Les Frères Karamazov (page 22)

Fiodor Dostoïevski · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Frères Karamazov · 37 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Une fois encore, elle le rappela et lui demanda avec inquiétude :

— Mais qu’as-tu donc ? Tu es triste ? Car tu es triste, je le vois. Tu embrasses les moujiks, tu chantes, mais au fond, tu es triste. Sois gai, pour que je rie… Qui est-ce que j’aime ? Devine, qui ?…

Mitia avait la tête en feu. Il alla sur le balcon. L’air frais le calma. Seul dans l’obscurité, il saisit sa tête entre ses mains. Les pensées éparses se groupèrent tout à coup et la lumière jaillit dans son esprit. Quelle terrible lumière !

— Si je me tuais ? pensa-t-il. Quand me tuerai-je, si ce n’est maintenant.

Il restait indécis. Tout à l’heure, en venant à Mokroïe, il laissait derrière lui la honte, le vol, le sang, — et ce sang ! Mais il se sentait mieux que maintenant, beaucoup mieux. Tout était fini, Grouschegnka à un autre, perdue pour lui. Il lui avait été facile de prendre un parti, car que lui restait-il désormais ? Mais maintenant ce fantôme terrible, cet homme fatal, l’ancien amant de Grouschegnka était loin ; il s’était transformé en un être ridicule, grotesque, enfermé comme un enfant dans le cabinet noir. Et pourtant… « quel est celui qu’elle aime » ? Ah ! ce serait le moment de vivre, et c’est impossible ! malédiction ! « Seigneur, ressuscite celui qui gît là-bas, près de la haie : épargne-moi cette coupe amère ! Tu peux accomplir des miracles, Seigneur ! et c’est pour des pécheurs comme moi que tu daignes en accomplir. Si le vieillard vit encore, oh ! alors, je me laverai moi-même de mes autres hontes, je rendrai l’argent volé, je le trouverai dessous terre ! Cet opprobre n’aura laissé de traces qu’au fond de mon cœur ! Mais non, mais non, c’est un rêve impossible ! Ô malédiction !

Une espérance brillait pourtant parmi tant de ténèbres. Il se rejeta dans la chambre, vers elle, vers sa reine pour l’éternité. « Est-ce qu’une heure, un instant de son amour ne vaut pas tout le reste de la vie, même les tortures de la honte ? Seul avec elle ! La voir, l’entendre, ne plus penser, oublier tout ! Au moins cette nuit, une heure, un instant ! »

Grouschegnka n’était plus dans la salle. Il regarda dans la chambre voisine : elle était assise sur une malle et, penchée sur le lit, elle pleurait à chaudes larmes en s’efforçant d’assourdir ses gémissements. En apercevant Mitia elle lui fit signe de venir. Il s’approcha, elle lui prit la main.

— Mitia ! Mitia ! je l’aimais ! je n’avais pas cessé de l’aimer durant ces cinq ans ! Était-ce lui ou ma rancune ? C’était lui, oh ! c’était lui ! J’ai menti en disant que c’était ma rancune… Mitia, je n’avais que dix-sept ans alors. Il était si tendre avec moi, si gai, il me chantait des chansons… ou peut-être me semblait-il ainsi, à moi, sotte fillette que j’étais ! Mais maintenant !… Mais ce n’est pas lui ! Il ne lui ressemble même pas ! ce n’est pas son visage ! En venant ici, je me demandais ce que j’allais lui dire, comment nous nous aborderions, quel serait notre premier regard, toute mon âme se tendait vers lui : maintenant on dirait qu’il a jeté sur moi un baquet d’eau sale. On dirait un outchitel pédant, tranchant de l’important. J’étais comme ahurie. Je pensais d’abord qu’il était gêné par la présence de son camarade aux longues jambes, et je me demandais : Pourquoi ne puis-je lui parler comme jadis ?… Sais-tu, c’est sa femme qui l’a gâté, celle pour laquelle il m’a abandonnée… Mitia, quelle honte ! Oh ! que j’ai honte, Mitia, que j’ai honte ! honte pour toute la vie ! Maudits soient ces cinq ans !

Elle fondit de nouveau en larmes, tout en pressant dans les siennes la main de Mitia.

— Mitia, mon ami, attends, ne t’en va pas, je veux te dire un mot, murmura-t-elle en le regardant. Dis-moi : qui est-ce que j’aime ? J’aime ici un certain homme, dis-moi lequel.

