. Et il posa deux billets sur la dame. Tout à coup, Kalganov couvrit la mise de sa main :

— Assez !

— Qu’avez-vous ? lui demanda Mitia.

— Assez ! je ne veux pas ! vous ne jouerez plus !

— Pourquoi ?

— Parce que ! Laissez ! allez-vous-en ! Je ne vous laisserai plus jouer.

Mitia le regardait avec étonnement.

— Laisse, Mitia ; il a peut-être raison, tu as assez perdu, dit Grouschegnka d’une voix étrange.

Les deux panove se levèrent ensemble d’un air très-offensé.

— Tu plaisantes, pane ? dit le pane à la pipe, en jetant un regard sévère sur Kalganov.

— Comment, vous osez, pane ? hurla à son tour Vroublevsky.

— Pas de cris ! pas de cris ! Ah ! les coqs d’Inde que voilà ! s’écria Grouschegnka.

Mitia les regardait tous à tour de rôle ; le visage de Grouschegnka l’intriguait.

— Pane Agrippinov… commença le pane à la pipe, rouge de colère.

Tout à coup Mitia s’approcha de lui et lui frappa l’épaule.

— Très-honoré pane, deux mots.

— Que désire le pane ?

— Dans la chambre voisine, deux mots ; viens, tu seras content.

Le pane à la pipe regarda Mitia avec méfiance, mais il accéda aussitôt, à condition que le pane Vroublevsky l’accompagnerait.

— C’est ton garde du corps ? Soit, qu’il vienne aussi. Il est d’ailleurs nécessaire, absolument nécessaire… Allons, panove.

— Où allez-vous ? demanda Grouschegnka inquiète.

— Dans un instant nous serons revenus, répondit Mitia, et, le visage très-changé, il conduisit les panove dans une pièce voisine, remplie de malles, de grands lits et d’une montagne d’oreillers. Une bougie brûlait sur une petite table. Le pane à la pipe et Mitia s’assirent près d’une table vis-à-vis l’un de l’autre ; le pane Vroublevsky resta debout. Tous deux regardaient Mitia sévèrement, mais avec anxiété.

— Que veux-tu de nous, pane ?

— Ce sera bientôt fait… Voici mon argent : veux-tu trois mille roubles ? Prends-les et va-t’en.

Le pane le regardait attentivement.

— Trois mille, pane ?

Il jeta un coup d’œil à Vroublevsky.

— Trois mille, pane, trois mille ! Écoute, je vois que tu es un homme intelligent. Prends ces trois mille roubles, et va-t’en au diable avec Vroublevsky, entends-tu ? Mais tout de suite, à l’instant même, entends-tu ? Pour l’éternité ! Tu sortiras par cette porte-ci. Je te porterai ton paletot et ta schouba. On attellera pour toi la troïka, et bonsoir, hé ?

Mitia attendait la réponse avec assurance. Mais une expression très-décidée se fit jour sur le visage du pane.

— Et les roubles ?

— Les roubles ? Cinq cents tout de suite, et deux mille cinq cents, demain, à la ville. Je te le jure sur l’honneur, tu les auras ; dussé-je les prendre sous terre.

Les Polonais se consultèrent du regard. Le visage du plus petit des deux s’altérait.

— Sept cents ! sept cents ! tout de suite, reprit Mitia sentant que cela se gâtait. Qu’as-tu, pane ? Tu ne me crois pas ? Je ne puis te donner les trois mille à la fois. Tu reviendrais demain chez elle… D’ailleurs, je ne les ai pas sur moi. Je les ai chez moi, à la ville… fit-il en hésitant, chez moi… dans une cachette.

Une soudaine expression d’amour-propre blessé contracta les traits du petit pane.

— C’est tout ce qu’il te faut ? demanda-t-il ironiquement. Fi ! quelle honte !

Et il cracha.

Le pane Vroublevsky cracha aussi.

— Crache, pane ! Tu penses tirer de Grouschegnka plus de profit ? Vous êtes des imbéciles tous deux, voilà !

