Les Frères Karamazov (page 23)
Il se signa trois fois.
— Ce même Grigori a fait contre vous une déposition d’une extrême gravité…
Mitia ne laissa pas achever le procureur et se leva vivement.
— Un instant, messieurs ! Par Dieu, un petit instant ! je veux seulement la voir…
— Permettez ! c’est impossible maintenant ! s’exclama Nicolay Parfenovitch.
Les gens aux plaques de cuivre se rapprochèrent de Mitia, qui du reste s’assit sans résistance.
— Tant pis ! Je voulais seulement lui apprendre que le sang qui m’a tant tourmenté est lavé et que je ne suis pas un assassin. Messieurs, vous le savez, c’est ma fiancée ! dit-il solennellement en regardant tous les assistants. Oh ! merci ! vous m’avez ressuscité !… Ce vieillard ! mais il m’a porté dans ses bras ! Il me lavait dans une petite baignoire, quand j’avais trois ans, quand tout le monde m’avait abandonné. Il m’a servi de père !…
— Donc, vous… reprit le juge.
— Permettez, messieurs, encore un instant ! interrompit Mitia, et s’accoudant sur la table, il cacha son visage dans ses mains. Laissez-moi réfléchir ! Laissez-moi respirer, messieurs ! Tout cela est terrible… Vous frappez sur moi… Je ne suis pas un tambour, pourtant ! Je suis un homme, messieurs !
— Vous feriez bien de boire un peu d’eau…
Mitia releva la tête et sourit. Son regard était clair, sa physionomie calme, il regardait les juges sans crainte et comme s’il eût été dans une réunion d’amis.
— Je vois, Nikolay Parfenovitch, que vous êtes un juge d’instruction très-habile, dit-il avec gaieté. D’ailleurs, je vais vous aider. Oh ! messieurs, je suis ressuscité ! Ne vous offensez pas si je vous parle avec franchise, d’autant plus que je suis un peu ivre, je dois en convenir. Il me semble avoir eu l’honneur… l’honneur et le plaisir de vous rencontrer, Nikolay Parfenovitch, chez mon parent Mioussov… Messieurs, messieurs, je ne prétends pas à l’égalité entre nous, je comprends très-bien la situation ; il pèse sur moi, — puisque Grigori m’accuse, — il pèse sur moi une terrible inculpation, je le comprends très-bien. Mais au fait, messieurs, je suis prêt, finissons-en tout de suite, car je ne suis pas coupable et ce ne sera pas long à démontrer, n’est-ce pas ?
— Ainsi, nous noterons en attendant que vous niez radicalement votre culpabilité, dit le juge. Prenez note, dit-il au scribe.
— Prendre note ! prendre note de cela ? Soit, j’y consens, je donne mon plein consentement, messieurs… Seulement, voyez-vous ?… Attendez, écrivez ceci : il est coupable d’avoir fait du désordre, d’avoir donné à un pauvre vieillard des coups violents ; de cela, il est coupable… et aussi, en moi-même, dans ma pensée, je me sens coupable… mais cela il ne faut pas l’écrire, c’est particulier, cela ne vous regarde pas, c’est du for intime… Quant à l’assassinat de mon vieux père, je ne suis pas coupable de ce crime hideux ! Je vous le prouverai, je vous en convaincrai tout de suite. Vous rirez vous-même de votre méprise.
— Tranquillisez-vous, Dmitri Fédorovitch, dit le juge ; avant de continuer l’interrogatoire, je voudrais, si vous consentez à répondre, savoir de vous-même s’il est vrai que vous étiez, le défunt et vous, en mauvais termes, que vous ne l’aimiez pas et que vous aviez des querelles ensemble… Ici même, il y a un quart d’heure, vous avez dit que vous aviez voulu le tuer : « Je ne l’ai pas tué, avez-vous dit, mais j’ai voulu le tuer. »
— L’ai-je dit ? Peut-être bien. Oui, plusieurs fois, j’ai eu l’intention de le tuer… Malheureusement !
— Vous en aviez l’intention ? Voulez-vous consentir à nous expliquer d’où provenait cette haine contre votre père ?