Et sur son visage gonflé de larmes brilla un sourire.

— Il entre, mon cœur se serre. « Sotte ! voilà celui que tu aimes ! » me dit mon cœur. Ô Mitia, et la joie te suivait. « Mais de quoi a-t-il peur ? » pensais-je. Car tu avais peur, tu ne pouvais pas parler. Ce n’est pas d’eux que tu avais peur ! Est-ce que tu peux avoir peur d’un homme ? « C’est de moi qu’il a peur, de moi seule. » Mais Fénia ne t’a donc pas dit, sot, que je t’avais aimé pendant toute une heure ? Dire que je voulais en aimer un autre ! Mitia ! Mitia ! comment ai-je pu penser que j’en aimerais un autre après toi ? Me pardonnes-tu, Mitia ? M’aimes-tu ? m’aimes-tu ?

Elle se leva, lui mit ses deux mains sur les épaules. Lui, muet de bonheur, la regardait au fond des yeux, la contemplait. Tout à coup, il la prit dans ses bras.

— Me pardonnes-tu toutes tes souffrances ? C’est par méchanceté que je vous torturais tous ! C’est par méchanceté que j’ai rendu fou le vieux !… Te rappelles-tu, quand tu as cassé un verre chez moi ? J’ai fait de même aujourd’hui en buvant à « mon vil cœur » ! Mitia, mon cher, pourquoi m’embrasses-tu ?… Il m’embrasse, puis il me regarde et m’écoute… Pourquoi m’écouter ? Embrasse-moi ! plus fort ! plus fort ! c’est cela ! Quand on aime !… Je serai maintenant ton esclave, ton esclave pour toute la vie. C’est doux d’être une esclave !… Embrasse-moi ! Fais-moi souffrir ! Fais de moi tout ce que tu voudras… Oh ! il faut me faire souffrir… Mais non, arrête !… Après… je le veux… dit-elle tout à coup en le repoussant. Va-t’en, je veux boire, je veux être ivre, je veux danser, je veux ! je veux !

Elle s’arracha de lui et sortit. Mitia la suivit en chancelant.

« Quoi qu’il arrive, soit ! Je donnerais le monde entier pour un tel instant ! » pensait-il.

Grouschegnka but un verre de Champagne qui l’étourdit. Elle s’assit dans un fauteuil et un sourire de bonheur lui vint aux lèvres. Ses joues se coloraient, son regard alangui appelait Mitia.

— Pourquoi ne bois-tu pas, Mitia ? J’ai bu, moi !

— Je suis ivre déjà, ma chère… Je ne veux plus de vin.

Néanmoins, il vida un verre et la tête lui tourna tout à coup. Rien encore n’avait pu l’ébranler, et ce dernier verre le grisait complètement.

— Sais-tu ? Mitia, je veux aller au monastère. Vraiment, j’irai dès le jour, Alioscha m’a dit aujourd’hui une parole que je n’oublierai jamais… Oui… Pour aujourd’hui, dansons ! Demain au monastère, aujourd’hui au bal ! Rions, bonnes gens, Dieu nous le pardonnera. Si j’étais Dieu, je pardonnerais à tout le monde, « Mes chers petits, pauvres pécheurs, je vous fais grâce ! » Je veux même demander pardon aux autres : « Pardonnez, bonnes gens, à la sotte baba ! Je suis une bête fauve, voilà ce que je suis ! Mais je sais prier, prier !… Oui, une misérable telle que moi osera prier Dieu !… Mitia, qu’on danse ! ne les empêche pas de danser. Tout le monde est bon, vois-tu, tout le monde ! On est si bien dans la vie ! Si méchant qu’on soit, il fait si bon vivre !…

Ainsi divaguait Grouschegnka, sous l’influence d’une ivresse croissante. Elle finit par déclarer qu’elle voulait danser elle-même. Elle se leva, mais elle se soutenait à peine.

— Mitia, ne me donne plus de vin : même si je t’en demande, ne m’en donne plus. Le vin me fait mal, tout tourne… Mais je veux danser ! On va voir si je sais danser !

C’était un projet très-arrêté chez elle. Elle tira de sa poche un mouchoir en fine batiste, le prit par un bout et se mit à l’agiter en pirouettant. Les moujiks se turent, se préparant à entonner en chœur, au premier signe, la pliassovaïa. Maximov, apprenant que Grouschegnka voulait danser, poussa un cri de joie et se mit à sauter autour d’elle en chantant. Mais Grouschegnka l’écarta.