— Vous m’offensez extrêmement ! dit le petit pane, rouge comme une écrevisse.

Et il sortit de la chambre avec Vroublevsky. Mitia les suivit, tout confus. Il craignait Grouschegnka, pressentant que le pane allait tout lui raconter. C’est ce qui arriva. Le pane prit une attitude théâtrale et dit en polonais :

— Panie Agrippina, nous sommes extrêmement offensés !

Mais Grouschegnka était à bout de patience.

— Parle russe ! pas un mot de plus en polonais ! Tu savais parler russe, autrefois ! Tu l’as oublié ?

— Panie Agrippina…

— Je m’appelle Agrafeana ! Je suis Grouschegnka ! Parle russe, si tu veux que je t’écoute.

Le pane se mit à parler russe, avec un très-mauvais accent et dans un style boursouflé.

— Panie Agrafeana, je suis venu pour jeter un voile sur le passé et le pardonner, oublier tout jusqu’à ce jour…

— Comment pardonner ? C’est à moi que tu parles de pardon ? interrompit Grouschegnka.

Et elle se leva.

— Parfaitement, panie. J’ai de l’amour-propre, mais je suis généreux. Seulement, tes amants m’étonnent. Le pane Mitia vient de m’offrir trois mille roubles pour que je m’en aille. Je lui ai craché au visage.

— Comment ! il t’offrait de l’argent pour moi ? Est-ce vrai, Mitia ? Suis-je donc à vendre ?

— Pane ! pane ! fit Mitia. Elle est pure, je n’ai jamais été son amant ! Tu en as menti !

— Comment oses-tu prendre ma défense devant lui ? Ce n’est pas par vertu que je suis restée pure, ni par crainte de Kouzma. C’est parce que je voulais pouvoir un jour dire, la tête haute, à celui-ci, qu’il est un misérable. Est-ce vrai, qu’il n’a pas voulu de ton argent ?

— Mais si ! mais si ! Seulement il voulait les trois mille tout de suite, et je ne pouvais lui en donner d’avance que sept cents.

— Ça se comprend. Il a entendu dire que j’ai de l’argent, et c’est pourquoi il veut m’épouser.

— Panie Agrippina ! s’écria le pane, je suis un chevalier, un noble Polonais, et non pas un coureur de dots ! Je suis venu pour t’épouser, mais je ne reconnais pas ma panie : celle que je vois aujourd’hui est une vaniteuse, une effrontée.

— Retourne d’où tu viens ! Je vais ordonner qu’on te chasse d’ici !… Sotte que j’étais ! Avoir souffert cinq ans pour lui ! Mais ce n’était pas pour lui que je souffrais, non, c’était pour l’amour de ma rancune ! Est-ce lui, d’ailleurs ? C’est le père de l’homme que j’ai connu ! Où as-tu acheté cette perruque ? L’autre riait, chantait… Cinq ans de larmes ! Maudite, sotte, vile, stupide femme !

Elle s’affaissa sur son fauteuil et cacha sa figure dans ses mains.

En ce moment, un chœur de babas, dans la chambre voisine, entonna un très-joyeux air de danse.

— Sommes-nous à Sodome ? s’écria le pane Vroublevsky. Eh ! patron, chasse-moi ces éhontées !

Le patron, qui regardait depuis longtemps à travers la porte et voyait que ses hôtes se querellaient, profita de l’occasion pour entrer.

— Qu’est-ce qu’il te faut ? dit-il à Vroublevsky avec une extraordinaire insolence.

— Animal ! fit Vroublevsky.

— Animal ? Avec quelles cartes jouais-tu tout à l’heure ? Je t’ai donné un paquet cacheté, où l’as-tu mis ? Tu jouais avec des cartes à toi. Je pourrais te faire aller pour cela en Sibérie, le sais-tu ? car cela vaut la fausse monnaie !

Et s’approchant du divan, il retira des coussins un paquet de cartes encore cacheté.

— Voilà mon jeu de cartes !

Il l’éleva en l’air et le montra à tout le monde.