— Mais quelles explications voulez-vous, messieurs ? dit Mitia en haussant les épaules. Je n’ai pas caché mes sentiments, toute la ville les connaît. Il n’y a pas bien longtemps que je les ai encore déclarés dans la cellule du starets Zossima… Le soir du même jour, j’ai frappé et presque assommé mon père et j’ai juré devant témoins que je reviendrais le tuer… Oh ! oui, mille témoins ! J’ai crié cela pendant tout un mois ! Toute la ville en témoignera !… Les faits hurlent ; mais les sentiments, c’est une autre affaire ! Voyez-vous, messieurs, je ne crois pas que vous ayez le droit de me questionner là-dessus. Quoique vous soyez les représentants de l’autorité, mes sentiments intérieurs n’ont rien à démêler avec vous. Mais… puisque je ne les ai pas cachés, puisque je les ai dits à tout le monde, alors… alors je ne vous en ferai pas un mystère. Voyez-vous, messieurs, je comprends à merveille que les charges contre moi sont accablantes : j’ai juré de le tuer, et voilà qu’il est tué ! Qui peut, sinon moi, avoir fait le coup ? Ah ! ah ! Je vous excuse, messieurs, je vous excuse absolument, car je suis moi-même très-étonné : qui peut avoir fait le coup, n’est-ce pas ? Si ce n’est pas moi, qui est-ce donc ? Qui ? Messieurs, je veux le savoir ! J’exige de vous que vous me disiez où il a été tué, comment et avec quelle arme.
Il regarda successivement le procureur et le juge avec lenteur.
— Nous l’avons trouvé gisant à terre, dans son cabinet, la tête fracassée, dit le procureur.
— C’est terrible, messieurs !
Mitia frémit et, s’accoudant de nouveau sur la table, il se cacha les yeux avec sa main droite.
— Continuons, dit Nicolay Parfenovitch. Donc, d’où provenait votre haine ? Vous avez, je crois, déclaré publiquement que cette haine était née de la jalousie.
— Eh ! oui, la jalousie et encore autre chose.
— Des questions d’argent ?
— Eh ! oui, l’argent y était aussi pour quelque chose.
— Il me semble qu’il s’agissait de trois mille roubles que votre père vous redevait sur votre héritage maternel et qu’il avait refusé de vous donner.
— Comment ! trois mille ? Plus de six mille, plus de dix mille peut-être ! Je l’ai crié partout, je l’ai dit à tout le monde. Mais j’étais résolu à faire la paix pour trois mille roubles. Il me les fallait, coûte que coûte… De sorte que ce paquet caché sous un coussin, je le savais, et qu’il destinait à Grouschegnka, je le considérais comme ma propriété ; oui, messieurs, comme mon indiscutable propriété…
Le procureur échangea avec le juge un regard significatif.
— Nous reviendrons là-dessus, dit aussitôt le juge. En attendant, vous nous permettrez de noter ce point : que vous considériez cet argent, lequel était enfermé dans une enveloppe cachetée, comme votre propriété indiscutable.
— Écrivez, messieurs ! Je me rends très-bien compte que c’est encore une charge contre moi, mais cela m’est égal. Je m’accuse moi-même, entendez-vous ? moi-même… Voyez-vous, messieurs, je crois que vous vous méprenez à mon égard ; vous me croyez un tout autre homme que je ne suis. Je vous parle loyalement, noblement, en homme qui a fait une foule de bassesses, mais qui resta toujours un être noble, intérieurement, au fond de lui-même… en un mot… je ne sais comment m’exprimer… J’ai souffert toute ma vie de cette soif de noblesse. J’étais le martyr de cet idéal ; je le recherchais avec une lanterne de Diogène, et pourtant je n’ai fait que des bassesses, comme nous tous, messieurs… C’est-à-dire, non, je me trompe… il n’y a que moi de tel !… Messieurs, j’ai mal à la tête… Son physique me faisait horreur… quelque chose de malhonnête, d’effronté… Il souillait toutes choses… bouffonnerie perpétuelle, cynisme… dégoûtant ! Mais maintenant qu’il est mort, je pense autrement.
— Comment cela, autrement ?
— C’est-à-dire pas autrement, mais je regrette de l’avoir tant détesté.
— Vous avez des remords ?