— Chut ! Mitia, que tout le monde vienne me regarder ! Appelle aussi ceux qui sont enfermés… Pourquoi les as-tu enfermés ? Dis-leur que je danse, qu’ils viennent me voir !…

Mitia frappa de toutes ses forces à la porte des Polonais.

— Eh ! vous autres, les panove ! Sortez ! Elle danse et vous appelle.

— Laïdak ! grogna l’un des deux Polonais.

— Podlaïdak toi-même ! Petit podletchonotchek !

— Vous feriez bien de ne plus vous moquer de la Pologne, observa gravement Kalganov.

— C’est bon, mon fils ! En le traitant ainsi, je n’ai pas voulu exprimer mon opinion sur tous les Polonais. Un seul laïdak ne constitue pas toute la Pologne ! Tais-toi, joli gamin, et mange des bonbons, va !

Pendant ce temps, Grouschegnka essayait vainement de danser.

— Elle a bu, la barinia ! disaient les babas.

— Hi ! hi ! Elle a bu ! Hi ! hi !

— Mitia, emmène-moi d’ici… Prends-moi, Mitia !

Mitia la saisit dans ses bras et la porta sur le lit, dans la chambre voisine.

La fête continuait et, au bruit des cris de joie et des chants, Mitia caressait Grouschegnka.

— Laisse-moi… dit-elle d’une voix suppliante. Ne me touche pas avant que je sois à toi… Je te dis que je serai tienne, épargne-moi encore ! Tant que les autres seront là. Il est ici, cela me fait horreur !…

— J’obéis. Pas même la pensée… Je te respecte, murmurait Mitia. Oui, c’est dégoûtant ici, oh, oui !

Et sans cesser de l’étreindre doucement, il s’agenouilla près du lit.

— Mitia, certes, tu es un tigre… mais que tu es noble ! Oui, il faut que ce soit honnêtement… toujours honnêtement désormais… Soyons honnêtes, bons, ne vivons pas comme des bêtes, soyons bons… Emmène-moi loin, entends-tu ? Je ne veux pas ici, mais loin, loin…

— Absolument ! dit Mitia en l’étreignant plus fort. Je t’emmènerai au bout du monde !… Oh ! je donnerais toute ma vie pour une seule année de toi… pourvu que je sache… sur ce sang !

— Quel sang ?

— Rien, fit Mitia en grinçant des dents. Grouschka, tu veux que ce soit honnêtement ? Mais sais-tu que je suis un voleur ! J’ai volé Katka… Ô honte ! ô honte !

— Katka ? cette barichnia ? Non, tu ne lui as rien volé, tu lui rendras, tu prendras de l’argent chez moi… Qu’as-tu ? Tout ce qui est à moi est à toi ! Que me fait l’argent ! Nous le dépenserons sans compter… C’est notre caractère, n’est-ce pas, prodigue ? Et puis, nous irons ensuite labourer la terre. Oui, je fouillerai la terre avec ces mains-là. Il faudra travailler, entends-tu ? Alioscha me l’a ordonné. Je ne serai pas ta maîtresse, mais ta femme, ton esclave, je travaillerai pour toi. Nous irons tous deux chez la barichnia, nous la saluerons, nous la prierons de nous pardonner et nous partirons… Si elle refuse de nous pardonner, d’ailleurs, nous nous passerons de son pardon ! Rends-lui son argent, à elle : à moi, donne-moi ton amour… Ah ! ne va pas l’aimer ! Ne l’aime plus ! Si tu l’aimais, je l’étranglerais… Je lui crèverais les yeux avec une aiguille…

— Je t’aime ! Je n’aime que toi ! Je t’aimerais en Sibérie…

— Pourquoi en Sibérie ? Soit, en Sibérie si tu veux, nous y travaillerons… Il y a de la neige… J’aime voyager à travers la neige… J’aime les tintements de la sonnette… Entends-tu ? en voici une qui tinte ! Où est-elle donc ?… Des voyageurs qui passent sur la route. Elle s’est tue…

Grouschegnka ferma les yeux et parut s’endormir.

Une sonnette, en effet, avait tinté dans l’éloignement.

Mitia appuya la tête sur la poitrine de Grouschegnka. Il ne s’apercevait pas que la sonnette avait cessé de tinter, que les chansons s’étaient interrompues et qu’aux joyeux cris d’ivresse succédait un silence de mort.