— J’ai vu de chez moi comment il a fourré le paquet dans les coussins, le vaurien ! C’est un pick-pocket, et non pas un pane !

— Et moi, j’ai vu tricher l’autre pane ! dit Kalganov.

— Ah ! quelle honte ! quelle honte ! s’écria Grouschegnka. Seigneur ! quel homme est-il devenu ! quel homme !

— J’y pensais, dit Mitia d’un ton bizarre.

Tout à coup le pane Vroublevsky s’approcha de Grouschegnka et, la menaçant du poing :

— Putain ! hurla-t-il.

Mitia s’était déjà jeté sur lui ; il le saisit des deux mains, l’enleva et en un clin d’œil l’emporta dans la chambre où ils étaient entrés tout à l’heure.

— Je l’ai posé par terre, dit-il en rentrant, un peu essoufflé. Il se débat, le misérable ! mais il ne reviendra pas.

Il ferma un battant de la porte et, tenant l’autre ouvert, il dit au pane à la pipe :

— Très-honoré pane, veuillez… je vous en prie…

— Petit père Mitia Fédorovitch, dit Trifon Borissitch, reprenez-leur donc votre argent ! Ils vous ont volé !

— Moi, je leur laisse mes cinquante roubles, dit Kalganov.

— Moi, je leur laisse mes deux cents. Que ce soit leur consolation !

— Bravo, Mitial ! Bon garçon ! cria Grouschegnka.

Le petit pane, tout rouge de colère, mais sans perdre son air important, se dirigea vers la porte, puis s’arrêta sur le seuil :

— Panie, si tu veux me suivre, viens, sinon, adieu.

Et il passa dans la chambre voisine. Mitia ferma la porte.

— Fermez à clef ! dit Kalganov.

Mais en ce moment la serrure grinça à l’intérieur : ils s’étaient enfermés eux-mêmes.

— Très-bien ! très-bien ! cria Grouschegnka.

VI

— À boire ! demanda Grouschegnka. Je veux m’enivrer comme l’autre jour, tu te rappelles, Mitia, quand nous sommes venus ici pour la première fois.

Mitia était comme fou de joie, il pressentait « son bonheur », quoique Grouschegnka l’éloignât d’elle.

— Va ! lui disait-elle, dis-leur de danser, de se réjouir !

Le chœur de babas était au complet. Les Juifs avec leurs violons et leurs cithares étaient arrivés aussi. Mitia s’agitait au milieu de tout ce monde. Des moujiks, des étrangers, déjà couchés, s’étaient réveillés et levés. Mitia les embrassait et leur faisait servir à boire et à manger. Cette kermesse lui allait ; il y était comme dans son élément. Grouschegnka, de la porte, le regardait ; tout à coup, elle vint à lui, le saisit par la main !

— Comment es-tu entré tout à l’heure ? J’avais si peur ! Tu voulais me laisser à lui, hein ? tu le voulais vraiment ?

— Je ne voulais pas troubler ton bonheur…

Mais elle n’écoutait déjà plus.

— Va, réjouis-toi, ne pleure pas, je te rappellerai tout à l’heure !…

Il s’en allait, elle écoutait les chansons, regardait les danses et suivait Mitia du regard, puis le rappelait.

— Assieds-toi près de moi. Raconte-moi comment tu as appris que j’étais ici.

Mitia entama son récit, mais parfois il fronçait le sourcil et s’interrompait.

— Qu’as-tu ? lui demandait-elle.

— Rien !… j’ai laissé là-bas un malade. Ah ! s’il pouvait guérir ! ah ! pour savoir seulement qu’il guérira je donnerais dix ans de ma vie.

— Laisse-le en paix, ton malade. Alors, vraiment, tu voulais te tuer demain matin ? Fou ! Et pourquoi ? Mais les fous comme toi me plaisent. Alors, tu ferais tout pour moi, eh ? Va, au lieu de te tuer, tu entendras peut-être de moi… un petit mot… pas aujourd’hui, demain… Tu voudrais aujourd’hui ? Mais je ne veux pas… Va-t’en.

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