— Non, je ne dirai pas des remords, n’insinuez pas cela… Je ne suis pas bon moi-même, messieurs, ni bien joli, et je n’avais donc pas le droit de lui en vouloir pour sa laideur et sa méchanceté… Cela, inscrivez-le si vous voulez.
À mesure qu’il parlait, Mitia devenait de plus en plus morne. Mais tout à coup Grouschegnka, qu’on avait éloignée et que gardait un moujik à plaque de cuivre, bousculant Maximov qui était assis auprès d’elle, se précipita sur Mitia d’une manière si inattendue qu’on ne put l’arrêter, Mitia se jeta au-devant d’elle. Mais on la saisit aussitôt et il fallut quatre hommes pour les séparer.
— Que vous a-t-elle fait ? s’écria Mitia. Elle est innocente !
Le procureur et le juge s’efforcèrent de le tranquilliser.
Dix minutes se passèrent ainsi. Puis Mikhaël Makarovitch entra :
— Elle est en bas, dit-il au procureur. Me permettez-vous maintenant, messieurs, de dire à ce malheureux un mot devant vous, messieurs, devant vous ?
— Faites, Mikhaël Makarovitch, nous n’avons rien à dire à cela.
— Dmitri Fédorovitch, écoute, mon petit père.
Sa physionomie exprimait une pitié profonde et quasi paternelle.
— J’ai emmené Agrafeana Alexandrovna en bas et je l’ai confiée aux filles du patron. Le petit Maximov est aussi auprès d’elle. Je l’ai rassurée, je lui ai fait comprendre qu’il faut que tu te justifies, qu’elle ne doit pas se troubler, autrement tu pourrais augmenter les charges contre toi, comprends-tu ? Elle est intelligente et bonne, elle m’a baisé les mains et puis elle a prié pour toi. Elle m’a envoyé te dire d’être calme. Il faut, mon ami, que j’aille lui dire qu’en effet tu es plus calme, n’est-ce pas ? Je suis coupable envers elle, oui, messieurs, c’est une âme chrétienne et bonne, elle est innocente ! Puis-je lui dire que tu es plus calme, Dmitri Fédorovitch ?
Le bonhomme était ému par le spectacle de cette double douleur. Des larmes coulaient sur ses joues ridées. Mitia s’avança vivement vers lui.
— Permettez-moi, messieurs, oh ! permettez ! Vous êtes un ange, Mikhaël Makarovitch, un ange ! Merci pour elle ! Je suis calme, je suis même heureux. Ayez la bonté de le lui dire. Je vais même rire si vous voulez ! Nous allons en finir tout de suite et, aussitôt libre, j’irai chez elle. Qu’elle m’attende. Maintenant, messieurs, je vais vous ouvrir mon cœur afin que nous terminions tout cela joyeusement. Nous finirons par rire ensemble. Mais, messieurs, cette femme, c’est la reine de mon âme, souffrez que je vous le dise… Je vois que j’ai affaire à de nobles cœurs. Elle est la lumière, la pureté de ma vie. Oh ! si vous saviez !… Avez-vous entendu ces cris : « Je te suivrai jusqu’à l’échafaud ! » Que lui ai-je donné, moi qui n’ai rien ? Pourquoi m’aime-t-elle ? Est-ce que je mérite qu’elle m’aime ? Je suis un être ignoble, éhonté… Un tel amour !… Pardonnez-moi tout ce que je vous dis là… Maintenant je suis consolé !…
Des larmes de joie jaillirent de ses yeux. Le vieil ispravnik souriait. Les juges mêmes sentaient que l’instruction entrait dans une phase nouvelle.
Quand l’ispravnik fut parti, Mitia s’écria :
— Eh bien, messieurs, je suis à vous maintenant.
L’interrogatoire recommença.
III
— Nous ne pouvons vous dire assez combien vos bonnes dispositions facilitent notre besogne, dit Nicolay Parfenovitch visiblement satisfait. Cette sorte de confiance mutuelle est indispensable dans les affaires de cette importance, et c’est le meilleur mode de justification que puisse employer l’inculpé. Nous ferons donc tout ce qui dépendra de nous, comme vous faites vous-même… N’est-ce pas votre sentiment, Hippolyte Kirillovitch ? demanda-t-il au procureur.