— Qu’est-ce donc ? J’ai dormi ? Ah ! oui… la sonnette… J’ai rêvé que je voyageais à travers la neige : la sonnette tintait, j’étais assoupie… Nous étions ensemble, nous allions loin, loin… Je t’embrassais, je te pressais contre moi, je me serrais dans tes bras, j’avais froid… et la neige étincelait. Tu sais, par les nuits de lune, comme la neige étincelle ? Il me semblait n’être plus sur la terre… Je me réveille et je retrouve mon bien-aimé près de moi ! Comme c’est bon !…

— Près de toi, murmura Mitia en couvrant de baisers la poitrine et les mains de la jeune femme.

Tout à coup, il lui sembla qu’elle regardait au delà de lui, au-dessus de sa tête, et que son regard devenait étrangement fixe. L’étonnement et presque la frayeur se peignait sur son visage.

— Mitia, qui est-ce qui nous regarde ? dit-elle tout bas.

Mitia se retourna et aperçut un homme qui avait soulevé les rideaux et regardait dans la chambre. Mitia se leva vivement et s’avança vers la porte.

— Venez ici, je vous prie, fit une voix basse mais ferme.

Mitia sortit de la chambre et s’arrêta, interdit. Toute la grande salle était pleine de gens inconnus. Un frisson courut le dos de Mitia, il tressaillit : il avait compris à qui il avait affaire. Ce vieillard de haute taille, en paletot, en képi d’uniforme, c’est l’ispravnik Mikhaël Makarovitch, et celui-ci, « le patrinani » ; le dandy toujours chaussé de bottes bien cirées, c’est le substitut du procureur. « Il possède un chronomètre de quatre cents roubles, il me l’a montré, dans le temps… » et celui-là, petit, jeune, avec des lunettes ? Mitia ne se rappelait pas le nom, mais reconnaissait la figure, une figure qu’il avait vue, naguère, chez le juge d’instruction : « c’est une récente recrue de l’école de droit. » Et cet autre, c’est le stanovoï Mavriky Mavrikitch. Mitia le connaît très-bien. Et ceux-là, avec leurs plaques en cuivre, que font-ils ici ? Et des moujiks ! Et au fond, près de la porte, Kalganov et Trifon Borissitch…

— Messieurs… Qu’y a-t-il donc, messieurs ? dit d’abord Mitia. Mais tout à coup, il s’écria à pleine voix :

— Je-com-prends !

Le jeune homme aux lunettes s’approcha de Mitia et commença, d’un air important, mais avec précipitation :

— Nous avons à vous… En un mot, je vous prie de vous asseoir ici, sur le divan… Il faut nous expliquer avec vous.

— Le vieillard ! s’écria Mitia hors de lui, le vieillard sanglant ! Je-com-prends !

Il tomba sur le siège qu’on lui indiquait.

— Tu comprends ? tu as compris ? Parricide ! misérable ! Le sang de ton vieux père crie contre toi ! hurla tout à coup le vieil ispravnik en s’approchant de Mitia.

Il était tout rouge et tremblait de colère.

— Mais c’est intolérable ! s’écria le petit jeune homme. Mikhaël Makarovitch ! Mikhaël Makarovitch ! Mais ce n’est pas comme cela ! ce n’est pas cela !… Je vous prie de me laisser parler. Je n’aurais jamais attendu cela de vous…

— Mais c’est du délire, messieurs, c’est du délire ! reprit l’ispravnik. Regardez-le donc : de nuit, ivre, avec une fille publique, tout taché encore du sang de son père ! C’est du délire !…

— Je vous prie instamment, mon cher Mikhaël Makarovitch, de contenir vos sentiments, dit le substitut, autrement, je serais forcé de prendre…

Le petit juge d’instruction l’interrompit et, s’adressant à Mitia, lui dit d’un ton ferme :

— Monsieur le lieutenant en retraite Karamazov, je dois vous déclarer que vous êtes accusé d’avoir tué votre père, Fédor Pavlovitch Karamazov, qui a été assassiné cette nuit…

Mitia écoutait sans comprendre, les regardant tous d’un air effaré.

LIVRE VIII L’INSTRUCTION.

I

Cependant, Marfa Ignatievna, la femme de Grigori, malgré le profond sommeil qui la paralysait, se réveilla tout à coup, sans doute gênée par les cris de Smerdiakov qui souffrait dans la chambre voisine. Ces cris de l’épileptique avaient toujours épouvanté Marfa Ignatievna. Encore engourdie de sommeil, elle se leva et entra dans le cabinet de Smerdiakov.

Il faisait sombre ; on entendait les secousses, les hoquets et les cris du malade, mais on ne distinguait rien. Elle se mit à crier elle-même, à appeler son mari. Mais il lui sembla tout à coup que Grigori n’était pas auprès d’elle quand elle s’était levée. Elle rentra dans sa chambre, tâta le lit : vide !

Elle courut au perron et appela :

— Grigori !

Pour toute réponse elle entendit, dans le silence nocturne, une sorte de gémissement lointain. Elle prêta l’oreille. Les gémissements se répétèrent, elle comprit qu’ils venaient du jardin.

« Seigneur ! on dirait les cris de Lizaveta Smerdiachtchaïa ! »

Elle descendit du perron et aperçut la petite porte du jardin ouverte. « Il est peut-être là… » Elle se dirigeait vers cette porte quand elle entendit Grigori l’appeler d’une voix faible et douloureuse :

— Marfa ! Marfa !…

« Seigneur ! protégez-nous ! » murmura Marfa, et elle s’élança dans la direction de Grigori.

Il n’était plus près du mur où il était tombé. Il avait fait une vingtaine de pas en se traînant. Elle vit aussitôt qu’il était tout en sang et se mit à crier. Grigori murmura faiblement et d’une voix entrecoupée :

— Tué… tué son père… Qu’as-tu à crier, sotte ? Cours, appelle !…

Marfa Ignatievna continuait à crier. Soudain, apercevant la fenêtre du barine ouverte et éclairée, elle y courut et se mit à appeler Fédor Pavlovitch. Mais ayant regardé dans la chambre, elle vit le barine étendu sur le dos, par terre, sans mouvement. Sa robe de chambre de couleur claire et sa chemise blanche étaient inondées de sang. La bougie qui brûlait sur la table éclairait le visage du mort. Marfa Ignatievna sortit en courant du jardin, ouvrit la porte cochère et alla frapper chez Maria Kondratievna. Les deux voisines, la mère et la fille, dormaient ; les coups de poing que Marfa Ignatievna frappait sur les volets éveillèrent les deux femmes. Marfa Ignatievna leur dit la chose en paroles incohérentes et les appela au secours. Elles firent lever le gardien, et tous se rendirent sur le lieu du crime. Chemin faisant, Maria Kondratievna se rappela que, vers neuf heures, elle avait entendu un cri aigu. C’était précisément le « Parricide ! » de Grigori. Arrivés sur la place où était étendu Grigori, ils le transportèrent dans sa chambre. On alluma une bougie et l’on s’aperçut que Smerdiakov était toujours en proie à sa crise, les paupières révulsées et l’écume aux lèvres. Après avoir lavé la tête de Grigori avec de l’eau et du vinaigre, les deux femmes et le soldat se rendirent chez le barine et virent en passant que la porte de la maison était grande ouverte. Or, on savait que le barine s’enfermait toujours pour la nuit. Les deux femmes n’osèrent entrer et revinrent chez Grigori, qui leur ordonna d’aller prévenir l’ispravnik.

L’ispravnik prévint aussitôt les autres autorités judiciaires et tous se rendirent dans la maison du mort, où l’instruction commença sur place. Fédor Pavlovitch avait la tête fracassée : mais avec quel instrument ? Sans doute avec la même arme qui avait servi à assommer Grigori et qu’on retrouva dans une allée. Le médecin judiciaire donna les soins nécessaires à Grigori, qui raconta tout ce qui lui était arrivé. Dans la chambre de Fédor Pavlovitch on ne trouva aucun désordre ; sauf que derrière les rideaux de son lit, par terre, on ramassa une grande enveloppe avec l’inscription : « Trois mille roubles pour mon ange Grouschegnka, si elle veut venir. » Plus bas : « À mon petit poulet. » L’enveloppe était déchirée et vide. On trouva aussi par terre la faveur rose qui avait entouré l’enveloppe.

De son côté, Petre Iliitch, à qui Fénia n’avait pu rien apprendre, se rendit chez l’ispravnik. Là, il apprit l’événement et déclara tout ce qu’il savait lui-même. La supposition que Dmitri Fédorovitch se tuerait le lendemain matin attira l’attention du procureur. Il fallait donc aller sans retard à Mokroïe pour saisir le coupable avant qu’il ne se fût fait justice lui-même.