— Certes, répondit le procureur, toutefois avec une sécheresse accentuée.
— Messieurs, laissez-moi vous faire un récit rapide de tous ces événements. Veuillez ne pas m’interrompre inutilement.
— Très-bien, mais avant de vous entendre, permettez-moi de constater ce petit fait, que vous avez emprunté hier soir dix roubles à votre ami Petre Iliitch, en lui laissant en gage vos pistolets.
— Oui, messieurs, j’ai fait cet emprunt, et puis ?
— Racontez-nous donc avec ordre l’emploi de votre journée d’hier, depuis le matin.
— Il fallait me le demander tout de suite ! dit en riant Mitia. Voulez-vous que je vous dise aussi ce que j’ai fait avant-hier ? Ainsi… Il y a trois jours, je suis allé, dès le matin, chez le marchand Samsonnov pour lui emprunter trois mille roubles, sur gages certains. J’avais un très-pressant besoin de cette somme.
— Permettez… dit avec politesse le procureur. Pourquoi aviez-vous un si pressant besoin de cette somme ?
— Eh ! messieurs, que de détails ! Où ? comment ? pourquoi ? Billevesées !… Il y aura bientôt de quoi remplir trois volumes avec un épilogue, si nous allons de ce train !
Mitia parlait du ton de bonhomie d’un homme déterminé à dire la vérité.
— Messieurs, se reprit-il, ne m’en veuillez pas pour cette brusquerie, croyez que je vous rends tous les respects qui vous sont dus. Je ne suis pas ivre. Je sais que je suis à vos yeux un criminel, il n’y a pas d’égalité entre nous ; votre devoir est de m’étudier, mais convenez que vous embarrasseriez Dieu lui-même avec ces questions : Qu’as-tu fait ? qu’as-tu dit ? où es-tu allé ? comment ? quand ? Je puis dire… je ne sais quoi, vous en prendrez note, et qu’est-ce que cela prouvera ? Rien. Je vous prie donc de ne pas vous en tenir trop étroitement à la procédure classique qui déduit d’un petit fait comme : Qu’a-t-il mangé ? Quand a-t-il craché ? une grosse conclusion, et à l’accusé étourdi de détails pose tout à coup la question terrible : As-tu tué ? Ah ! ah ! voilà toute votre ruse ! Employez ce procédé avec des moujiks : avec moi, non ! J’ai servi, je connais les choses… Ah ! ah ! ah ! Ne vous fâchez pas contre Mitia Karamazov : on peut lui pardonner un peu d’insolence, c’est dans son caractère… Ah ! ah ! ah !
Le juge riait. Le procureur restait grave et suivait attentivement tous les changements de physionomie de Mitia.
— Mais, dit le juge en continuant de rire, vous ne pouvez nous reprocher d’avoir voulu vous entortiller de questions telles que : Comment vous êtes-vous levé ce matin ? Nous avons procédé avec une franchise que je qualifierais d’exagérée.
— Je comprends, j’apprécie toute votre bonté. Vous êtes de nobles âmes, tous trois. Il règne entre nous la confiance réciproque de gens du monde liés par des sentiments communs de noblesse et d’honnêteté. En tout cas, laissez-moi vous considérer comme mes meilleurs amis dans cette pénible occurrence. Je ne vous offense pas en vous parlant ainsi ?
— Au contraire, vous dites très-bien, Dmitri Fédorovitch, répondit sérieusement le juge.
— Donc, pas de futilités, messieurs, allons au fait.
— Rien de plus raisonnable, dit à son tour le procureur. Mais je voudrais que vous eussiez déjà répondu à cette question, pour nous de la dernière importance : Que vouliez-vous faire de ces trois mille roubles ?
— Une chose ou une autre… qu’importe ?… Payer une dette !
— À qui ?
— Cela, je refuse absolument de le dire, messieurs. Non pas que je ne le puisse ou que je ne l’ose, mais c’est pour moi un principe : cela concerne ma vie privée, et je ne permets à personne d’y toucher. Votre question n’a pas trait à l’affaire. Il s’agissait d’une dette d’honneur, je ne dois pas dire envers qui.
— Vous jugerez bon que nous en prenions note, dit le procureur.
— Je vous en prie, écrivez que je refuse de le dire et que je ne le dirai pas, car je considère qu’il serait indélicat de ma part de le dire… Oh ! qu’il faut que vous ayez du temps à perdre, messieurs, pour tant écrire !
— Permettez-moi, monsieur, de vous prévenir, de vous rappeler encore une fois, dit d’un ton sévère le procureur, que vous avez tous les droits de ne pas répondre à nos questions, que nous n’avons, nous, nullement le droit d’exiger de vous des réponses qu’il ne vous plaît pas de nous faire pour tel ou tel motif. Mais il est de notre devoir de vous avertir de tout le tort que vous vous causez en refusant d’éclairer la justice. Maintenant, veuillez continuer.
— Messieurs, croyez que je ne me considère pas comme offensé par… murmura Mitia un peu confus de cette observation, et, s’interrompant au milieu de sa phrase, il entama le récit des événements que nous connaissons déjà. Quand il en vint à sa visite chez Fénia, il s’écria malgré lui :
— Si je n’ai pas tué cette femme, messieurs, c’est uniquement que je n’en avais pas le temps alors !
Le scribe consigna soigneusement cette exclamation.
Mitia se tut un instant, puis expliqua comment il était entré dans le jardin de son père. Tout à coup, le juge l’interrompit, et dépliant une grande serviette qui était auprès de lui sur le divan, il en sortit le pilon.
— Connaissez-vous cet objet ?
— Ah ! oui. Donnez donc que je voie… Au diable ! non ! je n’en veux pas.
— Vous avez oublié d’en parler.
— Que diable ! croyez-vous que je voulais le cacher ? Je n’y pensais pas, voilà tout.
— Daignez donc nous expliquer comment vous vous êtes procuré cette arme.
— Je daigne, messieurs…
Et Mitia conta comment il avait pris le pilon chez Fénia et s’était enfui.
— Mais quelle intention aviez-vous en prenant cet objet ?
— Quelle intention ? Aucune. J’ai pris et je me suis sauvé, voilà !
— Mais comment l’auriez-vous pris sans intention ?
La colère commençait à naître en Mitia. Il regarda attentivement le tout jeune juge, « le gamin ! » pensait-il, et il sourit d’un mauvais sourire, se repentant d’avoir parlé avec tant de franchise « à de telles gens ».
— Je me moque de votre pilon ! s’écria-t-il tout à coup.
— Cependant…
— Eh bien ! c’est pour les chiens… il faisait sombre… pour n’importe quoi.
— Auparavant, vous armiez-vous aussi quand vous sortiez la nuit, puisque vous craignez tant l’obscurité ?
— Eh ! que diable ! messieurs, il est impossible, littéralement impossible de parler avec vous ! s’écria Mitia exaspéré. Écris, dit-il au scribe, écris immédiatement, tout de suite : « Il a pris ce pilon pour aller tuer son père… Fédor Pavlovitch… pour lui fracasser la tête. » Êtes-vous contents, messieurs ? dit-il d’un air provocant.
— Il est évident que nous ne pouvons prendre en considération une telle déposition, faite dans la colère qu’excitent en vous nos questions, que vous considérez comme insignifiantes, quoiqu’elles soient très-graves.
— Mais, voyons, messieurs ! J’ai pris ce pilon, pourquoi ? Je ne le sais pas. J’ai pris et je me suis enfui, vous dis-je ! Voilà tout. Soyez donc raisonnables, messieurs, passons ! Autrement, je vous jure que je n’ajouterai pas un mot.
Il était au moment de déclarer que : « Eh bien ! il ne dirait plus rien, dût-on l’envoyer à l’échafaud ! » Mais il se maîtrisa et reprit :
— Voyez-vous, messieurs, en vous écoutant, il me semble faire un certain rêve qui m’est familier : je suis poursuivi par je ne sais qui, un inconnu dont j’ai grand’peur ; c’est la nuit, mon inconnu me cherche, je me cache derrière une porte, derrière une armoire, je suis lâche ; il sait très-bien où je me suis caché, mais il feint de l’ignorer, pour me torturer davantage, pour jouir de mon épouvante… C’est ce que vous faites maintenant, c’est tout à fait cela.