Toutes les formalités de l’instruction terminées, les autorités judiciaires partirent pour Mokroïe. Seul, le médecin resta dans la maison de Fédor Pavlovitch, ayant à faire l’autopsie du cadavre et d’ailleurs très-intéressé par l’état de Smerdiakov.

« Des crises d’épilepsie aussi violentes et aussi longues, de deux jours, sans interruption, sont très-rares, dit-il, et appartiennent à la science. »

Il avait même affirmé au procureur et au juge d’instruction que Smerdiakov n’atteindrait pas le matin.

II

Mitia regardait donc d’un air hagard autour de lui, sans comprendre ce qu’on disait. Tout à coup il se leva, tendit ses mains vers le ciel et s’écria :

— Je ne suis pas coupable ! De ce sang-là, je ne suis pas coupable ! Je n’ai pas versé le sang de mon père… Je voulais le tuer, mais je ne l’ai pas fait… Ce n’est pas moi !

À peine eut-il fini de parler que Grouschegnka parut et tomba aux pieds de l’ispravnik.

— C’est moi ! c’est moi, la maudite, qui suis coupable ! sanglota-t-elle en se tordant les mains. C’est à cause de moi qu’il a tué. C’est moi qui l’ai poussé à bout !… J’ai torturé aussi le vieillard, celui qui n’est plus ! C’est moi qui suis coupable de tout !…

— Oui, c’est toi, toi ! cria l’ispravnik, toi, fille débauchée !

Il la menaça du geste, mais on le maîtrisa aussitôt ; le procureur le saisit même par les mains.

— C’est du désordre ! Mikhaël Makaroritch ! dit-il. Vous gênez l’instruction… Vous gâtez l’affaire…

— Il faut prendre des mesures… Il faut prendre des mesures ! dit à son tour le juge d’instruction. Cela ne se peut tolérer.

— Jugez-nous ensemble ! continuait Grouschegnka toujours à genoux. Condamnez-nous ensemble ! Je le suivrai jusqu’à l’échafaud !…

— Grouscha ! ma vie, mon sang, ma sainte ! dit Mitia s’agenouillant devant elle et la serrant dans ses bras. Ne la croyez pas ! Elle est innocente, absolument innocente !

On l’arracha vivement d’auprès elle, on l’emmena ; il se laissa faire sans s’apercevoir de rien et ne revint à lui qu’assis à table, entouré de gens à plaques de cuivre. En face, sur le divan, siégeait le juge d’instruction, Nicolay Parfenovitch, qui l’invitait constamment, avec beaucoup de courtoisie, à boire un peu d’eau. Mais Mitia s’intéressait surtout aux bagues énormes qui ornaient les mains du juge. Un peu plus loin était un jeune homme en train d’écrire.

— Prenez donc de l’eau, dit doucement, pour la dixième fois, le juge d’instruction.

— J’ai bu, messieurs, j’ai bu… Eh bien ! écrasez-moi ! condamnez-moi ! décidez de mon sort…

— Donc, vous affirmez que vous êtes innocent de la mort de Fédor Pavlovitch, votre père ?

— Innocent ! Je suis coupable pour avoir versé le sang d’un autre, mais non pas celui de mon père. J’ai tué… Mais il est horrible qu’on m’accuse du sang que je n’ai pas versé ! horrible, messieurs ! Mais qui donc a tué mon père ? Qui donc a pu le tuer, si ce n’est moi ? C’est prodigieux ! c’est absurde ! c’est une impossibilité !

— Précisément, qui a pu le tuer ? dit le juge.

Mais le procureur, Hippolyte Kirillovitch, jeta un coup d’œil significatif au juge d’instruction, puis il dit à Mitia :

— Vos inquiétudes au sujet du vieux domestique Grigori Vassilievitch sont vaines. Sachez qu’il est vivant, malgré le coup terrible que vous lui avez asséné comme il vous en accuse et comme vous l’avouez. L’avis du médecin est que Grigori guérira certainement.

— Vivant ! Il est vivant !

Le visage de Mitia se rasséréna.

— Je te remercie, Seigneur, pour la grâce insigne que tu daignes faire au pécheur, au misérable que je suis ! C’est à ma prière que tu accordes ce miracle, car j’ai prié toute la nuit…

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