— Vous avez de tels rêves ? observa le procureur.
— Oui, j’ai de tels rêves. Voulez-vous le noter ?
— Non, mais ils sont curieux, vos rêves.
— Maintenant, ce n’est plus un rêve, c’est la réalité, messieurs, c’est le réalisme de la vie réelle. Je suis un loup, vous êtes des chasseurs.
— La comparaison est outrée, dit doucement le juge.
— Non pas, messieurs ! dit Mitia avec une colère soudaine. Vous pouvez refuser de croire à la franchise d’un accusé quelconque que vous torturez avec vos questions, non à celle d’un homme noble, messieurs, qui vous parle dans toute la noblesse de son âme. Messieurs, non, vous n’en avez pas le droit ! Mais
Silence, mon âme !
Patiente, humilie-toi, rentre en toi-même.
Faut-il continuer ? demanda-t-il brusquement.
— Comment donc ? je vous en prie, fit Nikolay Parfenovitch.
IV
Mitia reprit son récit, avec un peu d’irritation, mais il était évidemment résolu à n’omettre aucun détail. Il expliqua comment il avait escaladé la clôture, comment il s’était approché de la fenêtre et tout ce qui alors s’était passé en lui-même. Avec précision, avec lucidité, il analysa les sentiments qui l’avaient envahi en cet instant où il désirait si violemment savoir si Grouchegnka était ou n’était pas chez Fédor Pavlovitch. Chose remarquable, le procureur et le juge l’écoutaient maintenant avec une extrême et presque hostile contention ; ils le regardaient sévèrement et lui posaient le moins de questions possible. Mitia ne pouvait rien lire sur leurs visages. « Sont-ils offensés ? » se demandait-il. « Eh bien, au diable ! » Quand il en vint à dire qu’il avait fait à son père le signal convenu pour l’arrivée de Grouschegnka, le juge et le procureur semblèrent ne point prendre garde au mot signal, comme s’ils ne le comprenaient pas, comme s’ils en ignoraient le sens. Mitia remarqua ce détail.
Après avoir décrit la rage soudaine qui s’était élevée en lui au moment où, apercevant la figure de son père penchée hors de la fenêtre, il avait saisi le pilon, il s’arrêta inopinément, comme exprès. Il regardait la muraille, sentant très-bien, braqués sur lui, les regards perçants de ses juges.
— Eh bien ! dit Nikolay Parfenovitch, vous avez saisi votre arme et… et qu’avez-vous fait ?
— Et… et j’ai tué… J’ai asséné à mon père un coup de pilon et je lui ai fracassé le crâne… N’est-ce pas ? c’est ainsi, d’après vous ?
Ses yeux étincelaient. Toute sa colère, naguère apaisée, se réveillait en lui, se révoltait avec une violence irrésistible.
— D’après nous, approuva Nikolay Parfenovitch. Mais, d’après vous ?
Mitia baissa les yeux et resta assez longtemps sans parler.
— D’après moi, messieurs, d’après moi, voici comment la chose s’est passée, reprit-il doucement. Est-ce ma mère qui en ce moment priait Dieu pour moi ? Est-ce un bon esprit qui me baisa au front en passant ? Je ne sais, mais le diable a été vaincu. Je m’enfuis de la fenêtre et courus vers la barrière… C’est alors que mon père m’aperçut et, prenant peur, se retira vivement de la fenêtre, je l’ai vu au moment de m’enfuir… J’enjambais déjà la clôture quand Grigori me saisit…
Mitia leva enfin les yeux sur ses juges : ils l’écoutaient avec calme. Un frémissement de colère agita de nouveau son âme.
— Messieurs, vous vous riez de moi !
— D’où concluez-vous cela ? demanda Nicolay Parfenovitch.
— Vous ne croyez pas un mot de ce que je vous dis ! Je sens très-bien que je suis arrivé au point capital : le vieillard est là, gisant, la tête fracassée ; je raconte tragiquement que j’ai voulu le tuer, que j’ai même saisi le pilon — et voilà, je me sauve ! Une tragédie à mettre en vers ! Allez croire à la bonne foi d’un tel gaillard ! Ha ! ha !… Eh ! vous autres, messieurs, vous êtes des plaisantins !